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Huit lettres
—Je croyais qu’on devait faire attention au budget ! explose Muriel.
Elle s’est retenue tant que Julia était là. « Monsieur préfère jouer les généreux ! » Rien, ni le regard désapprobateur de Nicolas et Aude, ni celui étonné de Colette, ni même celui navré de Vincent, ne pourrait l’arrêter. Ce n’est pas pour les 20 euros. Elle déteste quand il se comporte ainsi. Il le sait. C’est pareil avec les jeunes qui sonnent à la porte pour vendre leurs dessins. Vincent finit toujours par en acheter un. Cette façon de soutirer de l’argent, avec des jérémiades ou pis encore avec des larmes, lui est insupportable. « T’as bientôt trente-sept ans ! » Elle voudrait le blesser comme elle se sent blessée par cette trahison. Vincent se tait. Elle devine que c’est à cause d’elle et non pour lui, qu’il a cet air gêné. « Il serait temps que tu grandisses ! »
Elle s’en prend à Julia. En entendant Vincent la défendre, elle prend conscience que c’est cette fille le vrai motif de son emportement. Elle fait remarquer que Julia voyage sans bagage, plutôt bizarre. Aude l’approuve. Mais Nicolas tente de plaider sa cause. « Tu la trouves sexy ? » raille Muriel. Aude sourit. C’est plus fort qu’elle, Muriel ne sait pas garder ce qu’elle a sur le cœur. Plusieurs fois, elle l’a engueulée. « Tu ne devrais pas accepter qu’il te traite ainsi. » Avec le temps, Aude a fini par connaître le type de femmes qui plaît à son mari. Celle-ci n’a aucune chance. Juste un réflexe, comme une femme qui vérifie dans son miroir qu’elle est bien coiffée. Il préfère les intellos, un peu froides, un peu coincées. Celles-là, Aude les redoute. Désincarnées en apparence, passionnées de cinéma et expertes dans l’analyse de leurs états d’âme, elles sont en réalité comme des feux mal éteints, toutes prêtes à s’embraser. Sous le charme de Nicolas, elles deviennent des amantes enflammées, prêtes à n’importe quelle folie. Une fois, l’une d’elles avait fait irruption en pleine nuit chez eux, sommer Nicolas de choisir…
La porte du compartiment s’ouvre brusquement.
Un homme, une valise dans une main, son billet dans l’autre, marmonne un vague « bonjour » et désigne le siège à côté de Colette. Elle pousse son sac. D’un signe de tête, il la remercie. Sort son portefeuille où il range son billet. Fait glisser la fermeture éclair de la pochette sur le devant de son bagage. En extrait un magazine de mots croisés, referme la pochette. Installe sa valise au-dessus de sa place. Puis enlève sa veste. Il marque un temps entre chaque geste. C’est sa façon de faire comprendre qu’il n’est pas intimidé par ces gens qui le fixent. Colette se présente. Il la dévisage, mais se rassure devant l’air placide de la vieille. Dit qu’il s’appelle Bruno. « Cruciverbiste ? » lance Nicolas. L’autre l’observe, acquiesce. Explique qu’il ne faut pas confondre avec le verbicruciste. L’auteur de grilles de mots croisés, précise-t-il. Il sourit.
Une forte odeur de tabac pénètre dans le compartiment en même temps que Julia. Vincent n’ose tourner la tête.
« … à la fermeture automatique des portes. »
— Vous avez regardé la Future Star hier soir ? Vous savez si Cindy a été éliminée ? demande Nicolas.
Colette ne connaît pas cette émission. Elle ne regarde que les documentaires.
— Moi, c’est ma fille qui suit ça. Le plus souvent, je rentre trop tard. À cause du boulot. On ferme à 21 heures et après j’ai plus d’une heure de transport.
Nicolas interroge Julia du regard.
— Je suis caissière dans un supermarché, à Sevran.
— Ça ne doit pas être marrant tous les jours, commente Nicolas.
