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Les Aubrais
« Nous arrivons en gare des Aubrais. Les Aubrais. Quatre minutes d’arrêt. Correspondance pour Orléans à 10 h 55, pour Tours et Angers à 11 h 02. Concernant les voyageurs sans billet valable, qui ne se sont pas présentés au contrôleur, ils verront leur situation régularisée aux conditions du “tarif de contrôle”, qui comprend une indemnité forfaitaire légale en sus du prix du billet. »
Le chef de gare attendra Germinal au niveau de la voiture 10. De là, ils pourront surveiller l’ensemble du quai.
— Ola camarade ! l’accueillera-t-il en riant. Au fait, la semaine prochaine, c’est Alain qui me remplacera.
— Ah bon ? Et… Et… Et toi tu seras où ?
Germinal remarquera, à quelques mètres d’eux, une femme qui fume en les fixant pour surveiller si le train repart. Il soutiendra son regard un bref instant. Elle tirera sur sa cigarette comme si elle cherchait à la finir le plus vite possible. Une employée dont les pauses sont minutées, se dira-t-il.
— En vacances ! Chez toi ! En Espagne !
— Tu vas en… en… Tu vas dans quel coin ?
Elle est en voyage, quelque chose qui sort de l’ordinaire. Sans doute a-t-elle été chez le coiffeur, juste avant de partir. Elle passera son temps à réajuster ses cheveux. Bien maquillée, une robe nouvelle, il le devinera à sa façon de vérifier régulièrement qu’elle tombe bien, qu’il n’y a pas de faux plis. Une femme du peuple qui part voir ses parents ou sa famille. Une journée de congés payés. Il a l’habitude de décrypter les gestes des passagers en fonction de leur origine sociale, de leur classe.
— En Andalousie. Au soleil !
— Tu… tu… tu sais en cette saison, il ne fait passichaud que… que… que ça. Tu peux même prévoir une… une… prévois une petite laine ! Lessoiréessontfraîches !
Germinal ne pourra détacher ses yeux de la passagère. Elle est assez jolie, jolie même, bien qu’un peu trop en chair. Son goût le porte vers les filles plus sèches, le visage anguleux, les cheveux courts et des petits seins. De toute façon son métier empêche toute aventure sérieuse. Il n’a pas envie de retrouver à chaque retour, dans son appartement, une femme, qui aurait rangé ses livres et ses revues. Il préfère cette existence de solitaire.
— J’ai bien fait de t’en parler. Sinon on n’aurait emmené que des tee-shirts !
Au vrai ce n’est pas tant son métier que son engagement qui l’empêche de vivre avec une femme.
Que ce soit son studio à Paris, ou sa chambre au foyer, la même depuis vingt-huit ans, il fait attention à ne jamais rien laisser qui pourrait lui donner le sentiment de rentrer chez lui. Cela correspond à son idée de l’existence du révolutionnaire : un renoncement au confort et une austérité au service de la cause qui se veut exemplaire.
C’est aussi pour cela qu’il aime tant les repas au réfectoire, où l’alcool et la fatigue aidant, à chaque fois, s’opère la même promiscuité fraternelle et lui semble une préfiguration de ce que sera la vie, une fois la société sans classes instaurée.
— Tu as entendu la dernière sur Franco ? Il aurait truqué le concours de l’Eurovision !
Sur toute la ligne, Germinal a des conversations en suspens. Il refait l’histoire des occasions manquées. À Limoges, il réexamine les conséquences de mai 1981 avec un cheminot socialiste ; il s’emploie à convaincre celui de Brive, un cégétiste, de la responsabilité de son syndicat dans l’arrêt des grèves de 68 ; avec celui de Toulouse, un communiste, il se chicane sur l’attitude du PC à la Libération – cela l’étonne toujours que, lui qui a rêvé toute sa vie de changer le monde, de faire la révolution, il puisse être en même temps aussi accroché à ces petits rituels.
Avec son collègue des Aubrais, il discute de la guerre d’Espagne.
— Ils en ont parlé ce matin à la radio ! Pour redorer le blason du régime ! Il a envoyé des responsables de la télévision espagnole et de maisons de disques dans toute l’Europe pour proposer d’enregistrer les artistes locaux, et acheter des droits de séries télé en échange des votes à l’Eurovision !
C’est curieux parfois les voies de traverse que l’on prend dans la vie. Il avait rêvé d’être un grand orateur. Mais, malgré son timbre de baryton et son bouc taillé en pointe qui lui donne un faux air de Trotski, il ne s’est jamais senti capable de soulever les foules. Son élocution, tantôt hésitante, tantôt trop rapide, comme si les mots se refusaient puis se bousculaient, sa silhouette efflanquée et aussi une certaine raideur dans ses mouvements le font ressembler à un don Quichotte militant.
— J’imagine la scène… Franco convo… Franco convoquantsesministres et leur disant qu’il a trouvé comment… comment sortir de la crise grâce à l’Eurovision ! Ils ont dû croire que le vieux était devenugâteux !
La plupart de ses collègues attribuent sa dureté, question règlement, à de la rancœur ou à un zèle professionnel. Il s’en moque d’être bien noté, il n’a pas non plus de comptes à régler avec les voyageurs. Il n’est si inflexible envers les passagers que pour leur faire prendre conscience de l’injustice de l’ordre capitaliste, tel un professeur sévère, convaincu que la leçon sera profitable.
Il aurait aimé que l’un d’eux lui crache au visage « J’emmerde l’ordre bourgeois et ses valets. » Il aurait fermé les yeux, même si, pour être vraiment sincère avec lui-même, il n’en est pas si sûr. C’est du moins ce qu’il se dit. Le cas ne s’est jamais présenté. Ils se comportent tous en victimes, prises en faute. Alors il attend qu’un jour, un voyageur se rebiffe, comme on espère le Grand Soir.
Les quatre minutes d’arrêt écoulées, il donnera un coup de sifflet et fera signe à la femme de remonter. Elle le remerciera d’un grand sourire. Surpris, il répliquera au salut de son collègue, par un poing levé, avant de se rendre compte de son étourderie et de partir d’un éclat de rire, tandis que s’éloignera le visage médusé du chef de quai des Aubrais.