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Gourdon
La gare de Gourdon était située au pied de la ville. On y accédait par une route autrefois bordée par un hôtel-restaurant, Au Cèpe d’Or, où venaient l’été quelques vacanciers et les gens de la région, pour y fêter les mariages, baptêmes et anniversaires. Mais c’était comme tout dans le coin, le commerce avait périclité. Il ne restait de ce passé plus glorieux, que l’enseigne de l’hôtel, un parking bien trop grand, aux contours gagnés par les herbes sauvages et des quais déserts. Il était question que le Paris-Toulouse ne s’arrête plus qu’une fois par semaine, ce qui aurait signifié la mort de cette bourgade et pour Colette une remise en cause de ses plans.
Mais à cet instant, elle est toute à sa joie d’arriver par le train de 14 h 07, même si la fête annoncée par Germinal l’inquiète un peu. Une brève poignée de main, un sourire discret lui ont toujours paru de beaucoup préférables aux effusions.
Par la fenêtre, elle voit le contrôleur, suivi par les choristes, et quelques passagers traverser la voie, puis le hall de la gare, sous le regard stupéfait des deux cheminots de service à cette heure, et s’installer sur le parking devant l’arrêt de car.
Colette se résout enfin à descendre, sous les vivats de ceux restés dans les voitures.
— C’est pour vous tout ça, Colette ? demande un des cheminots.
Elle le lui confirme d’une brève grimace.
— Où est ma valise ? Je suis sûre qu’ils l’ont oubliée dans le compartiment.
Les choristes lui font une haie d’honneur. À son passage, chacune lui donne une tape amicale ou s’avance pour l’embrasser. Elle rentre la tête dans les épaules. Germinal agite sa casquette. Le Happy Days Band attaque les premières notes de la chanson qu’elle a choisie sous l’insistance de Dick.
— La femme qui est dans mon lit/N’a plus 20 ans depuis longtemps/Les yeux cernés…
Dick en avait proposé une autre, de Johnny.
— Parce que Johnny, il a chanté toutes les circonstances de l’existence.
Colette n’avait pas voulu en démordre. Elle voulait Sarah ou rien, car c’était la pure vérité et il ne fallait jamais avoir peur de la vérité nue.
Les paroles mélancoliques refroidissent un peu l’enthousiasme des spectateurs, même si certains esquissent des sourires moqueurs, mais sur le dernier couplet, « Lorsque la nuit/Nous réunit/Son corps, ses mains/S’offrent aux miens », un vieil homme sort de la seule voiture garée sur le parking, et s’avance. Vêtu d’un blouson gris d’un autre âge, le visage buriné par le soleil, et la démarche lourde et voûtée des vieux paysans du Lot, il s’approche timidement.
— René ! s’écrie Colette. Mais qu’est-ce que tu fais là ?
Il mâchonne quelques mots, « pensé… ferait plaisir… », presque inaudibles tant il est troublé par tous ces regards. Colette aussi. Elle n’ose l’embrasser, hésite puis pose une bise furtive sur sa joue.
— Allez, les filles, on enchaîne, lance Dick. « Dans le train » de Johnny…
— À mon retour, au bout du quai/Entre mes bras/Oui, tu vas pleurer de joie/Car pour toujours je reviens…, entonne la chorale.
René regarde alternativement Colette et la foule d’un air méfiant, comme s’il observait de derrière la fenêtre toute cette agitation.
— Ces gens m’aident à porter ma valise, dit Colette d’un ton mal assuré.
Elle sent monter en elle l’émotion qu’elle redoute tant, tiraillée entre l’envie de conserver son impassibilité, de plus en plus difficile à tenir, et celle de se laisser aller à être enfin, rien qu’un instant, la reine de la fête. Mais elle a peur du jugement de René.
Ses yeux s’embuent.
—… valise ?
Elle ne comprend pas.
— Ta valise ?… où ? répète René, qui monte un peu la voix pour couvrir le bruit.
Elle aime la force contagieuse de son caractère posé. Il semble imperméable à tout dérèglement, même le plus violent, et l’on pourrait croire à une indécrottable absence de sensibilité, alors qu’elle n’a jamais connu homme plus tendre après l’amour. Pour un peu elle l’embrasserait de la sauver ainsi de l’attendrissement.
— Ma valise !
Aussitôt le cri se répercute jusque dans la gare « la valise de Colette », tandis que sans faiblir la chorale continue :
— Dans ce train, oui, je reviens pour toujours/Dans ce train qui roule vers mon amour…
Alors, fendant la foule, arrive, tel le héros au cinéma, Vincent, la valise à la main, d’où pend l’étiquette à l’écriture appliquée de Colette.
Germinal tente vainement un triple hourra.
Sans un mot, René la prend et se dirige vers sa voiture. Il ouvre le coffre, la range et, continuant d’ignorer la trentaine de personnes dans son dos qui l’observe, s’installe à la place du conducteur.
— Je ne vous oublierai jamais, glisse Vincent à l’oreille de Colette, qui rougit, à moins que ce ne soit le soleil.
Elle lui tapote la joue, et presque aussitôt retire sa main.
Julia la serre ensuite dans ses bras.
— Vous avez l’air heureuse…
Julia acquiesce d’un grand sourire, dont la vue attendrit Colette.
Puis c’est au tour des choristes, de certains voyageurs, et de Germinal.
— Votre histoire de Melda, c’est ce qui arrive quand on prive une femme d’amour, lui murmure-t-elle.
Les mains sur le volant, René regarde droit devant lui, en homme habitué à attendre.
Lentement, Colette rejoint la voiture, se retourne un instant, seule concession à son émotion, et, prise d’une inspiration soudaine, frappe à la vitre de René. Elle lui souffle quelque chose. Surpris, il hoche la tête, descend, fait le tour et s’assoit à la place du passager. Dans les yeux de Colette, brûle, lueur fugitive, le regard qu’elle avait après le plaisir quand elle était cette femme de quarante ans, à la gaieté grave.
Elle met le contact, enclenche la première, faisant grincer la boîte de vitesse et démarre, sans un signe ni le moindre coup de klaxon pour tous ceux qui les regardent passer devant l’enseigne rouillée de l’hôtel-restaurant Au Cèpe d’Or, gravir la côte puis disparaître.
— Où t’étais ?
Vincent bredouille une vague excuse. Muriel n’ose pas éclater devant les autres. Elle lâche d’un ton doucereux qu’elle s’est inquiétée.
— Je suis désolé, répond Vincent, il m’est arrivé une drôle d’aventure…
Elle le regarde incrédule, mais avant qu’elle ait eu le temps de s’emporter, Germinal donne l’ordre de remonter dans le train.
Alors, aussi brusquement qu’elle était apparue, la foule quitte le parking, traverse le hall puis la voie, et reprend place à bord du Teoz, laissant les deux fonctionnaires aussi stupéfaits qu’à son arrivée. Pour une fois, ils auront quelque événement à raconter, pour une fois la gare de Gourdon a été noire de monde…