22.
Un long face-à-face
avec François Mitterrand
avec François Mitterrand
De quatorze ans d'un face-à-face souvent très rude
avec François Mitterrand, son successeur semble ne garder
absolument aucune amertume, comme si le seul fait de lui avoir
succédé avait pansé toutes ses blessures et avait gommé jusqu'au
souvenir des décharges d'adrénaline qu'il avait éprouvées face à un
adversaire aussi coriace. Au cours de nos entretiens, il a souvent
évoqué son nom et, à chaque fois, j'ai senti percer l'admiration
pour la subtilité de l'homme, sa grande intelligence, sa
connaissance inégalée de l'histoire de France, mais aussi une sorte
d'affection respectueuse. Exemple.
« Pendant la première cohabitation, vos
relations avec François Mitterrand n'ont pas été faciles. Cela n'a
pas dû être pour vous deux une partie de plaisir, chacun campant
sur les limites de son domaine. Avez-vous conservé là-dessus
quelques souvenirs ?
– J'ai toujours dit que j'avais une grande
estime pour François Mitterrand, d'abord parce que c'était un homme
très intelligent et cultivé, pas du tout comme moi…
– Disons que vous n'aviez pas la même
culture…
– En effet, il s'agissait d'une culture
différente, ne portant pas sur les mêmes sujets… Mais c'était un
homme qui connaissait parfaitement l'histoire, notamment l'histoire
de France, ce qui n'était pas mon cas, et que j'écoutais donc avec
intérêt. En second lieu, contrairement à ce qui a parfois été dit
par les journalistes, probablement sur la base d'informations
erronées émanant de collaborateurs, jamais nous n'avons eu un
accrochage quelconque, jamais on ne s'est engueulés. C'était la
cohabitation. Je le voyais au moins une fois par semaine, avant le
Conseil des ministres ; cela durait une demi-heure,
trois-quarts d'heure. Je dis cela parce que, dans certains livres,
m'a-t-on rapporté, d'aucuns prétendent qu'en telle ou telle
occasion…
– Pas certains : tous les livres, toutes
les télés ont parlé de votre affrontement permanent avec François
Mitterrand !
– Il n'y a jamais eu d'affrontements à
proprement parler…
– Sauf, quand même, ce difficile face-à-face
télévisé, à la fin de votre cohabitation, quand vous lui
demandez : Pouvez-vous vraiment contester ma version des
choses en me regardant dans les yeux ?
– Oui, c'était à la télévision… Mais je parle
de ce qui a été raconté par certains, probablement sur la base
d'informations fournies par des collaborateurs, ou les miens ou les
siens, selon lesquelles on aurait connu des moments de tension, des
passes difficiles au cours desquelles nous nous serions affrontés.
François Mitterrand a toujours été avec moi d'une courtoisie
parfaite ; nous n'avons jamais eu de frictions et nous avons
toujours veillé à ce qu'il en soit ainsi… Si bien qu'il est faux de
dire que nos relations aient été marquées par des tensions ou des
difficultés. Il y a eu probablement des problèmes, mais qui ne
conduisaient pas à susciter des tensions entre nous. Moi, j'ai
gardé de Mitterrand un souvenir agréable. C'était un homme vraiment
malin, il essayait bien de manipuler un peu son monde, mais tous
les hommes politiques sont ainsi faits, il n'y a pas
d'exceptions. »
Une autre fois, on l'a vu, le président a tenu à
souligner que François Mitterrand « incarnait la France »
au même titre que de Gaulle et Pompidou. Je ne crois pas me laisser
aller à faire de la psychologie de café du commerce en suggérant
qu'il en a fait a posteriori un autre
père spirituel à qui il rendit d'ailleurs, quelques heures après sa
mort, un hommage on ne peut plus émouvant. Essayant de le faire
s'exprimer sur ses heurts ou ses conflits avec lui, j'ai compris
qu'il ne souhaitait pas ou ne pouvait pas en parler, ce qui
revenait au même. Il n'a accepté de se confier que sur le versant
positif de leurs rapports. J'entends encore, lors de notre premier
entretien, l'émotion pudique que trahissaient ses mots lorsqu'il me
conta comment François Mitterrand avait tenu à l'installer dans le
bureau présidentiel, remis par ses soins dans l'état où il se
trouvait aménagé au temps du général de Gaulle. Hubert Védrine, qui
fut cinq ans durant son ministre des Affaires étrangères, témoigne
aujourd'hui que le président de la République le faisait beaucoup
parler de son prédécesseur à l'Élysée ; quand il avait
certaines décisions importantes à prendre, il lui demandait ce que
le président Mitterrand aurait pensé ou fait à sa place 1 .
Durant cette longue période, Jacques Chirac,
obnubilé par le personnage qui lui bouchait et lui obscurcissait
l'horizon, mais toujours animé de la même impatience et de son
énergie hors normes – sa marque de fabrique –, ne se faisait
pas encore suffisamment confiance pour définir lui-même une
stratégie solide et lisible, capable de lui permettre, à terme,
d'occuper pleinement la place de ce maître en politique. Il
continua de se laisser souvent ballotter par ses conseillers, en
premier lieu par Édouard Balladur, mais aussi par Charles Pasqua et
quelques autres un peu moins influents, comme Jacques Toubon, Alain
Juppé, Michel Roussin. Ayant le sentiment de connaître aujourd'hui
un peu mieux Jacques Chirac, je me demande comment deux êtres aussi
dissemblables que Balladur et lui purent si longtemps être intimes.
