16.
Deux nouveaux pères
pour Jacques Chirac
pour Jacques Chirac
Le père de Jacques Chirac est mort brutalement au
soir des élections législatives de juin 1968 alors que deux aînés
prenaient son fils en affection. Pour celui-ci, au fil des ans,
Marcel Dassault et Georges Pompidou sont en effet devenus père
protecteur pour le premier, père spirituel pour le second, et, sans
eux, Jacques Chirac n'aurait à l'évidence pas eu le destin qu'on
lui connaît.
Le président de la République raconte une anecdote
qui, mieux que de longs discours, permet de comprendre la nature
des liens qui l'unissaient au grand avionneur Marcel Bloch, dit
Dassault. L'histoire se situe en mai 1940 alors que les troupes
allemandes foncent sur Paris. La famille Chirac, on s'en souvient,
vit à l'époque à Parmain, près de l'Isle-Adam. Le président raconte
que Marcel Bloch téléphona alors à sa mère et lui dit :
« Je passe vous chercher immédiatement, car les Allemands
arrivent. Vous prenez juste Jacques et une valise. »
La voix de Jacques Chirac s'adoucit chaque fois
qu'il va pour prononcer le nom de Marcel Dassault. « J'étais
un peu son fils… », résume-t-il.
La somptueuse limousine se gare. Jacques et sa
mère montent aux côtés de Marcel, de sa femme Madeleine et de leurs
deux enfants, Serge et Claude. La voiture est bientôt immobilisée
par un intense trafic sur le pont de l'Isle-Adam. Il fait chaud,
les vitres sont abaissées. Jacques Chirac raconte la
scène :
« On voit passer un militaire français, tout
seul, à pied, qui marche en direction de Paris. “Capitaine !
l'interpelle Marcel Bloch. – Quoi ? – Qu'est-ce qui
se passe ? Pourquoi êtes-vous seul ? – Les Allemands
rappliquent. – Vous ne résistez pas ? – Vous ne vous
rendez pas compte ? Ils nous tirent dessus… »
Jacques Chirac se rappelle être allé ainsi jusqu'à
Vichy, puis avoir ensuite séjourné quelque temps à Sainte-Féréole
avant de rejoindre la famille Potez au Rayol 1 .
Toutefois, petit problème : Serge et Claude
Dassault démentent tous deux de la façon la plus énergique ce
récit. Ils racontent qu'ils étaient depuis septembre 1939 avec leur
mère à Saint-Aignan (Loir-et-Cher). Après le 10 mai, leur père est
descendu les chercher pour les conduire à Bordeaux où les Bloch ont
passé une semaine avec les Potez. De là, ils sont allés à La
Bourboule. Courant juillet, leur père est parti en quête d'un havre
plus sûr pour sa famille. « Dans aucun de ces trajets je n'ai
vu Jacques Chirac », affirme Serge Dassault qui ne se souvient
l'avoir rencontré ni avant ni pendant la guerre. Claude, son frère
aîné, se montre moins affirmatif. Il a probablement vu Jacques
Chirac pendant la guerre, au Rayol, lors d'une visite qu'il y a
faite avec son père, avant octobre 1940. « L'unique chose que
m'ait dite mon père, c'est qu'il lui avait un jour payé un train
électrique pour avoir reconnu la marque de sa voiture, une Graham
Paige. Il ne m'a rien rapporté d'autre. Pourquoi se serait-il
d'ailleurs intéressé au petit Jacques ? Il aurait fallu une
bonne raison. Il n'était quand même pas génial, le petit
Chirac ! » Serge Dassault est intrigué par cette
histoire. Il reprend : « Je n'ai jamais joué avec Jacques
Chirac. En tout cas, je ne me le rappelle pas, ça ne m'a pas
frappé… La première fois que je l'ai vu, c'est quand il était
ministre de l'Agriculture… » Au bout de quelques minutes,
Serge Dassault revient à la charge : « Il n'a jamais été
invité chez nous… Je ne l'ai jamais croisé, nous n'avons jamais
fait de pâtés ensemble… Je ne savais même pas qu'il existait. Mon
père n'a jamais dit : Tiens, j'ai rencontré un petit garçon
formidable… »
Comment et avec qui le petit Jacques Chirac a-t-il
donc quitté Parmain ? Michel Basset, « fils de la
meilleure amie de sa mère 2 », a raconté 3 cet épisode qu'il a vécu,
affirme-t-il, aux côtés de son copain Jacky. Le vendredi 3 mai
1940, aux premières heures, Abel, Marie-Louise et Jacques Chirac
partent de Parmain à bord de leur voiture, « surmontée de
valises bâchées, une vraie voiture de romanichels », et
suivent avec peine la grosse Reinastella de leurs amis Basset. À la
faveur de la pause déjeuner, Jacques Chirac s'installe dans la
Reinastella aux côtés de Jean-François et de Michel, tandis que la
petite Élisabeth Basset grimpe dans la voiture des Chirac. Les deux
véhicules parviennent le soir sur le champ de foire de
Sainte-Féréole ; les clients du café Dauliac sortent et
entourent les « Parisiens ». Le soir, les Chirac et les
Basset dînent ensemble dans la maison de famille de Marie-Louise,
d'un repas préparé par « la Génie » (Eugénie). Les vieux
de Sainte-Féréole ont oublié les détails, mais se remémorent
l'arrivée des deux voitures dans la commune. Ils se souviennent des
Basset et notamment de Marguerite, l'amie de Marie-Louise.
