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Une goutte de pluie
Vincent a tout de suite remarqué son changement d’humeur. Le sourire qu’elle affichait, quand elle est revenue dans le compartiment, éclairait ses traits, jusqu’à un petit pli en haut du front, et donnait à son visage un air de fragilité qui contrastait avec son corps bien en chair. Une madone à la Botticelli, gracile et sensuelle à la fois.
Elle a sans doute joint le type qui l’appelait sur son portable. Un accès de jalousie l’a pris au dépourvu.
Il se replonge dans l’observation du paysage. Le défilement des champs humides, des étendues sans personne, des petites routes désertes, défilement à deux vitesses, rapide et fugitif pour les plus proches, lents, presque imperceptibles en arrière-plan, lui donne le sentiment que, peu à peu, un sens caché se fait jour derrière les apparences. Sans qu’il le veuille vraiment, l’image de Julia, reflétée dans la vitre, prend le pas sur le reste. Seuls se distinguent le contour de son visage, le galbe de son épaule et de sa poitrine, tellement qu’on dirait un de ces portraits en ombre chinoise, puis, quand surgissent un tunnel ou la masse sombre d’un bosquet, chaque détail prend forme, les mèches de cheveux le long de son front, ses pommettes rieuses, le petit pli le long de sa joue, ses lèvres maquillées, et il s’efforce de faire durer cette vision au charme aussi puissant que fugitif, afin de cerner, dans cette soudaine efflorescence de chair et de lumière, ce qui irrésistiblement l’attire.
Il arrive un âge où les hommes s’enracinent, leur démarche se fait plus lourde, sans être pesante, il existe un moment précis où ils occupent toute l’épaisseur de leur corps, quelles que soient ses imperfections ou ses disgrâces. Chez les femmes, ce point d’équilibre se discerne dans leur façon de se maquiller. Muriel le fait rarement, et comme toutes celles qui se connaissent mal, d’une façon trop voyante. Chez Julia au contraire, le rimmel sur ses cils ou le rouge sur ses lèvres ne cachent ni défaut, ni inquiétude, mais soulignent une lassitude, pas très loin de la grâce, qui marque le relâchement des tensions.
Elle porte des boucles d’oreilles très fines – Muriel n’en met jamais non plus. Deux fois son bracelet a heurté l’accoudoir de son siège, en ce léger tintement qui est pour Vincent la petite musique de la féminité, mystère et promesse. Peu importe qu’elle préfère Nicolas – une évidence –, ce qui compte n’est pas de séduire, mais d’être séduit, la chasse est un plaisir d’âmes simples, de terriens, quand imaginer rend aux choses leur enchanteuse incertitude.
Nicolas le lui répète assez. « Tu n’arriveras à rien de cette manière. » C’est justement cela que Vincent aime. Les bestiaires ressemblent à une mer sauvage qu’il peut sillonner, en marge de la science.
Vincent aurait rêvé de se laisser bercer par le rythme du train, de ne pas connaître l’issue du voyage. Au lieu de ça, il y a ce colloque, tel un dangereux repas de famille.
À chacune de ses interventions, il a connu le même stress de parler en public, avec sa voix qu’il est obligé de forcer pour être entendu, son débit trop rapide qui trahissait son désir d’en finir le plus vite possible. Mais surtout, il n’a pas oublié les attaques dont il a été la cible lors du dernier colloque. Sitôt sa conférence commencée, de toutes parts ont fusé les critiques, sans qu’il comprenne ce qui dans ses travaux – le monde marin dans les bestiaires médiévaux – a pu susciter de telles polémiques. C’est le genre de communication qu’on accepte à la dernière minute quand il manque un intervenant, ou à la demande d’un collègue ayant un peu de poids. Dans son cas, comme à chaque fois, Nicolas a imposé sa présence. Tout le monde sait qu’il est un peu son protégé. Bien qu’ils aient le même âge, Nicolas a toujours été plus brillant, plus avancé aussi dans sa carrière. Et si quelqu’un devait susciter des réactions, c’était bien lui, qui avait pris part à toutes les controverses universitaires.
— Tu es prêt pour demain ? l’interroge Nicolas.
Vincent se souvient d’une histoire qu’on lui a racontée, à propos d’un ancien ministre de la Défense. Lors d’une cérémonie où il devait remettre quelques décorations, au moment de prendre la parole, il a parcouru d’un air distrait son allocution et lancé à l’assistance : « Je pourrais vous lire ce qu’ont préparé mes services, mais… » Il a repoussé les feuilles « … je préfère laisser parler mon cœur de patriote. » Il s’est mis à improviser – en fait à réciter le discours qu’il avait appris sur le bout des doigts. Nicolas est comme ce ministre. Il paraît toujours suivre son inspiration, alors qu’il a passé les jours précédents à mémoriser jusqu’à la moindre plaisanterie.
