22.
Un long face-à-face
avec François Mitterrand
De quatorze ans d'un face-à-face souvent très rude avec François Mitterrand, son successeur semble ne garder absolument aucune amertume, comme si le seul fait de lui avoir succédé avait pansé toutes ses blessures et avait gommé jusqu'au souvenir des décharges d'adrénaline qu'il avait éprouvées face à un adversaire aussi coriace. Au cours de nos entretiens, il a souvent évoqué son nom et, à chaque fois, j'ai senti percer l'admiration pour la subtilité de l'homme, sa grande intelligence, sa connaissance inégalée de l'histoire de France, mais aussi une sorte d'affection respectueuse. Exemple.
« Pendant la première cohabitation, vos relations avec François Mitterrand n'ont pas été faciles. Cela n'a pas dû être pour vous deux une partie de plaisir, chacun campant sur les limites de son domaine. Avez-vous conservé là-dessus quelques souvenirs ?
– J'ai toujours dit que j'avais une grande estime pour François Mitterrand, d'abord parce que c'était un homme très intelligent et cultivé, pas du tout comme moi…
– Disons que vous n'aviez pas la même culture…
– En effet, il s'agissait d'une culture différente, ne portant pas sur les mêmes sujets… Mais c'était un homme qui connaissait parfaitement l'histoire, notamment l'histoire de France, ce qui n'était pas mon cas, et que j'écoutais donc avec intérêt. En second lieu, contrairement à ce qui a parfois été dit par les journalistes, probablement sur la base d'informations erronées émanant de collaborateurs, jamais nous n'avons eu un accrochage quelconque, jamais on ne s'est engueulés. C'était la cohabitation. Je le voyais au moins une fois par semaine, avant le Conseil des ministres ; cela durait une demi-heure, trois-quarts d'heure. Je dis cela parce que, dans certains livres, m'a-t-on rapporté, d'aucuns prétendent qu'en telle ou telle occasion…
– Pas certains : tous les livres, toutes les télés ont parlé de votre affrontement permanent avec François Mitterrand !
– Il n'y a jamais eu d'affrontements à proprement parler…
– Sauf, quand même, ce difficile face-à-face télévisé, à la fin de votre cohabitation, quand vous lui demandez : Pouvez-vous vraiment contester ma version des choses en me regardant dans les yeux ?
– Oui, c'était à la télévision… Mais je parle de ce qui a été raconté par certains, probablement sur la base d'informations fournies par des collaborateurs, ou les miens ou les siens, selon lesquelles on aurait connu des moments de tension, des passes difficiles au cours desquelles nous nous serions affrontés. François Mitterrand a toujours été avec moi d'une courtoisie parfaite ; nous n'avons jamais eu de frictions et nous avons toujours veillé à ce qu'il en soit ainsi… Si bien qu'il est faux de dire que nos relations aient été marquées par des tensions ou des difficultés. Il y a eu probablement des problèmes, mais qui ne conduisaient pas à susciter des tensions entre nous. Moi, j'ai gardé de Mitterrand un souvenir agréable. C'était un homme vraiment malin, il essayait bien de manipuler un peu son monde, mais tous les hommes politiques sont ainsi faits, il n'y a pas d'exceptions. »
Une autre fois, on l'a vu, le président a tenu à souligner que François Mitterrand « incarnait la France » au même titre que de Gaulle et Pompidou. Je ne crois pas me laisser aller à faire de la psychologie de café du commerce en suggérant qu'il en a fait a posteriori un autre père spirituel à qui il rendit d'ailleurs, quelques heures après sa mort, un hommage on ne peut plus émouvant. Essayant de le faire s'exprimer sur ses heurts ou ses conflits avec lui, j'ai compris qu'il ne souhaitait pas ou ne pouvait pas en parler, ce qui revenait au même. Il n'a accepté de se confier que sur le versant positif de leurs rapports. J'entends encore, lors de notre premier entretien, l'émotion pudique que trahissaient ses mots lorsqu'il me conta comment François Mitterrand avait tenu à l'installer dans le bureau présidentiel, remis par ses soins dans l'état où il se trouvait aménagé au temps du général de Gaulle. Hubert Védrine, qui fut cinq ans durant son ministre des Affaires étrangères, témoigne aujourd'hui que le président de la République le faisait beaucoup parler de son prédécesseur à l'Élysée ; quand il avait certaines décisions importantes à prendre, il lui demandait ce que le président Mitterrand aurait pensé ou fait à sa place 1 .
Durant cette longue période, Jacques Chirac, obnubilé par le personnage qui lui bouchait et lui obscurcissait l'horizon, mais toujours animé de la même impatience et de son énergie hors normes – sa marque de fabrique –, ne se faisait pas encore suffisamment confiance pour définir lui-même une stratégie solide et lisible, capable de lui permettre, à terme, d'occuper pleinement la place de ce maître en politique. Il continua de se laisser souvent ballotter par ses conseillers, en premier lieu par Édouard Balladur, mais aussi par Charles Pasqua et quelques autres un peu moins influents, comme Jacques Toubon, Alain Juppé, Michel Roussin. Ayant le sentiment de connaître aujourd'hui un peu mieux Jacques Chirac, je me demande comment deux êtres aussi dissemblables que Balladur et lui purent si longtemps être intimes. Quand j'ai fait part de mon étonnement à ce propos au président, il m'a répondu très sobrement :
« Moi aussi… »
Puis a enchaîné sur une anecdote qui l'a beaucoup marqué, puisqu'il me l'a rapportée à deux reprises : « Après notre victoire aux législatives de 1986, Balladur et moi étions à la mairie de Paris pour former le gouvernement. Tout était fini, Édouard Balladur allait prendre, comme il le souhaitait, le ministère de l'Économie et des Finances. Je me lève pour partir quand il me dit :
– Jacques, je vous demanderais bien quelque chose.