Quand j'ai fait part de mon étonnement à ce propos au président, il
m'a répondu très sobrement :
« Moi aussi… »
Puis a enchaîné sur une anecdote qui l'a beaucoup
marqué, puisqu'il me l'a rapportée à deux reprises :
« Après notre victoire aux législatives de 1986, Balladur et
moi étions à la mairie de Paris pour former le gouvernement. Tout
était fini, Édouard Balladur allait prendre, comme il le
souhaitait, le ministère de l'Économie et des Finances. Je me lève
pour partir quand il me dit :
– Jacques, je vous demanderais bien quelque
chose.
– Demandez-moi ce que vous voulez,
Édouard.
– Voilà : j'aurais été content d'être
ministre d'État.
« Les bras m'en sont tombés, car, pour ma
part, je ne suis pas du tout attaché à ce genre de chose.
– Écoutez, Édouard, si vous voulez être
ministre d'État, c'est possible : cela a existé par le passé,
il n'y a donc pas de problème.
« Il m'a dit merci.
« C'est drôle, où vont se loger les petites
vanités… »
Son calcul selon lequel les Français, après avoir
porté François Mitterrand à l'Élysée, rejetteraient dans la foulée
la gauche aux législatives suivantes à cause de l'alliance entre
socialistes et communistes, se révéla erroné. Jacques Chirac avait
sous-estimé la force de la « vague rose ». Le voilà donc
en 1981 avec un RPR réduit à la portion congrue. Ses 88 députés ne
pèsent pas lourd à l'Assemblée face aux 285 élus socialistes
et apparentés qui, à eux seuls, disposent de la majorité. Jacques
Chirac est méconnaissable. Son calme contraste avec son agitation
de la veille. Il endosse le costume du chef de l'opposition qui ne
s'opposera pas à tout mais prendra en tout une attitude
responsable. Fidèle à ses idées, il vote pour l'abrogation de la
peine de mort, le 18 septembre 1981, alors que la très grande
majorité de son parti se prononce contre. Lors des assises du RPR,
les 23 et 24 janvier 1982, son discours-programme tourne autour de
la République et de ses valeurs. Il prononce une vingtaine de fois
le qualificatif « républicain ».
Est-ce parce qu'il apprend que certains
socialistes songent à changer le statut de la ville de Paris, ou/et
parce que son tempérament a tôt fait de reprendre le dessus ?
Jacques Chirac lance des attaques frontales contre le président
François Mitterrand. Claude Labbé, président du groupe RPR à
l'Assemblée, va jusqu'à réclamer, le 27 avril 1982, le départ
conjoint de Mitterrand et de Pierre Mauroy ! Le 23 juin,
Chirac monte à la tribune soutenir la motion de censure et tient
des propos blessants envers le gouvernement dont il remet en cause
la légitimité. « Le socialisme à la française est un rêve en
miettes ! » lance-t-il.
Une semaine plus tard, le Conseil des ministres
décide l'éclatement de Paris en vingt communes de plein exercice.
Mitterrand commente : « Il ne faut pas que Chirac
s'étonne de ce qui lui arrive après ce qu'il m'a fait en emboîtant
le pas à Labbé qui a exigé mon départ. Moi, je n'ai jamais demandé
à un président régulièrement investi par le peuple de partir. Il me
le paiera 2 ! » Message acheminé jusqu'au
leader du RPR via Bernard Billaud qui le tenait du chef du
protocole de l'Élysée 3 .
Chirac, qui évalue mal les conséquences de la
violence de ses attaques, prend la loi remettant en cause le statut
de Paris, votée à la rentrée, comme une agression personnelle qui
nourrit son ressentiment. En mars 1983, le maire de Paris tient sa
revanche sur les socialistes qui ont voulu saper sa base
politique : le RPR gagne tous les arrondissements de la
capitale et lamine l'opposition socialo-communiste. Il a également
la satisfaction de voir l'opposition reprendre à la gauche trente
et une villes de plus de 30 000 habitants, et celle-ci
mettre fin à son programme économique socialiste pour renouer,
après une troisième dévaluation, avec une plus grande
orthodoxie.
Paradoxe de l'époque : alors que la gauche se
« droitise », le chef de guerre qui lutte contre elle est
de plus en plus populaire et mène à Paris une politique sociale en
décalage avec ses options reaganiennes affichées. Regonflé par ses
succès, recommençant à regarder plus loin, il ose envisager une
victoire aux législatives de 1986. Ayant compris que François
Mitterrand ne démissionnerait pas si une pareille situation se
présentait, l'ami « Édouard » entreprend de réfléchir à
ce cas de figure. Le 16 septembre 1983, à la une du Monde, Balladur évoque la possibilité d'une
« cohabitation » entre un président de gauche et un
Premier ministre de droite. S'il démontre que la Constitution de la
Ve République rend possible une
telle combinaison, il n'en demeure pas moins que cet article,
rédigé par un homme du clan gaulliste, marque une rupture. C'est de
ce jour que Jacques Chirac en fait son
« connétable » : Balladur devient le conseiller le
plus écouté du patron du RPR, au grand dam de Charles Pasqua et
consorts.
Pour honorer une des promesses électorales de
François Mitterrand, les socialistes ont décidé de créer un grand
service public unifié et laïc de l'Éducation nationale, réservant
les fonds publics à l'école publique. Mais ce projet ravive de très
vieilles querelles. La guerre scolaire est rallumée, risquant une
nouvelle fois de couper le pays en deux. Chirac est convaincu que,
dans cette affaire, François Mitterrand continue d'en découdre avec
sa propre enfance. Malgré les résistances de l'épiscopat qui essaie
de négocier secrètement avec les socialistes, Jacques Chirac
s'évertue à politiser le problème scolaire et à en faire un bélier
contre le président et son gouvernement.