Marguerite et ses enfants sont en effet restés plusieurs semaines à
Sainte-Féréole avant de remonter sur Paris.
Jacques Chirac ment-il pour autant ? Je ne le
crois pas. Quel intérêt y aurait-il ? Mais il est intéressant
de relever que dans son souvenir, Jacques Chirac a remplacé son
père par Marcel Bloch-Dassault. Il n'est pas nécessaire de
consulter de grands spécialistes pour comprendre comment, à l'insu
même de l'intéressé, les mécanismes de sa mémoire ont opéré. Il
suffit tout bonnement de l'écouter parler de Marcel Dassault.
Dès le début de l'anecdote où il met en scène ce
dernier téléphonant à sa mère, il commente d'un très
éclairant : « J'étais un peu son fils… » Le
président laisse ainsi s'exprimer l'affection filiale qu'il portait
au génial avionneur. Lui, si pudique, a utilisé pour lui des mots
qu'il n'a employés pour aucun autre.
« Marcel Dassault était un grand, un très
grand monsieur. » Pour illustrer son propos, il évoque un
moment d'intense émotion quand il a vu à la télévision Marcel
Dassault déplier un petit morceau de papier dans lequel il y avait
un trèfle à quatre feuilles, son talisman : « C'est un
des moments les plus émouvants que j'aie vécus. Il m'avait déjà
montré son talisman, il le sortait avec une infinie précaution d'un
papier dont ne subsistait plus que la trame, et il disait :
“C'est ça qui m'a sauvé ; il ne m'a jamais quitté.” Ça dénote
une croyance dans les choses les plus simples… Autre chose qui m'a
impressionné chez lui : c'était un homme qui ne plaisantait
pas avec la nation. Ce grand Français n'acceptait pas la moindre
mise en cause de la nation. C'était un grand patriote… »
Puis il parle de Serge Dassault et lance une
nouvelle fois : « Marcel Dassault m'aurait bien vu comme
son fils. »
Je lui demande de me parler des conversations
qu'il a eues avec l'avionneur. Il sèche. C'est le mot
« affection » qui revient. Il se rappelle cependant une
scène du début des années 70. Il passe par le rond-point des
Champs-Élysées et décide d'aller saluer Marcel Dassault. « Je
monte l'escalier et dis à l'huissier de m'annoncer. J'entends des
hurlements et vois Dassault, emmitouflé dans son sempiternel
manteau, qui a empoigné une personnalité de la communauté juive
française par les revers de sa veste et la secoue comme un prunier
avant de la foutre dehors. Marcel Dassault m'a ensuite expliqué les
raisons de son courroux : l'homme était venu quémander de
l'argent pour Israël, et, trouvant que la somme donnée n'était pas
suffisante, avait osé proférer : « Quand même, nous
sommes d'abord israéliens avant d'être français… » À partir de
cette anecdote, le président bifurque dans une longue digression
sur sa haine viscérale de l'antisémitisme.
Jacques Chirac n'a pas gardé beaucoup de souvenirs
de Marcel Dassault entre la fin de la guerre et les années 60,
confortant ainsi le témoignage du fils de l'avionneur. Pour Serge
Dassault, les relations entre son père et le futur président se
sont vraiment nouées à partir du moment où celui-ci s'est occupé
d'aéronautique au cabinet de Georges Pompidou. « Après, c'est
vrai, mes parents voyaient souvent Jacques Chirac et Bernadette.