– Demandez-moi ce que vous voulez, Édouard.
– Voilà : j'aurais été content d'être ministre d'État.
« Les bras m'en sont tombés, car, pour ma part, je ne suis pas du tout attaché à ce genre de chose.
– Écoutez, Édouard, si vous voulez être ministre d'État, c'est possible : cela a existé par le passé, il n'y a donc pas de problème.
« Il m'a dit merci.
« C'est drôle, où vont se loger les petites vanités… »

Son calcul selon lequel les Français, après avoir porté François Mitterrand à l'Élysée, rejetteraient dans la foulée la gauche aux législatives suivantes à cause de l'alliance entre socialistes et communistes, se révéla erroné. Jacques Chirac avait sous-estimé la force de la « vague rose ». Le voilà donc en 1981 avec un RPR réduit à la portion congrue. Ses 88 députés ne pèsent pas lourd à l'Assemblée face aux 285 élus socialistes et apparentés qui, à eux seuls, disposent de la majorité. Jacques Chirac est méconnaissable. Son calme contraste avec son agitation de la veille. Il endosse le costume du chef de l'opposition qui ne s'opposera pas à tout mais prendra en tout une attitude responsable. Fidèle à ses idées, il vote pour l'abrogation de la peine de mort, le 18 septembre 1981, alors que la très grande majorité de son parti se prononce contre. Lors des assises du RPR, les 23 et 24 janvier 1982, son discours-programme tourne autour de la République et de ses valeurs. Il prononce une vingtaine de fois le qualificatif « républicain ».
Est-ce parce qu'il apprend que certains socialistes songent à changer le statut de la ville de Paris, ou/et parce que son tempérament a tôt fait de reprendre le dessus ? Jacques Chirac lance des attaques frontales contre le président François Mitterrand. Claude Labbé, président du groupe RPR à l'Assemblée, va jusqu'à réclamer, le 27 avril 1982, le départ conjoint de Mitterrand et de Pierre Mauroy ! Le 23 juin, Chirac monte à la tribune soutenir la motion de censure et tient des propos blessants envers le gouvernement dont il remet en cause la légitimité. « Le socialisme à la française est un rêve en miettes ! » lance-t-il.
Une semaine plus tard, le Conseil des ministres décide l'éclatement de Paris en vingt communes de plein exercice. Mitterrand commente : « Il ne faut pas que Chirac s'étonne de ce qui lui arrive après ce qu'il m'a fait en emboîtant le pas à Labbé qui a exigé mon départ. Moi, je n'ai jamais demandé à un président régulièrement investi par le peuple de partir. Il me le paiera 2  ! » Message acheminé jusqu'au leader du RPR via Bernard Billaud qui le tenait du chef du protocole de l'Élysée 3 .
Chirac, qui évalue mal les conséquences de la violence de ses attaques, prend la loi remettant en cause le statut de Paris, votée à la rentrée, comme une agression personnelle qui nourrit son ressentiment. En mars 1983, le maire de Paris tient sa revanche sur les socialistes qui ont voulu saper sa base politique : le RPR gagne tous les arrondissements de la capitale et lamine l'opposition socialo-communiste. Il a également la satisfaction de voir l'opposition reprendre à la gauche trente et une villes de plus de 30 000 habitants, et celle-ci mettre fin à son programme économique socialiste pour renouer, après une troisième dévaluation, avec une plus grande orthodoxie.
Paradoxe de l'époque : alors que la gauche se « droitise », le chef de guerre qui lutte contre elle est de plus en plus populaire et mène à Paris une politique sociale en décalage avec ses options reaganiennes affichées. Regonflé par ses succès, recommençant à regarder plus loin, il ose envisager une victoire aux législatives de 1986. Ayant compris que François Mitterrand ne démissionnerait pas si une pareille situation se présentait, l'ami « Édouard » entreprend de réfléchir à ce cas de figure. Le 16 septembre 1983, à la une du Monde, Balladur évoque la possibilité d'une « cohabitation » entre un président de gauche et un Premier ministre de droite. S'il démontre que la Constitution de la Ve République rend possible une telle combinaison, il n'en demeure pas moins que cet article, rédigé par un homme du clan gaulliste, marque une rupture. C'est de ce jour que Jacques Chirac en fait son « connétable » : Balladur devient le conseiller le plus écouté du patron du RPR, au grand dam de Charles Pasqua et consorts.
Pour honorer une des promesses électorales de François Mitterrand, les socialistes ont décidé de créer un grand service public unifié et laïc de l'Éducation nationale, réservant les fonds publics à l'école publique. Mais ce projet ravive de très vieilles querelles. La guerre scolaire est rallumée, risquant une nouvelle fois de couper le pays en deux. Chirac est convaincu que, dans cette affaire, François Mitterrand continue d'en découdre avec sa propre enfance. Malgré les résistances de l'épiscopat qui essaie de négocier secrètement avec les socialistes, Jacques Chirac s'évertue à politiser le problème scolaire et à en faire un bélier contre le président et son gouvernement.
