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Immortelle comme
l’éclair
Le signal retentit.
On entend le bruit des portes qui se ferment et le train qui
démarre.
Julia se lève brutalement et rejoint le couloir
pour regarder par la fenêtre.
Les publicités, les pylônes et les autres trains
s’éloignent, lentement puis de plus en plus vite. S’effacent. Et le
toit au-dessus des voies. La banlieue à son tour défile. Gares aux
quais remplis de voyageurs. Panneaux indiquant le nom de la
station, illisibles.
Elle n’en revient pas ! Elle l’a
fait !
Et aussi des barres blafardes aux balcons sales,
des talus empierrés recouverts de tags, des pavillons aux jardinets
riquiqui, des files de voitures arrêtées au feu et encore d’autres
tags, un peu partout, sur les wagons, les murs, les devantures, les
camions, qui donnent à tout ça un air de chiottes de bistrot.
Tu l’as fait !
Le même décor repasse, barres, gares, pavillons,
tags, jusqu’à se mélanger, univers de gris aux mille nuances,
déchiré par de grandes taches de vert, des morceaux de forêts, de
parcs, quelques champs et encore des gares, des barres, presque
plus, des villages maintenant.
« Immortelle comme l’éclair. » Laura, en
CM1 ? ou CM2 ?, ânonnait d’une petite voix monocorde sa
récitation. Elle n’avait pas su lui expliquer. « La poésie tu
sais… » Elle ignore pourquoi ce vers lui revient, mais
c’est exactement ce qu’elle ressent. Immortelle comme
l’éclair ! Elle a oublié le nom de l’auteur. « Quand on
commence à être ému par de la poésie, c’est qu’on est pas dans son
état normal », diagnostiquerait sûrement Martine. Elle
pourrait l’appeler. « Devine où je suis ? » Mais
elle préfère que ce soit elle qui téléphone, qu’elle en reste sans
voix…
Son portable sonne dans sa main. Elle manque le
laisser tomber. Le nom de Djamel s’affiche sur l’écran. Déjà !
Elle avait beau s’y attendre, une brève angoisse l’envahit. Il
rappellera.
Presque aussitôt, ses muscles se relâchent. Un
grand soupir s’échappe de sa poitrine. La peur, enfin
l’incertitude, a laissé place à un sentiment de délivrance. La
question lui apparaît sous un jour nouveau. Non plus flotter entre
deux réalités, l’abandon de sa caisse et sa présence dans ce train.
Elle a probablement perdu son boulot. D’ici une heure, le gnome l’aura rayée de la liste du
personnel. Déjà pour un arrêt maladie, il pique une crise, alors
pour une absence non justifiée… Affaire classée.
Passer à l’étape suivante. Retrouver sa cousine à
Toulouse !
Elle a, rangée dans son portefeuille, à côté des
portraits de Laura, depuis la maternelle jusqu’au collège, une
photo d’elles à Bangkok, leur seul grand voyage. Comme un talisman.
Avec le temps, s’étaient figés en une sorte de parenthèse idyllique
quelques souvenirs, Julia qui s’était cassé le coccyx en tombant de
la Vespa en Italie, la tente envahie par les inondations à
Saint-Tropez, les copains échangés, et leurs tenues excentriques –
elle n’arrivait pas à croire qu’elles avaient osé porter ces shorts
en jean, ces mules à talons, ces petites robes aux couleurs
criardes. Une insouciance dont à l’époque elle n’avait même pas
conscience. Elle n’aurait jamais dû renoncer à cela.
Une brève bouffée de colère. La faute à Djamel.
Les conneries, les cuites aussi, ce n’était pas ça le plus grave.