Il lui parle avec douceur, cherchant une connivence, envieux de celle qu’il a remarquée avec Vincent depuis leur retour de la voiture-bar.
— J’ai toujours eu beaucoup de sympathie pour les caissières quand on voit la manière dont les clients se comportent…
Non pas qu’il cherche sérieusement à la séduire, mais il ne peut supporter l’idée que Vincent, si peu porté sur ce genre de choses, puisse lui être préféré.
Julia sourit. Ce qui constituait jusqu’alors son existence lui paraît soudain si étrange. Comme s’il s’agissait d’une autre. Une autre dont toute l’énergie, les petites victoires et les désillusions aussi, se résumaient en une longue bataille contre les chiffres… Quelle ironie, elle qui a toujours détesté ça, contrainte d’endosser le rôle de celle qui passe son temps à compter. Encaisser les achats des clients, vérifier sa caisse, le matin en la prenant, le soir en la fermant, tenir son budget dans un petit carnet… Les dépenses et les recettes. Enfin les dépenses surtout. C’est Martine qui lui a conseillé : « Tu marques la date, le motif et le montant, et chaque semaine tu fais le total. »
— Cet été, on était à Biarritz. J’ai vu, dans un hypermarché, une cliente au téléphone qui s’en prenait à la caissière parce qu’elle l’avait interrompue, en lui demandant comment elle comptait régler ! Comme disent mes étudiants, « ça craint ! »
Muriel et Aude se tournent vers elle et lèvent les yeux au ciel.
Elles vont pas s’apitoyer sur mon sort quand même ! pense Julia de plus en plus méfiante. Ça lui rappelle les séances de réconfort chez Martine avec les copines. Les trémolos sur leur courage à tout supporter, comme dans les séries télé qu’elles adorent regarder. Une vraie réunion Tupperware du malheur. Toutes accros, et vas-y, moi mon mari est encore rentré bourré ! Ah mais moi il m’a frappée ! Un vrai concours. Celui de la plus à plaindre. Et moi je me demande si mon fils ne fume pas des joints… !
— Et tellement mal payée en plus…
Il veut une petite séquence émotion le play-boy ?
— À peine 850 euros par mois, net.
Elle pourrait leur raconter, ce que c’est que d’être pauvre, enfin pas pauvre comme ceux qui touchent le RMI et mangent aux restos du cœur. Non ceux juste à flot, en équilibre instable.
Nicolas lui adresse un sourire plein de sollicitude.
Eh oui, beau gosse, dans ma vie, tu passes ton temps à colmater les brèches, juste content quand la semaine se termine sans cata. Tu vis avec l’angoisse, si familière que tu la remarques même plus, t’as juste mal au dos, la crainte d’une merde qui viendra tout remettre en cause, la peur d’un coup de fil à une heure inhabituelle, le proviseur, les flics, une connerie de ta fille, ton mec qui s’est bagarré.
Elle pourrait leur raconter quand Laura s’est fait attraper par les agents de sécurité, en train de voler dans son propre magasin. L’un d’eux, un grand Noir très gentil, est venu la prévenir, « Je lui ai dit mais enfin tu peux pas piquer ailleurs ? » Et Djamel qui a voulu refaire lui-même la plomberie du pavillon. « Ça coûtera moins cher. » Le jardin transformé en champ de bataille. Une canalisation crevée par un coup de pioche malheureux. Six mois sans pouvoir aller aux toilettes du rez-de-chaussée… Ou encore la fois où elle a emplafonné la bagnole et Djamel qui avait décidé d’arnaquer l’assurance. Il l’avait garée dans une rue déserte et commencé à fracturer la portière pour faire croire à un vol. Un type était sorti d’un pavillon avec le fusil. « Putain d’Arabe ! » Djamel arrêté par les flics. « J’ai perdu les clefs de ma voiture. » Tous ces plans foireux, les idées toutes aussi nulles de son mec. Sa naïveté à le croire.
