CHAPITRE VI
Ils se mirent en route aux premières lueurs grisâtres de l'aube, se dirigeant vers les vastes espaces occupés par les troupeaux de Will Pryor.
Le chariot d'Owen, qui transportait les vivres et les couvertures, était conduit par Quade assisté de Kate. Matt suivait à cheval.
Owen avait éprouvé un extrême soulagement lorsque Quade s'était proposé pour assurer ce travail, car cela signifiait à ses yeux que Kate et Matt seraient en sécurité. Il sentait qu'il pouvait faire confiance à Quade bien plus qu'à aucun des autres.
Kate avait exprimé le désir de revoir sa maison une fois encore. Ils s'y étaient donc rendus directement, avec l'intention d'en faire provisoirement leur base d'opérations. Le chariot traçait dans le sol deux raies parallèles, et les hommes qui venaient ensuite sous la conduite d'Owen ratissaient une bande de terre large d'environ cinq milles. Bien que le pays fût très plat, il y avait maints endroits où les bêtes s'abritaient durant les heures de canicule, dans des ravins encombrés de broussailles, dans des amas de roches où on ne pouvait voir à plus de trois cents yards dans chaque direction, dans des creux que l'on apercevait seulement quand on en atteignait les bords. Cependant le troupeau grossissait sérieusement, les hommes amenant de droite et de gauche les petits groupes qu'ils avaient rencontrés en chemin, de jeunes bœufs en particulier, mais aussi de vieux taureaux, des génisses et des vaches.
Smith chevauchait à l'extrême droite ; Tilton venait ensuite, puis Owen lui-même. À la gauche de celui-ci se trouvait Chavez, silencieux et taciturne, presque renfrogné, mais qui faisait sa part de travail.
Au coucher du soleil, il ne pouvait se plaindre de la somme de travail fournie. Même sans compter les bêtes âgées, il en avait quatre-vingt-sept, ce qui était un bon début pour cette première journée.
Ils trouvèrent la maison de Kate toute noircie par l'incendie. Son toit, dont la charpente avait brûlé, s'était effondré, mettant le feu à tout ce qui pouvait encore être intact. Cependant, la jeune fille entra et se mit à fouiller les décombres jusqu'à ce que son visage, ses mains et ses vêtements fussent tout noirs.
Au bout d'un certain temps, elle revint tirant derrière elle une sorte de cantine métallique. Elle en explora l'intérieur dans la demi-pénombre de la nuit qui approchait, en tira quelques vêtements et s'en fut dans la direction du lit asséché du cours d'eau. Il y avait là un creux, semblable à celui qu'Owen avait creusé près de chez lui, et où elle avait probablement l'intention de se baigner.
Owen était assis, muet et attentif, devant le feu. Smith se leva soudain.
— Restez là ! dit Scobey froidement.
L'autre se mit à sourire, mais il y avait dans ses yeux une lueur déplaisante. Il reprit sa place tout en continuant d'observer le visage de Scobey.
— Je voulais seulement aller lui demander si je ne pourrais pas mettre des vêtements de son père.
— Contentez-vous de ceux que vous avez.
— Impossible au Kansas. Vous croyez que je veux me faire fusiller ?
— Je vous dis de garder ceux que vous avez ! répéta Owen d'un ton sans réplique.
— Il se peut qu'avant d'avoir fini je porte les vôtres.
Owen se leva d'un bond. Peut-être aurait-il pu ignorer ce petit incident ; mais, tôt ou tard, il lui faudrait mettre les choses au point très clairement avec Smith et aussi avec les autres.
— Essayez donc de les prendre tout de suite, Mr Smith, dit-il doucement.
— Je ne voulais pas dire…
— Mais si, Mr Smith, vous vouliez dire exactement ce que vous avez dit. Et maintenant, allez-y ! Sinon tout le monde va penser de vous ce que j'en pense moi-même, c'est-à-dire que vous êtes un poltron.
Smith fit un pas pour aller prendre son revolver qui était un peu plus loin dans son étui. Owen ne se donna même pas la peine de tirer le sien. Il se contenta de lancer un coup de pied, et Smith n'eut pas le temps de dégrafer l'étui. Il poussa un hurlement quand la botte de Scobey heurta son poignet avec la dernière violence, et il fit instinctivement un bond de côté.
Owen s'avança posément, froidement. Il prit plaisir à sentir sous son poing solide la mâchoire osseuse de Smith et à voir la flamme mauvaise qui s'allumait dans les yeux de son adversaire chancelant. Il fonça impitoyablement, portant des coups rapides du droit et du gauche. Smith reculait, parait les coups tout en essayant parfois de les rendre. Mais Owen les encaissait sans sourciller. Il avait passé cinq années à se cacher, à craindre et à douter de lui-même ; cinq années où son cerveau était constamment en ébullition ; cinq années d'inactivité et d'impuissance. Maintenant, il se délivrait de tout cela.
Smith s'écroula en jurant épouvantablement. Il se releva, s'effondra à nouveau. Puis il se mit à courir en direction de son revolver, essayant une fois de plus de le sortir de son étui. Owen le poursuivit, plongea sur lui et le jeta brutalement au sol. Le revolver tomba et alla se perdre dans l'obscurité. Smith se mit alors à ramper, les yeux fixés sur une carabine qui se trouvait près du feu.