Cela faisait même partie d’un jeu. Un homme, c’est un poids que tu
portes, dans la vie comme dans le lit, et toute ta fierté même
consiste à réussir. Pas plus mauvais qu’un autre. Mais, peu à peu,
il l’avait étouffée, coupée des autres, coupée du monde, coupée de
la vie. En vacances dans le Lauragais, ils étaient descendus voir
sa cousine. Un petit détour. Elle avait dû insister, Djamel
n’aimait pas sa famille, ni qu’elle la
voie. Ils avaient débarqué en fin d’après-midi. La cousine
avait déménagé. Julia avait demandé aux voisins, il faisait la
gueule, ne voulait pas déranger des gens qu’ils ne connaissaient
pas. Les voisins leur avaient offert à boire, le temps de retrouver
son téléphone. Il avait refusé. Elle, au contraire, riait avec eux,
racontait des bêtises. Ils l’avaient finalement jointe mais la
cousine et son mari mangeaient chez des amis, qui les avaient
aussitôt invités. Dans sa mémoire, cette ville dont elle gardait
une impression de table ouverte, d’amitiés légères, se confondait
avec ses années de jeunesse. Djamel avait détesté. Elle le
connaissait. Il s’était montré très affable, mais elle savait qu’en
dedans, il les maudissait de leur hospitalité et plus encore de
leur être redevable. Djamel croyait toujours que les autres
allaient s’immiscer dans leur vie, profiter d’eux. Sur ses gardes
tout le temps. Si par malheur ils te donnent un truc, tu donnes
plus, encore plus, leur faire passer toute envie de lier amitié,
par la surenchère. Il avait fini par faire le vide autour d’eux.
Tous les trois contre les autres.
Julia rentre dans le compartiment. Tous lèvent la
tête, sauf Vincent, qui semble plongé dans ses pensées. Elle
s’aperçoit, en s’asseyant, qu’il la fixe dans la vitre.
Les deux hommes se sont installés en face, dans la
diagonale et elle croise leurs regards dès qu’elle observe le
paysage par la fenêtre. Leurs femmes sont de
son côté. Celle qui l’a chassée de sa place est cachée par
l’autre.
Son genou heurte celui de Colette, assise en face
d’elle.
— Y’a pas de mal.
Le portable vibre à nouveau. Djamel. Il doit
commencer à s’énerver. Il faudrait se décider à lui répondre. Pour
l’instant elle est dans le train. Elle n’en revient toujours pas.
Elle a acheté un billet et elle est partie. Pas plus compliqué que
ça. Il suffit de remplacer les gestes habituels par d’autres, aussi
simples, qui, mis bout à bout, changent tout. Et se laisser
convaincre que c’est inexorable.
Elle sent que son voisin a toujours les yeux sur
elle.
Instinctivement, elle porte sa main à sa gorge,
cherche à cacher l’échancrure de sa robe. Le contact de sa peau la
trouble. D’habitude, elle porte des tee-shirts ou des pulls qui lui
arrivent au cou. Elle pense que son décolleté a trop glissé. Elle
voudrait le remonter discrètement. Comme dans un mauvais
rêve : elle en soutien-gorge parmi les passagers. Elle rabat
les pans de sa veste. Quand une femme fait ça, c’est que l’homme
est trop insistant. Elle a peur que Nicolas comprenne ses pensées.
Il lui sourit. Elle tourne la tête.
Depuis des années, transparente, enfin si l’on
peut dire avec ses soixante-huit kilos, retranchée du monde plutôt.
La propriété de Djamel. Plus elle prenait du poids, plus il
semblait s’en satisfaire. Une façon de la
retirer de la circulation. Elle avait fini par s’y faire. Une
seconde nature, une protection, comme un manteau bien chaud.
Elle s’efforçait de ne pas y penser ou se foutait
d’elle-même pour prévenir la dureté des autres. Leurs moqueries,
comme l’autre jour, quand un type, un appareil photo collé au
visage, l’avait questionnée tout en la mitraillant :
« Pourquoi vous êtes venue ? » Elle avait
bredouillé : « C’est mes copines qui… » « Un
cadeau d’anniversaire ! Formidable ! Vous faites quoi
dans la vie ? » « Caissière »
« Super ! Tournez-vous ! » Elle avait deviné
les rires gras des machinos.