Jean-Marie Lustiger, nouvel archevêque de Paris,
tente d'empêcher cette récupération. L'affaire est compliquée du
fait des rapports tendus entre le cardinal et le maire de Paris.
Chirac est pour l'épreuve de force, Lustiger pour que l'épiscopat
négocie secrètement. Le cardinal demande à Chirac d'aller trouver
Mitterrand afin de lui dire que le RPR va s'abstenir de jeter de
l'huile sur le feu, ce qui l'aidera à se dégager des griffes des
extrémistes de la laïcité : il y va de l'intérêt national et
de la préservation de la paix civile.
S'il a refusé d'effectuer cette démarche, Jacques
Chirac, dans un premier temps, a toutefois accepté de ne pas lancer
les forces RPR au combat. C'est Bernard Billaud qui assure la
difficile liaison entre le maire et l'archevêque de Paris, mission
d'autant plus difficile qu'il partage davantage les vues du second
que celles de son patron. Lustiger fait demander à Chirac de ne pas
se montrer à la grande manifestation versaillaise du 4 mars 1984 en
faveur de l'école privée. Billaud répond que Chirac n'ira pas. Mais
celui-ci participe bel et bien à ce défilé qui rassemble quelque
800 000 personnes… Alors que l'affaire secoue la France
et ne semble pas devoir retomber, le gouvernement ne fait toujours
pas mine de reculer. Chirac ou pas, l'événement dépasse la simple
défense de l'école libre ; il revêt pleinement une dimension
politique. Le 24 juin, on compte deux millions de manifestants dans
les rues de Paris ; le maire de Paris s'exhibe en tête du
défilé. Un mois plus tard, Pierre Mauroy démissionne. François
Mitterrand a reculé.
Qu'évoque aujourd'hui pour Jacques Chirac cet
affrontement avec le président de l'époque ?
« J'ai participé à la grande manifestation de
défense de l'école privée. Je me souviens de grandes bousculades…
Ça ne remettait pas en cause mon attachement à la laïcité…
– Vous le referiez encore
aujourd'hui ?
– Je ne sais pas. Il y avait une question de
principe, mais cette manifestation était aussi organisée pour
attaquer le gouvernement socialiste… »
Dans la perspective des élections législatives de
1986, le RPR fait alliance avec les centristes plutôt qu'avec le
Front national, en dépit des pressions de Charles Pasqua qui,
depuis quelques années, se démène en faveur d'un rapprochement avec
Jean-Marie Le Pen. Quant au programme, il est ultralibéral et porte
la marque d'Édouard Balladur qui entend défaire ce que les
socialistes ont fait, notamment en procédant à de nombreuses
privatisations. La victoire de la droite, qui porte Jacques Chirac
pour la seconde fois à Matignon, est largement celle de son
« connétable » qui devient le tout-puissant ministre de
l'Économie et des Finances.
Pendant ces deux années de cohabitation, les deux
« bêtes » politiques que sont Mitterrand et Chirac vont
se livrer un combat sans merci. Le premier, dont les pouvoirs sont
rognés, va utiliser les moindres recours que lui offre la
Constitution pour limiter les ambitions de son Premier ministre,
notamment dans le domaine international. Il va également user du
verbe pour le critiquer ouvertement. Il refuse par ailleurs de
signer les ordonnances sur les privatisations. Chirac menace de
démissionner et est finalement obligé de renoncer à certaines
réformes. « Je suis sur le cul : je viens de menacer
Mitterrand de démissionner, et il s'en fout 4 ! »
Il n'empêche qu'Édouard Balladur, même s'il n'a
pas réussi à faire passer l'intégralité de ses réformes, parvient à
modifier du tout au tout la structure de l'économie française et à
l'adapter au contexte international. Après le virage libéral
accompli par la gauche en mars 1983, la France parachève sa mue et
passe d'une économie dirigée à une économie libérale gouvernée par
le marché. La privatisation de nombreux grands groupes a pour
conséquence de faire valser la plupart des dirigeants nommés par la
gauche et d'imposer un patronat dévoué au maître de la rue de
Rivoli qui acquiert de ce fait une imposante stature. Un peu plus
tard, la privatisation de TF1 va également bouleverser le paysage
audiovisuel 5 .
Après les succès de l'été, de lourds nuages
s'accumulent à l'automne. Le projet de réforme de l'université
proposé par Alain Devaquet fait descendre les jeunes dans la rue
avec, à leur tête, un nouveau et talentueux meneur, Julien Dray,
ancien trotskiste devenu socialiste. Alain Devaquet entend
instaurer un filtrage à l'entrée des universités. Étudiants et
lycéens (derrière David Assouline) se mobilisent par dizaines de
milliers, multipliant occupations de locaux, grèves et
manifestations. La tension monte. Le 28 novembre, Jacques Chirac
demande aux députés de la majorité d'amender trois points contestés
de la réforme concernant les droits d'inscription, la sélection, le
caractère national des diplômes. Mais le Premier ministre ne
parvient pas à calmer les étudiants. Le 4 décembre, une
manifestation monstre rassemble quelque 500 000 personnes
et se termine sur l'esplanade des Invalides par des affrontements
très sévères au cours desquels on relève plusieurs blessés graves.
