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« La très chère
était nue… »
Il traîne dans le
couloir pour éviter de revenir s’asseoir à côté de Muriel. Il
redoute de s’engager dans une explication qu’il devine embrouillée
et orageuse. Tout en lui trahit Julia, du moins il le pense.
L’odeur de son corps qu’il a gardée sur sa peau, il respire ses
mains qui sentent l’intimité de cette femme. Pour rien au monde, il
ne la ferait disparaître avec la senteur fade du savon de la
SNCF.
Les seins de Julia dansent devant ses yeux, se
mêlent aux teintes rousses des petits chênes qui défilent entre
deux tunnels. Le paysage mélancolique du Causse, qui, comme tous
les ans en cette saison, semble espérer une débauche de frondaison
qui ne viendra pas, s’accorde parfaitement avec la tristesse de
Vincent après l’amour.
Il a l’intuition qu’il ne pourra plus jamais poser
ses mains sur Muriel, qu’elles la brûleront et
laisseront sur sa peau les empreintes de Julia.
Il s’est tapé une femme. La vulgarité de
l’expression l’étonne. Mais il se sent plein d’une rage virile
qu’il se découvre. Une brusque montée de sève qui vient des
couilles. Encore un mot qu’il n’emploie jamais. Il donne un coup
violent contre la vitre, qui émet un bruit mat. Presque aussitôt,
sa rage cède la place à l’abattement.
Il a trompé Muriel. La phrase claque comme une
gifle. Pas une question de morale, quelque chose de plus profond.
Baiser est l’unique chose, l’unique, que l’on ne fait qu’avec sa
femme. Si l’on enfreint cela, c’est la fin d’une grâce, la levée
d’un tabou. Bien sûr, la Terre ne va pas s’arrêter de tourner. Sans
doute, il l’aimera encore, avec la même évidence affichée, mais au
vrai, son existence ne sera plus qu’une survivance, une concession,
il ne pourra plus se le cacher. Cou coupé.
Il voudrait se remémorer chaque détail, il la
voit, nue, gênée mais heureuse, les bras en anse au-dessus de sa
tête, relevant ses cheveux, quelque chose d’enfantin dans les yeux,
qui fait naître un sourire sur ses lèvres. Mais il redoute qu’on
devine ses pensées, plutôt que Muriel lise en lui. Il rougit.
Il sent son regard inquiet et furieux qui le
transperce à travers la vitre du compartiment. Se concentrer sur ce
qu’il va lui dire. D’après Nicolas, il faut faire simple, le plus
proche possible de la vérité, moins de risque de se contredire.
« Il m’est arrivé une drôle
d’aventure… », il avait dit… Il a été aux toilettes et…
Il l’a prise ! Voilà ce dont il ne se remet
pas et ne cesse de s’étonner. Comprendre pourquoi elle, pourquoi
maintenant, il voudrait. Prise. Il l’a prise. La phrase berce son
esprit et, malgré sa crudité, éteint en lui toute inquiétude.
Prise. Comme on dit saisir sa chance. Fesses et seins qu’elle avait
lourds et ronds, cuisses larges, hanches arrondies, océan de chair
que ses mains sillonnaient, esquifs en pleine tempête. Prise tout
entière. Pénétrée. Toutes ses formes rondes, pleines, rebondies,
molles et fermes à la fois. Prises. À prononcer ce mot, son désir
resurgit, s’exaspère.
Le corps de Muriel est mince, un ensemble de
lignes droites, un dessin anatomique. Il lui a dit « Je te
connais par cœur » comme un mot d’amour, il pourrait la
reconnaître les yeux fermés, mais ce n’est que la mémoire de gestes
coutumiers, le parcours de ses doigts autour de ses seins, la
langue dans son cou, sa pensée a complètement digéré ses formes.
Tandis que celui de Julia est plein de courbes.