Elle pourrait aussi leur parler des bons moments, parce qu’il y en a plein aussi de bons moments, où on se marre entre copines ou avec les collègues, les fêtes, tiens les anniversaires des gamins où on se goinfre avec eux de bonbons et de coca…
Et les soirées, après les courses, quand le frigo est plein et qu’on va pouvoir s’en mettre jusque-là, et la fierté quand la gamine a tout ce qui lui faut, sans que personne se doute des sacrifices pour y arriver…
Elle pourrait leur dire tout ça, mais elle n’en a pas envie. Pour l’instant, elle veut juste s’amuser et envoyer valser toute cette fatalité, ce mélodrame à deux balles dans lequel la maintiennent Djamel, Laura, Martine, et aussi ces trois-là.
— Le pire, c’est les petits chefs qui abusent de leur pouvoir, assène-t-elle.
Nicolas et les deux filles approuvent.
— Le gérant du magasin a instauré une règle secrète avec un chef de rayon…
Elle sent leur indignation et leur pitié toute prêtes à jaillir.
— À chaque fois qu’une caissière a un trou dans sa caisse, hop ! Elle est punie. Elle doit aller dans une salle, à l’arrière du magasin et là… Enfin vous voyez ce que je veux dire…
Ils échangent de brefs regards embarrassés. À mesure qu’elle lit, sur leur visage, le cheminement de leur pensée, un petit rictus narquois se dessine au coin de ses lèvres.
— Toutes les caissières… ? risque finalement Nicolas.
— Ah non ! Moi j’ai toujours été bonne en calcul. Ma mère disait : « Si tu sais tenir tes comptes, tu t’en sortiras dans la vie ! »
Elle éclate de rire puis lance un clin d’œil à Vincent, qui, redoutant que Muriel l’ait vu, tourne aussitôt la tête.
Dans le reflet de la fenêtre, Julia Roberts, habillée en prostituée comme dans Pretty Woman, lui adresse de grands gestes d’approbation.
— De toute façon, ça m’est égal maintenant, j’ai donné ma démission !
Ils devinent derrière le ton moqueur une envie de les provoquer qui les déconcerte.
— Et si vous voulez tout savoir, je viens de quitter mon mari…
Un lourd silence s’abat sur le compartiment. Seul Bruno ose le troubler. Il se lève. Redescend sa valise, rouvre sa pochette, en sort un crayon noir. Refait les mêmes gestes dans l’autre sens avant de se rasseoir. Puis pousse un grand soupir, ce qui a le don d’énerver Colette. Elle l’a pris en grippe dès son arrivée. Elle déteste les amateurs de mots croisés. À l’hôpital, c’étaient souvent les malades les plus pénibles. Ils s’emportaient dès qu’ils ne trouvaient pas une définition comme si leur guérison dépendait de leur capacité à finir leur grille. Il s’excuse. « Une définition… » Nicolas propose de l’aider. Bruno lit à haute voix : « Proche de la couronne. En sept lettres. » D’une voix hésitante, Vincent suggère « dauphin ». L’autre vérifie. Satisfait, inscrit le mot et gratifie Vincent d’un signe de la tête reconnaissant. « Pour une fois que tes bestiaires servent à quelque chose ! » Muriel n’a pu s’empêcher cette petite vengeance.
« Nu vu informons qu’oun voituba est à vot disposition milieu du trrain. Nu vu prroposons de la boisson chaude, de la boisson fraîche et tute sote de sandwichs… »
Mis en joie par cette annonce, Nicolas répète « oun voituba » en essayant de retrouver l’intonation exacte de Singh et suggère aux trois autres d’aller déjeuner. « Huit lettres. Entre spécialistes de la table ronde ? » La voix de Bruno, perdu dans ses pensées, couvre celle de Vincent qui refuse de se joindre à eux malgré les excuses de Muriel.
— Colloque, lâche Nicolas en refermant la porte du compartiment.