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« T ou ? »
Elle manque se casser la figure dans le couloir. Elle n’a pas l’habitude de marcher avec des escarpins. « Fini les baskets ! » (Carola). Cela l’oblige à se tenir droite, à cambrer les reins. Pas bon pour son dos, qu’elle s’est bousillé à force de soulever des packs d’eau à sa caisse. Le premier soir, elle s’est entraînée sur le tapis épais de sa chambre. Les talons s’enfonçaient dans la laine, c’était agréable de déambuler sans risquer de tomber.
Elle se regarde dans la fenêtre du couloir. Elle peine à s’y faire. « Tu effiles les côtés pour éclairer le visage, et puis quelques mèches sur le front pour allumer son regard » (Carola). Elle a encore le réflexe de ramener sa frange en arrière. Quand elle était sortie de la séance au journal, elle ne savait plus comment se tenir et attendait le verdict des copines. Elles lui avaient fait de grands signes admiratifs. Elles avaient sifflé même. Mais à leur silence embarrassé dans la voiture, elle avait deviné que toutes regrettaient de l’avoir entraînée là-dedans. Même elle, elle se sentait comme une princesse perdue chez les pauvres. Elle n’avait pas osé appuyer sa joue contre ses doigts de peur d’abîmer le maquillage.
« Vous avez six nouveaux messages. » À peine entend-elle la voix de Djamel qu’elle raccroche.
Il n’avait rien dit quand il était rentré. Il l’avait fixée un instant, avant de gagner le salon. Il avait allumé la télé pendant qu’elle préparait le dîner. Elle l’entendait vaguement parler avec Laura. Puis il était venu s’asseoir à la table de la cuisine. Elle avait senti son regard pendant qu’elle allait du frigidaire à l’évier et de l’évier au placard. Elle espérait juste un mot gentil, une plaisanterie, « ça te va bien », « excusez-moi madame, mais vous faites quoi dans la cuisine de ma femme… » Mais il avait gardé le silence, comme s’il était arrivé un truc grave. « Laura m’a dit que t’avais passé la journée avec tes copines… », avait-il fini par lâcher. « C’est elles qui t’ont déguisée ? – Non, c’est Carola ». L’eau froide pour laver la salade lui glaçait les doigts. « Qui ? – Carola, la conseillère en image. » « Tu veux dire celle qui fait l’émission de relooking à la télé ? » était intervenue incrédule Laura. « Oui, mais là c’est pour un magazine. » Djamel avait ricané : « Tu comptes aller comme ça au boulot lundi ? – T’es bête… » « On dirait la pub, tu sais celle du papy et de la mamy dans le lit, quand elle se transforme en une nana canon… », avait poursuivi Laura. « Tu veux dire que j’ai échangé une vieille pour une jeune… ? » Ils avaient ri. Elle s’était retournée, leur avait jeté un regard agacé. « Vous pourriez me dire si je suis jolie… ? » Ils s’étaient regardés stupéfaits. « Moi, je trouve qu’on dirait que tu veux te la jouer jeune… » Djamel avait souri. « Ça te va bien, mais moi je te préfère comme avant… » Elle avait surpris le coup d’œil hilare de sa fille.
Un train, dans l’autre sens, la fait reculer d’un bond, efface son reflet dans la vitre.
Le lendemain, samedi, Djamel s’était levé très tôt pour aller bosser. Elle avait vaguement espéré qu’il lui laisse un mot. Elle avait pris son café puis était remontée s’habiller. Dans le miroir de la salle de bains, elle avait vu les dommages de la nuit. La veille, elle n’avait pas voulu se démaquiller. Une envie irrésistible, prolonger l’image de ce visage séduisant, l’en avait empêchée. Quelques épis. Le blush avait disparu par endroits. Elle qui n’avait jamais mis plus de cinq minutes à se préparer se surprenait à tenter de réparer les dégâts. « La base, avoir bonne mine. C’est le plus important, lui avait expliqué la maquilleuse. Vous avez une carnation blanche-rose, il vous faut un fond de teint rosé… Avec le pinceau. De grands mouvements de l’intérieur vers l’extérieur. Mais d’abord l’anti-cernes. » Elle l’avait observée comme si elle parlait une langue inconnue. « Toujours un ton plus clair que votre carnation. Ne bougez pas, vous allez tout faire rater. Donc pour vous sable. De même le blush. Pêche. Comme vous avez les yeux noisette, il vous faut impérativement jouer avec les fards bruns. » Elle lui avait donné des échantillons. Maladroitement, elle s’activait. Elle ne savait pas vraiment pourquoi cela lui tenait tant à cœur, de toute façon tout aurait bientôt disparu. Elle avait pensé : « C’est comme tout ce qu’on a ici. Dès qu’on achète un truc, au bout de trois jours, il est déglingué. »
Satisfaite du résultat, elle avait enfilé les habits que la production lui avait offerts, fait le tour de la chambre en essayant de marcher en se déhanchant, une légère grimace à la vue de ses mollets qu’elle trouvait trop épais. Elle avait ri de ses bêtises. « Qu’est-ce que tu fous ? » Elle avait tressauté. Laura dans un tee-shirt trop grand, les cheveux emmêlés, et les yeux pleins de sommeil, se tenait dans l’embrasure de la porte.
