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Une infirmière au grand cœur
L’annonce de l’arrêt inattendu à Allassac a tiré chacun de ses pensées. Dans le couloir, ils ont vu courir des passagers vers l’arrière du train. Puis le Corail s’est immobilisé. Nicolas est sorti du compartiment pour regarder à la fenêtre, et d’un ton divertissant, leur a décrit le monde sur le quai, le contrôleur qui parlait avec une femme, et les voyageurs en cercle autour d’eux. Il a aperçu Vincent au côté de Julia, mais n’en a pas soufflé mot.
— On se croirait dans un film de Tati !
Muriel s’est levée pour le rejoindre. Aude, à qui Nicolas faisait des signes pour arrêter son amie, lui a conseillé d’appeler Vincent sur son portable. Les premières notes de sa sonnerie ont retenti dans le sac au-dessus de leurs têtes.
— Il faut que j’aille voir…
Nicolas s’est moqué des inquiétudes de Muriel et a suggéré qu’il était parti boire un café. « Enfin un thé… »
Le train est reparti.
Debout, Muriel tergiverse.
— Tu m’avais promis…
Elle est toujours à suspecter qu’on lui cache la vérité, dévorée par un besoin maladif de franchise. Il y a deux femmes en elle. L’une qui voudrait se laisser conduire et l’autre qui ne fait pas confiance. Qui craint qu’on la trompe. Elle aimerait s’appuyer sur Vincent, mais il ne prend jamais l’initiative, enfin pas comme elle le souhaiterait. Elle lui en veut de se mettre dans des états pareils.
— Vous feriez mieux de l’attendre ici, lâche Colette d’une voix un peu ferme. Si vous partez à sa recherche, il risque de revenir pendant que vous n’êtes pas là.
De ces années passées à l’hôpital, elle avait gardé son attitude un peu froide, l’habitude du malheur, qui exaspérait les patients pour qui c’était le premier coup dur, leur souffrance unique, mais elle ne se démontait jamais et ramenait chacun dans le droit chemin de la volonté de s’en sortir et du respect de soi. Elle faisait très exactement montre de cette attitude envers Muriel.
D’un ton de professeur qui cherche à émoustiller la curiosité de son auditoire, Bruno prend la parole pour déclarer qu’un tiers des 15 000 personnes qui disparaissent chaque année, en France, sont atteintes d’Alzheimer.
Colette lui décoche un regard mauvais tandis que Muriel hausse les épaules. Elle n’attend qu’un mot, n’importe lequel, pour éclater. Bruno ne semble pas comprendre.
— Tout ça, c’est à cause de cette fille…, s’emporte-t-elle.
— Je vous trouve bien sévère avec elle.
Colette s’était forgé une sorte de physiologie où, confrontée aux malades, il fallait d’emblée qu’elle identifie le genre auquel elle avait affaire pour pouvoir le réconforter. Tous avaient peur, mais tous n’étaient pas également dominés par elle. L’inquiet n’avait besoin que de quelques paroles rassurantes, là où le stressé nécessitait un constant et régulier réconfort. Il suffisait au paniqué d’un bref mais ferme rabrouement pour calmer son angoisse.
« Elle va la faire exploser », pense Nicolas.
Mais à sa grande surprise, Muriel engage la conversation.
— Ah oui ? Et se comporter comme une allumeuse ou entraîner mon mari dans cette histoire de billet pour le soi-disant sourd-muet, vous trouvez ça comment ?
— Allons, allons. Ce n’est pas parce qu’on boit un café avec votre mari qu’on a des vues sur lui, poursuit Colette tout à son affaire.
La méthode est toujours la même : mettre les pieds dans le plat, parce que parler de ce qui soucie apaise, puis tranquillement dévier la discussion.
— Qu’est-ce que vous me racontez là ? s’énerve Muriel. Je ne pensais pas à Vincent…
L’air renfrogné de Nicolas l’arrête net.
— Quand j’étais infirmière à La Pitié, j’en ai vu défiler des malades, reprend Colette, Vous savez quand ils ont peur, ils ne contrôlent plus rien. Le plus souvent, ils s’inquiètent de tout à fait autre chose que ce qu’on croyait.
Nicolas devine dans les propos de la vieille dame un moyen de changer les idées de Muriel et la relance.
— Je me souviens d’une femme qui devait se faire opérer de l’appendice. Elle faisait un scandale de tous les diables dès qu’on essayait de la préparer. Aucune infirmière n’osait l’approcher tellement elle criait fort. L’interne lui avait expliqué qu’elle risquait d’y passer si elle refusait l’opération. Mais l’autre ne voulait rien savoir. Alors je me suis assise au bord de son lit…
Muriel regagne sa place.