Ils venaient fréquemment à la maison, à Passy… Il est sûr que c'est
à partir de ce moment-là qu'on s'est vraiment intéressé à
Chirac… »
Le chef de l'État confirme : « J'ai
commencé à avoir des relations suivies avec Marcel Dassault,
justifiées par des raisons autres qu'amicales, lorsque je suis
entré au cabinet Pompidou. Pourquoi ? Parce que je devais, de
par mes fonctions, m'occuper d'aéronautique.
– Fut-il à l'origine de votre nomination au
cabinet de Pompidou ?
– Absolument pas. J'y suis entré par hasard,
et il m'est échu le même portefeuille qu'à mon prédécesseur :
l'aéronautique, les constructions navales, tout ce qui était
transport maritime et aérien…
– Donc Dassault…
– Donc Dassault. Tout naturellement, j'ai
noué de nombreux contacts avec lui qui, de surcroît, me connaissait
bien. À partir de là, on a beaucoup parlé. Il me faisait part de sa
vision des choses, de ses positions politiques… En réalité, il
était radical. Il était également gaulliste, mais il était
foncièrement radical. Et il était très, très patriote, ce qui
m'impressionnait beaucoup… J'allais donc au rond-point où il avait
ses bureaux. »
J'aborde ici la question du financement de sa
carrière politique.
« Il m'a conseillé pour lancer un journal et
m'a proposé le concours de Philippe Alexandre pour me donner un
coup de main. C'est moi qui ai créé L'Essor du
Limousin, avec Alexandre comme conseiller technique. J'en
étais le patron…
– Financé par Dassault ?
– Non, car Dassault ne voulait pas qu'il y
eût un lien financier quelconque avec moi. Il en avait avec
d'autres. Avec moi, jamais. Il payait seulement Alexandre. Dassault
avait des principes. Il y avait, j'en suis persuadé, des gens qu'il
aidait. Mais moi, je n'en ai jamais fait partie. Il m'avait dit
très clairement qu'il était exclu qu'il me donne quoi que ce soit.
D'ailleurs, je ne lui demandais rien du tout.
– Pourtant, on parle de cette aide dans
toutes les biographies qui lui ont été consacrées. On dit qu'il a
été votre principal bailleur de fonds…
– Les gens sont de mauvaise foi ou disent
n'importe quoi. Dassault était un personnage qui avait énormément
de principes. Je suis persuadé qu'il y avait des gens qu'il
rangeait dans la catégorie de ceux qui, pour diverses raisons,
politiques, industrielles ou autres, devaient être payés. Dès lors,
il les payait. C'était dans sa nature. Mais il y avait aussi des
gens à qui il vouait de l'estime ou de l'amitié, et il ne lui
serait jamais venu à l'idée de payer ces gens-là… Il avait des
principes bien arrêtés en matière d'argent…
– Mais il a financé votre parti, il l'a même
reconnu dans une interview accordée à Paris
Match…
– C'est très possible. Il a financé beaucoup
de partis politiques. Mais je peux vous dire qu'il n'y a jamais eu
de liens financiers directs entre Dassault et moi. Il ne l'aurait
pas supporté, pas admis. C'était totalement étranger à sa morale.
C'est un sujet qu'il n'a jamais abordé avec moi, ni de près ni de
loin. Ni pour mes propres campagnes ni pour mon parti. J'en connais
d'autres qui ont financé le parti. Lui-même l'a peut-être fait,
mais pas par mon intermédiaire…
– Il a dit : “Le RPR, c'est ma
danseuse…”
– C'est fort possible. Cela fait partie de ce
qui était alors reconnu comme des liens non condamnables. Mais,
pour des raisons de principe, il ne serait jamais passé par moi.
J'aurais même été le dernier avec qui il l'aurait fait. Je crois
qu'il m'aimait bien, qu'il me connaissait bien ; il n'était
pas homme à mélanger les genres…
– C'est pourtant une histoire qu'on n'a cessé
de ressasser…
– Tout ce que je peux vous dire, c'est
qu'elle n'est pas vraie. Je vous le répète : cela ne s'est pas
fait pour une raison bien simple, c'est que ça n'était pas dans sa
forme d'esprit…
– Parce que vous étiez trop proche de
lui ?
– Ce n'était pas dans la nature de nos liens.