Tout le week-end, elle s’était sentie comme une pièce rapportée. Djamel et Laura s’étaient murés dans un silence prudent, ses copines ne l’avaient pas appelée, sauf Martine, brièvement. « Ça va ? Il a pris ça comment ? »… Dans sa tête une décision. Elle n’allait pas se dégonfler ! « La gueule que vont faire tes collègues », avait dit Djamel. Eh bien, elle irait au boulot avec la robe rouge et les talons hauts !
Son portable lui annonce qu’elle a reçu un SMS.
« T ou ? »
Ça vient de Martine. Djamel a dû la prévenir.
« Ds le tr1 »
Juste dans le train entre Paris et Toulouse. Même pas encore à Orléans. Je peux descendre quand je veux. Juste un peu d’air. Après je rentre.
Elle a même pas pensé à demander quel jour paraîtrait le journal… En fait elle s’en moque un peu. Non c’est pas qu’elle s’en moque. Elle refuse que toute cette histoire se réduise à un article qu’on accroche au frigo, ou pire encore, qu’on garde sous verre dans la chambre.
« Chérie, tu serais surprise, lui avait dit Carola en tirant sur les perles de son collier, de savoir le nombre de femmes qui, en sortant de chez moi, se précipitent pour tout défaire et redevenir comme avant. Tu sais pourquoi ? (non de la tête) Elles ont peur. Elles n’osent pas s’aimer. Tiens toi par exemple, je vois tout de suite que tu ne t’aimes pas, rien qu’à ta façon de tenir tes épaules en avant. Ah si on avait le temps, je te ferais un relooking extrême (Étonnement de Julia). Oui, c’est comme ça que je l’appelle. Un relooking extrême, parce que pour celle qui le fait, c’est une épreuve, comme de sauter à l’élastique. Je passe plusieurs jours avec elle, à lui apprendre à s’habiller, à se maquiller, à se tenir… À s’apaiser aussi. Tu sais toutes les femmes sont belles (sourire). Non, ne rigole pas. C’est vrai. Il faut juste qu’elles l’acceptent. »
Sur le moment elle l’avait trouvée ridicule avec sa psychologie de magazine. Elle avait senti grandir un sentiment de malaise, le parfum lourd de l’autre, sa taille svelte, ses efforts pathétiques, consacrés au seul raffermissement des chairs. L’impression d’avoir été voir un sexologue, ou un truc dans le genre.
Carola l’avait tirée devant une glace. « Regarde-toi. » Julia avait jeté un bref coup d’œil, juste le temps d’être saisie par la transformation, puis avait baissé la tête. « Non, non, fixe ton image. » Julia avait rougi. « Regarde comme tu es belle ! »
Son visage, son buste rayonnaient, enfin aimantaient son regard. Elle s’était concentrée sur ses défauts, l’arrondi de sa silhouette, souligné par sa robe, au niveau de son ventre et de ses hanches, qui suggérait quelques kilos en trop, plusieurs rides ici ou là, sans oublier ses mollets. Et l’autre qui n’arrêtait pas de lui répéter « Quarante ans c’est le plus bel âge pour une femme ». Elle était comme un meuble qu’on vient de poncer, une pièce qu’on a repeinte, c’étaient les images qui lui venaient. Ce qu’avait fait Carola, c’était de dégager ses traits, d’écarter les hasards.
Adolescente, elle avait le visage incertain des filles qui peuvent, selon les moments ou leurs humeurs, être belle ou quelconque, la godiche à lunettes et cheveux longs, ou les prémices d’une femme qui fait tourner les têtes ; plus tard, quand elle faisait les quatre cents coups avec sa cousine, elle ne se posait plus la question, insouciante, avec son lot de conquêtes et de déceptions, plus tard encore, avec Djamel, elle avait eu l’impression d’un soulagement, d’une fin de partie. Plus de questions à se poser. Elle avait pris l’habitude de ne plus s’occuper d’elle, rassurée au fond, oui rassurée, encore plus quand Laura était née. Et voilà que les quarante ans surgissaient comme le dernier passage à risque, le dernier virage avant la longue ligne droite vers la vieillesse.
