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Trois femmes
René serait le plus
dur à convaincre. Colette en était persuadée. Soulzac était un
petit village. Malgré ses efforts pour être discrète, la relation
qu’elle entretenait avec Gilbert finirait par être découverte un
jour. Les gens jaseraient et René risquait de souffrir de leurs
médisances. Bien sûr, il y avait l’exemple de la mercière qui avait
mené pendant cinquante ans une existence réglée de vieille fille
solitaire. Sa vie était si régulière qu’elle faisait partie des
rares personnes au sujet desquelles il n’y avait aucune rumeur.
Elle ouvrait tous les jours son magasin à 9 heures, le fermait
quand les cloches de l’église sonnaient midi, puis le rouvrait de
14 h 30 à 19 heures. Alors, on voyait s’éteindre les
lumières de la mercerie et s’allumer celles de l’appartement
au-dessus, jusqu’à la fin du film à la télévision, qui marquait l’heure du coucher. Le dimanche, après
avoir été à la messe, elle passait le reste de la journée cloîtrée
chez elle. Sa seule distraction consistait, tous les troisièmes
lundis du mois, à prendre le car de 8 h 25 pour Gourdon,
le chef-lieu d’arrondissement. Elle rentrait le soir par celui de
18 h 35. Mais le jour de son enterrement, les gens
avaient eu la surprise de voir, au cimetière, un homme de quarante
ans, qui s’était présenté comme son fils. Il leur apprit qu’en
fait, chaque troisième lundi du mois, la mercière prenait le train
pour Brive et se rendait chez sa mère à qui elle avait confié son
enfant.
Bruno a posé ses mots croisés sur ses genoux et
dort à poings fermés.
Aude l’observe tout en se laissant bercer par le
rythme des essieux sur les rails. Elle a un faible pour la mélodie
des Corails, à la mélancolie sourde, si différente des TGV et leur
musique sans mesure, atone même. Elle est sensible aux sons, aux
voix aussi. Celle de Nicolas quand il fait une conférence lui plaît
énormément. Peu importe ce qu’il raconte. La plupart des autres
historiens ont des timbres désagréables. Son mari, lui, parle avec
une puissance douce et entêtante. Parfois on dirait une
improvisation comme celle d’un saxophone de jazz. C’est exactement
cela. La voix de Nicolas ressemble à un saxo dont il joue avec
maestria, mêlant charme et émotion, un solo de Charlie
Parker…
Vincent paraît un peu nerveux. Il change fréquemment de position, une jambe par-dessus l’autre,
puis le coude appuyé sur sa cuisse, ou bien il se gratte le menton
et, au bout de quelques minutes de cet incessant manège, il regarde
par la fenêtre.
Il pense à elle, se dit Colette. Depuis qu’ils
sont revenus de la voiture-bar, elle sent qu’il y a quelque chose
entre eux. Elle ne saurait pas dire quoi, mais elle en est
convaincue. Elle se rappelait un homme, il y a trente, quarante
ans ? Elle dînait au restaurant avec des amis, et lui était
avec une femme, la sienne sans doute, deux tables plus loin. Ils
avaient passé la soirée à s’observer. Ils ne s’étaient lancé ni
œillade ni sourire, mais regardés très sérieusement comme si chacun
avait tenté de graver les traits de l’autre dans sa mémoire.
Elle demanderait à Gilbert de s’installer dans la
région, mais pas à Soulzac. Cela créerait trop de problème. Il
faudrait que cela ne soit pas trop loin pour qu’elle ne s’épuise
pas en déplacement. Le plus indiqué serait sans doute Brive ou
Cahors, pour éviter qu’il s’ennuie quand elle ne serait pas avec
lui. Cela ne lui ferait pas trop de train. Le trajet pour Brive
durait une heure, pour Cahors, moitié moins.