Le lendemain, nouvelles violences. Le soir, un jeune étudiant,
Malik Oussekine, meurt après avoir été tabassé par des
« voltigeurs » (des policiers à moto, armés de longs
bâtons, qui ratissent les rues). Le 6 décembre, Alain Devaquet
présente sa démission. Jacques Chirac, rentré précipitamment de
Londres, rencontre le soir même le président de la République. À
l'issue de cet entretien, Mitterrand déclare : « La
cohésion nationale doit passer avant toute chose. Je donnerai tort,
et le pays avec moi, à quiconque usera de la violence. » Le
8 décembre, le Premier ministre retire le projet de
réforme.
Pendant de l'affaire de l'école privée qui ébranla
le premier septennat de François Mitterrand, celle de la réforme
Devaquet plombe sérieusement le gouvernement Chirac et vaut une
vindicte particulière à Charles Pasqua, ministre de l'Intérieur, le
« grand méchant » de l'équipe.
Le gouvernement est également confronté à un
problème qui, sans être nouveau, tend à prendre une dimension
dramatique : le terrorisme. Trois bombes ont explosé dans
Paris en février 1986. Michel Seurat, un otage enlevé à Beyrouth en
mai 1985 avec Jean-Paul Kaufmann, meurt durant sa captivité. Une
équipe d'Antenne 2 est enlevée à Beyrouth le 8 mars. Une bombe
explose à bord du TGV Paris-Lyon le 17 mars. Le 20, un
attentat perpétré sur les Champs-Élysées fait deux morts et huit
blessés. Camille Sontag est enlevé à Beyrouth le 7 mai. Le 9
juillet, Action directe fait exploser une bombe à la préfecture de
police : un mort et 22 blessés. Du 4 au 17 septembre, une
série d'attentats perpétrés dans Paris fait 11 morts et plus de 150
blessés. Le 24 septembre, Marcel Coudari est enlevé à Beyrouth. Le
17 novembre, Georges Besse, président de Renault, est abattu par
Action directe. Le 13 janvier 1987, le journaliste Roger Auque est
enlevé à Beyrouth. Le 8 novembre, quatre passagers belges d'un
bateau de plaisance, le Silco, ont été
enlevés par le Fatah – Conseil révolutionnaire d'Abou Nidal…
À part celles d'Action directe, ces menées
terroristes s'inscrivent dans une guerre secrète entre la France et
l'Iran 6 , qui s'est radicalisée en raison de l'aide
militaire apportée à l'Irak par la France alors que Bagdad et
Téhéran, sont en guerre. C'est Charles Pasqua qui va, sur ce
dossier, prendre le pas sur Jean-Bernard Raymond, ministre des
Affaires étrangères, et qui va gérer les relations délicates entre
Paris et Téhéran, avec le concours de Jean-Charles Marchiani dans
le rôle d'émissaire secret, après la rupture, le 17 juillet 1987,
des relations diplomatiques entre les deux capitales. À l'origine
de cette crise, le refus de Walid Gordji, interprète à l'ambassade
iranienne à Paris, de se présenter devant la justice française
alors qu'il est soupçonné d'avoir joué un rôle dans certains
attentats perpétrés dans la capitale. Jacques Chirac ne sera pas
tenu au courant de toutes les tractations secrètes menées par
Marchiani avec les Iraniens et leurs hommes au Liban, en Syrie et
au Sénégal, en vue de libérer les otages français retenus au Liban.
Alain Marsaud qui, en tant que chef de la section antiterroriste du
parquet de Paris, suivait alors ces questions, a confié à Éric
Zemmour 7 : « On croyait que ces affaires
se géraient au plus haut niveau de l'État, alors qu'elles n'étaient
gérées nulle part, sans vision, par à-coups. » Cette
méconnaissance du dossier des relations secrètes avec Téhéran
coûtera cher à Jacques Chirac quand il se retrouvera face à
François Mitterrand, le 28 avril 1988, dans un duel télévisé, après
avoir fait un piètre score au premier tour de l'élection
présidentielle (19,94 % contre 34,09 % à son adversaire).
Tous les analystes ont vu là le tournant de la campagne.
À propos de la libération de l'interprète iranien,
Mitterrand lance devant les caméras à Chirac : « …Je suis
obligé de dire que je me souviens des conditions dans lesquelles
vous avez renvoyé en Iran M. Gordji après m'avoir expliqué, à moi,
dans mon bureau, que son dossier était écrasant, et que sa
complicité était démontrée dans les assassinats qui avaient
ensanglanté Paris à la fin de 1986. Voilà pourquoi je trouve
indigne de vous l'ensemble de ces insinuations [sur l'amnistie
accordée à des terroristes alors que la gauche était encore au
pouvoir]. »
Riposte de Chirac : « …Est-ce que vous
pouvez dire, en me regardant dans les yeux, que je vous ai dit que
nous avions les preuves que Gordji était coupable de complicité ou
d'action dans les actes précédents, alors que je vous ai toujours
dit que cette affaire était du seul ressort du juge, que je
n'arrivais pas à savoir […] ce qu'il y avait dans ce dossier, et
que, par conséquent, il n'était pas possible de dire si,
véritablement, Gordji était ou non impliqué dans cette
affaire ? Et le juge, en bout de course, a dit que non […].
Pouvez-vous vraiment contester ma version des choses en me
regardant dans les yeux ? »
Mitterrand : « Dans les yeux, je la
conteste ! Lorsque Gordji a été arrêté et lorsque s'est
déroulée cette affaire de blocus de l'ambassade, avec ses
conséquences à Téhéran, c'est parce que le gouvernement nous avait
apporté ce que nous pensions être suffisamment sérieux : comme
quoi il était un des inspirateurs du terrorisme de la fin
1986. »
Les deux hommes étaient probablement sincères.