Elle avait la sensation de retrouver sa jeunesse. Enfin, sa jeunesse, c’était une image, plutôt l’époque où elle avait quitté ses parents, vivait seule et passait ses week-ends en boîte. Comme si de façon souterraine, clandestine, celle qu’elle avait laissée sur le bord de la route vingt ans plus tôt avait continué son chemin et déchirait le voile épais cachant sa silhouette. La belle au bois dormant. Celle qu’elle avait toujours imaginée être. Il lui suffirait de prendre confiance, d’habiter toute cette chair, de se tenir en équilibre, pour que s’épanouissent son sourire, ses pommettes un peu hautes, ses deux petits plis sur les joues quand elle sourit et surtout son regard, lumineux, qu’elle n’a jamais pu complètement éteindre. « Tu es belle, ma chérie. »
— On regarde le paysage ?
Une forte odeur d’eau de toilette flotte dans l’air. Un homme avec l’accent du Sud-Ouest se tient à côté d’elle. Sur ses gardes. Elle s’écarte en arrière. « Je vous ai fait sursauter ? » Le type lui sourit de tout son visage, yeux bleus et dents blanches. Un vendeur de quelque chose. « Désolé. » Comment Laura appelait ce genre de gars déjà ? Un bolosse ! Oui c’est ça un bolosse !
L’air inoffensif, avec son regard franc. « Moi, c’est Jean-Pierre. » L’idée lui traverse l’esprit qu’à partir de maintenant, elle est à nouveau sur le marché, selon l’expression de Martine. Une brève montée d’angoisse et presque aussitôt l’envie de ne rien faire comme d’habitude, d’être prête, ouverte, pas l’air rogue habituel de la ménagère qui n’aspire qu’à la tranquillité. Non, l’air de l’auto-stoppeuse qu’elle était autrefois. Qu’un conducteur s’arrête, il sera bien temps de voir après. Son visage se détend. « Julia. Enchantée. » Et roulent les poules… comme disait Laura quand elle était môme.
Son portable vibre. Elle se tourne de côté pour le lire.
« Tu veu pa me dir cki spass ? »
« + tar jsui ac JanPier »
Il lui demande si elle descend sur Toulouse. Lui s’arrête à Brive. Monté à Paris pour affaires… « Je bosse dans l’informatique »… Le bruit saccadé des roues sur les rails contraint Jean-Pierre à hausser la voix. « Je suis Executive sales manager, chez Soexo. » Cela confère à ses paroles insignifiantes une intensité irréelle. « … toujours anticiper, sentir les nouvelles tendances… ». L’écouteur du portable pendouille sur le revers de sa veste et la musculature soulignée par un costume serré lui donne l’allure d’un garde du corps. « Comme le dit notre boss, on ne doit pas insulter l’avenir. » Il la drague avec assurance.
C’est la deuxième fois aujourd’hui !
Il lui fait le récit de la semaine de séminaire qu’il a passée au siège de sa boîte.
Elle s’amuse de son petit jeu, une vraie gamine à la fête foraine, même si le gros lot est une peluche made in Taiwan, le plaisir de prendre un billet de tombola.
« C ki ce JanPier ? »
Elle est flattée du regard de l’homme sur son décolleté. Malgré tout, elle tire sur sa bretelle pour remonter sa robe. Il a une moue complice devinant la raison de son geste.
Il lui raconte qu’il a failli mourir lorsqu’il traversait un couloir de bus.
Elle se risque à rire, un peu trop fort, comme fait sa fille quand elle est avec sa bande de copains. Elle ne se souvenait pas que c’était si facile.
« 1 ami ke jme sui ft ds le tr1 »
Prendre les choses telles qu’elles viennent. Voilà ce qu’elle va faire pendant ces quelques jours.
« Ce serait sympa d’aller boire un verre à la voiture-bar », s’enhardit Jean-Pierre. Elle pourrait franchir toutes les limites, si elle en avait l’envie. « Ça vous tente ? » Pas avec lui. Pas comme ça. « On verra. » Espiègle, elle ajoute : « C’est mon dernier mot, Jean-Pierre. » Il secoue la tête d’un air déçu, sort un bout de papier sur lequel il note son numéro de portable. « Vous m’appelez ? Mais avant Brive, hein ?… » Elle sourit. « Alors peut-être à tout à l’heure, Julia… ? »
« Ms keski va dir Djamel ? »