17
La Souterraine
Il faudra absolument qu’il en reparle avec elle.
Ce qu’elle lui avait dit sur le quai de la gare de Châteauroux l’avait ébranlé. Il s’était approché d’elle pour discuter du muet. Il voulait lui expliquer. Si on examinait la situation non pas à chaud, mais replacée dans son contexte, il paraissait évident que, grâce à son respect scrupuleux du règlement, il avait provoqué une situation de crise, laquelle avait suscité des réactions spontanées de solidarité, une prise de conscience collective et un début d’organisation. Elle lui avait répondu qu’elle ne comprenait rien à ce qu’il racontait, mais qu’heureusement il y avait eu des personnes sympa pour arranger le coup. « Sympa », c’était son terme exact. Ça voulait dire quoi, sympa ? Politiquement engagées ? Lucides sur leur exploitation ? Germinal ne comprenait pas bien. Trotski et les autres n’avaient pas l’air de savoir non plus. Mais ce qu’elle avait ajouté les avait encore plus déroutés. Sur un ton moqueur, elle avait lancé que les 80 euros auraient été mieux dans la poche du sourd-muet que dans celle de la SNCF. C’est vrai qu’il n’avait pas pensé à cela. « Que faire ? » avait dit Trotski. Ah non, ça, c’est Lénine. Donner l’argent au muet ? s’était demandé Germinal. « La charité ne fait que conforter le système » (Durruti). Mais alors quoi ?
Il avait décidé qu’au prochain arrêt, il poserait la question à la fille.
Après Châteauroux, il ne lui restera que les cinq voitures de tête, de la 6 à la 1. Mais à peine il aura commencé à poinçonner les billets, qu’il s’arrêtera, le regard fixe, sa pince en suspens, il comprendra qu’il ne peut plus attendre. Il rendra son titre de transport à un vieux monsieur, bredouillera une vague excuse et remontera tout le train, jusqu’à ce qu’il la trouve, sans se laisser arrêter ni distraire par aucun voyageur.
— Mademoiselle, est-ce que… je pourrais vous… parler un moment, seul à seul… ?
Il l’emmènera à l’écart en queue du train et la priera d’entrer dans un compartiment vide.
— Désolé de… de… de vous déranger, mais il fallait que… que je vousdemandequelquechose…, lui dira-t-il.
Il tentera à nouveau de la convaincre du sens de son combat.
— Ça me fait penser à mon mariage… Enfin je veux dire à mon mariage raté ! répondra-t-elle dans un grand éclat de rire. Avec Djamel, nous avions rendez-vous à la mairie de Châtillon à midi. Il avait enterré sa vie de garçon la veille avec son frère et dormi chez lui. Le matin en s’habillant, il se rend compte qu’il a perdu tous ses papiers, en particulier sa carte de résidence. En désespoir de cause, il décide d’aller au commissariat faire une déclaration de perte. Il espère qu’avec ce papier, on voudra bien nous marier quand même. Mais cette andouille, tellement mortifié d’avoir perdu sa carte, au lieu de me passer un coup de fil pour me prévenir, file sans rien dire au commissariat. Arrivé là-bas, il tombe sur un flic de service qui se met à lui expliquer tout en détail, la déclaration de perte n’est valable qu’un mois, il devra aller à la préfecture d’ici là pour se faire refaire sa carte, il lui faudra ceci et cela… Bref, il lui récite tout le règlement. Djamel voit l’heure qui tourne, il s’impatiente. Mais l’autre ne veut rien savoir. Il continue à lui détailler toutes les attestations nécessaires… Djamel lui demande d’accélérer vu qu’il doit se marier dans moins d’une heure. C’est comme s’il l’avait relancé ! L’autre se met à lui réciter toutes les formalités à entreprendre après son mariage. Djamel commence franchement à s’énerver. Le ton monte. Le flic prend la mouche et décide d’arrêter Djamel pour outrage à agent de la force publique passible de six mois d’emprisonnement et de je ne sais plus combien de milliers de francs d’amende. Pendant ce temps-là, j’étais à la mairie morte d’inquiétude, et ma mère qui me disait qu’il avait peut-être changé d’avis et n’avait pas osé me le dire…
— Vous… vous… vous me comparez… vous me comparez à un flic ?
Elle lui dira qu’il pouvait fermer les yeux sur ce pauvre muet, en tout cas qu’il aurait dû faire payer celui qui l’avait empêché de descendre…
— Mais… mais je ne pouvais pas, protestera-t-il. Le règlement prévoit que… que chaque voyageur dans le train soit munidesontitredetransport…
Elle trouvera que le règlement est mal fait et, moqueuse, ajoutera qu’heureusement il n’a pas le droit d’exiger ses papiers, sinon le pauvre aurait sans doute été reconduit à la frontière…
Germinal esquissera une moue penaude.
— Nous… nous sommes ass… assermentés et a… a… agréés… Tout voyageur doit me présenter ses… ses papiers, si jeluidemande…
— Il l’a échappé belle ! ironisera Julia. Il vous manque plus qu’une arme !
— Un flic ! se lamentera Germinal.
— Oui, bon enfin… Faut pas vous vexer…
Les propos de Julia le troubleront tellement qu’il ne réagira même pas quand le train ralentira et entrera en gare.
— On est où là ? dira Julia.
— Merde ! hurlera-t-il en détalant.