8
La porte de la cabine s’ouvrit et les papiers intelligents de Lindsay voletèrent brièvement contre la paroi où elle les avait punaisés. Elle était assez proche pour tendre la main et appuyer sur l’icône d’intimité juste avant que Natalie Cho voie ce qu’elle écrivait. Les options détaillées d’assassinat n’étaient pas le genre de chose qui mettait les gens à l’aise. Surtout quand l’auteur de ces notes partageait votre cabine.
— Je vous dérange ? demanda Cho.
— Pas du tout, assura Lindsay.
Les couloirs des ponts des machines seraient peut-être plus appropriés à ce genre de remue-méninges. Si elle dépunaisait ses notes et partait tout de suite, elle aurait encore plus l’air de faire des cachotteries. Elle se força à sourire et continua de regarder la progression d’idées griffonnées en travers de chaque feuille. Elles étaient, littéralement, rien que pour ses yeux. Le papier intelligent n’activait ses pixels qu’en face de rétines qu’il reconnaissait. Si Cho tendait le cou, elle ne verrait qu’une feuille blanche, à moins de se mettre juste derrière Lindsay. Ce réglage de sécurité disait quand même mêle-toi de tes affaires, mais avec un peu moins de provocation.
— Ça va ? demanda Cho. Je ne veux pas mettre mon nez dans vos problèmes, mais si vous avez besoin de parler…
Elle voulait crier qu’elle n’avait pas besoin de conseils ou de sympathie, mais elle pensa à Shan et s’appropria sa détermination. Elle devait paraître tout à fait maîtresse d’elle-même, pour avoir accès au matériel dont elle aurait besoin.
— Merci de votre sollicitude. Je vais bien.
Non, en fait. Elle le savait. Je n’ai même pas une photo de David. Il y avait juste une tâche à accomplir. Si elle ne l’exécutait pas, elle ne savait pas où la spirale s’achèverait. Elle déplanta ses notes avec une lenteur délibérée, pour ne pas paraître sur la défensive, et partit à la recherche d’un sanctuaire.
Les toilettes n’étaient pas confortables, mais au moins elle n’aurait pas de visiteur. Elle colla ses feuilles sur les trois murs et s’assit sur le couvercle de la cuvette, un pied contre la porte, en plus du verrou. Elle n’arrêtait pas de parcourir les mots griffonnés et les flèches ; de droite à gauche, de gauche à droite, puis elle repartait de haut en bas. C’était de l’immersion. Quelque chose finirait par lui sauter au nez. Une solution, ou un vide à combler.
Shan : ÉPIDÉMIE.
Elle avait dit que c’était une maladie. Lindsay se le rappelait très clairement. Elle s’adressait à Hugel, à l’époque.
Qui d’autre ?
Les maladies, c’était contagieux. Qui d’autre l’avait ?
Et si elle mentait ? Non. Elle était si certaine de son autorité qu’elle ne voyait même pas l’utilité de cacher la vérité. Donc, elle avait une maladie, et elle avait dû l’attraper quelque part entre Constantine, le monde wess’har et la garnison wess’har, la Cité Temporaire.
Quelqu’un entra dans une cabine voisine, verrouilla la porte, et toussa. Lindsay s’absorba dans le papier intelligent.
Épidémie.
Non, c’était une distraction. Peu important où Shan avait attrapé… ce machin. L’important, c’était de la trouver et de la détruire. Tout l’Actaeon considérait que Shan était la source, et la poursuivait en conséquence. Donc, elle devrait trouver une arme assez puissante pour la tuer.
Où ?
Pas sur Wess’ej. Personne n’avait assez de données sur le terrain pour prévoir une opération d’extraction, et l’Actaeon était trop faible pour affronter les matriarches. Mais ils avaient une chance sur Bezer’ej. Surtout sur l’île où se trouvait Constantine.
Si Shan ne s’y trouvait pas, il faudrait la faire venir.
Lindsay manquait de données pour aller plus loin. Elle prit son stylet et écrivit Historique sur l’une des feuilles. Elle remonterait dans le temps, retournerait à l’origine de la mission de Constantine et partirait de la première mesure télémétrique de leur mission pour arriver à tout ce que les isenj pourraient lui apprendre. Eddie serait bien pratique, pour ça. Ils l’appréciaient. Et Shan l’appréciait aussi.
— Combien de temps vous allez rester là ? dit une voix au-dessus d’elle.
Elle se releva d’un bond, par pur réflexe panique. Son stylet claqua au sol.
— Espèce d’enfoiré, siffla-t-elle.
Mohan Rayat la regardait par-dessus la paroi de sa cabine. Ça n’avait rien de comique.
— Deux têtes valent mieux qu’une. Faites-moi part de votre problème.