« La très chère était nue, n’ayant gardé sur
elle que ses bijoux sonores… On dirait toi et tes rondeurs de
loukoum. » Il l’avait enlacée. « Tu me trouves
grosse… ? – Mais tu es belle, belle, belle », avait-il
hurlé. Elle lui avait mis la main sur la bouche « Chut !
– Belle ! Idiote ! »
Les seins de Julia réapparaissent, lourds, un brin
fatigués – les premières traces de l’âge qui rendent les corps beaux et fragiles –, bien que leur pointe
soit haute, dessinant une arabesque. Il essaie de se les décrire,
l’aréole large et brune, comme un cône. Jamais l’écart entre son
émotion et ses mots ne lui a paru aussi grand… Et pourtant, il a
l’intuition d’être très précisément – cette manie de l’exactitude –
au cœur de son trouble. La façon qu’elle a eue de les lui offrir.
Parce qu’un sexe, c’est toujours pareil, en tout cas guère
différent au final. Mais les seins c’est autre chose. Le caractère
profond de chaque femme se révèle à travers eux. Quand Muriel ôte
son soutien-gorge, elle rentre ses épaules, ramène ses bras
insensiblement devant. Une fille, avec qui il était sorti un temps,
les lui présentait en les soulevant avec ses mains, comme si elle
lui jetait un défi. Julia au contraire les lui abandonnait.
« Je comprends rien à ce que tu
racontes. » À chacune de ses phrases, après l’amour, elle
riait et lui caressait le visage. « C’est simple. Écoute-moi.
Le hasard a fait que tu te sois assise dans notre compartiment. Ton
arrivée imprévue a dérangé l’ordre… » Elle l’embrasse.
« Si j’avais atterri dans le compartiment d’à côté, je serais
en ce moment avec un autre… ? » Il plisse les sourcils.
« Oh je t’en prie… » Elle se serre contre lui. Un début
d’érection. Pendant un instant, il parvient à se remémorer avec
précision la sensation, au moment où il l’a pénétrée, humide,
offerte, comme si la chatte de Julia l’avait toujours attendu.
Encore cette poussée de fierté virile, âcre comme une odeur de
grève, qui le fait rougir, puis le submerge,
un cri de guerre, un flacon de sels pour rappeler à lui, avec toute
l’intensité dont les mots sont capables, le souvenir des muscles en
action, et leur triomphe.
Pendant qu’il lui parlait, elle paraissait plongée
dans la contemplation de son torse imberbe. Sans doute était-elle
habituée à des torses velus d’hommes sûrs de leur queue. Il
n’aimait pas qu’on le remarque. Il avait le sentiment d’être un
nageur, ou plutôt de malade en cours de traitement. « L’amour,
c’est le droit d’être bête ensemble », avait-il lâché, énervé.
« C’est de toi ? – Non de Valéry. – Tu connais une autre
Valérie ? – Non, Paul Valéry, le poète. » Elle avait
ri.
Quand il était sur elle, la tête posée contre la
banquette, l’odeur du tissu lui avait rappelé les couchettes des
trains de nuit qu’il prenait pour aller chez sa tante. Désormais,
il devine qu’il ne pourra plus sentir cette odeur sans penser à
Julia.
Il aurait voulu lui murmurer à l’oreille quelques
mots tendres, « ma dodue », « ma replète », les
mots du désir, et aussi « ma bien en chair ».
« Dans la vie, il n’y a que deux sortes
d’hommes, ceux qui font rire les filles et ceux qui les
baisent. » Il devait avoir douze ou treize ans, son père
l’avait fait asseoir sur ses genoux, la dernière fois, comme un
adieu à l’enfance. Et juste ces mots. « Ceux qui les font rire
et ceux qui les baisent. » Il n’a jamais su pourquoi son père
lui avait dit ça. Vincent n’avait pas osé poser de question.
« Ceux qui les baisent. »
Maintenant, il en fait partie. Vincent aurait presque envie de
s’excuser. Alors quoi toute sa pensée, son esprit, sa vie tiennent
désormais dans ses couilles ?
