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Souillac
Singh remonte nonchalamment le train. « Va les prévenir », lui a dit Germinal pendant qu’il passait son annonce. « Souillac, deux minutes d’arrêt… » Singh ne reconnaît plus le contrôleur. Lui d’habitude si à cheval sur le règlement, il a prêté les clefs de son compartiment de service à deux passagers… « Le Happy Days Band compte un nouveau chanteur, M. Iannis, le sourd-muet de la voiture 13 ! En fait, il ne l’était pas, sourd-muet. Ni roumain d’ailleurs ! Mais grec. Nul doute que les difficultés qu’il a traversées dans sa vie de sourd-muet roumain lui seront utiles. » Il se passe beaucoup de choses étranges aujourd’hui. En temps normal, Germinal vient déposer sa gamelle et échanger deux ou trois mots. Mais depuis Limoges, il se comporte comme s’ils étaient de vieux amis. « Il faut aussi féliciter M. Dick, qui a eu le courage de revenir sur son premier jugement. Mon père aurait été fier de lui… ! » « On admire les choses que l’on ne comprend pas », pense Singh.
Il frappe discrètement à la porte du compartiment.
Au bout d’un moment, un homme, les cheveux en bataille, apparaît.
— Y’ai un message de la pa du contrôleu. Il dit vus dépêcher.
Vincent met quelques secondes à reconnaître le serveur indien.
— Vus veni…
— Merci… J’arrive… J’arrive tout de suite, bredouille Vincent.
Un bref voile d’inquiétude parcourt ses traits, tel un nuage donnant aux eaux de la mer, une teinte soudain sombre. Mais presque aussitôt, il retrouve l’air de félicité qu’il affiche depuis qu’il a ouvert à Singh.
— Cœur heureux, visage heureux, dit l’autre en s’éloignant.
Deux minutes plus tard, Vincent, tout en enfilant son pull, sort dans le couloir. À peine a-t-il fait quelques pas qu’il revient en arrière.
— J’ai oublié mes lunettes.
Julia esquisse un sourire un peu triste, disparaît à l’intérieur puis revient avec.
Il approche ses lèvres d’elle, se ravise.
Elle lui caresse la joue.
— Dépêche-toi.
Il s’en va sans se retourner. Ils n’avaient même pas évoqué la suite. Pas eu le temps. Ni l’idée. Il avait rêvé la scène tant de fois, tant de fois il s’était cru prêt à se lancer, pour ensuite se remémorer l’instant précis où il n’avait pas osé, rejouant l’histoire à son avantage jusqu’à en effacer la déception. Et cette fois, cette fois-ci, alors qu’il y avait songé de façon mécanique, un petit plaisir qu’il s’autorisait à chaque voyage, tout s’était enchaîné sans qu’à aucun moment il n’en ait pressenti la fin. Pourquoi les choses importantes surviennent-elles d’une manière aussi inattendue ? Il cherche à y voir clair, reprendre pied serait plus exact. Deux vies s’offrent à lui, pas une double vie, l’expression sent trop le théâtre de boulevard, mais bien deux vies qui cohabitent en lui, s’entremêlent. Il pourrait être l’homme de Julia, commencer quelque chose de nouveau, et en même temps continuer comme avant.
Il se dépêche maintenant, espérant regagner sa place sans être vu. Au bout de la voiture 12, il remarque deux personnes, dans le renfoncement, près de la portière donnant sur la voie. Ce n’est qu’après avoir franchi le sas et s’être engagé dans le wagon suivant, que l’image de l’homme et de la femme s’imprime dans son cerveau, le couple entrevu prend un visage familier. Sous le coup de la surprise, il se retourne, incertain de ce qu’il a vu, Aude lui sourit.
Vincent songe à Nicolas et à toutes les fois où ce Don Juan des colloques lui a fait jouer le rôle d’alibi, souvent même sans le prévenir. Aude n’était qu’à moitié dupe, il n’arrivait pas à savoir si elle plaignait plus Nicolas de la tromper, ou lui de devoir lui servir d’excuse.
Au moment d’arriver à bon port, il aperçoit justement Nicolas, devant la fenêtre du couloir.
— Tout le monde te cherchait !
Il grommelle une vague explication. Nicolas s’en contente, empressé surtout d’annoncer à Vincent qu’il n’avait jamais vu Muriel aussi énervée. Il peut s’attendre à ce qu’elle lui passe un sacré savon. Nicolas dit cela avec un grand sourire. Vincent ne relève pas. Ils se taisent un moment, puis Nicolas lui demande s’il a vu Aude. « Ce voyage ressemble de plus en plus à un vaudeville ! ajoute-t-il. Quand l’un rentre, l’autre sort… » Vincent répond sur un ton mi-figue, mi-raisin qu’il vient de l’apercevoir, en train d’échanger quelques baisers torrides avec un grand type. Sous le coup d’une virilité toute neuve, il n’a pas résisté à l’envie de provoquer son ami. Nicolas surpris hoche la tête en signe de désapprobation. « Tu as mangé un clown comme diraient mes étudiants. » Vincent sourit et l’interroge narquois pour savoir si lui aussi va lui faire une scène. Nicolas réplique d’un ton acerbe qu’il le confond avec sa « chère et tendre… »