Lindsay décrocha rapidement les feuilles, le rouge aux joues.
— Si vous recommencez ça une seule fois, je vous jure que je vous tue. Sortez !
— Vous imitez très mal Frankland. Parlez-moi raisonnablement. Ce que j’ai à dire vous intéressera.
— Allez vous faire foutre.
— Bon, alors écoutez. J’ai quelque chose qui vous sera utile pour votre petit voyage.
L’estomac de Lindsay fit un bond, paniqué.
— Quel voyage ?
— Je vous en prie… Que disait notre dominatrice absente, déjà ? « Rien ne reste Confidentiel très longtemps. » La logistique nécessaire pour atterrir sur une planète, ça finit par se remarquer.
— Mes marines ne parlent pas des opérations en préparation avec les civils.
— Vos marines doivent bien tirer leur équipement de quelque part. Et l’intendance est moins discrète. Ne parlons même pas des étiquettes d’inventaire qui pistent l’équipement dans le système.
— Dommage que vous n’ayez pas été avec Galvin quand la fusillade a commencé.
— Pourquoi ? Pour que je prenne deux balles perdues de vos fabuleux marsouins ?
Lindsay savait qu’elle n’allait pas bien. Elle savait aussi que l’insomnie finissait par lui embrumer l’esprit, avec le temps. Toute raison dûment abandonnée, elle sortit d’un coup de sa cabine et entra dans celle de Rayat en claquant la porte. Il ne devait pas s’attendre à ce qu’une femme de cinquante kilos le percute et le déloge de son point d’observation. Ni à ce qu’elle lui appuie le canon de son automatique si fort sur la tempe qu’elle voyait la peau blanchir.
— Fermez-la, siffla-t-elle.
Rayat était coincé là où il avait glissé, une jambe derrière les canalisations et l’autre à un angle douloureux en travers du siège des toilettes.
— Oh ! OK, d’accord. D’accord.
Lindsay sentait son bras trembler, mais cela ne venait pas de Rayat. Elle voyait sa propre main, index recroquevillé sur la détente. Il ne lui appartenait presque pas. Ses oreilles lui faisaient mal à force d’entendre son cœur battre.
— Vous savez vraiment ce que ça m’a coûté ? demanda-t-elle en appuyant le canon un peu plus fort. Alors ?
— Je suis désolé. On… on va se calmer et en discuter, d’accord ?
Shan aurait appuyé sur la détente. Enfin, en premier lieu, elle n’aurait pas perdu patience. Mais Lindsay… Lindsay ne pouvait pas faire ça. Pourtant, à voir ses yeux, Rayat n’en était pas certain.
— Si je vous en colle une dans la tête, à votre avis, qu’est-ce qu’on me dira ?
— Que voulez-vous que je fasse ?
— Ne restez pas dans mes pattes !
Rayat porta la main à sa tempe, très lentement, et finit par écarter l’arme de l’index et du majeur. Lindsay le laissa faire, parce qu’elle ne savait pas comment se sortir elle-même de la situation. Cela devait se voir sur sa figure. Elle le tenait encore en joue, mais elle avait besoin de ses deux mains pour ne pas trembler.
— Je vais vous dire certaines choses, murmura-t-il. Mais ce n’est pas pour Okurt, d’accord ?
Lindsay ne hocha pas la tête. Elle ne voulait pas avoir l’air de coopérer. Elle laissa Rayat continuer.
— Lindsay, nous avons tous les deux nos raisons pour vouloir que Frankland tombe. Je ne peux pas la tuer tout seul.
Il ne l’avait jamais appelée par son prénom.
— En quoi ça me regarde ?
— Nous avons tous les deux besoin d’une solution qui n’implique pas de remettre ses tissus à des intérêts commerciaux. Vous n’êtes pas idiote. Vous savez que c’est une technologie dangereuse, entre de mauvaises mains.
Rayat paraissait vraiment alarmé. Il avait peut-être pris le risque de détourner son arme, mais il parlait d’une voix apaisante. S’il la considérait moins dingue que Frankland, il ne la jugeait pas stable pour autant. Parfait. Elle pouvait très bien jouer les folles furieuses.
Les yeux de Rayat suivirent son mouvement quand Lindsay baissa un peu son pistolet. Elle se cala de nouveau le bras en position, et il cligna des paupières.
— Qui a les bonnes mains ?
— Vous voulez que ça devienne un équipement standard pour les militaires ?
— Ça dépend si je suis dans l’infanterie qu’on envoie au front ou pas. (Joue les imprévisibles. Lindsay glissa le pistolet dans sa poche et s’accroupit si près de Rayat qu’il ne pouvait pas se dégager.) Mais je ne nous vois pas aller chercher le biotech wess’har sans problème. Et si Shan est avec les matriarches, on peut l’oublier.
