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A star is born
Elle imagine la tête de Laura quand elle saura. Ta mère a signé un autographe ! C’est quoi ce délire ? N’importe quoi ! À son âge ! Julia sourit. « T’as pris mon tee-shirt à paillettes ? » Laura ne peut pas le croire. On lui voit le nombril. Julia s’amuse et lui fait remarquer qu’elle ne se gêne pas pour se servir dans sa garde-robe, Laura ne voit pas le rapport. Elle se tient devant elle, l’air sévère, celui de la mère qui réprimande une bêtise, et Julia se sent comme une fille prise en faute. Elle sourit. Si facile d’échanger leur rôle. Elle ôte le tee-shirt et saisit le rictus narquois de Laura sur son ventre. Depuis des années déjà que sa fille s’habille de façon provocante et fait semblant de ne pas comprendre les yeux de loup des types de son âge. « Les seins à l’air » comme lui dit son père et les jupes si courtes et le maquillage maladroit. Une manière sans doute de ne pas lui ressembler… Et pourtant, elle discerne à travers son ton dur, cette morale à fleur de mots qui surgit dès qu’il s’agit de juger sa mère ou une copine, que Laura n’est pas différente d’elle. Elle a déjà intégré l’idée que plus tard, elle aussi devra se couper les cheveux et mettre des pantalons confortables… La même pente. Julia voudrait lui dire qu’elle a le temps, qu’elle n’est pas obligée… La conseiller. Lui donner l’envie de se réjouir. Sa petite fille…
Elle croise dans le couloir un type qui se retourne. Elle manque se casser la figure, à cause des escarpins. « Ça va, mademoiselle ? » Mademoiselle ! Elle fait oui de la tête, tout va bien. L’autre s’éloigne à regret. Tu te la pètes un peu non ? Elle a le sentiment d’avoir la grâce. C’est à cause de ses vêtements neufs. À cause de ça aussi qu’ils la remarquent. Carola les avait choisis pour elle, c’est son métier, elle sait ce qui va aux gens. Pas de risque d’erreurs, comme quand on craque pour une fringue dont on se rend compte dès la première fois qu’on la met qu’elle ne nous va pas. Elle marche bien cambrée, la tête droite, elle se déhanche, presque un peu trop. Elle prend de l’assurance, comme si ces vêtements, coupés à la perfection, le tombé du tissu, sa douceur aussi, la mettaient en valeur et lui donnaient une silhouette aux formes toutes neuves. Elle se découvre des charmes qu’elle ignorait, des courbes douces, parfaites. De toutes les régions de son corps, monte une énergie qu’elle ne se connaît pas. Son habituelle fatigue s’est envolée.
Elle s’habitue à leurs regards, enfin non, elle ne s’y habitue pas, elle les attend. Elle s’efforce de paraître lointaine, mais chaque tête qui se tourne sur son passage, chaque homme qui la suit des yeux lui provoquent une petite décharge le long du dos.
Et si tout ça n’était pas vraiment réel ? Sa vieille habitude de craindre les retours de bâton, il n’y a pas de plaisir, même petit, sans tuile en contrepartie. C’est vrai quoi, dans le train, on est différent, le dépaysement, le voyage, tout ça. Peut-être que Colette au quotidien est une mémé bien chiante qui joue à l’amoureuse durant le trajet ? Peut-être que l’autre, Nicolas, est un petit prof sans importance qui se fait passer pour un grand manitou ? Une parenthèse quoi. Comme elle. Elle a laissé sur le quai la caissière qui a perdu son boulot, elle retrouvera à Toulouse les emmerdes, les problèmes de fric, mais là, elle est Julia, la fille sur laquelle les passagers se retournent. Il y a sa photo dans le journal non ? Et si pour une fois, il n’y avait pas de prix à payer ?
Elle a une énorme faim d’être aimée. Par ce Vincent peut-être ? Non ! Enfin oui… Elle n’en sait rien. De toute façon, il est marié. Et alors ?… Pas le même milieu… Et alors ?… Un intellectuel, quelqu’un de cultivé… Et quoi ? Il avait plutôt l’air ravi que tu l’appelles mon mari et que tu lui tiennes le bras… Il faudrait qu’elle se lance, il n’a pas l’air d’être le genre à faire le premier pas. Elle n’a pas encore assez confiance en elle. Elle a peur de passer pour une allumeuse. Mais un type dans son genre, enfin s’il y avait quelque chose entre eux, te pousse à être différente. C’est sûr. Mais pas encore assez de culot. Des signes. Voilà ce qu’elle désire. D’autres signes que sa place est bien dans le train.
