Journal de Claire :

 

« Lundi 9 octobre 1944, minuit

Après-demain je quitterai Béziers. Je ne peux dire combien je suis contente mais aussi combien je suis triste. Voilà un autre chapitre de ma vie qui se termine. Neuf mois ! Toute une vie et quelle vie ! J’ai été heureuse ici et je regrette presque tout. Si je ne partais pas pour revoir ma famille et pour rejoindre l’armée, il me semble que je pleurerais toutes les larmes de mon cœur. Malgré ma joie, je suis triste, affreusement triste. Béziers est je crois la plus belle page de ma vie. J’aurai vécu pleinement, complètement. »

 

Elle contemple une modeste bague en fer-blanc munie d’une fausse améthyste, une bague de petite fille, que le jeune lieutenant rencontré en septembre vient de lui offrir. Cette nuit, c’est lui qui occupe toutes ses pensées.

 

« J’ai tant de peine à le laisser tout seul, si seul. Sa peine me bouleverse et ce soir je n’étais même plus contente de revoir mes parents et pourtant... Si je ne le laissais pas, je ne serais pas aussi triste, mais je sais qu’il est malheureux et je ne peux pas être heureuse. Je ne l’oublierai jamais. Il a été mon bon ange. Il m’aimait vraiment et je lui suis reconnaissante de tout ce qu’il m’a donné. Je n’oublierai jamais son visage et ses yeux. C’est la vie, il est inutile de pleurer, mais on peut se souvenir. Que c’est bête de s’attacher ainsi. Comme cette vie m’a changée. J’étais une gosse, je suis une femme. »

 

Claire se lève et enfile son manteau de fourrure. Dans la cheminée, les dernières bûches se sont consumées, les quelques braises qui restent ne chauffent plus rien. Elle souffle sur ses doigts engourdis, les frotte les uns contre les autres. Dehors il pleut à verse. Une pluie dense qui dure depuis deux jours et qui lui fait oublier qu’elle se trouve dans le midi de la France. Ce qu’elle vient d’écrire la met mal à l’aise. Pourquoi se laisse-t-elle aller à parler de cet homme alors qu’elle s’était jurée de taire son existence ? Lors de leur rencontre, elle lui avait avoué qu’elle était fiancée, qu’elle s’apprêtait à quitter Béziers. Elle a aussi appliqué ce que la guerre lui a enseigné : vivre le moment présent. Elle n’imaginait pas que cette rencontre lui apporterait autre chose qu’un bien-être passager. Elle se croyait forte, armée contre le chagrin, contre ce qu’elle appelle avec mépris « les tracas du cœur ».

Pour se distraire, Claire regarde des photos de sa famille. Sur l’une d’entre elles, Luce, sa sœur, très enceinte, joue par terre avec sa petite fille âgée de deux ans. Leurs deux frères, Claude, l’aîné, et Jean, le cadet, l’entourent et sourient à l’objectif. Ils fument chacun une cigarette avec des airs faussement virils. La scène se passe dans le salon de leurs parents, avenue Théophile-Gautier. Claire suppose qu’ils viennent de déjeuner, qu’ils en sont au café, enfin à un ersatz de café. Ont-ils eu suffisamment à manger ? Elle, à Béziers, ne mange pas à sa faim, c’est certains jours une obsession, manger. Comme tant de Français, elle a cru naïvement que la victoire diminuerait les problèmes de ravitaillement. Durant la guerre, la vie quotidienne était si dure, si dangereuse, qu’elle n’avait pas le temps de trop y songer. Elle reprend son cahier.

 

« Maman m’écrit qu’ils sont tous désespérés de mon départ aux armées. Je ne sais pas si mon devoir n’est pas de rester auprès d’eux. Pourtant, je sais que je partirai. Ils vont être malheureux et je vais en souffrir. Est-ce que l’on peut être complètement heureux ? Il faut toujours que quelqu’un souffre.

Claude est allé en avion en Normandie chercher des affaires de De Gaulle. Papa redevient mon papa d’avant-guerre. Pourquoi est-ce que j’aime autant ma famille ? J’en suis fière. Parfois j’ai peur que le destin se venge de tout ce bonheur qu’ils m’apportent, de cette vie facile et heureuse que j’ai eue jusqu’à maintenant. Je pense aussi aux hommes qui sont morts, à ceux qui vont être fusillés, aux prisonniers.

Je ne parle pas de Patrice, je ne peux pas y penser. Lui aussi souffre. Je n’ai même pas fait ce que j’aurais pu faire pour lui. Comme il y a deux ans, son retour me fait peur. Je ne veux pas y penser, il y a tant de choses qui nous séparent. Pauvre Patrice ! Mais aussi, pourquoi n’est-il pas revenu ? C’est de sa faute.