Les autres s'écartèrent de son chemin, observant la scène, impassibles et neutres. Smith atteignit la carabine, s'en empara, pirouetta, épaula. L'arme claqua. Une fumée blanchâtre sortit du canon, et Owen éprouva la brûlure de la balle en haut de la cuisse. Il s'élança sur l'adversaire. La carabine tournoya, et le canon le frappa violemment à la tête. Étourdi par le coup, il chancela et faillit tomber dans le feu. Comme il commençait à se reprendre, Smith voulut en finir d'un second coup. Ses jambes flageolèrent sous lui tandis qu'il essayait de retrouver son équilibre. Il n'y réussit pas et, cette fois, tomba dans les flammes. Il se mit à rouler sur lui-même jusqu'au moment où il sentit la morsure des braises.
La carabine rugit presque dans son visage. La balle éparpilla une gerbe d'étincelles qui montèrent avec la fumée dans le calme de l'air nocturne. Owen continua à rouler, poursuivant un double but : d'abord éteindre ses vêtements s'il ne voulait pas être transformé en torche vivante, ensuite éviter les balles que Smith tirait aussi rapidement qu'il le pouvait.
Enfin, il réussit à se mettre debout et chargea aussitôt son adversaire sans se soucier de l'arme que l'homme tenait maintenant à deux mains et qu'il pointait en direction de sa poitrine.
Smith appuyait sur la détente au moment précis où Matt se jeta dans ses jambes, détournant le canon de son but. La balle alla s'enfoncer dans le sol aux pieds d'Owen qui, l'instant d'après, était à nouveau sur Smith. Il saisit la carabine qu'il lui arracha des mains et jeta de côté. Puis, agrippant l'homme à bras-le-corps, il le souleva et le projeta au sol, tout près du feu. Lincoln se releva en chancelant pour rencontrer le poing de Scobey qui le renvoya à nouveau à terre. Cette fois, il y resta immobile sans connaissance.
Owen jeta un coup d'œil à Matt qui l'observait, le visage blême et les yeux remplis de terreur. Il lui sourit, et ce sourire ramena comme par enchantement la couleur aux joues du petit garçon effrayé.
— Merci, mon petit, dit-il. Merci. Sans toi, il m'avait sûrement.
Puis il se tourna pour faire face à Tilton et à Quade.
— Nous ne sommes pas ici dans une affaire où chacun a son mot à dire. Vous faites ce que je dis ou bien vous vous en prenez à moi. C'est assez clair ?
Sa voix était froide et calme.
— C'est clair, dit Quade.
Il y avait un léger sourire sur son visage. Debout à droite de Tilton et un pas en arrière, sa main était tout près de son revolver. Owen se rendit compte que Quade espérait voir Tilton relever le défi. Et, dans ce cas, le tueur aurait été descendu avant même d'avoir pu tirer son arme.
Kate était debout un peu plus loin, à la limite de la clarté projetée par le feu. Elle le regardait. Elle s'était baignée, avait endossé des vêtements féminins et avait brossé ses cheveux qu'elle avait noués en chignon. Ses yeux étaient impénétrables, et il n'aurait su dire si elle approuvait ou si elle désapprouvait ce qu'il venait de faire. Il s'approcha d'elle, éprouvant comme cela lui était déjà arrivé une fois en sa présence une sorte de douleur intérieure. Il la connaissait à peine et ne pouvait donc pas l'aimer. Ce qui le rongeait c'était l'éternel désir de l'homme de tout ce qu'une femme peut donner : la douceur et la tendresse au milieu de ce monde cruel, le soulagement des désirs primitifs aussi qui harcèlent sans cesse un homme solitaire.
— Vous avez vu ? demanda-t-il.
Elle fit un signe de tête mais ne dit rien.
— Cela se reproduira probablement. Je ne veux pas que vous vous en mêliez.
— Je ne m'en mêlerai pas.
Il ne savait comment interpréter l'expression de son visage et de ses yeux. Il n'aurait pu mettre un nom sur l'émotion qui pouvait en être la cause. Il se détendit légèrement pour dire :
— Vous êtes bien jolie dans cette robe.
— Merci.
— Mais j'aimerais mieux vous voir porter les vêtements que vous aviez auparavant.
— Pourquoi ?
— Smith vous a déjà repérée, dit-il d'un ton où perçait une certaine impatience. Tilton aussi. Ce sont des hommes seuls, et j'en ai bien assez de les tenir ainsi. Il est insensé de vouloir rendre les choses plus difficiles encore.
Elle rougit violemment et détourna les yeux.
— De plus, les Indiens vont nous pister et sans doute nous suivre pendant une bonne partie du chemin. S'ils ignorent qu'il y a une femme dans notre groupe, ils se tiendront plus volontiers à l'écart.
— Je changerai de vêtements.
— Quant à la baignade, il faut la réduire au minimum. Quand vous voudrez vous baigner, dites-le-moi, afin que je monte la garde.
Elle leva les yeux et, pour la première fois, il vit sur son visage une lueur amusée.
— Êtes-vous donc le seul avec qui je sois en sécurité, Mr Scobey ? Le seul à ne pas être fait d'argile ?
Ce fut le tour d'Owen de se sentir mal à l'aise.
— Vous voulez conduire votre troupeau dans le Nord, n'est-ce pas ? dit-il froidement. J'essaierai de mener à bien cette partie de ma tâche. En dehors de cela…
— En dehors de cela, vous aimez votre vie telle qu'elle est, et vous ne tenez pas à ce que les femmes viennent la compliquer. C'est bien cela ? Mais soyez sans crainte, je ne compliquerai pas votre vie : je n'attends rien de vous.
Elle était maintenant en colère, mais peut-être cela valait-il mieux. Owen lui sourit.
— Vous savez, tous les hommes ne s'enflamment pas automatiquement quand une femme les regarde.
Elle pâlit et se mordit cruellement la lèvre, puis elle murmura d'un ton furieux :
— Le diable vous emporte !
Elle fit demi-tour et s'en fut en courant dans l'obscurité en direction de la maison.