Lettre de Claire :

 

« Berlin, 12 juillet

Chère adorable petite maman,

Je ne vous ai pas écrit plus tôt car l’avion ne part que demain matin.

Le voyage s’est très bien passé. Nous avons éclaté à 115 et l’auto n’a presque pas bougé. Nous avions décapoté la voiture dès la rue Raynouard. Vous imaginez nos figures à l’arrivée à Berlin : cuites, rouges, etc.

Grâce au ciel nous avons trouvé notre chambre arrangée dans mon ancienne chambre, au 96. Vous imaginez ma joie de ne pas avoir à courir à l’autre bout de Berlin.

J’ai été accueillie par des fleurs et des fleurs. Vous ne pouvez imaginer combien tout le monde est gentil avec moi.

Ce soir, grande réception. J’avoue que cela ne m’amuse pas. Je vais être obligée de rester à l’entrée avec Rosen pour recevoir les gens. Drôle de travail !

Je pars en principe demain vers les 2 heures avec Wia.

Ma santé n’est pas mauvaise si ce n’est la migraine qui va et vient sans savoir ni comment ni pourquoi.

Wia est un amour et je n’ai pas encore envie de divorcer.

Ma maman adorée je vous quitte en vous embrassant de toutes mes forces. Je vous adore, surtout n’oubliez pas que je vous adore plus que tout au monde.

Je suis tellement heureuse d’être votre fille. Je tâcherai d’être digne de vous.

Ma maman, je vous embrasse encore des millions de fois.

 

13 juillet

On s’est couchés à 4 heures. Ç’a été assez formidable. Tous les généraux de tous les pays étaient là. Les gens ont beaucoup bu et étaient contents. Nous partons à 2 heures. Je vous adore. »

 

Claire et Wia n’ont guère dormi, leurs valises restent à faire et la plus grande pagaille règne dans l’ancienne chambre des cocottes que Mistou a quittée. Dans la salle de bains attenante, Wia fait sa toilette en sifflant L’Internationale, apprise auprès de ses camarades soviétiques. Il a été le premier debout — alors que Claire ne pouvait se résoudre à quitter le lit —, immédiatement de bonne humeur, pressé de partir, pressé de vivre. « C’est invraisemblable, un caractère pareil », pense Claire. Elle continue de s’étonner d’être mariée à cet homme-là, ce « Russe », ce « martien », comme elle l’appelle. Cela la rend rêveuse. Elle caresse distraitement le chien Kitz qui sommeille à ses pieds, allume la première cigarette de la journée, la meilleure.

— Tu fûmes trop et trop tôt.

Wia est sorti de la salle de bains. Il a les cheveux propres et bien coiffés, il s’est rasé de frais, il sent bon l’eau de toilette à la lavande. Un coup d’œil à la fenêtre, au ciel uniformément bleu, et il se retourne avec une expression triomphante vers Claire :

— Quel temps magnifique !

— C’est invraisemblable d’être aussi heureux dès le réveil !

— Je suis heureux parce que je t’aime, parce que tu es ma femme et parce que nous partons en voyage de noces.

 

Sous le soleil de juillet, Claire et Wia découvrent une Allemagne où la nature a repris le dessus. Les feuilles repoussent sur ce qu’ils imaginaient des arbres à jamais calcinés, les prairies sont grasses et vertes, les champs de blés à nouveau cultivés. Des fleurs en abondance ornent tous les balcons des plus petits villages. Souvent conduite par Claire, la voiture décapotable louée par leurs amis file au gré des désirs du jeune couple. Quelques étapes prévues mais aussi beaucoup de visites et de promenades improvisées leur donnent le sentiment de renouer avec les vacances d’avant la guerre. Ils se baignent dans les lacs et les rivières, escaladent les collines, recherchent la fraîcheur des sous-bois. « L’Allemagne possède les plus belles forêts du monde », aime à dire Claire. Wia la photographie en short, en maillot, en robe d’été. Il veut fixer pour toujours ces moments de bonheur.

Le 17 juillet, ils sont à Berchtesgaden et Claire, du balcon de leur hôtel, prend plusieurs photos du nid d’aigle d’Hitler.

Deux jours après, ils sont hébergés dans la maison d’une Allemande, veuve, sans enfants, qui avait cessé de soutenir le régime nazi dès la mort de son mari sur le front russe. Elle met à leur disposition une confortable chambre et un canoë car sa maison se trouve au bord d’un grand lac où se reflètent les collines. Elle cuisine pour eux des plats dont ils se souviendront longtemps : ce sont les premiers légumes frais qu’ils mangent. Elle les cultive en secret, dans un coin de son jardin. Il y a enfin une chienne skye-terrier qui a mis au monde une portée de six chiots âgés de trois mois.

Allongés dans la prairie à l’ombre des branches d’un sapin centenaire, Claire et Wia évoquent les amis de Berlin et leur désir de les retrouver bientôt. Dans cette nature somptueuse, ils ont oublié les quatre années de guerre, les menaces d’un nouveau conflit entre l’Amérique et la Russie soviétique. Il leur semble qu’ils réapprennent à vivre.

— Quand nous serons de retour, nous devrions repartir quelques jours avec les filles. Il n’y a pas de raison qu’elles n’aient pas un peu de vacances, elles aussi, propose Wia.

— Bonne idée. En septembre, pour profiter de l’arrière-saison ? On irait où ?

D’énumérer tous les endroits possibles leur procure une merveilleuse impression de liberté.

Le matin de leur départ, leur hôtesse leur offre un des chiots de la portée, celui que Wia semblait préférer à tous les autres. Et avant qu’ils ne protestent et dans un allemand simple pour que Claire comprenne :

— Un cadeau de mariage pour vous et pour célébrer la paix entre nos deux pays. Un engagement sur l’avenir...

Quelques jours encore à la station de sports d’hiver de Kitzbühel, puis ce sont les villes de Salzbourg et de Munich où Claire fait la connaissance de Missie, la cousine germaine de Wia, et de Peter, son mari américain. Les deux couples sympathisent et se promettent de se voir plus souvent. Le chiot les accompagne partout, Wia a décidé qu’il s’appelle Vicouny et qu’il est désormais leur porte-bonheur.

Mon Enfant De Berlin
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