Il n'était pas imaginable, pour lui, de me donner de l'argent. Et
il n'était pas imaginable, pour moi, de lui en
demander… »
Les archives Dassault consultées par le professeur
Claude Carlier, auteur de Marcel Dassault, la
légende d'un siècle 4 , n'apportent certes pas la preuve de liens
financiers directs entre Marcel Dassault et Jacques Chirac, mais
conservent de nombreuses factures de L'Essor
du Limousin, honorées par l'avionneur…
Abandonnant le délicat sujet du financement de sa
carrière politique, j'aborde avec Jacques Chirac celui de l'aide
qu'il a pu lui-même apporter à Marcel Dassault, notamment comme
secrétaire d'État au Budget. Non seulement il reconnaît avoir joué
un rôle dans le lancement du Falcon, mais il le revendique haut et
fort.
« Je me flatte d'être le père du Falcon. À
l'époque, le directeur général de Dassault était un homme tout à
fait remarquable : Béno Vallières (Vallières était son nom
dans la clandestinité), grand résistant, Juif polonais, avait sauté
plusieurs fois en parachute sur la France. Cet homme éminemment
respectable était un grand industriel. Avec Dassault, il avait
lancé un petit avion moderne, un biréacteur civil. Ils avaient
investi dans la Recherche-Développement. Ils étaient venus me voir
– ainsi que plusieurs autres ministres – pour demander de l'aide.
Le ministre des Finances était alors Giscard d'Estaing. Les
services des Finances, qui ne sont jamais pressés de débloquer de
l'argent, avaient fait traîner les choses. Or voici que Vallières
réussit à décrocher un marché colossal avec une société américaine
dirigée par un des as de la guerre de 14-18. Il négocie. L'heure de
la signature arrive. Américains et Français sont réunis au
Fouquet's, mais la signature ne peut intervenir que si l'État prend
en charge une partie des investissements de
Recherche-Développement. Giscard n'a toujours pas donné son aval.
Il est alors en Afrique, injoignable. Dassault puis Vallières me
téléphonent du Fouquet's : “C'est épouvantable. On doit signer
sur l'heure… Comment on fait ? Il faut joindre à tout prix
Giscard… – Je vais tout faire pour le joindre…” Je fais
effectivement tout mon possible, mais ne parviens pas à entrer en
contact avec lui. Je joins ses principaux collaborateurs, notamment
son directeur de cabinet qui me dit que son patron est opposé à la
prise en charge par l'État d'une partie des dépenses de R&D, et
qu'il est donc inutile de chercher à le joindre en Afrique.
« 13 heures, 13 heures 15… Vallières me
téléphone : “C'est le désastre. Les Américains sont prêts à
signer et on n'a toujours pas l'accord de la rue de Rivoli.
– Eh bien moi, je vais vous le donner, cet accord, parce que
j'y crois ! Je vous donne mon accord et vous le signerai dès
cet après-midi.” Ce que j'ai fait. Le marché a été conclu et ç'a
été le début d'une fantastique épopée à laquelle je croyais
profondément. Une des plus belles affaires que la France ait faites
et qui a compensé l'incapacité de notre pays à donner une suite à
la Caravelle. L'État a fait plus que se rembourser et a gagné
beaucoup d'argent dans cette affaire. Voilà pourquoi je prétends
être le père du Falcon !
« Avant de donner mon accord, j'avais
néanmoins pris la précaution de téléphoner à Pompidou qui m'avait
dit : “C'est vous qui vous vous occupez de ça. Faites au
mieux…” Quant au retour d'Afrique de Giscard, oh là là… Il ne m'a
pas serré la main de deux ou trois mois. Il n'était pas content,
mais pas content du tout ! »
Serge Dassault confirme de bout en bout le récit
du président : « Ça, c'est vrai, il le raconte d'ailleurs
tout le temps… Giscard était à l'extérieur, Chirac a signé le
projet. S'il ne l'avait pas fait, il n'y aurait jamais eu de
Falcon… »
Plus tard, devenu pour la première fois Premier
ministre, Jacques Chirac fera tout pour aider Dassault à vendre ses
avions militaires.
Le 19 juin 1984, la mairie de Paris fait savoir à
Marcel Dassault qu'elle prendra en charge l'entretien de sa tombe.