Jean-Marie Lustiger, nouvel archevêque de Paris, tente d'empêcher cette récupération. L'affaire est compliquée du fait des rapports tendus entre le cardinal et le maire de Paris. Chirac est pour l'épreuve de force, Lustiger pour que l'épiscopat négocie secrètement. Le cardinal demande à Chirac d'aller trouver Mitterrand afin de lui dire que le RPR va s'abstenir de jeter de l'huile sur le feu, ce qui l'aidera à se dégager des griffes des extrémistes de la laïcité : il y va de l'intérêt national et de la préservation de la paix civile.
S'il a refusé d'effectuer cette démarche, Jacques Chirac, dans un premier temps, a toutefois accepté de ne pas lancer les forces RPR au combat. C'est Bernard Billaud qui assure la difficile liaison entre le maire et l'archevêque de Paris, mission d'autant plus difficile qu'il partage davantage les vues du second que celles de son patron. Lustiger fait demander à Chirac de ne pas se montrer à la grande manifestation versaillaise du 4 mars 1984 en faveur de l'école privée. Billaud répond que Chirac n'ira pas. Mais celui-ci participe bel et bien à ce défilé qui rassemble quelque 800 000 personnes… Alors que l'affaire secoue la France et ne semble pas devoir retomber, le gouvernement ne fait toujours pas mine de reculer. Chirac ou pas, l'événement dépasse la simple défense de l'école libre ; il revêt pleinement une dimension politique. Le 24 juin, on compte deux millions de manifestants dans les rues de Paris ; le maire de Paris s'exhibe en tête du défilé. Un mois plus tard, Pierre Mauroy démissionne. François Mitterrand a reculé.
Qu'évoque aujourd'hui pour Jacques Chirac cet affrontement avec le président de l'époque ?
« J'ai participé à la grande manifestation de défense de l'école privée. Je me souviens de grandes bousculades… Ça ne remettait pas en cause mon attachement à la laïcité…
– Vous le referiez encore aujourd'hui ?
– Je ne sais pas. Il y avait une question de principe, mais cette manifestation était aussi organisée pour attaquer le gouvernement socialiste… »
Dans la perspective des élections législatives de 1986, le RPR fait alliance avec les centristes plutôt qu'avec le Front national, en dépit des pressions de Charles Pasqua qui, depuis quelques années, se démène en faveur d'un rapprochement avec Jean-Marie Le Pen. Quant au programme, il est ultralibéral et porte la marque d'Édouard Balladur qui entend défaire ce que les socialistes ont fait, notamment en procédant à de nombreuses privatisations. La victoire de la droite, qui porte Jacques Chirac pour la seconde fois à Matignon, est largement celle de son « connétable » qui devient le tout-puissant ministre de l'Économie et des Finances.
Pendant ces deux années de cohabitation, les deux « bêtes » politiques que sont Mitterrand et Chirac vont se livrer un combat sans merci. Le premier, dont les pouvoirs sont rognés, va utiliser les moindres recours que lui offre la Constitution pour limiter les ambitions de son Premier ministre, notamment dans le domaine international. Il va également user du verbe pour le critiquer ouvertement. Il refuse par ailleurs de signer les ordonnances sur les privatisations. Chirac menace de démissionner et est finalement obligé de renoncer à certaines réformes. « Je suis sur le cul : je viens de menacer Mitterrand de démissionner, et il s'en fout 4  ! »
Il n'empêche qu'Édouard Balladur, même s'il n'a pas réussi à faire passer l'intégralité de ses réformes, parvient à modifier du tout au tout la structure de l'économie française et à l'adapter au contexte international. Après le virage libéral accompli par la gauche en mars 1983, la France parachève sa mue et passe d'une économie dirigée à une économie libérale gouvernée par le marché. La privatisation de nombreux grands groupes a pour conséquence de faire valser la plupart des dirigeants nommés par la gauche et d'imposer un patronat dévoué au maître de la rue de Rivoli qui acquiert de ce fait une imposante stature. Un peu plus tard, la privatisation de TF1 va également bouleverser le paysage audiovisuel 5 .
Après les succès de l'été, de lourds nuages s'accumulent à l'automne. Le projet de réforme de l'université proposé par Alain Devaquet fait descendre les jeunes dans la rue avec, à leur tête, un nouveau et talentueux meneur, Julien Dray, ancien trotskiste devenu socialiste. Alain Devaquet entend instaurer un filtrage à l'entrée des universités. Étudiants et lycéens (derrière David Assouline) se mobilisent par dizaines de milliers, multipliant occupations de locaux, grèves et manifestations. La tension monte. Le 28 novembre, Jacques Chirac demande aux députés de la majorité d'amender trois points contestés de la réforme concernant les droits d'inscription, la sélection, le caractère national des diplômes. Mais le Premier ministre ne parvient pas à calmer les étudiants. Le 4 décembre, une manifestation monstre rassemble quelque 500 000 personnes et se termine sur l'esplanade des Invalides par des affrontements très sévères au cours desquels on relève plusieurs blessés graves. Le lendemain, nouvelles violences. Le soir, un jeune étudiant, Malik Oussekine, meurt après avoir été tabassé par des « voltigeurs » (des policiers à moto, armés de longs bâtons, qui ratissent les rues). Le 6 décembre, Alain Devaquet présente sa démission. Jacques Chirac, rentré précipitamment de Londres, rencontre le soir même le président de la République. À l'issue de cet entretien, Mitterrand déclare : « La cohésion nationale doit passer avant toute chose. Je donnerai tort, et le pays avec moi, à quiconque usera de la violence. » Le 8 décembre, le Premier ministre retire le projet de réforme.
