Claire vient de sortir du métro Jasmin et descend en hâte la rue Ribera. Dans le métro bondé, écœurée par les odeurs humaines, les parfums parfois trop lourds des femmes, l’angoisse des voyageurs, elle a failli vomir. La crainte d’une possible migraine à venir l’obsède depuis la sortie du cinéma et lui a gâché l’heure passée au Café de la Paix en compagnie de Martine et de son fiancé.

Depuis deux jours le froid a envahi la France. À Paris le thermomètre indique zéro, les météorologues annoncent que cette situation ne fera qu’empirer tout au long du mois de janvier. L’hiver sera au moins aussi dévastateur que celui de 1940. Claire ne peut pas s’empêcher d’y voir un mauvais présage. Contrairement à ce qu’elle croyait la veille, l’offensive allemande dans les Ardennes n’a pas encore été repoussée et, en ce dernier jour de l’année, l’effroi gagne tous les esprits. Dans une heure, le général de Gaulle offrira ses vœux à la nation. Quel sera le contenu de son discours ? Tous les Français, comme Claire, seront au rendez-vous pour l’écouter à la T.S.F.

De retour chez elle, Claire frappe à la porte de la chambre de sa mère. Elle la trouve allongée sur le lit sans même un livre ou un ouvrage de couture à portée de main. La pièce n’est éclairée que par une seule lampe, les rideaux ne sont pas tirés. Ce laisser-aller lui ressemble si peu que Claire la croit malade.

— Vous êtes souffrante, maman ?

Un mouvement de la tête assorti d’une grimace douloureuse l’inquiète aussitôt. Elle croit comprendre :

— Un nouveau coup de téléphone ?

— Non.

D’une voix affaiblie sa mère précise :

— Maintenant, c’est la nuit qu’ils appellent.

Sa voix trahit une angoisse si réelle que Claire s’assoit à son chevet, prend sa main et la couvre de baisers. Une main fine, délicate, soignée, qui sent l’eau de Cologne à la citronnelle. Une main qui savait jadis apaiser les fièvres, les peurs de l’enfance.

— La Sûreté prend ces menaces très au sérieux...

— Vous n’êtes pas seule à la maison, maman.

— Tu ne devais pas sortir avec ta sœur ?

— Je n’ai plus envie. Maintenant, il faut vous lever, le Général va bientôt parler.

Claire embrasse le front de sa mère, pose sur la chaise un plaid à son intention et monte dans sa chambre chercher un nouveau paquet de cigarettes.

 

... Nous sommes blessés, mais nous sommes debout !

Or, devant nous se tient l’ennemi ! L’ennemi qui, à l’ouest, à l’est et au sud, a reculé peu à peu, mais l’ennemi encore menaçant, actuellement redressé dans un sursaut de rage et qui va, au cours de l’année 1945, jouer, sans ménager rien, les derniers atouts qui lui restent.

Toute la France mesure à l’avance les épreuves nouvelles que cet acharnement comportera, pour elle comme pour ses alliés.

Mais toute la France comprend que le destin lui ouvre ainsi la chance d’accéder de nouveau, par un effort de guerre grandissant, à cette place éminente qui fut la sienne...

 

La voix du général de Gaulle résonne dans le silence du salon, de l’immeuble, du quartier. Il semble que tous les habitants se sont rassemblés devant les postes de T.S.F., dans un élan commun d’écoute. Claire entend les respirations de ses parents, assis dans leur fauteuil et qui lui tournent le dos ; la toux discrète de sa sœur Luce, agenouillée à côté d’elle, près de la cheminée où deux bûches achèvent de se consumer. Aucune des sœurs ne songe à en rajouter de crainte de faire du bruit. Leurs forces sont tendues afin de ne perdre aucun mot du discours. Parfois, elles échangent un regard incrédule où l’effroi le dispute à l’espoir. Elles fument en faisant en sorte que la fumée n’arrive pas directement sur leurs parents.

 

... Français, Françaises, que vos pensées se rassemblent sur la France ! Plus que jamais, elle a besoin d’être aimée et d’être servie par nous tous qui sommes ses enfants. Et puis, elle l’a tant mérité !

 

La Marseillaise remplace la voix vibrante d’émotion du général de Gaulle. Quelques secondes de silence encore dans le salon, dans l’immeuble, comme si chacun écoutait résonner en soi l’écho du discours. Puis c’est un air de jazz à l’étage en dessous, des portes qui s’ouvrent et qui claquent, quelques paroles échangées près de l’ascenseur. Claire, machinalement, ajoute une grosse bûche dans la cheminée. Elle devine plus qu’elle ne voit son père éteindre le poste de radio et sans un mot quitter le salon.

 

Journal de Claire :

 

« Quelle triste fin d’année !

Tout à l’heure, de Gaulle a parlé à la T.S.F. : pas un mot d’espoir pour cette nouvelle année si ce n’est que l’ennemi inventera n’importe quoi, que les Français seront appelés les uns après les autres sous les drapeaux et que nous aurons beaucoup à souffrir et à pleurer.

Hier, j’espérais en une fin proche. Ce soir je suis à nouveau désespérée. J’imagine les pires horreurs. J’imagine les gaz et j’en ai peur.

Ce soir, je devais aller à l’Opéra avec Luce mais devant la peur de maman j’y ai renoncé. Car elle a peur, peur pour papa, peur de recevoir un autre coup de téléphone comme Luce a reçu dans la nuit de Noël. Une voix disait que papa serait abattu dans les quinze jours qui allaient suivre s’il continuait d’écrire dans Le Figaro.

Comment pourrais-je être heureuse ce soir ?

Je voudrais que Patrice revienne. Pourquoi n’ai-je pas droit à ce bonheur-là ? S’il était là, il me donnerait confiance, il me redonnerait goût à la vie. »

Mon Enfant De Berlin
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