L'un, Chirac, « n'était au courant de rien. Quand Mitterrand
le mouche, il est perdu, mais de bonne foi », explique
l'ex-juge Marsaud. Quant à l'autre, Mitterrand, il avait été tenu
au courant par Gilles Ménage, lequel rencontrait assidûment les
juges Marsaud et Boulouque qui suivaient l'affaire.
La libération des otages (Marcel Carton, Marcel
Fontaine, Jean-Paul Kaufmann), le 4 mai, soit quatre jours avant le
second tour de la présidentielle, n'efface pas la
contre-performance de Jacques Chirac qui n'obtient que 45,98 %
des voix. Pas étonnant que cette affaire des otages lui ait laissé
un bien mauvais souvenir.
« Connaissiez-vous, dès cette époque, le rôle
de Marchiani dans cette histoire ?
– Depuis cette époque, je n'ai cessé de dire
à Pasqua qu'il n'était pas fréquentable et qu'il racontait des
bobards. J'ai pu vérifier que dans toutes les histoires d'otages où
il s'est attribué un rôle, c'était largement bidon. J'ai eu un
grand tort dans ma vie. Un jour, Pasqua m'a demandé comme un
service personnel de nommer Marchiani préfet du Var. Je me suis
laissé faire, et je le regrette.
– J'ai travaillé sur cette affaire des otages
8 . Je suis persuadé qu'il
vous a mené en bateau…
– Absolument… En fait, il ne m'a pas mené
bien loin, car je ne l'ai jamais cru… Tout ce qu'il a raconté sur
les otages était dépourvu du moindre fondement. Mais il avait le
génie de l'esbrouffe… Lorsque deux pilotes français ont été abattus
en Serbie à l'automne 1995, j'ai téléphoné à cet affreux de
Milosevic. J'ai tout fait pour les libérer. On a monté une
opération. Marchiani, de son côté, s'agitait déjà. Finalement,
j'obtiens de Milosevic qu'il nous restitue les deux pilotes.
Milosevic exige néanmoins qu'ils soient rendus à un militaire de
haut rang. J'accepte que ce soit le chef d'état-major, en grand
uniforme. Lequel part à bord d'un avion du GLAM pour récupérer les
deux détenus. Qui trouve-t-il, débarqué juste avant lui sur le
tarmac ? Marchiani !
– Il a réalisé la même opération avec
Kaufmann : ce n'est pas lui qui l'a libéré…
– Je sais bien que ce n'est pas lui qui a
libéré Kaufmann !
– C'est le cheikh Zein, à Dakar, qui a tout
organisé, et Marchiani ne s'est manifesté qu'à la fin…
– Oui, absolument, c'est tout à fait exact.
Dans l'affaire des otages, Pasqua était pendu à mon téléphone.
Vingt fois, cinquante fois, cent fois je lui ai répété que ce
Marchiani disait n'importe quoi, que tout ce qu'il racontait était
faux. En plus, Marchiani réclamait sans cesse de l'argent – que je
ne lui donnais pas. Pasqua, lui, voulait que je prélève sur les
fonds spéciaux de Matignon pour payer Marchiani… »
Entre les deux tours de l'élection présidentielle,
Jacques Chirac fait également l'objet de fortes pressions d'Édouard
Balladur et de Charles Pasqua pour conclure un accord politique
avec Jean-Marie Le Pen qui a obtenu 14,39 % des voix au
premier tour. Sujet où l'on revoit le « Chirac intime »
refuser absolument de se laisser influencer par ses deux principaux
conseillers, devenus pourtant les deux hommes forts du gouvernement
de cohabitation.
Quand, en avril 1985, François Mitterrand a décidé
d'abandonner le scrutin majoritaire pour la proportionnelle,
Jacques Chirac est entré dans une forte colère contre le président
qui, estimait-il, faisait ainsi la courte échelle à Le Pen et au
Front national, objet majeur de sa détestation. Le 22 juin, il
expliquait ainsi à Franz-Olivier Giesbert qu'il ne fallait pas
« jouer au con », ajoutant : « C'est l'un de
ces moments historiques où la petite graine du racisme qui existe
dans le cœur des hommes peut prendre […]. Il y a une chose qui me
ferait prendre les armes et descendre dans la rue : c'est le
racisme 9 . » Voilà en tout cas un point sur
lequel la prétendue girouette n'a pratiquement jamais changé
d'orientation.
Si, en mars 1983, à Paris, il avait refusé que Le
Pen, qui avait obtenu 11 % des voix dans le xx e arrondissement, intègre la majorité
municipale, il avait en revanche, quelques mois plus tard, lors
d'élections municipales partielles à Dreux, laissé le candidat RPR
conclure entre les deux tours un accord avec le FN, et ainsi permis
à Marie-France Stirbois de prendre la mairie. Une forte victoire
symbolique marquant l'irruption de l'extrême droite dans la vie
politique française. Jacques Chirac regrettera sur-le-champ cette
faute qu'il qualifiera lui-même d'« erreur historique »
commise par mégarde.
