18
Mamounette
— Viens. On va
chercher ta maman.
Julia l’a croisé, pleurant près des toilettes.
Arrivé à l’autre bout de la voiture, le petit garçon se précipite
vers une passagère. Trois autres enfants sont assis à ses côtés.
Elle paraît épuisée et débordée.
— C’est bizarre…, dit-elle. J’ai l’impression
de vous avoir déjà vue…
— Je ne crois pas, répond Julia en la
dévisageant à son tour. Cela m’arrive souvent que l’on me prenne
pour une autre…
« Nous venons de nous arrêter à La
Souterraine. La Souterraine. Nous sommes restés en gare deux
minutes. Il y avait également une correspondance pour Guéret. La
SNCF vous prie de l’excuser pour la gêne occasionnée par cette
annonce tardive… »
Julia s’assied sur l’accoudoir. Elle devine que la
femme a besoin de se changer les idées et elle l’écoute volontiers.
Rien vraiment n’a d’importance ou plutôt tout est si important
qu’elle ne veut passer à côté de rien. Le sentiment grisant d’être
en apesanteur. Normalement à cette heure, elle est rivée à sa
caisse, ou en rayon à vider les cartons.
L’autre ne se fait pas prier. Elle lui explique
que son mari est à la voiture-bar avec des clients, il a tellement
de boulot que, même pendant le voyage, il bosse. Ils viennent de
passer une semaine à Paris, pour son travail. Elle s’attarde sur
les détails qui graveront dans la mémoire familiale le souvenir de
cette visite, le tour de grande roue aux Tuileries, les jeunes en
rollers près de Bastille et aussi le moment dramatique, les gamins
qui ont failli se faire écraser par un bus en traversant le couloir
réservé.
Julia rit. Sans réfléchir, elle lui parle d’un
type qui l’a abordée dans le train et lui a raconté la même
histoire. Pour la distraire un peu, elle lui décrit le gars, son
halo de bronzage, ses cheveux coupés court, et, pour faire branché,
l’oreillette du portable bien en évidence. Elle n’est pas sûre que,
même à Brive où il habite, ce genre de dragueur ait encore beaucoup
de succès…
— À Brive… ? interrompt l’autre. Il vous
a dit son nom… ?
Loin de l’amuser, le récit a provoqué chez elle
une inquiétude grandissante. Julia ne connaît
que son prénom, Jean-Pierre.
La femme blêmit.
— C’est mon mari !
Elle tourne la tête vers la fenêtre, pour que ses
enfants ne voient pas les larmes monter. Julia se penche vers elle,
elle a dû mal comprendre, elle s’est trompée… La femme pleure en
silence. Julia sort un mouchoir en papier de son sac et le lui
tend.
— Le salaud… Le salaud…, lâche-t-elle à voix
basse.
L’aîné sursaute et se tourne vers les autres.
« Mamounette, elle a dit un gros mot ! »
Les deux femmes s’éloignent de quelques
sièges.
— J’espérais qu’avec la famille, les
responsabilités, tout ça, il changerait…
La femme se lance dans le récit des infidélités de
son mari, dévoilant sans retenue son intimité. Elle lui décrit les
aventures de passage, les mensonges qu’il ne prend même plus la
peine de rendre plausibles et qu’elle feint de croire, les
préservatifs planqués dans une poche de son sac de sport qu’elle
recompte à son insu après chacune de ses sorties. Toute cette
petitesse dont elle ne s’épargne aucun détail. Quand on épouse un
type comme Jean-Pierre, on a forcément une part de responsabilité
dans ce qui arrive. Elle avait cru qu’elle parviendrait à le rendre
fidèle. C’était même l’ampleur de ce défi qui l’avait poussée. Elle
n’avait pu supporter cet échec. Elle voulait
malgré tout avoir une place à part, qu’aucun de ces coups d’un soir
ne pourrait lui ravir : être la mère de ses enfants.
Julia pense à Laura. Un bref accès de culpabilité
l’envahit. Qui disparaît presque aussitôt. Laura est devenue au fil
du temps une ennemie dans la place. Comment l’enfant qui la
regardait comme si sa vie dépendait d’elle s’est-elle transformée
en adolescente hostile ?