Il faut dire que Vincent n’allait pas du tout avec
sa femme. Cela se voyait tout de suite. Enfin Colette était
peut-être un peu de parti pris. Elle aurait souhaité que Julia ait
rapidement une aventure après avoir quitté son mari et puis la
femme de Vincent, Muriel ? elle n’était
pas sûre d’avoir retenu son prénom correctement, ne lui était pas
sympathique. Son sourire fusait si vite que Colette avait tout de
suite eu l’impression qu’il s’agissait d’un masque et que ses
vraies pensées se dévoilaient fugitivement dans les instants où,
point encore tout à fait effacé, il était comme figé sur ses
traits. Colette y décelait une expression d’où toute bienveillance
était absente et qui laissait entrevoir une forme de
cupidité.
Qu’est-ce qu’elle a à me regarder ainsi, la
vieille ? pense Muriel.
Elle a tellement de rides qu’on a du mal à
imaginer la femme qu’elle a été. Elle lui rappelle sa mère, sur la
fin de sa vie, quand elle allait la voir à l’hôpital. Le visage
déformé par la douleur, elle ne ressemblait plus à rien, enfin plus
à l’image qu’elle voulait conserver. Un tablier par-dessus sa robe,
concentrée comme si elle se livrait à une tâche périlleuse, une
femme qui, dans sa mémoire, se confondait avec la ménagère élégante
qu’on voyait à la publicité, lui préparait son goûter, deux
tartines et un bol de chocolat, sans qu’il y ait jamais une miette
de pain ou une goutte de lait sur la table. Muriel l’observait
cachée derrière la porte. Sa mère faisait semblant d’ignorer sa
présence, reproduisait chaque jour ces gestes avec la même lenteur
scrupuleuse et ne l’appelait qu’une fois les deux tartines posées
près du bol, une petite cuillère de l’autre côté pour si elle
voulait remuer, le couteau lavé, le pain, le
beurre et la boîte de chocolat rangés – pas question d’en
reprendre. Elle lui souriait tout en se frottant les mains sur son
tablier. Des pattes-d’oie autour des yeux lui donnaient un air
tendre et las. Le seul moment d’amour maternel dont elle ait
conservé le souvenir.
En se redressant sur son siège, elle heurte le
genou d’Aude qui tressaute.
Ils auraient été mieux en première, mais Aude n’en
veut pas à Nicolas. C’est comme ça. Une certaine dose de fatalisme.
L’essentiel était que Nicolas lui cède. Il adore voyager et ne rate
jamais une occasion de lever le camp. Aude se sent mal à l’aise dès
qu’elle est loin de chez elle. Elle déteste ce défilé de grands
hangars sans vie, de silos à grain aux couleurs éteintes, d’usines
dont les bâtiments sont recouverts d’une épaisse couche de
poussière et de plâtre, avec leurs cours où gisent des camions
qu’on dirait abandonnés. Tout ce décor inanimé, suspendu – les gens
paraissent avoir disparu juste avant le passage du train –, lui
donne l’image désagréable d’un monde sans ordre, ni élégance. Elle
trouve qu’ils forment un beau couple. Elle ne peut s’empêcher
d’éprouver un sentiment de fierté quand elle regarde les photos où
on les voit poser ensemble. Elle n’en revient toujours pas qu’il
l’ait choisie. Quand elle l’avait connu, il était déjà doté d’une
solide réputation de séducteur. Elle avait été surprise qu’il
s’intéresse à elle, si discrète. Anodine. Elle ne ressemblait pas
aux filles qui l’attiraient. Au début, elle
aurait donné n’importe quoi pour qu’il la remarque, puis plus tard,
quand ils avaient commencé à sortir ensemble, pour qu’il reste avec
elle le plus longtemps possible. Elle s’était par la suite
persuadée qu’il existait entre eux quelque chose de particulier, de
bien plus puissant que ce qui pouvait se passer avec ces filles.
Elles avaient toutes le même air triomphant, la première fois,
quand Nicolas les lui présentait, convaincues de partager avec lui
quelque chose auquel elle n’aurait jamais accès. Elle leur souriait
gentiment, elle savait très bien que leur aventure avec Nicolas,
c’était leur petite minute de gloire. Au bout de quinze jours, un
mois maximum, certaines venaient en larmes se confesser. Elle les
consolait, parfois même elles restaient amies, tristes conquêtes
abandonnées, Nicolas ne revenait jamais en arrière, mais cela non
plus, elles ne le savaient pas. Tandis qu’elle, elle était toujours
là. Elle était l’élue. C’était ainsi qu’elle se sentait quand
Nicolas, après chaque aventure, lui faisait l’amour avec une ardeur
nouvelle. Est-ce que Muriel et Vincent peuvent en dire
autant ? Est-ce qu’il l’aime avec fougue, comme au premier
jour ?