Pendant de l'affaire de l'école privée qui ébranla le premier septennat de François Mitterrand, celle de la réforme Devaquet plombe sérieusement le gouvernement Chirac et vaut une vindicte particulière à Charles Pasqua, ministre de l'Intérieur, le « grand méchant » de l'équipe.
Le gouvernement est également confronté à un problème qui, sans être nouveau, tend à prendre une dimension dramatique : le terrorisme. Trois bombes ont explosé dans Paris en février 1986. Michel Seurat, un otage enlevé à Beyrouth en mai 1985 avec Jean-Paul Kaufmann, meurt durant sa captivité. Une équipe d'Antenne 2 est enlevée à Beyrouth le 8 mars. Une bombe explose à bord du TGV Paris-Lyon le 17 mars. Le 20, un attentat perpétré sur les Champs-Élysées fait deux morts et huit blessés. Camille Sontag est enlevé à Beyrouth le 7 mai. Le 9 juillet, Action directe fait exploser une bombe à la préfecture de police : un mort et 22 blessés. Du 4 au 17 septembre, une série d'attentats perpétrés dans Paris fait 11 morts et plus de 150 blessés. Le 24 septembre, Marcel Coudari est enlevé à Beyrouth. Le 17 novembre, Georges Besse, président de Renault, est abattu par Action directe. Le 13 janvier 1987, le journaliste Roger Auque est enlevé à Beyrouth. Le 8 novembre, quatre passagers belges d'un bateau de plaisance, le Silco, ont été enlevés par le Fatah – Conseil révolutionnaire d'Abou Nidal…
À part celles d'Action directe, ces menées terroristes s'inscrivent dans une guerre secrète entre la France et l'Iran 6 , qui s'est radicalisée en raison de l'aide militaire apportée à l'Irak par la France alors que Bagdad et Téhéran, sont en guerre. C'est Charles Pasqua qui va, sur ce dossier, prendre le pas sur Jean-Bernard Raymond, ministre des Affaires étrangères, et qui va gérer les relations délicates entre Paris et Téhéran, avec le concours de Jean-Charles Marchiani dans le rôle d'émissaire secret, après la rupture, le 17 juillet 1987, des relations diplomatiques entre les deux capitales. À l'origine de cette crise, le refus de Walid Gordji, interprète à l'ambassade iranienne à Paris, de se présenter devant la justice française alors qu'il est soupçonné d'avoir joué un rôle dans certains attentats perpétrés dans la capitale. Jacques Chirac ne sera pas tenu au courant de toutes les tractations secrètes menées par Marchiani avec les Iraniens et leurs hommes au Liban, en Syrie et au Sénégal, en vue de libérer les otages français retenus au Liban. Alain Marsaud qui, en tant que chef de la section antiterroriste du parquet de Paris, suivait alors ces questions, a confié à Éric Zemmour 7  : « On croyait que ces affaires se géraient au plus haut niveau de l'État, alors qu'elles n'étaient gérées nulle part, sans vision, par à-coups. » Cette méconnaissance du dossier des relations secrètes avec Téhéran coûtera cher à Jacques Chirac quand il se retrouvera face à François Mitterrand, le 28 avril 1988, dans un duel télévisé, après avoir fait un piètre score au premier tour de l'élection présidentielle (19,94 % contre 34,09 % à son adversaire). Tous les analystes ont vu là le tournant de la campagne.
À propos de la libération de l'interprète iranien, Mitterrand lance devant les caméras à Chirac : « …Je suis obligé de dire que je me souviens des conditions dans lesquelles vous avez renvoyé en Iran M. Gordji après m'avoir expliqué, à moi, dans mon bureau, que son dossier était écrasant, et que sa complicité était démontrée dans les assassinats qui avaient ensanglanté Paris à la fin de 1986. Voilà pourquoi je trouve indigne de vous l'ensemble de ces insinuations [sur l'amnistie accordée à des terroristes alors que la gauche était encore au pouvoir]. »
Riposte de Chirac : « …Est-ce que vous pouvez dire, en me regardant dans les yeux, que je vous ai dit que nous avions les preuves que Gordji était coupable de complicité ou d'action dans les actes précédents, alors que je vous ai toujours dit que cette affaire était du seul ressort du juge, que je n'arrivais pas à savoir […] ce qu'il y avait dans ce dossier, et que, par conséquent, il n'était pas possible de dire si, véritablement, Gordji était ou non impliqué dans cette affaire ? Et le juge, en bout de course, a dit que non […]. Pouvez-vous vraiment contester ma version des choses en me regardant dans les yeux ? »
Mitterrand : « Dans les yeux, je la conteste ! Lorsque Gordji a été arrêté et lorsque s'est déroulée cette affaire de blocus de l'ambassade, avec ses conséquences à Téhéran, c'est parce que le gouvernement nous avait apporté ce que nous pensions être suffisamment sérieux : comme quoi il était un des inspirateurs du terrorisme de la fin 1986. »
Les deux hommes étaient probablement sincères. L'un, Chirac, « n'était au courant de rien. Quand Mitterrand le mouche, il est perdu, mais de bonne foi », explique l'ex-juge Marsaud. Quant à l'autre, Mitterrand, il avait été tenu au courant par Gilles Ménage, lequel rencontrait assidûment les juges Marsaud et Boulouque qui suivaient l'affaire.