Ses mains s’étaient posées sur ses seins,
incertaines, il n’en croyait pas ses yeux. C’étaient ses mains mais
ce n’était pas lui. Seul le contact de la peau de Julia et son
sourire confiant l’empêchaient de perdre pied. Elle ne semblait pas
remarquer son émoi. L’autre, son mari, enfin son ex-mari, devait la
prendre avec toute sa force.
Il faut enfouir son trouble au fond de sa mémoire,
presque douter que cela a existé, s’il veut pouvoir rejoindre les
autres. À tout prix arrêter le flux de sa pensée… Il a été aux
toilettes et… Voilà l’urgence : 1/ « Une drôle
d’aventure » ? 2/ Prévoir les questions de Muriel ;
3/ Effacer, du moins dominer son trouble pour qu’il ne surgisse pas
malgré lui ; 4/… Pourquoi elle ? Pourquoi
maintenant ? Il y avait eu une espèce d’évidence dans la façon
dont les choses s’étaient déroulées. Comme aurait pu le penser un
de ces auteurs de bestiaires, trop de signes favorables s’étaient
manifestés, enfin pas tout de suite. Un vrai roman médiéval plutôt.
La rencontre avec la Dame de cœur à la voiture-bar, les exploits du
chevalier qui réussit à rejoindre sa belle, la quête du baiser,
sans cesse retardée, puis la récompense, Germinal qui leur avait
passé la clef de son compartiment, tout s’était déroulé telle une
mécanique implacable.
Donc aux toilettes. Et en chemin, il a rencontré
une choriste qui l’a invité au récital. Il n’a pas osé
refuser. Non plusieurs choristes. Qui ne lui ont pas laissé le
choix…
En repensant aux seins de Julia, à son corps,
odeurs inconnues, replis de la peau inexplorés, à ses fesses dont
il n’arrive pas à faire revenir l’image précise de leur épaisseur,
il mesure toute la difficulté de ce qui l’attend.
« Tu es très belle dans ta robe rouge,
avait-il marmonné. Tu sais que pour les auteurs de bestiaires,
c’est la couleur de la passion » « Encore tes histoires
de Moyen Âge ! De toute façon, ma couleur préférée, c’est
le… » « Vert ! » « Comment t’as
deviné ? » « La couleur de la rupture et du
renouveau ».
Elle l’avait embrassé.
1/… Les toilettes, les choristes, le
récital. Il n’a pas fait attention à l’heure, il a discuté
avec… Pas vraiment une drôle d’aventure… Quelque chose l’empêche de
se concentrer. Il a eu un malaise ! Durant le récital.
Oui ! voilà le bruit, la chaleur… Le malaise ne lui paraît pas
une bonne idée. Comment un type, il hésite à dire un homme, tel que
lui peut se laisser autant dominer par ses émotions ? J’étais
parti aux toilettes. J’ai croisé des choristes. Elles ont insisté
pour le récital, en souvenir de la collecte pour le muet, oui ça
c’est bien, et l’une d’elles avait fait des études d’histoire, elle
m’a posé des tas de questions sur les bestiaires… N’importe quoi ! Il n’a pas osé partir car
elles sont restées autour de lui à chanter. Il a eu peur de les
vexer et l’arrêt à Gourdon lui a permis de s’esquiver sans les
froisser.
En fait le plus inquiétant est de se surveiller
ensuite, de ne pas se trahir alors qu’il se sent plein de fougue,
de sève, qu’il a envie de rire, de chantonner.
Au moment de rentrer dans le compartiment, un
souvenir lui revient. Dans la salle à manger de sa tante, son
ballon avait heurté un bibelot. Vincent s’était arrêté, tétanisé
par le bruit de la porcelaine qui se brise contre le carrelage. Il
avait attendu pour être sûr que personne n’avait entendu, puis
ramassé et remis patiemment les morceaux en un fragile équilibre,
de sorte que la cassure ne se voie pas. Sa tante ne s’en était
aperçue que bien des mois plus tard et n’avait jamais fait le lien
avec lui.