Aude lui adresse un bref sourire.
Il fixe l’horizon. Dans quelle rêverie est-il
encore parti ? Muriel se rend compte avec tristesse qu’elle le
dévisage sans affection. Autrefois, dès qu’elle posait les yeux sur
lui, elle le trouvait séduisant, il lui venait des idées tendres,
une forme d’abandon. Alors que maintenant elle
se demande, si elle croisait Vincent par hasard, dans un endroit ou
à un moment où elle ne s’attendrait pas à le voir, est-ce qu’elle
le remarquerait encore ? Avant, quand il l’attendait à
l’improviste, à la sortie de son travail, elle le repérait
aussitôt. Sa regard était happé par le type qui se tenait appuyé
contre le mur de l’immeuble d’en face. Cela fait un moment qu’il
n’est pas venu. Peut-être même qu’aujourd’hui, elle partirait sans
le voir. Elle regrette cette colère qui monte contre lui, et
l’indifférence qui les gagne. Elle aurait voulu que tout redevienne
comme au début, quand elle se sentait si perdue que seuls les bras
de Vincent l’apaisaient. Une fois, l’attendant sur le quai du
métro, elle priait pour qu’il arrive le plus vite possible. Les
portes de la rame s’étaient ouvertes. Il était descendu, mince et
élégant dans son grand manteau, dont il avait relevé le col. Et,
bien qu’elle détestât la moindre marque de tendresse en public,
elle s’était laissée aller, la tête en arrière, pendant qu’il
l’embrassait au milieu de la foule. Le soir, dans le lit, ou bien
parfois dans la journée, quand elle s’habillait ou préparait le
déjeuner, il s’approchait sans bruit, posait son menton dans le
creux de son épaule, lui murmurait à l’oreille des mots d’amour.
Ces mots qui ne lui viennent plus désormais que par un effort de
volonté. Trop de petites contrariétés, trop d’attentes aussi.
Elle l’aime toujours, ça oui, mais elle a presque
renoncé à le changer. Elle n’a même plus fait
semblant de le croire quand, l’autre jour, il lui a parlé d’acheter
un appartement. Elle le connaît trop pour ne pas se douter qu’il a
juste voulu lui faire plaisir. Elle ne veut pas qu’il ait la
carrière de Nicolas, mais tout de même qu’il trouve un bon poste.
Est-ce qu’elle peut saisir ça la vieille au lieu de la fixer comme
une bête curieuse ? Elle désire une vie confortable. C’est le
mot. Chez elle, on était pauvre. Enfin modeste. C’était ainsi que
ses parents se définissaient avec une joie morbide. Une médiocre
aisance, une honnête situation. Et surtout, ne pas se faire
remarquer, jamais réclamer, ni déranger, être poli mais ne pas
sympathiser. En y repensant, Muriel se dit qu’il y avait quelque
chose de sexuel là-dedans. Rien qu’à voir l’air de dégoût de sa
mère quand, adolescente, elle avait envie d’une robe un peu trop
jolie. Muriel l’avait surnommée « La Sainte Vierge ».
Tout ce qui s’apparentait de près ou de loin à des élans la faisait
sursauter, elle repoussait avec agacement tout geste tendre de son
mari, qui la regardait comme s’il avait décroché le gros lot à la
loterie. Alors Muriel n’avait eu qu’une idée en tête : être
une effrontée en toute chose, ramener ses petits copains à la
maison puis vivre en couple sans se marier, gagner de l’argent. Et
sentir la réprobation de sa mère, et sa fierté aussi, inavouable
mais certaine. Muriel en veut à Vincent de ne pas comprendre ça.