Rayat ferma les yeux un instant et déglutit.
— Je ne pense pas que ce soit aussi simple.
— Un jour ou l’autre, on trouvera quelqu’un d’assez bête pour partir à ses trousses.
— Je veux dire que… Bon, j’ai une raison de penser qu’il y a une autre source.
— Oui, un wess’har psychopathe, criminel de guerre qui serait impossible à enlever.
— Non, pas lui. Ailleurs.
Rayat s’arrêta. Lindsay allait ressortir son arme pour lui demander où quand la porte des toilettes s’ouvrit.
— Oh, pardon. (Un des employés civils les regarda, interprétant la scène de façon très originale.) Il y a des chambres pour ça, bordel !
Il ressortit d’un air outré. Déstabilisée, Lindsay se retourna vers Rayat.
— Oh, super ! On aurait bien pu se passer de cette rumeur-là. (Elle se recula pour le laisser se relever.) Vous savez, docteur, vous n’avez pas l’air d’un pharmacologue ou d’un agent du Trésor.
— Je pense que vous savez ce que je suis.
— Traditionnellement, les gens comme moi n’aiment pas beaucoup les gens comme vous.
— Nous servons tous les deux l’État. Il se trouve simplement que je n’aime pas me déguiser avec des insignes de boy-scout ni jurer comme un vrai gradé.
— Expliquez-moi exactement à quoi on a affaire, et je vous dirai si je suis d’accord pour vous aider.
Lindsay attendit quelques secondes. Rayat parut envisager la proposition, mais ne répondit rien. Avec un haussement d’épaules, la capitaine de frégate récupéra ses papiers et sortit.
Depuis toujours, les gens en uniforme ont tendance à supposer qu’on leur cache une partie de la vérité. Les ordres qu’ils reçoivent sont à prendre avec la pincée de sel qui va bien. La priorité, pour eux, reste de protéger leurs camarades. Leur pays passe toujours en second.
C’était le problème avec les barbouzes comme Rayat. Ils n’avaient jamais de camarades.
Sevaor, le plus jeune mari de Mestin, tendait à Shan un bol de verre améthyste presque parfait, comme s’il s’attendait à ce qu’elle le prenne.
— Mestin va bientôt venir vous voir, dit-il. Buvez ceci pour patienter.
Shan prit le bol et regarda son contenu, moucheté de fragments marron. Elle ne risquait pas l’empoisonnement, et préférait accepter l’hospitalité de la maison.
— Une infusion, dit Sevaor avec son odeur dorée, boisée et brillante. Les gethes aiment les infusions.
— Et moi aussi, répondit Shan en regrettant aussitôt son sarcasme. Merci.
Elle y trempa les lèvres. Ça avait un goût de térébenthine. Sevaor se tenait bien trop près d’elle, et elle recula discrètement. Il se rapprocha. Elle recula de nouveau.
Les wess’har avaient évolué à partir de créatures fouisseuses, et en avaient gardé un goût pour la proximité physique. Avec leur candeur, cela en faisait des voisins étranges.
Shan finit sa térébenthine et attendit Mestin, debout. Les sièges non plus n’étaient pas très courants. La maison était vivante, traversée des voix doubles des jeunes et des adultes. Elle posa le bol sur le rebord de fenêtre dangereusement inégal et admira les délicates flaques de lumière lavande qu’il projetait sur le sol. Comme la colonie enterrée de Constantine, le terrier de salles et de terrasses qui composait F’nar était illuminé par la lumière naturelle. Elle n’avait toujours pas compris comment.
Mestin entra du pas chaloupé d’un marin trop confiant. Le même qu’elle avait vu à toutes les femelles.
— Nous descendons, dit-elle sans préambule.
En effet. Shan suivit Mestin dans un couloir qui menait de l’Échange des Excédents jusque dans les sous-sols. Mestin avait promis que cette visite l’aiderait à comprendre ses nouvelles responsabilités.
Shan essaya de faire le lien entre la vie de fouisseur et la conception du monde. Le parallèle avec les singes aidait à comprendre les humains. Avec un peu de chance, un autre parallèle lui permettrait de mieux comprendre les wess’har.
Peut-être des castors. Ou des blennies. Des kakapos ? Non, tout cela n’évoquait que des créatures attendrissantes, charmantes. Les wess’har étaient attirants d’un point de vue esthétique, mais n’étaient pas plus mignons que les ussissi avec leurs dents pointues. Des mygales maçonnes. Oui, ça y ressemblait davantage. Des scorpions.
Le casque spartiate que formaient les cheveux de Mestin se découpait sur la lumière du tunnel. Shan mettait ses pas dans ceux de la matriarche. La lumière s’éleva doucement comme un lever de soleil délicat tandis qu’elles passaient une porte modeste.
