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Le Shérif
Comme à chaque fois qu’il se regardera dans la glace de son compartiment, tout maigre dans sa veste aux épaules tombantes, une bouffée de tristesse l’envahira. Il se consolera en remarquant que la casquette, qui a remplacé le képi, cache sa calvitie et la mèche, seule sur le dessus du front, qu’il ne sait comment coiffer.
Malgré son uniforme mal taillé, il aime profondément faire la ligne qui le conduit trois fois par semaine de Paris-Austerlitz à Toulouse-Matabiau et retour. Et plus encore, il se réjouit à l’avance de voir son nom sur le tableau du réfectoire, à côté des autres contrôleurs qui ont décidé de manger sur place. Il ne raterait pour rien au monde ces repas partagés avec ses collègues. Il achète toujours trop afin de pouvoir donner. Il est connu pour ça et l’argent qu’il prête aux cheminots dans le besoin, mais surtout pour oublier de le leur réclamer.
Ce soir encore, il ressentira la même émotion quand il arrivera au foyer. Il s’arrêtera dans le hall, devant les panneaux réservés aux syndicats, pour voir s’il y a de nouvelles affiches. À Toulouse, celles des anarchistes de la CNT lui plaisent particulièrement par la chaleur de leur ton. Il marquera un petit temps, en entrant dans sa chambre, à la vue de son placard en formica, de sa table où trône un cendrier bien qu’il ait arrêté de fumer depuis dix ans, et de la couverture récupérée d’un train-couchette. Alors il se changera, prendra une douche dans la salle de bains collective, sur le palier, dormira une heure ou deux, avant de descendre au réfectoire.
Comme à chaque fois aussi, il réajustera sa cravate violette signée Christian Lacroix, dont il trouve qu’elle lui donne l’air d’un garçon de piste, et pestera contre la manie de la SNCF de faire dessiner ses uniformes par de grands couturiers.
Il se calmera en récitant quelques passages du code des transports. Il y a quelque chose de profondément rassurant à penser qu’il existe, le temps du trajet, un ordre sans faille, où tout ce qui peut survenir, y compris les cas les plus improbables, paraît avoir été anticipé. Touché par la grâce de cette litanie réglementaire, il cesse de bafouiller et de bégayer lorsqu’il en déclame des passages durant ses annonces au micro. Sur la ligne, tous connaissent sa science du règlement et son zèle à l’appliquer. Des anecdotes nombreuses circulent à ce sujet. Une en particulier l’a rendu célèbre auprès de ses collègues qui l’ont surnommé le Shérif, parce qu’un jour, vers Limoges, il a fait payer un billet pour son rat à un jeune punk stupéfait.
Il caressera machinalement sa boucle d’oreille, son défi à l’ordre. Il rira en songeant qu’il est un peu vieux, mais il la portera jusqu’à sa mort.
Puis, il examinera en détail le contenu de sa sacoche avec le même émerveillement qu’au premier jour, quand, lâché seul sur une grande ligne, il avait découvert tous ses trésors. Ses tarifs, des pages entières de colonnes où chaque montant correspond à une distance et aux cartes donnant droit à des réductions ; son carnet de titres de transport et celui de procès-verbaux ; sa pince de contrôle ; ses deux stylos, un de rechange au cas où…, il n’a pas oublié la fois où un homme d’affaires au sourire glacial lui avait prêté son Mont-Blanc pour rédiger son amende. Sa clef monocoup afin de donner le signal de départ, deux coups brefs sur la gauche qui font retentir la cloche dans la cabine du conducteur ; son sifflet pour avertir de la fermeture des portes ; sa carré qui ouvre les toilettes quand les types de la maintenance les ont laissées fermées. Seul maître à bord, voilà ce qu’il aime par-dessus tout. « Si tu as un problème, tu arrêtes le train le temps qu’il faut », avait dit son formateur. Sa ceinture jaune fluo pour le cas où il devrait descendre sur la voie, dans son emballage d’origine – la ligne est sans histoire –, avec les initiales EIS, pour Équipement individuel de sécurité. Il est fasciné par le vocabulaire ferroviaire qui a donné un nom, un code au moindre objet. Son fond de caisse pour rendre la monnaie et enfin sa trousse de premiers soins à deux compartiments, l’un pour les voyageurs, l’autre pour s’il se blesse.