La libération des otages (Marcel Carton, Marcel Fontaine, Jean-Paul Kaufmann), le 4 mai, soit quatre jours avant le second tour de la présidentielle, n'efface pas la contre-performance de Jacques Chirac qui n'obtient que 45,98 % des voix. Pas étonnant que cette affaire des otages lui ait laissé un bien mauvais souvenir.
« Connaissiez-vous, dès cette époque, le rôle de Marchiani dans cette histoire ?
– Depuis cette époque, je n'ai cessé de dire à Pasqua qu'il n'était pas fréquentable et qu'il racontait des bobards. J'ai pu vérifier que dans toutes les histoires d'otages où il s'est attribué un rôle, c'était largement bidon. J'ai eu un grand tort dans ma vie. Un jour, Pasqua m'a demandé comme un service personnel de nommer Marchiani préfet du Var. Je me suis laissé faire, et je le regrette.
– J'ai travaillé sur cette affaire des otages 8 . Je suis persuadé qu'il vous a mené en bateau…
– Absolument… En fait, il ne m'a pas mené bien loin, car je ne l'ai jamais cru… Tout ce qu'il a raconté sur les otages était dépourvu du moindre fondement. Mais il avait le génie de l'esbrouffe… Lorsque deux pilotes français ont été abattus en Serbie à l'automne 1995, j'ai téléphoné à cet affreux de Milosevic. J'ai tout fait pour les libérer. On a monté une opération. Marchiani, de son côté, s'agitait déjà. Finalement, j'obtiens de Milosevic qu'il nous restitue les deux pilotes. Milosevic exige néanmoins qu'ils soient rendus à un militaire de haut rang. J'accepte que ce soit le chef d'état-major, en grand uniforme. Lequel part à bord d'un avion du GLAM pour récupérer les deux détenus. Qui trouve-t-il, débarqué juste avant lui sur le tarmac ? Marchiani !
– Il a réalisé la même opération avec Kaufmann : ce n'est pas lui qui l'a libéré…
– Je sais bien que ce n'est pas lui qui a libéré Kaufmann !
– C'est le cheikh Zein, à Dakar, qui a tout organisé, et Marchiani ne s'est manifesté qu'à la fin…
– Oui, absolument, c'est tout à fait exact. Dans l'affaire des otages, Pasqua était pendu à mon téléphone. Vingt fois, cinquante fois, cent fois je lui ai répété que ce Marchiani disait n'importe quoi, que tout ce qu'il racontait était faux. En plus, Marchiani réclamait sans cesse de l'argent – que je ne lui donnais pas. Pasqua, lui, voulait que je prélève sur les fonds spéciaux de Matignon pour payer Marchiani… »

Entre les deux tours de l'élection présidentielle, Jacques Chirac fait également l'objet de fortes pressions d'Édouard Balladur et de Charles Pasqua pour conclure un accord politique avec Jean-Marie Le Pen qui a obtenu 14,39 % des voix au premier tour. Sujet où l'on revoit le « Chirac intime » refuser absolument de se laisser influencer par ses deux principaux conseillers, devenus pourtant les deux hommes forts du gouvernement de cohabitation.
Quand, en avril 1985, François Mitterrand a décidé d'abandonner le scrutin majoritaire pour la proportionnelle, Jacques Chirac est entré dans une forte colère contre le président qui, estimait-il, faisait ainsi la courte échelle à Le Pen et au Front national, objet majeur de sa détestation. Le 22 juin, il expliquait ainsi à Franz-Olivier Giesbert qu'il ne fallait pas « jouer au con », ajoutant : « C'est l'un de ces moments historiques où la petite graine du racisme qui existe dans le cœur des hommes peut prendre […]. Il y a une chose qui me ferait prendre les armes et descendre dans la rue : c'est le racisme 9 . » Voilà en tout cas un point sur lequel la prétendue girouette n'a pratiquement jamais changé d'orientation.
Si, en mars 1983, à Paris, il avait refusé que Le Pen, qui avait obtenu 11 % des voix dans le xx e arrondissement, intègre la majorité municipale, il avait en revanche, quelques mois plus tard, lors d'élections municipales partielles à Dreux, laissé le candidat RPR conclure entre les deux tours un accord avec le FN, et ainsi permis à Marie-France Stirbois de prendre la mairie. Une forte victoire symbolique marquant l'irruption de l'extrême droite dans la vie politique française. Jacques Chirac regrettera sur-le-champ cette faute qu'il qualifiera lui-même d'« erreur historique » commise par mégarde.