Quelques mois plus tard, Robert Pandraud,
directeur de cabinet du maire de Paris, jugeant l'attitude de
Jacques Chirac « stupide », demanda à Michel Junot,
adjoint au maire, de l'accompagner dans le bureau du patron pour
tenter de le convaincre d'en changer. Junot raconte 10 : « Jacques Chirac nous
accueillit, amical et détendu, tisonnant comme il aimait à le faire
son feu de bois, jusqu'à ce que Bob [Robert Pandraud] aborde le
sujet Le Pen. Aussitôt ce fut l'explosion : “Je hais cet
homme, il représente tout ce que je déteste. Je me refuse à tout
contact avec lui et les siens !” Pandraud eut beau exposer que
lui et moi connaissions Le Pen, qu'il était moins extrémiste que ce
que l'on disait, que l'on pouvait parler avec lui, que ses voix
étaient nécessaires, voire indispensables, pour obtenir une
majorité, enfin que les socialistes, eux, n'avaient pas de telles
exclusives à l'égard des trotskistes et de ceux qui ne reniaient
pas les pires crimes du bolchevisme ; Chirac n'accepta pas le
moindre début de discussion. »
Le président ne renâcle pas à parler aujourd'hui
de son attitude envers l'extrême droite et Le Pen :
« J'ai toujours été allergique au Front national, c'est
quasiment physique, je ne peux supporter tout ce qui est racisme et
xénophobie. » Et d'insister : « C'est physique, je
hais tout ce que cela représente ! »
Il me raconte une anecdote destinée à illustrer
son propos : « Au mois d'août 1987, je passais quelques
jours de vacances avec ma femme à Cannes, à l'hôtel du Cap. J'étais
allé me baigner, je remonte le petit chemin qui relie la plage à
l'hôtel, quand un type se précipite sur moi et me dit :
“Bonjour, Monsieur Chirac.” Je tends la main, mais, au moment
précis où je lève la tête, je m'aperçois que c'est Le Pen. Je
retire ma main et lui tourne le dos, mais trop tard : j'ai été
piégé par Le Pen qui a fait prendre une photo de cette rencontre
montée par lui. Un peu plus tard, le patron de l'agence Sipa,
Sipahioglu, m'appelle et demande à me voir. Je le vois. Il me
montre la photo prise à Cannes :
– On me propose ce cliché, me dit-il. Je suis
très choqué, je suis contre ce genre de méthode. J'ai acheté cette
photo.
« Je lui propose alors de la lui
racheter.
– Il n'en est pas question. Je l'ai achetée
parce que je considère que c'est de mon devoir, mais je refuse que
vous me la rachetiez. Je vous en fais cadeau, avec le
négatif. »
Et Jacques Chirac de reprendre en leitmotiv son
refrain anti-Front national :
« Il est peu de choses qui me choquent, mais
je ne supporte vraiment ni la xénophobie ni le racisme. Si je suis
souvent sévère avec les Israéliens, c'est à cause de leur
politique. Pour autant, je ne tolère pas le racisme,
l'antisémitisme : c'est dans mes gènes, je suis né comme
ça. »
Le président en vient tout naturellement à évoquer
l'élection de 1988, quand s'est posée avec le plus d'acuité la
question d'une alliance avec le Front national qui avait obtenu
14 % des voix au premier tour, quand lui-même n'en recueillait
que 20 % et que Mitterrand menait avec 34 %.
« Oui, même Édouard Balladur, avec qui
j'étais très lié à l'époque, a essayé de me convaincre qu'il
fallait “moyenner” avec Le Pen d'une façon ou d'une autre. Et je
lui ai dit : “Cela, Édouard, jamais ! On perdra peut-être
les élections, mais, si on les perd, ce ne sera pas pour cette
raison-là.” J'ai été l'objet d'une forte pression qui n'était pas
dépourvue de sens sur le plan politique, même si elle était
inacceptable sur le plan moral. Je pouvais comprendre que certains
nourrissent cette idée-là. Dans la majorité – enfin, dans
l'ex-majorité, autrement dit à droite –, c'était surtout
Pasqua qui voulait me faire prendre contact avec Le Pen afin qu'on
passe un accord avec lui. Pasqua m'a cassé les oreilles pendant des
années pour que je rencontre Le Pen et m'entende avec lui. Et puis
Balladur n'arrêtait pas de me rabâcher : “Jacques, on va
perdre les élections si on ne trouve pas moyen de nous accorder
avec l'extrême droite.” Ce sont ces deux-là, Pasqua et Balladur
11 , qui en faisaient le plus
pour me convaincre, l'un s'y prenant avec plus de subtilité que
l'autre, mais il s'en trouvait pas mal d'autres pour être
favorables à un tel pacte. J'étais alors beaucoup critiqué.
J'estimais que c'était là un raisonnement que l'on pouvait soutenir
politiquement, mais le problème était qu'il n'était pas moralement
défendable. Quand on fait de la politique, il ne faut certes pas
être trop bégueule, mais il y a des limites qu'on ne peut franchir
sur le plan des principes. Or un accord, quel qu'il soit, avec le
Front national, était pour moi au-delà de la limite à ne pas
franchir […]. On m'a accusé de bien des choses, mais on ne saurait
contester mon attitude à l'égard de l'extrême droite.
– Éric Zemmour affirme qu'entre les deux
tours des élections de 1988 vous avez rencontré Le Pen à deux
reprises : une première fois chez Bénouville, une seconde fois
chez un ami de Pasqua, près de l'Étoile ; mais que vous auriez
refusé de passer un accord politique avec lui…
– Je suis sûr et certain que je n'ai pas
rencontré Le Pen chez Bénouville. En revanche, il n'est pas
impossible que Pasqua, qui m'a tant tarabusté pour que je rencontre
Le Pen, l'ait introduit alors que nous étions réunis pour discuter.
