Journal de Claire :

 

« Dimanche 22 octobre 1944

Me voici à Paris depuis onze jours déjà ! J’avoue ne pas encore y avoir été heureuse. Je n’ai aucune joie. Aucune.

J’ai appris l’autre jour la mort de Jock. Je ne peux dire combien cela m’a fait de la peine. Je savais que je ne le reverrais pas, mais j’espérais tout de même. Il a été tué en Italie, dans la région de Cassino, je crois. Il était dans une Jeep et il a été décapité. Pauvre Jock, il était, paraît-il, adoré de tout le monde. Quand les autres parlaient tranquillement de sa mort, ils ne se rendaient pas compte de ce que cela me faisait. Maintenant, je suis sûre de ne plus le retrouver sur le front, de ne plus le rencontrer dans la rue, de ne plus recevoir une lettre de lui et je suis aussi triste que le premier jour. Jock est le seul être que j’aie aimé. L’autre soir, lorsque j’étais au Lido, j’avais envie de pleurer. Tous ces gens qui dansaient me donnaient mal au cœur. Je voyais Jock dans son cercueil. Je l’imaginais comme j’en avais vu tant d’autres et je trouvais ça horrible. C’est vrai, j’ai failli pleurer.

Depuis que je suis à Paris, j’ai revu un tas de vieux amis, mais à tous j’avais envie de dire : “Ce n’est pas vous que je voudrais voir, c’est Jock.”

Je ne pense plus jamais à mon amoureux de Béziers. J’ai toujours su que je ne l’aimais pas.

Adieu Jock. »

 

Claire entend son prénom résonner dans l’appartement, des exclamations diverses, des rires : sa sœur Luce qui a accouché d’une deuxième petite fille, vient présenter le bébé à leurs parents. Claire n’a pas envie de se précipiter auprès d’eux. Elle ira, bien sûr, il le faut, mais un peu plus tard. Depuis son retour, elle peine à trouver sa juste place dans sa famille, dans le groupe encore clairsemé de ses amis. D’ailleurs toutes et tous sont très occupés et de ce fait indifférents à ce qu’elle vient de vivre au sein de la Croix-Rouge. C’est particulièrement le cas avec son père et ses frères. Sa participation, même minime, à la Résistance n’a pas suscité l’admiration qu’elle souhaitait et dont elle a tant besoin. Leur vie d’hommes n’est-elle pas toujours plus importante ? Tous ont d’abord voulu la convaincre que sa place, sa vraie place de femme, était auprès de ses parents. Elle a tenu tête. Depuis, ils ont cessé d’en parler. Claire attend maintenant d’avoir son ordre de mission. Elle sait déjà que d’ici quelques semaines, peut-être quelques jours, elle partira avec Martine, au volant d’une ambulance, pour Belfort où la guerre continue. Elle est prête, elle a fait nettoyer son uniforme qui l’attend comme neuf dans la penderie avec la croix de Lorraine épinglée au revers.

De s’imaginer à nouveau sur les routes, dans la brume, le froid et la nuit, lui redonne le sentiment d’exister. Mais une fulgurante douleur la traverse. Elle ne reverra pas Jock. Elle l’avait rencontré durant des vacances à Montgenèvre, près de Briançon où il faisait son service militaire en 1938. C’est lui qui avait l’habitude de l’appeler Clarinette. L’autre, André, est vivant et se bat sur le front Est. Elle souhaite de tout son cœur le retrouver, lui dire comment elle a eu peur pour lui, le serrer dans ses bras, s’excuser de ne pas avoir compris qu’il était un héros, un vrai.

Elle n’oubliera jamais cette journée d’octobre 1943 où elle l’attendait gare de Lyon. Elle l’avait vu descendre du train. Elle avait couru à sa rencontre mais un « Non » muet dans son regard l’avait stoppée net. Une seconde après, quatre hommes de la Gestapo l’avaient encerclé, menotté et poussé brutalement en avant. Il ne leur avait opposé aucune résistance et ses yeux étaient restés obstinément baissés quand ils étaient passés à sa hauteur. Claire d’abord stupéfaite avait voulu le rejoindre mais la main d’un inconnu l’avait attrapée par le coude. Une voix avait murmuré dans son cou : « Ne faites rien, allez-vous-en... Vous mettez sa vie en danger... » Elle n’avait pas eu le temps de voir son visage car il s’était fondu aussitôt dans la foule des voyageurs. Elle n’avait aperçu que la grande silhouette de ce qui lui parut être un très jeune garçon.

Claire était sortie de la gare et avait pris le métro sans rien manifester. D’ailleurs, elle n’aurait pas pu, elle était en état de choc. Ce n’est qu’une fois arrivée chez elle, qu’elle éclata en sanglots. Son père, alerté, la fit monter dans son bureau et lui expliqua ce qu’elle avait toujours ignoré : son ami André était un résistant de la première heure, à plusieurs reprises, déjà, la Gestapo avait failli le coincer. Il ajouta encore qu’il serait sans doute torturé mais qu’il connaissait son courage et qu’il était sûr de son silence. Puis il avait murmuré : « Mais à quel prix, mon Dieu... » Et d’une voix redevenue normale : « En te faisant ce signe, il t’a sauvé la vie : ils t’auraient torturée à mort pour le faire parler et sans doute, alors, l’aurait-il fait... Ne l’oublie jamais. » André, en mai 1944, était parvenu à s’évader et avait pu rejoindre un mouvement de Résistance. Il avait participé à la libération de Paris.

D’évoquer Jock et André lui fait penser à deux autres de ses amis, Michel et Minko. Elle a eu de leurs nouvelles, ils sont sur le front Est, ils sont vivants. Pour combien de temps ?

Mon Enfant De Berlin
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