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La
Souterraine
Il faudra absolument
qu’il en reparle avec elle.
Ce qu’elle lui avait dit sur le quai de la gare de
Châteauroux l’avait ébranlé. Il s’était approché d’elle pour
discuter du muet. Il voulait lui expliquer. Si on examinait la
situation non pas à chaud, mais replacée dans son contexte, il
paraissait évident que, grâce à son respect scrupuleux du
règlement, il avait provoqué une situation de crise, laquelle avait
suscité des réactions spontanées de solidarité, une prise de
conscience collective et un début d’organisation. Elle lui avait
répondu qu’elle ne comprenait rien à ce qu’il racontait, mais
qu’heureusement il y avait eu des personnes sympa pour arranger le
coup. « Sympa », c’était son terme exact. Ça voulait dire
quoi, sympa ? Politiquement engagées ? Lucides sur leur
exploitation ? Germinal ne comprenait pas
bien. Trotski et les autres n’avaient pas l’air de savoir non plus.
Mais ce qu’elle avait ajouté les avait encore plus déroutés. Sur un
ton moqueur, elle avait lancé que les 80 euros auraient été
mieux dans la poche du sourd-muet que dans celle de la SNCF. C’est
vrai qu’il n’avait pas pensé à cela. « Que faire ? »
avait dit Trotski. Ah non, ça, c’est Lénine. Donner l’argent au
muet ? s’était demandé Germinal. « La charité ne fait que
conforter le système » (Durruti). Mais alors quoi ?
Il avait décidé qu’au prochain arrêt, il poserait
la question à la fille.
Après Châteauroux, il ne lui restera que les cinq
voitures de tête, de la 6 à la 1. Mais à peine il aura commencé à
poinçonner les billets, qu’il s’arrêtera, le regard fixe, sa pince
en suspens, il comprendra qu’il ne peut plus attendre. Il rendra
son titre de transport à un vieux monsieur, bredouillera une vague
excuse et remontera tout le train, jusqu’à ce qu’il la trouve, sans
se laisser arrêter ni distraire par aucun voyageur.
— Mademoiselle, est-ce que… je pourrais vous…
parler un moment, seul à seul… ?
Il l’emmènera à l’écart en queue du train et la
priera d’entrer dans un compartiment vide.
— Désolé de… de… de vous déranger, mais il
fallait que… que je vousdemandequelquechose…, lui dira-t-il.
Il tentera à nouveau de la convaincre du sens de
son combat.
— Ça me fait penser à mon mariage… Enfin je
veux dire à mon mariage raté ! répondra-t-elle dans un grand
éclat de rire. Avec Djamel, nous avions rendez-vous à la mairie de
Châtillon à midi. Il avait enterré sa vie de garçon la veille avec
son frère et dormi chez lui. Le matin en s’habillant, il se rend
compte qu’il a perdu tous ses papiers, en particulier sa carte de
résidence. En désespoir de cause, il décide d’aller au commissariat
faire une déclaration de perte. Il espère qu’avec ce papier, on
voudra bien nous marier quand même. Mais cette andouille, tellement
mortifié d’avoir perdu sa carte, au lieu de me passer un coup de
fil pour me prévenir, file sans rien dire au commissariat. Arrivé
là-bas, il tombe sur un flic de service qui se met à lui expliquer
tout en détail, la déclaration de perte n’est valable qu’un mois,
il devra aller à la préfecture d’ici là pour se faire refaire sa
carte, il lui faudra ceci et cela… Bref, il lui récite tout le
règlement. Djamel voit l’heure qui tourne, il s’impatiente. Mais
l’autre ne veut rien savoir. Il continue à lui détailler toutes les
attestations nécessaires… Djamel lui demande d’accélérer vu qu’il
doit se marier dans moins d’une heure. C’est comme s’il l’avait
relancé ! L’autre se met à lui réciter toutes les formalités à
entreprendre après son mariage. Djamel commence franchement à
s’énerver. Le ton monte. Le flic prend la mouche et décide d’arrêter Djamel pour outrage à agent de la force
publique passible de six mois d’emprisonnement et de je ne sais
plus combien de milliers de francs d’amende. Pendant ce temps-là,
j’étais à la mairie morte d’inquiétude, et ma mère qui me disait
qu’il avait peut-être changé d’avis et n’avait pas osé me le
dire…
— Vous… vous… vous me comparez… vous me
comparez à un flic ?
Elle lui dira qu’il pouvait fermer les yeux sur ce
pauvre muet, en tout cas qu’il aurait dû faire payer celui qui
l’avait empêché de descendre…
— Mais… mais je ne pouvais pas,
protestera-t-il. Le règlement prévoit que… que chaque voyageur dans
le train soit munidesontitredetransport…
Elle trouvera que le règlement est mal fait et,
moqueuse, ajoutera qu’heureusement il n’a pas le droit d’exiger ses
papiers, sinon le pauvre aurait sans doute été reconduit à la
frontière…
Germinal esquissera une moue penaude.
— Nous… nous sommes ass… assermentés et a… a…
agréés… Tout voyageur doit me présenter ses… ses papiers, si
jeluidemande…
— Il l’a échappé belle ! ironisera
Julia. Il vous manque plus qu’une arme !
— Un flic ! se lamentera Germinal.
— Oui, bon enfin… Faut pas vous vexer…
Les propos de Julia le troubleront tellement
qu’il ne réagira même pas quand le train
ralentira et entrera en gare.
— On est où là ? dira Julia.
— Merde ! hurlera-t-il en
détalant.