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Les poissons ne connaissent pas l’adultère
« La Lacovie, aussi appelée Cete, est une sorte de baleine, connue pour ses écailles ayant l’aspect du sable semblable à celui que l’on trouve sur le rivage. Les marins qui aperçoivent le dos de la bête à la surface de l’eau croient qu’il s’agit d’une île. Mais s’ils y font escale et préparent un feu pour leur dîner, ils se retrouvent entraînés par le fond. »
Vincent fait une grimace.
Mauvais présage, pense-t-il. Il va encore se faire attaquer par ses collègues lors de sa conférence.
Depuis des années, il consigne dans un carnet des notes glanées au hasard de ses lectures. Il l’a toujours sur lui tel un livre de prophéties. Quand quelque chose vient troubler sa quiétude, un colloque, la rentrée universitaire, une dispute prévisible avec Muriel, qu’il s’interroge sur les conséquences ou cherche à savoir comment cela se terminera, il l’ouvre au hasard et quelques lignes. Puis il essaie de les interpréter, à la manière des auteurs de bestiaires qui attribuent à chaque geste ou habitude supposés des animaux une signification morale.
« Quand la Lacovie a faim, elle ouvre une gueule d’où s’échappe une odeur très agréable qui attire les petits poissons. Lorsqu’ils sont assez nombreux, elle les avale. Il en va de même pour les hommes trop sensibles aux jouissances que le Diable engloutit, car il est dit dans les Écritures : “Ceux qui prennent plaisir aux parfums du monde, qui sont vains, ceux-là se précipitent en Enfer.” »
Cela se complique. Cette difficulté à interpréter le passage l’apaise. Dans certain cas, quand il ne peut discerner aucun signe, du moins aucun ayant un rapport avec lui, alors cela redevient une simple note de travail, d’où tout mystère a disparu.
Vincent relève la tête, rassuré.
Absorbée par sa lecture, Muriel enroule une mèche autour de son doigt. Régulièrement, elle regarde les cheveux restés dans sa paume, puis secoue sa main devant elle, avec un air triste. Il lui sourit avec tendresse pour la réconforter. Certains soirs, ou quand elle a une contrariété, elle peut passer des heures à s’inspecter les épaules après s’être brossée pour mesurer l’ampleur des dégâts.
« La Lacovie est le seul monstre marin connu avec la Sirène. La mer est un monde tranquille. L’eau symbolise la prudence, car elle a une nature de miroir, dit Richard de Fournival. En la regardant, on peut y voir refléter à l’avance le danger qui menace et on dispose ainsi d’un temps pour réagir. »
Les auteurs de Bestiaires sont des moines et des clercs, des terriens. Ils restent à la surface de l’océan et envisagent, en dessous, des monstres qu’ils parent de toutes les terreurs nées de leur imagination. C’est pour ça que Vincent a choisi ce sujet. Le monde marin dans les Bestiaires, autant dire rien ou très peu. Quelques notations en marge qu’il étudie avec d’autant plus d’attention qu’elles sont imprécises, allusives. Aux yeux de l’université pourtant habituée aux sujets ténus – érudits selon l’appellation des chercheurs –, ce travail n’aurait dû arrêter Vincent qu’un an ou deux tout au plus, le temps de monter une exposition, d’en faire le catalogue puis un livre, de connaître sa minute de gloire et d’accéder à un poste de professeur. Au lieu de ça, Vincent s’entête avec ces poissons aux corps à moitié humains, aux formes terrifiantes, écailles tranchantes, gueules immenses comme des gouffres, ces récits sans queue ni tête, dixit Nicolas. Il commence même à devenir la risée de certains, l’agité du bocal ainsi que l’appelle un collègue. Vincent aurait bien été en peine d’expliquer les raisons de son obstination.
« Les poissons qui la peuplent sont innombrables, même si Pline l’Ancien n’en compte que 144 variétés. Mais aucune espèce ne peut s’unir à une autre, à la différence du cheval avec l’ânesse. Les poissons ne connaissent pas l’adultère. »
Il ne sait pas pourquoi, cela lui évoque la phrase de Jules Renard que lui sert Nicolas, chaque fois que Vincent le rencontre avec une de ces filles de passage dont il est coutumier, « Connaître les femmes sans être amant, c’est comme un pêcheur qui, ayant taquiné le goujon, s’imagine connaître les poissons… » Il se sent entre deux eaux, ou plutôt pareil à un poisson échoué sur la plage et son carnet, les Bestiaires, son attachement à leur étude lui sont un espoir de s’épargner tout risque, un moyen sûr de trouver le chemin des profondeurs comme quand, enfant, il se baignait et redoutait tout autant qu’il l’espérait le moment précis où il cessait d’avoir pied…
— L’Europe, c’est « has been total », lâche Nicolas, sur un ton sentencieux, en lui parlant de sa candidature à un poste à l’université américaine de Stanford. Là-bas, ils ont compris depuis longtemps l’importance de la recherche.
— Tu veux dire aux States ? ironise Vincent.