Paralysé par l’émotion, Vincent, au contraire, se réfugie dans la lecture de son texte. Même s’il avait fait l’effort de le savoir par cœur, il sait, qu’arrivé sur l’estrade, il aurait déjà tout oublié, et si, par la plus grande des chances, il réussissait à ressortir ce qu’il avait préparé, il aurait au fond de lui un censeur particulièrement vigilant qui sabrerait ses effets et lui ferait abréger son intervention.
— Tu ne veux pas me la lire ?
Vincent désigne de la tête Colette et Julia. Il n’a pas très envie de le faire devant elles.
— Taratata ! Cela te fera une bonne révision pour demain. « Yo Vince, tu dois être au top… », ajoute Nicolas, imitant la voix saccadée d’un rappeur.
Résigné, Vincent se lève et se met à chercher dans son sac.
Il sent le regard des autres sur lui, pendant qu’il entasse ses affaires sur son siège, son carnet où il recense chaque animal marin des bestiaires, de vieux crayons noirs au bout rongé, des tickets de carte bleue…
Il ne trouve pas son texte.
— Et dans ta valise ? s’impatiente Nicolas.
Et aussi des bouts de papiers couverts d’écriture en tous sens, un paquet de bonbons vide. Muriel tend la main pour le jeter. Et encore des feuilles qu’il parcourt rapidement, le programme du colloque, plusieurs livres. Il a l’impression de dévoiler son intimité devant tout le monde.
Dans son dos, Nicolas pousse un soupir. Vincent devine son énervement monter.
Tout glisse par terre. Il se baisse pour ramasser.
— Quand je pense au mal que je me suis donné pour te faire inviter, s’échauffe Nicolas.
Vincent a fini de vider son sac. Dans sa tête, tout se bouscule, l’humiliation qu’il est en train de subir, « en train » tiens c’est marrant, la peur de ne pas retrouver son texte, le regard de la fille, alors qu’il aurait voulu paraître tellement… Une idée lui traverse l’esprit et le tétanise. S’il avait laissé son manuscrit sur son bureau…
— Bon, tu l’as oublié ! s’emporte Nicolas. Entre nous, il s’agit là d’un bel acte manqué…
Colette et Julia échangent un regard réprobateur envers le ton brutal de Nicolas.
— Prends une feuille ! ordonne-t-il.
Il a décidé de l’aider à réécrire son intervention. Et croisant le regard de Julia, il ajoute, d’une voix radoucie, pleine de bienveillante condescendance pour Vincent :
— Les amis, c’est fait pour ça non ? Je ne vais pas te laisser te « gameller » comme disent mes étudiants.
Muriel insiste pour qu’il suive le conseil de Nicolas. Elle voudrait que Vincent ne soit pas comme les autres fois pris sous le feu des critiques, lui épargner cette épreuve, mais son ton pressant fait entrevoir à Vincent, l’espace d’un instant, combien au fond elle doute de lui. Ce sont plus sûrement les attentions que les disputes qui, dans un couple, révèlent l’incompréhension et éloignent irrémédiablement. Vaincu par cette vision, il se rassoit.
Nicolas cherche dans le programme l’intitulé de la conférence de Vincent.
— « La vision du monde de la mer dans les bestiaires du xiiie siècle ». Bien. Quel est ton plan ?
— Euh, une première partie sur les sources, la Bible, le Physiologus, Pline, Isidore de Séville…
— Qu’est-ce que tu veux montrer ?
— Le poids de la symbolique chrétienne, balbutie Vincent.
— D’accord. Il te faut des exemples pour retenir l’intérêt de ton auditoire.
Nicolas émaille ses interventions d’anecdotes, avec un art consommé de la rhétorique. Sa conférence sur la grande peste de 1720 est restée célèbre pour avoir donné lieu à la citation, de mémoire, d’un long passage du journal d’un curé de campagne qui racontait comment il faisait à coup d’eau bénite la chasse aux rats accusés de propager l’épidémie. Nicolas l’avait récité sur un ton si mélodramatique, tout en prenant l’accent de Marseille, que la salle avait cru voir surgir devant eux le prêtre.
Vincent réfléchit.
— L’huître… ?
— Développe…
— D’après Philippe de Thaon, chaque matin, l’huître monte à la surface de la mer et recueille la rosée, qu’aussitôt les rayons du soleil durcissent. Quiconque possède une de ces perles et vit chastement, en bon croyant, sera protégé des infirmités, car l’huître est pareille à Marie qui enfanta Jésus.
— Mais les perles, ce sont de la nacre, commente Colette.