Le souvenir la fait grimacer.
Elle aurait dû se douter qu’elles voudraient
marquer le coup. « Quarante ans quand même ! Ça se
fête ! », qu’elles lui répétaient. Toute jeunette, quand
elle faisait de l’intérim comme dactylo, des collègues plus âgées
lui avaient dit en regardant sa longue chevelure « Comment tu
vas faire quand tu auras quarante ans ? » Et comme elle
ne comprenait pas, elles lui avaient expliqué : « Ben
oui, il faudra te les couper… » Dans leur esprit à quarante
ans, on se rangeait, on devenait une femme respectable, fini les
cheveux longs… À ce compte-là, ça faisait au moins dix ans qu’elle
les avait ses quarante ans. Au début, elle avait pensé que ses
copines répétaient mécaniquement ce qu’elles lisaient dans les
magazines. « Comment bien vivre ses quarante ans »… Une
date dans la vie d’une femme. Mais elle s’était
vite aperçue qu’elles le pensaient sincèrement. Elle se sentait
renvoyée à ce qu’elle était devenue, une femme sans âge. Il y avait
quelque chose de gênant, d’un peu indiscret à ce que toutes
l’interrogent, l’examinent. Être au centre. Habituellement, un
gâteau, des bougies… Elle suggérait un cadeau à Djamel pour éviter
un bijou de pacotille qu’il trouvait au marché… Et puis basta. Ils
fêtaient seulement les anniversaires de Laura.
Elle se fait la liste de tous les petits plaisirs
qu’elle s’accordera à Toulouse : manger des glaces en marchant
dans la rue, traîner à la terrasse des cafés, aller au cinéma toute
seule. Elle avait cessé d’y aller le jour où Laura n’avait plus
voulu qu’elle l’accompagne… Est-ce que c’est ça, quitter son mari
et sa fille ? Est-ce qu’on s’en va pour de si petites choses
dont on a été privé des années ?
Elle s’amuse de la façon dont les deux types se
comportent.
Le premier lui jette des coups d’œil furtifs. Il
fait semblant de scruter quelque chose dans le couloir, et s’arrête
sur elle juste quelques secondes durant lesquelles il la dévisage
comme s’il voulait graver ses traits dans sa mémoire. Souvent il
observe son image qui se réfléchit dans la fenêtre. Elle l’a
surpris en train de se livrer à ce manège. Il a l’air absorbé dans
une rêverie, mais elle jurerait qu’il n’en est rien.
L’autre au contraire l’examine
régulièrement. Il a les yeux rieurs. Lorsqu’il la fixe à
nouveau, elle soutient son regard quelques secondes.
« Bonjour, je m’appelle Julia »,
pense-t-elle. Elle cherche à imiter le sourire timide qu’a Julia
dans Coup de foudre à Notting Hill,
quand elle entre dans la librairie tenue par Hugh Grant et qu’elle
le voit pour la première fois. Il lui propose de l’aider. Elle a ce
sourire gêné qui la rend si craquante et donne envie de la serrer
dans ses bras. Enfin, si elle était un homme, c’est ce qu’elle
ferait. Elle détourne la tête stupéfaite par ce qui lui traverse
l’esprit. Il lui semble que maintenant que les dés sont jetés,
tout devient plus facile, même de revenir en arrière.
Comme Julia Roberts dans Erin
Brockovich, en pauvre fille à l’assaut d’une multinationale.
Go ! Go ! Go ! Pas une chance sur un million que ce
matin elle se retrouve là.
Regarde, Djamel ! Je suis seule ! Toute
seule ! Et je m’en sors très bien !
Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ?
Exister ! Mais encore ? Chaque chose en son temps.