Avec Djamel, elle n’avait jamais eu
l’impression d’être vraiment aimée. Laura était le fruit
de cette déception amoureuse. Quand l’homme qui t’aime te voit
comme une femme parmi d’autres, ta seule chance d’être unique,
c’est d’avoir un gamin.
On s’habitue à se faire engueuler, ça devient un
bruit de fond. On n’y prête plus attention et sans doute que Laura
aussi en avait pris son parti. Un bref moment de tendresse entre
deux engueulades, jamais de répit. Martine appelait ça « Les
montagnes russes ». « T’as pensé à acheter mes yaourts à
la fraise ? » Oui, un sourire. « T’as lavé mon
tee-shirt violet ? » Non, la gueule. La psychologie d’une
enfant de dix ans, avec l’obstination d’une adulte. Comme ses
mensonges. Tous plus gros les uns que les autres, mais avec juste
ce qu’il faut de détails vraisemblables pour semer le doute.
Épuisant… Laura avait été la grande histoire de sa vie… Elle
aimerait croire qu’elles finiront par se retrouver. Entre une mère et sa fille, les liens ne se dénouent
pas…
— Quel beau dégueulasse !
Hein ?
La femme s’est soudain tue.
— Ça me rappelle un couple qui habitait au
bout de ma rue, répond Julia. Le mari était très bricoleur et
rendait service à tous. Au début son épouse en était très fière.
Son homme était le type le plus populaire du quartier. Un
chauffe-eau en panne ? Une fuite d’eau ? Une étagère à
poser ? Hop ! Il arrivait. Mais, petit à petit, il s’est
mis à s’occuper surtout des femmes seules, si vous voyez ce que je
veux dire…
Un sourire amer apparaît sur le visage de
l’autre.
— Alors elle lui a fait des scènes
épouvantables. Mais il a continué son petit manège. Finalement un
jour, pendant qu’il était à son boulot, elle est partie avec ses
deux enfants.
— Moi, je ne peux pas faire ça ! C’est
impossible ! commente la femme. Je le connais, il s’arrangera
pour ne pas payer la pension…
— Elle n’a emmené que quelques vêtements, et…
la perceuse !
La femme sursaute.
— La perceuse… ?
— Oui, la perceuse. Celle qu’il emportait
chez les voisines. C’est surtout ça qui l’a rendu fou. Se retrouver
privé de sa perceuse.
L’autre garde le silence pendant un long
moment.
Julia lui caresse l’épaule. Comme si elle sortait
d’un mauvais rêve, la femme lui avoue qu’elle ne veut pas quitter
Jean-Pierre. Elle analyse sa situation, comme si elle parlait d’une
autre et Julia devine qu’elle a dit tout cela des dizaines de fois
à ses amies, qu’elle se le répète à chaque trahison de Jean-Pierre.
« Même si je le voulais, je ne peux rien faire. » Il
refuse qu’elle reprenne un travail et lui fait miroiter qu’il lui
achètera la boutique de fleurs dont elle rêve. S’il le fait, il
mettra le magasin à son nom. Il affirme que cela n’a aucune
importance, mais tous les deux savent bien que c’est le point
essentiel. Il ne la laissera pas partir.
— Il faudrait que je lui donne une bonne
leçon… Pour qu’il se tienne tranquille. Je ne sais pas encore
comment, mais je trouverai… Jean-Pierre n’est pas bricoleur… Il n’y
a rien auquel il tienne vraiment… à part sa bite…
Le plus jeune des enfants fait tomber le
journal de sa mère, la tirant de ses pensées. Julia le ramasse
et le lui tend. Le visage de la femme s’illumine.
— Ça y est ! Je sais où je vous ai
vue !
Elle tourne les pages avec excitation.
— Là ! Voilà ! C’est là !
triomphe-t-elle en lui montrant l’article.
Sur deux pages, s’étale la rubrique de Carola et,
en grand, sa photo avant et après la séance de relooking.
— Dites, ça vous embêterait de me le
signer ?
Elle lui tend un stylo. Julia s’exécute.
— Vous êtes dix fois mieux maintenant, lui
glisse la femme.