Parfois, on est ami avec des gens qui auraient pu tout à fait nous être indifférents. Alors il suffit de peu de chose pour que cette amitié tombe, se défasse, une erreur qu’on répare, ou bien au contraire pour que cela ne se produise jamais et qu’elle se conserve telle une vieille photo dans un portefeuille.
— Vous n’avez pas envie d’un café ?
Il part seul à la recherche de la voiture-bar, observe au passage les voyageurs, leur façon de se tenir, certains avachis, endormis, d’autres au contraire bien assis, studieux, leurs tablettes chargées de sucreries, de journaux, d’ordinateurs portables. L’espace d’un regard, il entre dans leur vie, comme un voyeur épiant par la fenêtre ses voisins. Un homme sur un bout de papier trace de longues séries de chiffres, un savant peut-être, ou un type ruiné qui ne sait pas comment il va payer ses dettes. Tout est affaire de curiosité. Les rangées d’arbres dehors laissent passer la lumière du soleil par intervalles, ce qui donne aux gestes des voyageurs le rythme saccadé des vieux films en noir et blanc. Il croise une femme suivie juste derrière par un jeune type, soudain elle s’écarte, « Allez-y puisque vous avez le feu… », l’autre la double hilare « J’ai le feu, Madame… » Nicolas et tous ses collègues admettent que l’existence des individus peut être bouleversée par l’Histoire, mais rechigne à penser que ces mêmes individus peuvent bouleverser l’Histoire, un enfant dessine des maillots de football, Vincent, lui, a renoncé aux catégories, ce qui est rare pour un historien, une femme vide son sac, il voudrait s’attarder pour voir tout ce qu’il contient. Un contrôleur l’aborde. « Bonjour, contrôle des billets. » Vincent le lui tend. « Elle est encore loin la voiture-bar ? » « Elle est, elle est… elle est… » Ses mots se précipitent. « pascellelàmaislasuivante » lâche Germinal en un souffle. « Pardon ? » Germinal lui fait signe de la main. « Deux ». « Merci ».
— Un café, s’il vous plaît.
— Oun eurro tente cinq.
Singh, l’employé de la voiture-bar, manque de renverser le gobelet. Vincent aurait pensé qu’il serait plus habitué aux secousses du train. Il s’imagine sur un bateau. Dans un bestiaire, il est dit qu’il existe un petit poisson, l’échine. Les marins expérimentés l’ont à l’œil, car quand une tempête est sur le point d’éclater, il se saisit d’une pierre et la porte avec lui à la façon d’une ancre…
Au moment de repartir, il heurte une femme accoudée à une table.
— Vous prenez des risques. Vous feriez mieux de boire votre café ici…
Julia l’invite à s’asseoir à côté d’elle.
— Vous avez l’air plongé dans vos pensées…
Le corps penché en avant, au-dessus de la table, il s’absorbe dans la contemplation de son café. Il aimerait lui raconter quelque chose de drôle, briller comme sait faire Nicolas mais redoute de passer pour un type bizarre, perdu dans son monde.
— Je pensais à une phrase que j’ai relevée dans un livre ancien…
Il s’arrête, comme tous les vrais timides, il est persuadé que les mots qu’il dit le dévoilent, puis se lance.
— L’auteur écrit que les poissons ne connaissent pas l’adultère.
Il est surpris par la franchise de son rire. Souvent les gens le font avec retenue, ou bien raclent leur gorge comme s’ils se forçaient. Elle rit sans arrière-pensée.
— Il est un peu dur avec vous, votre ami…
Il regarde le paysage et semble ne pas l’avoir entendu.
— Je déteste parler en public…
— Je m’en serais doutée, se moque-t-elle gentiment.
Elle l’observe intriguée et touchée par la gêne qui s’installe.
— En tout cas je trouve ça génial d’être passionné par ce qu’on fait…, dit-elle.
Un silence.
Vincent grimace en goûtant son café.
— Vous aussi il vous a donné du thé ! rigole Julia. Moi je voulais un chocolat…
Elle remarque le bref regard qu’il a jeté sur son décolleté.
Il lui demande, sur un ton très sérieux, dans quoi elle travaille, soulagé d’avoir trouvé un sujet pour relancer la conversation.
Un soubresaut fait perdre l’équilibre à Julia. Elle se raccroche à lui. Vincent sent ses doigts sur son bras. Son parfum flotte dans l’air. Il y est extrêmement sensible. Un nouveau sujet d’étude ? À chacun son message, la vanille pour les adolescentes qui font leur premier pas et découvrent leur féminité, ceux trop acides des femmes à ambition, fragrance de défi, ou ceux entêtant tel un masque pour cacher la sécheresse du cœur, et aussi tous les parfums qui ne correspondent pas à celle qui le porte, telle fille triste ou coincée au parfum capiteux, rêve de femme fatale, séductrice… Celui de Julia a quelque chose de charnel, pas sensuel, non charnel, « je suis ce que je suis », sans bravade ni fausse honte.
Il est si absorbé par ses réflexions qu’il n’entend pas sa réponse.
— Cela doit être intéressant.