En arrivant devant le compartiment, elle aperçoit le visage des deux femmes et de Nicolas, se ravise au moment d’entrer et va rejoindre les choristes.
La voiture ressemble maintenant à une grande loge. Des habits de scène, rangés dans des housses, pendent aux poignées des fenêtres. Sur des tablettes, s’étalent des produits de maquillage. Un peu à l’écart, plusieurs se reposent, un masque sur le visage, comme ceux qu’on distribue dans les avions pour dormir. D’autres s’isolent dans la musique, les écouteurs sur les oreilles. Gheorje, le sourd-muet, qui semble pétrifié sur son siège depuis qu’elles l’ont installé là, les observe d’un air absent. De temps à autre, en passant, l’une d’entre elles lui glisse un mot de réconfort puis s’en va, déroutée par ce silence et plus encore par l’intensité de son regard.
Une choriste explique à Julia que Dick, dont personne ne connaît le vrai prénom précise-t-elle à voix basse, choisit les chansons. Tout le répertoire de Johnny ou presque, c’est son idole…
Dick s’approche et fixe Julia dans les yeux. « Hé, regarde un peu, celle qui vient/C’est la plus belle de tout le quartier/Et mon plus grand désir c’est de lui parler… »
— Oh non ! Pitié !
— « Cette fille là, mon vieux/Elle est terrible… » C’est autre chose que cette vieille tapette de Cloclo… J’ai pas raison, mademoiselle ? Vous vous souvenez de sa façon de danser ? On aurait dit un cours d’aérobic pour mémère ! Et je vous parle pas des paroles de ses chansons.
Le portable de Julia vibre.
— Tiens « Le téléphone pleure… » Le con ! « Les mots se meurent dans l’écouteur/Le téléphone pleure… » Trop fort !
— Parce que tu trouves que « Ma religion dans son regard » c’est mieux ?
— « Ma religion dans son regard/Et on a beau dire/Que ça ne sera plus jamais pareil qu’avant/À force de le construire… »
Les choristes se bouchent les oreilles. Il se rassoit en continuant à fredonner.
Elle dévisage les filles. Au premier abord, elles se ressemblent toutes, avec leurs ongles rouges très longs et leurs cheveux remontés sur le sommet de leur tête.
— Une idée de Marlène, celle qui a fondé le groupe avec Dick, lui raconte sa voisine en lui désignant une femme, un peu plus âgée que les autres, assise trois rangées plus loin. Elle trouvait que cela nous donnait un air de chanteuse soul.
Mais en les regardant mieux, Julia remarque que chacune s’est inventé une petite touche personnelle. L’une s’est teinte en blonde platine, une autre en rousse, une autre encore s’est fait de grands cils à la wonder woman.
Julia aperçoit Jean-Pierre assis à côté de Dick.
— Tu sais ce que dit l’homme aux cinq pénis ? lâche Dick, assez fort pour être entendu par tous.
— Ce slip me va comme un gant ! s’exclament les choristes.
— Eh ! Vous me cassez mes effets !
— Et celle-là vous la connaissez ? reprend Jean-Pierre en plantant son regard dans celui de Julia. C’est deux amis qui discutent. – Si je couche avec ta femme, on sera encore ami ? demande le premier. – Non répond l’autre. – Alors on sera ennemi ? – Non ! – Alors on sera quoi ? – On sera quitte !
Les deux hommes rient bruyamment tandis que les filles poussent des cris de réprobation amusée.
Des enfants déboulent dans la travée, suivis par la femme de Jean-Pierre. Ce dernier, d’un geste, lui fait comprendre qu’il est en pleine conversation. Dépitée, elle reste un instant indécise, puis, reconnaissant Julia au milieu d’un petit groupe, la rejoint. « Catherine » se présente-t-elle et ajoute aussitôt qu’il y a un article sur Julia dans Direct féminin. Une choriste sort le journal de son sac. Elles se l’arrachent. Julia a beau leur dire qu’elle n’a vu Carola qu’une seule fois, elles la pressent de questions et insistent pour avoir des conseils.
— Bon d’accord.
Un grand silence règne.
— Première chose, le chewing-gum. Vous oubliez. Carola dit que ça donne mauvais genre. Vous avez vu Pretty Woman ? Tant qu’elle n’est qu’une prostituée, Julia Roberts en a toujours un dans la bouche. Mais dès qu’elle devient une femme avec de la classe, fini le chewing-gum. Ça fait fille facile. »
Plusieurs le jettent aussitôt.
— Le maquillage maintenant…
« Elle était maquillée comme une star de ciné… », chantonnent les choristes.