— Elle m’a dévisagée et m’a lancé « Qu’est-ce que tu veux, toi ? » Je me suis rapprochée et j’ai commencé par lui répéter que c’était une opération bénigne… Elle m’a ri au nez, l’air totalement buté. J’ai fini par lui demander : « Si tu me disais quel est le problème ? » Alors elle m’a jeté d’un ton hargneux : « C’est l’autre là, ta collègue, elle m’a dit qu’elle devait me raser les poils du pubis pour m’opérer. » « Bien sûr, c’est une question d’hygiène, je lui ai répondu. Pour éviter toute infection. » Elle a explosé : « Oui ben ça, c’est hors de question ! » Elle faisait le trottoir près d’un petit hôtel de la gare du Nord et aucun client ne voudrait monter si elle avait le sexe rasé comme un cul de poulet.
Nicolas et Aude s’esclaffent, tandis que Muriel ne peut retenir un sourire.
— On l’a juste rasée en haut, mais très peu. Je n’allais pas la priver de son gagne-pain. Entre professionnelles, il faut s’entraider. Et ça a été terminé. Plus de colère ni d’angoisse. Une gentillesse à toute épreuve. Elle m’a même fait livrer des fleurs à sa sortie.
« Entre professionnelles, il faut s’entraider ! » Nicolas lui fait répéter.
— Bien sûr. Elle redoutait de rester sans boulot à attendre que ses poils repoussent…
— Et elle, vous croyez que c’est quoi sa motivation ? demande presque timidement Muriel.
En un même mouvement de tête inquiet, Nicolas et Aude se tournent vers Colette.
— Oh vous savez, à mon avis, elle cherche n’importe quelle occasion de se changer les idées. Mettez-vous à sa place. Elle a perdu son boulot, elle a quitté son mari… L’histoire du billet pour le sourd-muet lui a fourni une excellente diversion…
Les traits de Muriel se détendent.
Chacun replonge dans ses pensées. Bruno risque même une définition. « Chez Corneille et chez Molière commençant par un G, en sept… » « Géronte », l’interrompt Nicolas. Bruno hoche le menton, admiratif.
Colette affiche un léger sourire de contentement. L’infirmière est satisfaite, mais l’amoureuse qui sommeille en elle, bien plus encore. Elle se félicite d’avoir pu rendre service à Julia et Vincent, persuadée qu’en empêchant Muriel de se lancer à la recherche de son mari elle a joué un rôle essentiel dans la naissance de leur aventure. Colette n’a aucun doute là-dessus. Elle l’imagine un peu ballot mais attachant, rouge comme une pivoine. Sans doute Julia a-t-elle dû faire le premier pas. Elle y songe avec envie. C’est le début qu’elle préférait, quand on n’est sûr de rien mais qu’on s’y risque malgré tout. Avec Gilbert, tout avait commencé à Beaubourg. Ils s’étaient rencontrés lors d’une exposition sur Bacon, ils avaient suivi la même conférence. Puis ils s’étaient revus à celle sur de Staël. Ils avaient laissé le groupe partir devant et Gilbert lui avait fait le commentaire des tableaux. Par la suite, il lui avait avoué que, pour être sûr de la revoir, il avait assisté à toutes les visites guidées depuis le lancement de l’exposition et, à force d’écouter le guide, connaissait par cœur son laïus.
Puis l’image de René était réapparue. Elle avait renoncé à lui parler de Gilbert. Elle attendrait que l’occasion se présente. René évoquerait bien son rival une fois pendant son séjour. Alors elle en profiterait.
La porte du compartiment s’ouvre, Muriel sursaute.
— Contrôle des billets, fait Germinal d’un ton lugubre.
Ils le fixent décontenancés.
— Je plaisante ! lâche-t-il, hilare. Est-ce que vous désirez du thé ?
Il s’écarte et, dans l’embrasure, le sourd-muet et Singh apparaissent avec le chariot.
— C’est l’idée de Singh. Il a pensé que nous devrions faire comme dans les avions.
Le serveur indien tire sur un petit robinet d’eau chaude, remplit une tasse, le muet glisse un sachet et tend la boisson dont Colette se saisit.
Germinal a tombé la casquette. Il explique qu’à partir de maintenant il ne faut plus l’appeler contrôleur mais agent de solidarité ferroviaire.
Nicolas lui demande s’il sait ce qu’est devenue Melda.
— Je l’ignore. Vous savez, mon père ne parlait que très rarement de cette histoire. Il m’a juste dit une fois qu’après lui avoir avoué son crime, elle lui avait souri un long moment. Mon père se rappelait encore de ce sourire bien des années plus tard, un sourire à la fois plein de compassion et d’ironie.
— Et votre père ? interroge Colette.
— Il n’est jamais retourné à Barcelone, même après la mort de Franco.
Tous se taisent comme s’ils respectaient une minute de silence en mémoire du père de Germinal.
— Pur qui est bon, le monde est bon…, commente Singh.
Muriel se lève d’un bond.
— Il faut que j’aille voir ce qu’il fait !
Elle tâche de se frayer un chemin entre Germinal et le muet.
— Je viens avec toi ! lance Nicolas.
— Moi aussi ! ajoute Aude.
— Et qui me descendra ma valise ? demande Colette dans un ultime sursaut pour retarder leur départ.
— Singh ou moi nous en chargerons, madame. Nous sommes là pour ça.
Les trois amis sortent du compartiment.
— Attendez, je viens avec vous…, leur crie Colette.