— Vous vous fichez de moi ? lui répond Julia ironique. Qu’est-ce qu’il peut bien y avoir d’intéressant à être caissière dans un supermarché…
Il bredouille une excuse, tout en fixant son gobelet, avec attention. Plus le silence dure, plus il la sent proche. Elle s’amuse de son trouble. Il lui sourit.
Elle se penche soudain vers lui.
— Cachez-moi ! Cachez-moi !
Elle vient d’apercevoir Jean-Pierre qui semble chercher quelqu’un du regard.
— Il ne faut pas que le type là-bas me voie. Sinon je suis foutue ! dit-elle, rieuse.
Vincent se retourne et lance un rapide coup d’œil. Mais sa main heurte son thé et le renverse.
Julia se recule précipitamment en poussant un petit cri.
— Désolé… Vraiment désolé…
Il se précipite pour éponger avec un mouchoir en papier, se maudissant de l’avoir contrariée et plus encore de voir par sa faute s’envoler leur intimité naissante.
— Je crois que pour la discrétion, c’est raté…, lâche-t-elle hilare.
— À ce que je vois, j’arrive trop tard pour le café… ! s’exclame Jean-Pierre.
Son rire couvre la voix de Julia, obligée de s’y reprendre à deux fois.
— Je vous présente mon mari, répète-t-elle.
Les deux hommes ont l’air aussi étonné l’un que l’autre. Dans sa tête, elle entend sa copine Martine « La vache, t’es gonflée ! »
— Mon chéri…
Un léger trouble la parcourt en prononçant ce mot.
— …Voici Jean-Pierre. Nous avons fait connaissance dans le couloir tout à l’heure.
L’autre fixe la main de Julia.
— On est pas mariés… on est concubins, mais je déteste ce mot.
Jean-Pierre lui lance un regard ironique.
— Vous savez la cérémonie des anneaux et leur bénédiction ne datent que du ixe siècle avec l’instauration de la monogamie, intervient Vincent comme s’il voulait se racheter auprès de Julia. Et le mariage ne devient un sacrement en tant que tel qu’au xie siècle avec la réforme grégorienne.
— Oh eh, on est à Questions pour un champion ou quoi ? rétorque Jean-Pierre, de plus en plus maussade.
— Vous ne connaissez pas cette histoire ? Selon certains érudits du Moyen Âge, un dauphin aurait avalé l’alliance d’une femme qui l’avait ôtée pour séduire un homme. Depuis lors, le dauphin demeure fidèle à sa femelle jusqu’à la mort…
— Non, je ne connaissais pas cette histoire… Très… intéressante… Excusez-moi, je vais me chercher un café. Peut-être à plus tard…
Jean-Pierre se replie vers le comptoir.
— Vous êtes formidable ! s’écrie Julia. Avec Djamel, ça se serait fini en coup de poing ! Tandis que vous, deux, trois citations et hop ! Ramassé, le Jean-Pierre !
Un fou rire la secoue, qui gagne Vincent.
Reprenant son souffle, il demande :
— C’est qui Djamel ?
— Mon… mari !
Ils sont à nouveau gagnés par l’hilarité, deux gamins contents de leur farce. Un instant leurs têtes se frôlent presque. Il lui suffirait de se pencher un peu plus pour que leurs épaules se touchent.
En quittant la voiture-bar, elle adresse à Jean-Pierre un au revoir de la main avant de passer son bras à celui de Vincent, qui baisse les yeux.
Julia Roberts n’aurait pas fait mieux. Enfin peut-être qu’elle l’aurait embrassé…
Sur le chemin du retour, ils sont arrêtés par un groupe de femmes, attroupées autour d’un type, un ordinateur posé sur sa tablette. Sur l’écran, défilent les paroles des chansons qu’elles reprennent en chœur. Elles ont toutes la même coiffure, les cheveux, décolorés et volumineux ramenés au-dessus de leur tête, comme une grosse choucroute.
Julia fredonne quelques mots au passage. Plusieurs l’invitent de la main à chanter avec elles. « Voyage voyage/Plus loin que la nuit et le jour… » Dérouté par la facilité avec laquelle elle a accepté, Vincent, un peu à l’écart, la regarde chantonner cette guimauve. « Voyage voyage/Dans l’espace inouï de l’amour… ». Il n’a jamais su se fier à son inspiration. Il aimerait vivre avec une fille dans son genre, qui l’entraînerait malgré lui, « Voyage/Voyage… », qui annihilerait sa peur de ne pas savoir comment se comporter, « Ne t’arrête pas… », de ne jamais être à sa place. Elle l’encourage, elle lui prend la main, il bredouille deux trois mots, lui fait signe qu’il ne sait pas chanter, elle hausse les épaules et lui sourit. « Et jamais ne reviens… » L’idée lui traverse l’esprit que peut-être c’est vraiment fini avec Djamel. Jean-Pierre est là aussi qui l’observe et l’applaudit. La chanson s’achève. Les choristes entourent Julia. « C’est son mec… », glisse Jean-Pierre au type à l’ordinateur. Vincent change de couleur.