Le 22 avril 1986, c'est Jacques Chirac, redevenu Premier ministre,
qui prononcera l'éloge funèbre de l'avionneur en l'église
Saint-Louis des Invalides. Il terminera par cette note
personnelle : « Pour ma part, avec l'immense et
respectueuse affection que, tout enfant, je lui portais déjà, j'en
ressens l'empreinte au plus profond de moi. De tout cœur, et avec
lui, je souhaite que nous en soyons dignes. »
Au début de l'entretien 5 qui a suivi celui où il m'a longuement
parlé de Marcel Dassault, ayant appris ou deviné qu'il ne m'avait
guère convaincu, le président ne me laisse pas poser ma première
question. D'emblée, il me dit comprendre mes doutes, nourris par de
nombreuses affirmations contraires aux siennes, et
enchaîne :
« Ça m'est égal que vous les fassiez vôtres
et les répétiez, mais c'est pour Dassault que je tiens à les
réfuter… J'avais pour lui affection, estime et respect. Je n'ai
jamais eu de relations financières avec lui, à une exception près
dont je vais vous parler. Ça ne me serait pas venu à l'idée et ça
ne lui serait pas venu non plus à l'idée. Marcel Dassault m'avait
dit que si j'en avais besoin, je pouvais utiliser un de ses
Mystère 20 à partir du Bourget. J'en ai emprunté un, une fois,
puis une deuxième fois ; la troisième, comme je trouvais cela
très pratique, j'ai fait savoir au pilote que, tel jour, à telle
heure, je prendrais bien l'avion pour aller je ne sais trop où.
J'ai alors reçu ce qui s'appelle un coup de pied au cul, sous la
forme d'une lettre extraordinaire. Ma femme en était verte. Cette
lettre disait en gros : “Mon cher Jacques, les avions, ça
coûte très cher. Ça coûte tant : l'entretien, l'essence, etc.
Je trouve tout à fait abusif que vous preniez des avions comme ça.
Je vous serais reconnaissant de ne plus recommencer.” Je l'ai pris
dans les gencives… Marcel Dassault m'aimait énormément, mais
c'était comme ça. Le fond du problème est qu'il ne voulait pas
avoir de relations financières avec moi. Il n'y avait pas d'autre
explication à ce type de lettre… Ma femme en est restée longtemps
abasourdie. Je n'ai pas besoin de vous dire que je n'ai plus jamais
demandé à utiliser un de ses avions. Ça, c'était Dassault : on
ne mélangeait pas les genres… Il y avait Chirac qu'il aimait bien,
Chirac le conseiller technique pour qui il se dérangeait, et puis
le Chirac politique avec qui il n'avait pas de relations
particulières…
– Sauf pour le parti…
– Je n'ai aucune idée de ce qu'il a fait pour
le parti, car je ne m'occupais pas de ces choses-là. Il a,
j'imagine, aidé en effet le parti…
– Il l'a lui-même reconnu.
– Ça ne fait donc pas l'ombre d'un
doute. »
Serge Dassault n'est pas très chaud, de son côté,
pour parler de financement politique. Il confirme néanmoins que son
père a aidé Chirac pour sa première campagne électorale, en 1967.
Qu'il a certes aidé le RPR, « mais aussi bien d'autres »
formations. Ce qui l'intéresse, en fait, c'est de savoir si le
président de la République a critiqué devant moi ses propres
agissements.
« Non, non.
– Parce qu'il a voulu me
nationaliser ! »
Serge Dassault n'a pas digéré l'attitude de Chirac
à son endroit et à l'égard de son groupe. Une première fois quand
ce dernier était Premier ministre et qu'André Giraud, son ministre
de la Défense, refusait qu'il fût nommé président du groupe
Dassault à la mort de son père. « La deuxième fois, ç'a été
pire, on a été sauvés par la dissolution ! Sinon, le groupe
Dassault, c'était fini ! Il parlait de la constitution d'un
grand groupe français autour d'EADS. Les discussions ont duré un
an. J'ai discuté en tête à tête avec Chirac, il m'a envoyé
Jean-Pierre Denis qui m'a emmerdé pendant un an. Je ne sais pas
pourquoi il a fait cela, mais c'était vraiment pour m'emmerder…
C'était sa volonté à lui, celle de personne d'autre… Je ne peux
rien vous dire de plus. Avec moi personnellement, ça ne se passait
pas trop mal, mais ça s'est dégradé à propos du Figaro… »
L'attitude du président avait-elle été dictée par
des impératifs économiques, ou par le souvenir des confidences de
Marcel Dassault, le « père » dont il avait rêvé, sur son
fils Serge qu'il n'hésitait jamais à humilier ?
Derrière les mots de Serge sur Jacques et de
Jacques sur Serge, il y a décidément beaucoup de non-dits.