Elle avait gagné faute de combattants. Sa mère était morte, son père croupissait dans un hospice. Elle aspire
maintenant à jouir de sa victoire. Mais par son manque d’ambition,
son désintérêt des choses matérielles, Vincent la ramène sans s’en
douter vers la modestie, la nécessité de regarder à la dépense,
l’absence de vie sociale.
« Mesdames et messieurs, nous arrivons en
gare d’Uzerche. Uzerche, une minute d’arrêt. Concernant l’annonce
précédente, je tiens à apporter une précision importante
Contrairement à l’idée répandue, le métier de contrôleur ne se
résume pas à l’aspect répressif. Nous avons aussi un rôle d’aide
aux voyageurs en cas d’accident ou de problème. Et à titre
personnel, j’ai toujours été un fervent partisan d’un train sans
classes et de la gratuité des transports. Même si la gratuité doit
entraîner la disparition de ma profession. »
Nicolas émet un sifflement rieur.
Colette n’avait pas la même animosité envers lui.
Elle avait une certaine indulgence envers les beaux garçons, et
Nicolas l’était indéniablement. Elle avait aussi un respect
instinctif pour le corps enseignant, depuis l’instituteur de son
village jusqu’aux grands professeurs qu’elle côtoyait à l’hôpital.
C’était sans doute pour ça qu’elle aimait Gilbert, retraité de
l’Éducation nationale. Quand ils étaient ensemble, elle n’arrêtait
pas de le questionner, et lui, l’air paterne du maître, expliquait
de sa belle voix grave.
Cependant la moue un peu hautaine de Nicolas,
même absorbé par sa lecture, ses gestes un peu
trop lents pour être naturels, empreints de solennité, lui
déplaisaient et pour tout dire gâtaient ses traits, telle une femme
à la beauté prétentieuse. Les grands hommes ne fascinaient pas
Colette. Elle pensait que tout s’équilibrait, les petites lubies et
les grandes pensées, et plus l’on se développait dans un sens, plus
l’on perdait dans l’autre. Gilbert par exemple, si cultivé,
devenait nerveux lorsqu’il devait se rendre à une invitation. Elle
y voyait la conséquence de tout ce temps passé à étudier, seul,
dans son bureau. À l’heure de partir, il était saisi d’une frénésie
de ménage de telle sorte qu’il arrivait toujours très en retard à
son rendez-vous. Nicolas était assurément un type brillant, mais il
devait rendre la vie impossible à sa femme. Elle avait le visage de
quelqu’un en équilibre, souriante et triste à la fois, comme un
ciel couvert où alternent éclaircies et nuages.
Aude tourne la tête pour ne plus sentir le regard
de Colette. La plupart des vieux ont renoncé à tout effort. Mais
elle déteste encore plus les tentatives désespérées de certaines
femmes, qui s’aspergent de parfums aux fragrances si entêtantes, à
la violette, à la rose, au muguet, qu’on dirait qu’elles cherchent
à cacher leur déchéance sous des brassées de fleurs. Elle se promet
de ne jamais lâcher. Aude aurait aimé que sa vie ressemble jusqu’au
bout à quelque chose de très harmonieux. Pas une symphonie, trop
ample, trop vaste, une sonate plutôt… Une ode…
Elle esquisse un sourire. Elle n’a pas d’autre ambition que cette
petite musique, qui aurait donné à son existence non pas un sens
mais une unité…
Soudain, un train croise le leur.
Elle aimerait avoir des enfants, mais Nicolas dit
que c’est trop tôt, surtout s’il a ce nouveau poste à
Stanford.
Les vitres tremblent puis le calme revient.
Colette en parlerait à René dès son arrivée. Il ne
serait pas difficile à persuader. Sans doute parce qu’il serait sûr
qu’elle finirait par le choisir. Il faut dire qu’elle adorait qu’il
lui fasse l’amour. Il réussissait à effacer les petites douleurs,
les chairs flasques, la distance grandissante entre le plaisir et
le corps. Plus on vieillit, plus on ruse avec lui, telle une
vieille mécanique dont on connaît tous les rouages. Mais par la
grâce des caresses de René, elle se retrouvait des années en
arrière quand tout était encore ferme, et sans souci. Elle
ressuscitait.