Puis il remettra tout dans sa sacoche, exactement dans le même ordre.
En sortant de son compartiment, il verra à sa montre qu’il a le temps. Le premier arrêt, aux Aubrais, n’est prévu que dans quarante minutes. Alors il pensera aux resquilleurs. Il a un véritable sixième sens pour les débusquer.
Il ne regardera pas les voyageurs dans les yeux, du moins pas au début, mais commencera par les mains qui lui tendent le billet. Il en a tellement vu qu’il pourrait écrire un livre sur leur langage. Mains lisses et délicates qui ne trahissent pas forcément des individus aisés, mais plus sûrement des personnes ayant travaillé dans un bureau. Mains veinées ou sèches, aux doigts allongés, avec une bague, discrète et élégante, qui signalent les assistantes tandis que celles, tavelées ou flasques, grasses le plus souvent, avec des bijoux anciens, appartiennent aux bourgeoises. Fuselées et impérieuses, mains d’hommes d’affaires, de costumes-cravates ; lasses et larges, mains de voyageurs sans rêves ni avenir ; maigres et nerveuses, mains d’inquiets qui restent en suspens, prêtes à se défendre ; charmantes et fines, mains distribuées comme une carte de visite ; mains fluettes aux tendons comme des branches de parapluie des timides… Parfois d’autres détails sont à prendre en compte. Les épaisses peuvent révéler aussi bien l’assurance rogue de petits entrepreneurs ou d’agents immobiliers, que le manque de soin, suggérant le corps malade – Germinal n’ose remonter jusqu’au visage du propriétaire quand il en croise une. Il se repère alors aux phalanges : effacées, comme noyées dans la graisse, c’est l’habitude des bons repas des notables ; déformées, de vrais ceps de vigne, les souffreteux au souffle court. Il y a aussi l’existence bien rangée des ongles coupés ras. Si les bords sont taillés au carré, il s’agit, presque à coup sûr, de gens de droite, présentant leur titre de transport sans un regard. Les articulations noueuses dénotent les travailleurs dehors quel que soit le temps. Parfois la base des doigts est si gonflée que leurs extrémités s’écartent les unes des autres, comme les racines d’une plante. Les pires sont celles des chômeurs, la peau jaunâtre, ce sont toujours les mains qu’on abandonne en premier au désespoir.
Ce sont rarement les riches qui resquillent. Parfois, ils ont oublié ou n’ont pas eu le temps avant de monter. Alors il se fait un malin plaisir d’appliquer le règlement. « Vous auriez dû venir me voir… » Il se régale de leur mine déconfite, de leur énervement. Il devine dans leurs yeux la haine du petit fonctionnaire. Et les fils de bonne famille. La même désinvolture que les parents, un air arrogant qu’il se charge de briser. Désarçonnés par son ton sec, certains pleurnichent. Et s’il arrive que l’un d’eux se risque à une remarque, il prend son air le plus placide, celui du type borné qui a le code des transports pour lui.
Mais le plus fréquent, c’est quand même les jeunes paumés qui ont tenté le coup. Il ne supporte plus leurs explications geignardes, toujours les mêmes, le frère ou la sœur, avec les billets, a raté le train, ils l’ont laissé dans la poche du manteau qu’ils portaient hier, leur mère est mourante et ils doivent la rejoindre de toute urgence…
Il effectuera un premier passage, tête-queue. Il ira saluer Singh, à son bar, voiture 4, et déposera sa gamelle pour qu’il la lui réchauffe à midi. Solidarité entre roulants, même s’il ne comprend pas toujours ce que l’autre lui dit.
Il s’arrêtera au wagon où sont entreposées les marchandises qu’il devra transmettre aux agents à chaque arrêt. Il vérifiera que les gars de la manutention les ont bien classées en fonction de leur destination, notera le nom des gares et le nombre de colis.
Puis il pressera le pas, se donnera l’air occupé, pour ne pas entendre les appels des voyageurs, et ne pas avoir à trancher tout de suite. Ce n’est qu’une fois arrivé à la dernière voiture, la 22, qu’il saura si le voyage sera facile ou compliqué.
Alors il tirera sur sa boucle d’oreille pour se donner du courage et se préparera à entrer dans la danse.