Quelques mois plus tard, Robert Pandraud, directeur de cabinet du maire de Paris, jugeant l'attitude de Jacques Chirac « stupide », demanda à Michel Junot, adjoint au maire, de l'accompagner dans le bureau du patron pour tenter de le convaincre d'en changer. Junot raconte 10  : « Jacques Chirac nous accueillit, amical et détendu, tisonnant comme il aimait à le faire son feu de bois, jusqu'à ce que Bob [Robert Pandraud] aborde le sujet Le Pen. Aussitôt ce fut l'explosion : “Je hais cet homme, il représente tout ce que je déteste. Je me refuse à tout contact avec lui et les siens !” Pandraud eut beau exposer que lui et moi connaissions Le Pen, qu'il était moins extrémiste que ce que l'on disait, que l'on pouvait parler avec lui, que ses voix étaient nécessaires, voire indispensables, pour obtenir une majorité, enfin que les socialistes, eux, n'avaient pas de telles exclusives à l'égard des trotskistes et de ceux qui ne reniaient pas les pires crimes du bolchevisme ; Chirac n'accepta pas le moindre début de discussion. »
Le président ne renâcle pas à parler aujourd'hui de son attitude envers l'extrême droite et Le Pen : « J'ai toujours été allergique au Front national, c'est quasiment physique, je ne peux supporter tout ce qui est racisme et xénophobie. » Et d'insister : « C'est physique, je hais tout ce que cela représente ! »
Il me raconte une anecdote destinée à illustrer son propos : « Au mois d'août 1987, je passais quelques jours de vacances avec ma femme à Cannes, à l'hôtel du Cap. J'étais allé me baigner, je remonte le petit chemin qui relie la plage à l'hôtel, quand un type se précipite sur moi et me dit : “Bonjour, Monsieur Chirac.” Je tends la main, mais, au moment précis où je lève la tête, je m'aperçois que c'est Le Pen. Je retire ma main et lui tourne le dos, mais trop tard : j'ai été piégé par Le Pen qui a fait prendre une photo de cette rencontre montée par lui. Un peu plus tard, le patron de l'agence Sipa, Sipahioglu, m'appelle et demande à me voir. Je le vois. Il me montre la photo prise à Cannes :
– On me propose ce cliché, me dit-il. Je suis très choqué, je suis contre ce genre de méthode. J'ai acheté cette photo.
« Je lui propose alors de la lui racheter.
– Il n'en est pas question. Je l'ai achetée parce que je considère que c'est de mon devoir, mais je refuse que vous me la rachetiez. Je vous en fais cadeau, avec le négatif. »
Et Jacques Chirac de reprendre en leitmotiv son refrain anti-Front national :
« Il est peu de choses qui me choquent, mais je ne supporte vraiment ni la xénophobie ni le racisme. Si je suis souvent sévère avec les Israéliens, c'est à cause de leur politique. Pour autant, je ne tolère pas le racisme, l'antisémitisme : c'est dans mes gènes, je suis né comme ça. »
Le président en vient tout naturellement à évoquer l'élection de 1988, quand s'est posée avec le plus d'acuité la question d'une alliance avec le Front national qui avait obtenu 14 % des voix au premier tour, quand lui-même n'en recueillait que 20 % et que Mitterrand menait avec 34 %.
« Oui, même Édouard Balladur, avec qui j'étais très lié à l'époque, a essayé de me convaincre qu'il fallait “moyenner” avec Le Pen d'une façon ou d'une autre. Et je lui ai dit : “Cela, Édouard, jamais ! On perdra peut-être les élections, mais, si on les perd, ce ne sera pas pour cette raison-là.” J'ai été l'objet d'une forte pression qui n'était pas dépourvue de sens sur le plan politique, même si elle était inacceptable sur le plan moral. Je pouvais comprendre que certains nourrissent cette idée-là. Dans la majorité – enfin, dans l'ex-majorité, autrement dit à droite –, c'était surtout Pasqua qui voulait me faire prendre contact avec Le Pen afin qu'on passe un accord avec lui. Pasqua m'a cassé les oreilles pendant des années pour que je rencontre Le Pen et m'entende avec lui. Et puis Balladur n'arrêtait pas de me rabâcher : “Jacques, on va perdre les élections si on ne trouve pas moyen de nous accorder avec l'extrême droite.” Ce sont ces deux-là, Pasqua et Balladur 11 , qui en faisaient le plus pour me convaincre, l'un s'y prenant avec plus de subtilité que l'autre, mais il s'en trouvait pas mal d'autres pour être favorables à un tel pacte. J'étais alors beaucoup critiqué. J'estimais que c'était là un raisonnement que l'on pouvait soutenir politiquement, mais le problème était qu'il n'était pas moralement défendable. Quand on fait de la politique, il ne faut certes pas être trop bégueule, mais il y a des limites qu'on ne peut franchir sur le plan des principes. Or un accord, quel qu'il soit, avec le Front national, était pour moi au-delà de la limite à ne pas franchir […]. On m'a accusé de bien des choses, mais on ne saurait contester mon attitude à l'égard de l'extrême droite.
– Éric Zemmour affirme qu'entre les deux tours des élections de 1988 vous avez rencontré Le Pen à deux reprises : une première fois chez Bénouville, une seconde fois chez un ami de Pasqua, près de l'Étoile ; mais que vous auriez refusé de passer un accord politique avec lui…
– Je suis sûr et certain que je n'ai pas rencontré Le Pen chez Bénouville. En revanche, il n'est pas impossible que Pasqua, qui m'a tant tarabusté pour que je rencontre Le Pen, l'ait introduit alors que nous étions réunis pour discuter. De toute façon, ça n'est pas allé plus loin… »
Les journalistes et tous ceux qui se disent proches de Jacques Chirac décrivent alors un homme abattu, déprimé, qui se pose maintes questions et ne croit plus en son avenir. On dénonce sa fragilité. Des amis le lâchent : « Je l'avais idéalisé, Chirac… Je considérais que c'était quelqu'un de dur, de fort, de solide… Je crois que c'est à ce moment-là que j'ai été déçu », explique aujourd'hui Charles Pasqua 12 .