Je suis fatiguée, je suis gelée. Que la vie est triste et étrange ! »

 

« Mardi 10 octobre, minuit

Cela y est, je ne le verrai plus. Pour la première fois de ma vie, un homme a pleuré devant moi tant sa peine était grande. C’est bouleversant un homme qui pleure. Je n’aurais jamais cru que cela puisse être si beau. Cet après-midi nous avons été ensemble à la plage. La mer était belle et nous étions tristes.

Demain, départ à 6 heures ! Adieu Béziers. »

 

Claire referme son cahier, le dépose dans sa valise qui contient déjà l’ensemble de ses vêtements et des livres qu’elle n’a jamais eu le temps de lire. Demain, elle voyagera en uniforme avec sa petite croix de Lorraine en or épinglée au revers de sa veste. Une croix de Lorraine que le général de Gaulle a offert aux quatre enfants de François Mauriac et dont elle est très fière. Claire souhaite que l’on reconnaisse en elle une ambulancière de la Croix-Rouge, une combattante. Elle laisse sur les murs les cartes de France, d’Italie et de Russie qu’elle avait punaisées lors de son arrivée afin de mieux suivre la progression des armées alliées. La T.S.F. diffuse Le concerto pour mandoline de Vivaldi. Claire sent que son chagrin s’atténue. Ce qu’elle vient d’écrire est la vérité. Ce sont ses larmes à lui qui l’impressionnent. Sans cela, il lui semble qu’elle serait plus indifférente. Elle ramasse les photos, les range dans son sac à main. Celle de Patrice la met de mauvaise humeur. Que ferait-il si elle le quittait ? Serait-il capable de pleurer, de s’abandonner devant elle à son chagrin, de montrer sa vulnérabilité ? Elle pense qu’il serait comme il l’est en toute circonstance, courageux et digne. Pour peu elle lui en voudrait d’avoir devancé l’appel sous les drapeaux, d’avoir passé toute la guerre prisonnier en Allemagne. Elle se rappelle tout d’un coup qu’elle le jugeait un peu fade, un peu ennuyeux, au début. Mais il s’était porté volontaire pour diriger un bataillon disciplinaire et elle l’avait regardé autrement : quel courage ! Et que cet homme si héroïque soit tombé éperdument amoureux d’elle l’avait épatée, séduite. À son contact, elle s’élèverait, il l’aiderait à grandir, à ne plus être la « charmante petite Mauriac ». Aujourd’hui, après quatre années de guerre, elle s’émeut de la fragilité d’un autre homme... Patrice ignore qu’elle n’est plus la jeune fille qu’il a connue. « J’étais une gamine et je suis une femme », comme elle ne cesse de se le dire. Et lui, qu’est-il devenu ? Ses lettres ne laissent aucune possibilité de discerner le moindre changement.

Ses pensées s’arrêtent net et une angoisse animale la fige sur place. Elle sent monter la migraine, elle en reconnaît les prémices. La migraine, sa vieille ennemie... Elles avaient presque disparu durant l’été, elles sont réapparues début septembre, espacées d’abord, puis de plus en plus rapprochées. Souvent elles sont suivies d’effroyables crises de foie qui la retiennent au lit, dans l’obscurité, près de vingt-quatre heures, quarante-huit parfois. Elle sait que le voyage en train du lendemain ne se déroulera pas mieux qu’en temps de guerre, qu’il y aura des retards, des arrêts imprévus, trop de monde pour pas assez de places assises. Comment rejoindre Paris si une crise de foie succède à la migraine qui, maintenant, s’installe ?

 

Claire ne peut pas prendre le train le lendemain. Elle reste deux jours au lit, terrassée par la souffrance. Ses compagnes à tour de rôle lui montent du thé chaud car c’est tout ce qu’elle peut absorber. Elles ont appris à se taire : le moindre bruit lui vrille la tête. Le reste du temps, elles font des va-et-vient entre la prison et l’hôpital pour transférer les détenus les plus malades. On craint un début d’épidémie du typhus.

Seule la chienne Freddy, mascotte de la section, est autorisée à demeurer dans sa chambre. Couchée à un mètre du lit, le museau posé sur les pattes avant, elle veille celle qui l’a ramassée, affamée et couverte de blessures, lors des premiers bombardements alliés. Son regard humide d’amour ne quitte pas Claire qui, devant elle, geint sans retenue.

Mon Enfant De Berlin
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