De toute façon, ça n'est pas allé plus loin… »
Les journalistes et tous ceux qui se disent
proches de Jacques Chirac décrivent alors un homme abattu, déprimé,
qui se pose maintes questions et ne croit plus en son avenir. On
dénonce sa fragilité. Des amis le lâchent : « Je l'avais
idéalisé, Chirac… Je considérais que c'était quelqu'un de dur, de
fort, de solide… Je crois que c'est à ce moment-là que j'ai été
déçu », explique aujourd'hui Charles Pasqua 12 .
Les mots « états d'âme »,
« déprime », « coup de blues » n'ont pas cours
chez les Chirac. Le président balaie d'un revers de main ces
balivernes, comme font sa femme et sa fille, lesquelles se
souviennent que leur mari et père était, après 1988, d'une humeur
de chien, non pas parce qu'il se sentait déprimé, mais parce qu'il
avait arrêté de fumer ! Et Bernadette de rapporter une
anecdote qui la fait encore beaucoup rire. Jacques Chirac lui ayant
annoncé qu'il allait lui confier « quelque chose sur sa vie
privée », il l'interpelle un peu plus tard.
« Avez-vous remarqué quelque changement dans
ma vie courante ?
– Non, je n'ai rien remarqué, répond
Bernadette.
– J'ai arrêté de fumer, et ma propre femme ne
s'en est même pas rendu compte ! »
« Il était absolument hors de lui !
continue Mme Chirac. Mais la déprime, le vague à l'âme, non !
Ce sont là des mots de journaliste. Il a vite recommencé à galoper,
à sillonner le terrain… Le président n'a jamais de coup de mou,
chez lui ça n'existe pas », conclut-elle en repoussant avec
dédain une pareille éventualité.
Il est vrai que le maire de la capitale a de
nouveau réussi le grand chelem dans les vingt arrondissements de
Paris aux élections municipales de mars 1989. Mais il est non moins
vrai qu'à l'automne suivant Charles Pasqua et Philippe Séguin, deux
poids lourds du RPR, ont décidé de le bouter hors de la présidence
du parti gaulliste. Jean-François Probst raconte : « Une
complicité sur la base de deux certitudes se noue entre eux deux.
La première : “Chirac est un con !” La seconde :
“Chirac, c'est fini !” Les deux hommes préparent leur complot
en vue des assises du RPR du 11 février 1990, et abattent un
travail colossal auprès des élus et des militants pour
“défenestrer” Chirac, mais aussi Alain Juppé, secrétaire général du
RPR, qui a pris du poids auprès du maire de Paris. » Une fois
encore, Jacques Chirac va sortir vainqueur du vote avec 68,6 %
des voix, et rester patron du RPR.
Quand je rappelle au président de la République
que Charles Pasqua a tenté de le « défenestrer » du RPR,
il me répond laconiquement :
« Je ne me souviens pas qu'il ait
essayé… »
Je cherche alors à savoir pourquoi il a entretenu
une telle proximité avec lui :
– Il a du bon sens, un accent
inimitable ; je me souviens des appuis qu'il m'a apportés et
j'ai oublié le reste. Il m'écrit toujours. Je l'aime bien, et je
suis fidèle en amitié. Cela dit, il m'a reproché de ne pas avoir
bougé, à certains moments, quand il était inquiété par la justice.
Je lui ai toujours précisé que mon affection n'allait pas au-delà
de nos rapports personnels et qu'il était entouré de gens hautement
contestables. »
Après le putsch manqué de février 1990, le maire
de Paris a eu, sur l'instant, des propos autrement plus durs envers
Pasqua, allant jusqu'à dire à son propos : « J'avais un
ami. »
Le maire de Paris va de nouveau affronter Pasqua
et Séguin, mais aussi la majorité des militants, à l'occasion du
référendum sur le traité de Maastricht qui, s'il est ratifié,
arrimera de façon définitive la France à l'Europe. Il prend
position pour le « oui » alors qu'il n'est jusqu'alors
jamais apparu comme un européen convaincu. Il est conscient que son
destin présidentiel ne serait pas conciliable avec le
« non », mais il ne méconnaît pas les écueils de sa
position. Comme il le remarque à l'époque : 2 % des RPR
le suivent par « adhésion », et 6 % « par
affection ». Tous les autres le désapprouvent. Et si le
« non » l'emportait, c'en serait fini de son destin
d'homme d'État. Pasqua et Séguin seraient en position de force, et,
en cas de victoire aux législatives, refuseraient la
cohabitation.
Le président de la République se souvient de ce
moment clé de sa vie politique :
« Je n'étais pas un européen acharné, c'est
tout à fait évident, mais, petit à petit, je me suis convaincu que
l'Europe, c'était la paix et la démocratie, et que si on voulait
travailler pour la paix et la démocratie, il fallait faire
l'Europe… On ne pouvait se trouver en permanence dans une situation
de conflits, surtout avec les développements auxquels on assistait
en Amérique et en Asie… Je suis ainsi devenu de plus en plus
européen, et quand on a dû se prononcer sur Maastricht, j'ai dit
oui…
– Cela a provoqué un drame au RPR…
– À l'époque, j'étais chef du RPR. On a fait
une grande réunion publique de tous les responsables du parti
13 dans un théâtre parisien ou
bien chez Tibéri, là-bas, à la Mutualité. Tout le monde est monté à
la tribune pour expliquer qu'il fallait voter non à Maastricht, et
moi je devais parler en dernier en tant que président du parti.