— Bien sûr, répond Nicolas. Mais les érudits du Moyen Âge ne s’embarrassent pas de vérité scientifique. Pour eux, le monde réel est rempli de signes que Dieu leur a laissés et dont ils doivent s’inspirer pour vivre selon leur foi. Tout est vu sous cet angle, y compris la nature et les animaux. N’est-ce pas, Vincent ?… Par exemple, ils se demandent si les animaux ont une âme… Un abbé a même excommunié des anguilles qui s’étaient reproduites en trop grand nombre dans un lac, empêchant les autres poissons de se développer…
Vincent lui a raconté cette histoire la semaine dernière.
— Bon, reprenons, poursuit Nicolas. Deuxième partie ?
— Les apports médiévaux…
Vincent n’a plus de feuille pour écrire. Muriel fait signe qu’elle en a dans son sac.
— Tu veux dire les nouveaux usages, reprend Nicolas, l’amour courtois, l’édification des fidèles…
— Je l’ai retrouvé ! s’écrit Muriel en agitant des pages manuscrites. Tu l’avais mis dans mon sac ! Ce que tu es distrait, poursuit-elle en le lui tendant.
— Bon ! Nous voilà rassurés ! conclut Nicolas.
Il s’enfonce dans son siège, pose sa jambe sur son genou, remonte sa chaussette.
— Tu devrais leur raconter l’histoire du Licaar…
Vincent prend un air contrarié. Combien de fois il l’a servi ce numéro, quand un parent, un ami au cours d’un repas lui demande « Et toi tu fais quoi ? » Devant leur incompréhension, il leur parle du Licaar, et ils s’esclaffent d’un rire gras et supérieur.
— Dans un des bestiaires qu’étudie mon ami, commence Nicolas sans attendre, il y a un chapitre consacré aux animaux marins…
— C’est dans le Livre des propriétés des choses de Jean Corbechon, grommelle Vincent.
— C’est ça, reprend Nicolas, qui s’avance sur le bord de son siège pour se rapprocher de Colette et Julia.
Son geste n’échappe pas à Muriel. Nicolas cherche à séduire cette fille, elle en est sûre. Il ne peut résister à l’appel d’une paire de seins dans un décolleté. Elle donne un bref coup de coude à Aude. Si elle n’y prend pas garde, il est capable d’avoir une aventure avec l’autre d’ici Toulouse ! Mais Aude ne semble pas s’en inquiéter.
— Donc Corbechon raconte que, selon Aristote, les poissons sont plus ou moins gras, suivant les périodes de l’année. C’est parce que certains s’engraissent du vent du nord… Ce sont lesquels déjà ?
— Les poissons ronds.
— Voilà et d’autres espèces, longues et plates, se nourrissent des vents du midi. Puis Corbechon se lance dans une digression sur la pluie. D’après lui, si elle est bénéfique à certains comme l’huître qui produit ainsi la perle, elle peut en rendre aveugle d’autres.
— Aveugle ? s’étonne Colette.
— Oui mais Corbechon ne précise pas lesquels. Et puis, il y a le Licaar. C’est un tout petit poisson…
— Il existe vraiment ?
— … qui vit dans les profondeurs de la mer, poursuit Nicolas, en lançant un clin d’œil malicieux à Julia. Il est si minuscule et si fragile qu’il demeure caché dans des grottes sous-marines. Son existence serait des plus paisibles, si le malheureux n’avait été affublé d’une curiosité maladive qui le pousse à sortir de sa tanière et à remonter régulièrement vers la surface pour voir le monde !
Colette sourit.
— C’est très sérieux, réplique Nicolas. Car un danger très grave le menace. Si par malheur, ce jour-là, il tombe des cordes, il suffit qu’une goutte de pluie le touche pour qu’instantanément, il meure !
— Un poisson qui craint l’eau ! pouffe Colette.
Tous rient sauf Vincent, et Muriel qui surveille le manège de Nicolas.
Aude jette à nouveau un regard admiratif à son mari. Elle pense qu’il devrait remplacer Vincent à sa conférence. Cela se passerait beaucoup mieux. Elle croit deviner ce que ressent Vincent. Elle est comme lui. Il y a ceux qui écoutent et ceux qui parlent. C’est pour ça qu’elle a arrêté ses études de musicologie.
Julia ne quitte pas Vincent des yeux.
— Mais vous ? lui demande-t-elle un peu intimidée. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ces histoires ?
La question le surprend. Il aimerait lui expliquer que peu importe la vérité, seule compte la signification de l’histoire, tels ces miroirs déformants qui réfléchissent une image enfouie au fond de nous, qu’en l’occurrence, le Licaar représente l’homme qui cherche à découvrir les mystères de la Création… Il voudrait lui dire qu’il y a toujours un sens à ce qu’on fait, même si c’est à notre insu…
— En fait, explique Nicolas, ces bestiaires permettent de comprendre comment les gens voyaient le monde. Vous savez, nous croyons aujourd’hui en des choses qui feront sourire les générations futures…
Vincent paraît soudain si triste.
Si elle était sa femme, Julia lui enlèverait ses lunettes et l’embrasserait.