Julia égrène les avis qu’elle invente au fur à mesure, portée par son auditoire qui l’écoute sans broncher. Leurs visages se gravent dans sa mémoire avec la même intense précision que ceux des passagers, croisés dans la zone de transit de l’aéroport de Delhi, à son retour de Thaïlande, son grand voyage, quand elle avait vingt ans avec sa cousine. Cinq heures d’attente. Elle avait parlé sans pouvoir s’arrêter de ses peines de cœur à une femme, maigre, on voyait ses os sous la peau dans l’échancrure de son corsage, son regard était doux, de petites rides autour des yeux, et sa voix lasse, un bandeau dans ses cheveux noirs, et sur les tempes, quelques-uns, blancs, que Julia fixait quand l’autre lui répondait. Jamais revue, pourtant Julia lui avait confié des choses qu’elle n’avait dites à personne, pas même à sa cousine, et accepté ses conseils comme s’il s’agissait de ceux d’une sœur. Une intimité aussi violente qu’éphémère.
Elle a envie de les embrasser toutes. Elle ne s’est pas autant amusée depuis bien longtemps. Pour un peu, elle passerait son temps à rire, une vraie simplette, heureuse d’être là, heureuse de l’avoir fait, heureuse. Avec Martine et les autres, elle tenait le rôle de la bonne fille au grand cœur, sur laquelle on pouvait compter, mais effacée, celle qui suit le mouvement et qu’on ne remarque que pour se moquer d’elle. C’est curieux comme on peut abriter au fond de soi une personne tout à fait différente de celle qu’on a été pendant des années. Elle dira à Laura de venir la voir. Elles se retrouveront. Elle a envie de fêter ça. À Toulouse, elle achètera une bouteille de champagne pour la boire avec sa cousine. « Mais je croyais que tu détestais ça », s’étonne Martine. Eh ben oui. Elle aussi ça la surprend. Elle lui envoie un SMS. « Jador le champagne… » Tant pis si Martine la prend pour une folle.
— Et ton mari ? Il a réagi comment à ton nouveau style ?
Julia fait la moue.
— Ah bon ? Pourtant il a l’air plutôt ouvert et sympa.
Elle met un certain temps avant de comprendre la méprise.
— Ah non mais lui, c’est pas mon mari…
— C’est ton amant alors ? s’exclame une autre hilare.
— Non. J’ai dit ça à cause de…, dit-elle en montrant discrètement du doigt Jean-Pierre, pour éviter de froisser Catherine.
Une choriste, un petit lézard tatoué à l’épaule, abonde dans son sens. Pendant qu’elle chantait tout à l’heure, il a commencé à l’entreprendre.
Julia lui fait de grands signes pour qu’elle se taise.
Catherine grimace « Non, laissez, j’ai l’habitude… » Soudain les traits de son visage s’illuminent.
— Ça y est ! Je sais… ! exulte-t-elle.
Elle se penche vers les autres.
— Vous voulez m’aider… ?
Les têtes choucroutées dodelinent en un même mouvement.
Elle leur glisse quelque chose à l’oreille. Des éclats de rires fusent.
— Ça ne marchera jamais ! se défend la choriste au tatouage.
Bientôt une discussion assez vive s’engage entre les deux rangées, mais toujours à voix basse. On dirait une dispute de sourds-muets.
— À moins que…, murmure Julia.
Derrière ses voisines, elle aperçoit Julia Roberts, le regard espiègle, comme dans Erin Brockovich quand elle s’apprête à coincer les avocats de la partie adverse.
Et sans plus d’explication, elle part à la recherche du contrôleur.
— Moi aussi, il faut que je vous parle, lui dit-il quand elle finit par le trouver.
Il avait repris là où il s’était arrêté, voiture 6. Le vieux monsieur lui avait à nouveau tendu son billet. Mais Germinal s’était arrêté encore une fois. « Vous voulez voir ma carte… » À force d’y repenser, la situation lui était apparue claire, évidente. Un grand sourire s’était dessiné sur les lèvres de Germinal. « Excusez-moi… » Il était reparti, indifférent aux appels du vieux monsieur « Vous ne m’avez pas… »
Une vraie prise de conscience. Trotski et les autres s’étaient tus. Pour la première fois depuis bien longtemps, il était seul dans sa tête. Alors la vérité avait surgi, telle une bulle d’air, coincée sous une pierre, qui remonte à la surface.
— Plus jamais je ne contrôlerai.
Julia lui sourit.
— Vous comprenez, poursuit-il, si j’ai appliqué le règlement à la lettre, c’est parce qu’en fait… j’ai jamais osé l’enfreindre…