J'ai donc pris la parole pour déclarer : “Et maintenant, nous
allons voter oui à Maastricht !” Ça a été une tempête parmi
les cadres du RPR : 80 à 90 % étaient contre Maastricht.
Ils ont hurlé, hurlé. Alors je leur ai dit : “Voilà, c'est
comme ça : on va voter oui. Moi, je vous dis qu'il faut voter
oui, parce que c'est votre intérêt, c'est l'intérêt de la France,
de la paix et de la démocratie…” Quand j'ai eu terminé, j'ai été
ovationné : c'était la caractéristique d'un parti qui
maintenant n'existe plus, où régnaient des relations affectives…
J'ai été hué pendant la moitié de mon discours, puis j'ai été
ovationné debout, à la fin, après avoir dit qu'il fallait voter au
rebours de ce que tous ou presque avaient pensé voter… Ça, ça
n'existe plus. Le RPR a bien disparu ! »
Le « oui » l'a emporté et Jacques Chirac
a pu se consacrer en toute quiétude à la préparation des
législatives.
Au cours des trois derniers mois, il visite
trente-six départements, parcourt 25 000 kilomètres et
conduit la droite à une victoire éclatante. Le 23 mars 1993,
Jacques Chirac demande à François Mitterrand de quitter
l'Élysée : « Si le second tour confirme le message du
premier, le président de la République devrait en tirer toutes les
conséquences. Ce serait de l'intérêt de la France que de ne pas
rester, vis-à-vis de ses partenaires étrangers, dans une certaine
ambiguïté. Son intérêt serait sans aucun doute que
M. Mitterrand démissionne et que nous ayons de nouvelles
élections présidentielles. »
Le lendemain 24 mars a lieu le dernier Conseil des
ministres du gouvernement Bérégovoy, donc l'ultime Conseil d'un
gouvernement de gauche durant le second septennat de François
Mitterrand. Le président répond à Jacques Chirac : « Bien
sûr, la question m'est à nouveau posée : faut-il rester ?
faut-il partir ? Je me la suis également posée. Si je ne
l'avais fait de moi-même, j'y aurais été conduit par l'ampleur de
l'offensive visant à obtenir mon départ. Elle a commencé il y a
quelques mois déjà. Elle s'intensifiera dès lundi. Je peux
d'ailleurs comprendre que le RPR demande ma démission. C'est le
seul moyen, pour son président, d'espérer accéder à la présidence
de la République dès le mois de mai. Car il n'est pas assuré que la
gestion des affaires du pays pendant deux ans par la nouvelle
majorité lui permette de retrouver la même audience en 1995 […].
Mais j'ai un devoir à accomplir. Devoir d'État, bien sûr, mais
aussi celui de signifier que les forces rassemblées au cours de ces
douze dernières années ne sont pas anéanties et qu'elles auront
encore, dans l'avenir, un rôle à jouer. Je dois incarner ce combat,
et je le ferai. Même si je n'ignore pas que je vais être la cible
d'attaques de toutes sortes. Mais on ne parviendra pas à me faire
entrer dans la “ratière”. D'ailleurs, si j'étais ce général défait
que l'on décrit, à qui devrais-je remettre mon épée ? À
Chirac ? À M. Giscard d'Estaing ? Ou bien plutôt à M.
Bouygues ou à Patrick Poivre d'Arvor ?… »
Le dimanche 28 mars, la droite triomphe, mais le
général victorieux a décidé de pas toucher lui-même les fruits de
la victoire. Parce qu'il ne garde pas un bon souvenir de son second
passage à Matignon, parce qu'il estime qu'on ne peut passer de
Matignon à l'Élysée, parce qu'il s'est entendu avec son vieil ami
Édouard qui l'aidera, le jour venu, à conquérir l'Élysée, il laisse
Matignon au « connétable » Balladur.
1 Voir la quatrième partie.
3 Ibid.
5 Lire à ce sujet Pierre Péan et
Christophe Nick, TF1, un pouvoir,
Fayard, 1997.
6 Lire à ce sujet Pierre Péan,
La Menace, Fayard, 1987.
8 Dans trois enquêtes : Pierre
Péan, La Menace, op. cit. ; Vol UT 772, Stock, 1992 ;
Manipulations africaines, Plon,
2001.
10 Michel Junot, Quand les Parisiens aimaient leur maire, Éditions
de Fallois, 2006.
11 Daniel Carton, dans La Deuxième Vie de Charles Pasqua, édité chez
Flammarion en 2001, évoque deux déjeuners entre Pasqua et Le Pen,
entre février et fin mars 1988, Balladur s'étant joint au second.
Il raconte qu'entre les deux tours, Pasqua aurait tout fait pour
convaincre Chirac de téléphoner à Le Pen. Lors d'une ultime
tentative, Pasqua aurait perdu patience et cassé une chaise en
apostrophant le Premier ministre : « Tu ne seras jamais
président parce que tu n'as pas de couilles au cul ! »,
ce à quoi Chirac aurait répondu : « Jamais tu ne me feras
pactiser avec le diable ! »
13 Le samedi 4 juillet 1992, à Paris,
Jacques Chirac est hué par la majorité des deux mille cadres du RPR
quand il annonce qu'il votera « oui » au référendum de
ratification du traité de Maastricht, le 20 septembre, « en
toute lucidité, sans enthousiasme mais sans états d'âme, car,
lorsqu'il s'agit de la France et de sa place dans l'Europe,
l'ambiguïté ne peut être de mise ».