Les mots « états d'âme », « déprime », « coup de blues » n'ont pas cours chez les Chirac. Le président balaie d'un revers de main ces balivernes, comme font sa femme et sa fille, lesquelles se souviennent que leur mari et père était, après 1988, d'une humeur de chien, non pas parce qu'il se sentait déprimé, mais parce qu'il avait arrêté de fumer ! Et Bernadette de rapporter une anecdote qui la fait encore beaucoup rire. Jacques Chirac lui ayant annoncé qu'il allait lui confier « quelque chose sur sa vie privée », il l'interpelle un peu plus tard.
« Avez-vous remarqué quelque changement dans ma vie courante ?
– Non, je n'ai rien remarqué, répond Bernadette.
– J'ai arrêté de fumer, et ma propre femme ne s'en est même pas rendu compte ! »
« Il était absolument hors de lui ! continue Mme Chirac. Mais la déprime, le vague à l'âme, non ! Ce sont là des mots de journaliste. Il a vite recommencé à galoper, à sillonner le terrain… Le président n'a jamais de coup de mou, chez lui ça n'existe pas », conclut-elle en repoussant avec dédain une pareille éventualité.
Il est vrai que le maire de la capitale a de nouveau réussi le grand chelem dans les vingt arrondissements de Paris aux élections municipales de mars 1989. Mais il est non moins vrai qu'à l'automne suivant Charles Pasqua et Philippe Séguin, deux poids lourds du RPR, ont décidé de le bouter hors de la présidence du parti gaulliste. Jean-François Probst raconte : « Une complicité sur la base de deux certitudes se noue entre eux deux. La première : “Chirac est un con !” La seconde : “Chirac, c'est fini !” Les deux hommes préparent leur complot en vue des assises du RPR du 11 février 1990, et abattent un travail colossal auprès des élus et des militants pour “défenestrer” Chirac, mais aussi Alain Juppé, secrétaire général du RPR, qui a pris du poids auprès du maire de Paris. » Une fois encore, Jacques Chirac va sortir vainqueur du vote avec 68,6 % des voix, et rester patron du RPR.
Quand je rappelle au président de la République que Charles Pasqua a tenté de le « défenestrer » du RPR, il me répond laconiquement :
« Je ne me souviens pas qu'il ait essayé… »
Je cherche alors à savoir pourquoi il a entretenu une telle proximité avec lui :
– Il a du bon sens, un accent inimitable ; je me souviens des appuis qu'il m'a apportés et j'ai oublié le reste. Il m'écrit toujours. Je l'aime bien, et je suis fidèle en amitié. Cela dit, il m'a reproché de ne pas avoir bougé, à certains moments, quand il était inquiété par la justice. Je lui ai toujours précisé que mon affection n'allait pas au-delà de nos rapports personnels et qu'il était entouré de gens hautement contestables. »
Après le putsch manqué de février 1990, le maire de Paris a eu, sur l'instant, des propos autrement plus durs envers Pasqua, allant jusqu'à dire à son propos : « J'avais un ami. »
Le maire de Paris va de nouveau affronter Pasqua et Séguin, mais aussi la majorité des militants, à l'occasion du référendum sur le traité de Maastricht qui, s'il est ratifié, arrimera de façon définitive la France à l'Europe. Il prend position pour le « oui » alors qu'il n'est jusqu'alors jamais apparu comme un européen convaincu. Il est conscient que son destin présidentiel ne serait pas conciliable avec le « non », mais il ne méconnaît pas les écueils de sa position. Comme il le remarque à l'époque : 2 % des RPR le suivent par « adhésion », et 6 % « par affection ». Tous les autres le désapprouvent. Et si le « non » l'emportait, c'en serait fini de son destin d'homme d'État. Pasqua et Séguin seraient en position de force, et, en cas de victoire aux législatives, refuseraient la cohabitation.
Le président de la République se souvient de ce moment clé de sa vie politique :
« Je n'étais pas un européen acharné, c'est tout à fait évident, mais, petit à petit, je me suis convaincu que l'Europe, c'était la paix et la démocratie, et que si on voulait travailler pour la paix et la démocratie, il fallait faire l'Europe… On ne pouvait se trouver en permanence dans une situation de conflits, surtout avec les développements auxquels on assistait en Amérique et en Asie… Je suis ainsi devenu de plus en plus européen, et quand on a dû se prononcer sur Maastricht, j'ai dit oui…
– Cela a provoqué un drame au RPR…
– À l'époque, j'étais chef du RPR. On a fait une grande réunion publique de tous les responsables du parti 13 dans un théâtre parisien ou bien chez Tibéri, là-bas, à la Mutualité. Tout le monde est monté à la tribune pour expliquer qu'il fallait voter non à Maastricht, et moi je devais parler en dernier en tant que président du parti. J'ai donc pris la parole pour déclarer : “Et maintenant, nous allons voter oui à Maastricht !” Ça a été une tempête parmi les cadres du RPR : 80 à 90 % étaient contre Maastricht. Ils ont hurlé, hurlé. Alors je leur ai dit : “Voilà, c'est comme ça : on va voter oui. Moi, je vous dis qu'il faut voter oui, parce que c'est votre intérêt, c'est l'intérêt de la France, de la paix et de la démocratie…” Quand j'ai eu terminé, j'ai été ovationné : c'était la caractéristique d'un parti qui maintenant n'existe plus, où régnaient des relations affectives… J'ai été hué pendant la moitié de mon discours, puis j'ai été ovationné debout, à la fin, après avoir dit qu'il fallait voter au rebours de ce que tous ou presque avaient pensé voter… Ça, ça n'existe plus. Le RPR a bien disparu ! »
Le « oui » l'a emporté et Jacques Chirac a pu se consacrer en toute quiétude à la préparation des législatives.
Au cours des trois derniers mois, il visite trente-six départements, parcourt 25 000 kilomètres et conduit la droite à une victoire éclatante. Le 23 mars 1993, Jacques Chirac demande à François Mitterrand de quitter l'Élysée : « Si le second tour confirme le message du premier, le président de la République devrait en tirer toutes les conséquences. Ce serait de l'intérêt de la France que de ne pas rester, vis-à-vis de ses partenaires étrangers, dans une certaine ambiguïté. Son intérêt serait sans aucun doute que M. Mitterrand démissionne et que nous ayons de nouvelles élections présidentielles. »
Le lendemain 24 mars a lieu le dernier Conseil des ministres du gouvernement Bérégovoy, donc l'ultime Conseil d'un gouvernement de gauche durant le second septennat de François Mitterrand. Le président répond à Jacques Chirac : « Bien sûr, la question m'est à nouveau posée : faut-il rester ? faut-il partir ? Je me la suis également posée. Si je ne l'avais fait de moi-même, j'y aurais été conduit par l'ampleur de l'offensive visant à obtenir mon départ. Elle a commencé il y a quelques mois déjà. Elle s'intensifiera dès lundi. Je peux d'ailleurs comprendre que le RPR demande ma démission. C'est le seul moyen, pour son président, d'espérer accéder à la présidence de la République dès le mois de mai. Car il n'est pas assuré que la gestion des affaires du pays pendant deux ans par la nouvelle majorité lui permette de retrouver la même audience en 1995 […]. Mais j'ai un devoir à accomplir. Devoir d'État, bien sûr, mais aussi celui de signifier que les forces rassemblées au cours de ces douze dernières années ne sont pas anéanties et qu'elles auront encore, dans l'avenir, un rôle à jouer. Je dois incarner ce combat, et je le ferai. Même si je n'ignore pas que je vais être la cible d'attaques de toutes sortes. Mais on ne parviendra pas à me faire entrer dans la “ratière”. D'ailleurs, si j'étais ce général défait que l'on décrit, à qui devrais-je remettre mon épée ? À Chirac ? À M. Giscard d'Estaing ? Ou bien plutôt à M. Bouygues ou à Patrick Poivre d'Arvor ?… »
Le dimanche 28 mars, la droite triomphe, mais le général victorieux a décidé de pas toucher lui-même les fruits de la victoire. Parce qu'il ne garde pas un bon souvenir de son second passage à Matignon, parce qu'il estime qu'on ne peut passer de Matignon à l'Élysée, parce qu'il s'est entendu avec son vieil ami Édouard qui l'aidera, le jour venu, à conquérir l'Élysée, il laisse Matignon au « connétable » Balladur.
1 Voir la quatrième partie.
2 L'Autre Chirac, op. cit.
3 Ibid.
4 Jean-François Probst dans le documentaire de Patrick Rotman, Le Vieux Lion, op. cit.
5 Lire à ce sujet Pierre Péan et Christophe Nick, TF1, un pouvoir, Fayard, 1997.
6 Lire à ce sujet Pierre Péan, La Menace, Fayard, 1987.
7 L'homme qui ne s'aimait pas, op. cit.
8 Dans trois enquêtes : Pierre Péan, La Menace, op. cit. ; Vol UT 772, Stock, 1992 ; Manipulations africaines, Plon, 2001.
9 Jacques Chirac, op. cit.
10 Michel Junot, Quand les Parisiens aimaient leur maire, Éditions de Fallois, 2006.
11 Daniel Carton, dans La Deuxième Vie de Charles Pasqua, édité chez Flammarion en 2001, évoque deux déjeuners entre Pasqua et Le Pen, entre février et fin mars 1988, Balladur s'étant joint au second. Il raconte qu'entre les deux tours, Pasqua aurait tout fait pour convaincre Chirac de téléphoner à Le Pen. Lors d'une ultime tentative, Pasqua aurait perdu patience et cassé une chaise en apostrophant le Premier ministre : « Tu ne seras jamais président parce que tu n'as pas de couilles au cul ! », ce à quoi Chirac aurait répondu : « Jamais tu ne me feras pactiser avec le diable ! »
12 Dans Le Vieux Lion, op. cit.
13 Le samedi 4 juillet 1992, à Paris, Jacques Chirac est hué par la majorité des deux mille cadres du RPR quand il annonce qu'il votera « oui » au référendum de ratification du traité de Maastricht, le 20 septembre, « en toute lucidité, sans enthousiasme mais sans états d'âme, car, lorsqu'il s'agit de la France et de sa place dans l'Europe, l'ambiguïté ne peut être de mise ».