— Bon Dieu…, souffla Shan.
Au-dessus de sa tête, des deux côtés et aussi loin que l’œil portait, on voyait partir des tunnels, des rails et des recoins. Quelques-uns étaient remplis de machines. Pendant un bref instant, elle perdit le sens de l’orientation, comme dans une gravure d’Escher. Elle se sentait enveloppée dans un cocon de feutrine. Et quand elle parla, il n’y eut pas le moindre écho.
Une partie des appareils entreposés constituait l’armada de chasseurs qu’elle avait vus sur Bezer’ej. Elle croyait reconnaître, en outre, des machines-outils. Mais une partie de cet équipement paraissait sans queue ni tête. Elle distinguait bien des formes organiques de différentes couleurs, dont certains détails pouvaient être des panneaux de contrôle. Elle lisait la langue wess’har, à présent, très incommode pour les humains habitués aux textes linéaires. Le flanc incurvé d’une machine portait des tourbillons et taches de texte apparemment aléatoires, des idéogrammes disposés en arêtes de poisson et en organigrammes schématiques. Elle finit par les déchiffrer.
L’inscription disait Vaisseau Modèle.
— Toutes les villes wess’har entretiennent une salle comme celle-ci, dit Mestin. Je pense que vous appelleriez cela une assurance. J’avais besoin que vous le voyiez, pour comprendre à quel point nous sommes alarmés par les gethes.
Ces hangars souterrains expliquaient presque comment une société apparemment agricole était parvenue à monter un renfort si impressionnant de la garnison sur Bezer’ej, la Cité Temporaire.
— Où se trouvent vos installations industrielles ? Je n’ai rien vu d’autre que de l’agriculture. (Shan tendit la main vers la coque la plus proche. Elle était propre, aussi impressionnante que dans un musée militaire.) Il faut un système de production à grande échelle couplé à de l’urbanisation, pour fabriquer ceci.
— Vous posez des questions intéressantes, pour un officier de police.
— Je comptais devenir économiste avant d’être conscrite dans la police. Pénurie de main-d’œuvre, vous comprenez. Mais je suis restée. D’où ça vient ?
— Du Monde d’Avant.
— Je ne comprends pas.
— Nos ancêtres se sont installés sur cette planète il y a dix mille ans. Ils ne sont pas arrivés les mains vides.
Shan commençait à s’habituer aux surprises, si l’on peut dire. Chaque fois qu’elle croyait avoir cerné les wess’har, les avoir mesurés, les avoir compris, elle se retrouvait face à une nouvelle édifiante, comme celle-ci.
— Vous ne m’aviez jamais dit que vous n’étiez pas originaires de cette planète.
— Vous ne m’aviez jamais dit que vous descendiez des singes.
— Je n’y ai pas pensé.
— Moi non plus. Je vous ai amenée ici pour vous montrer les défenses limitées dont nous disposons, pas pour vous donner une leçon d’histoire.
Mestin s’avança, regardant d’un côté et de l’autre comme si elle faisait ses courses. Il y avait largement de quoi faire réfléchir un éventuel intrus…
— J’entends bien que vous n’êtes pas soldat, reprit la matriarche, mais vous comprenez la force.
— Mais où construisez-vous tous ces vaisseaux ?
— Cultiver serait sans doute un terme plus approprié. Beaucoup nous viennent de nos ancêtres et nous les avons modifiés. C’est la même technologie de base que le dhren. Mais elle n’est pas inépuisable.
Shan repensa à sa rencontre avec Aras, de si mauvais augure : son équipe militaire avait abattu son vaisseau. Mais il était reparti du site de l’accident sur ses deux pieds – premier signe d’une physiologie incroyable. Et quand elle était allée inspecter les débris le lendemain, elle n’avait trouvé que de la poudre sous ses bottes. C’était une combinaison rare, un pilote qui se réparait et un vaisseau qui mourait et se décomposait. Métal intelligent.
Et dire que l’Actaeon se mettait en quatre pour récupérer la c’naatat, alors qu’il y avait toutes ces denrées industrielles à voler. Mestin la regarda comme si elle étudiait la réaction de Shan. Et ? Shan comprit le sous-entendu.
— Vous voulez dire que vous avez perdu les plans ?
— Exactement. Toutefois, nous pouvons adapter ce que nous possédons encore pour contrer les isenj. Ils sont limités par leur problème de population. Notre problème est inverse : nous sommes trop peu nombreux. Mais, si l’on ajoute un ennemi supplémentaire… je suis sûre que vous comprenez notre angoisse.
Shan pensa à Mjat, effacée, totalement détruite après avoir occupé, d’une côte à l’autre, l’île vierge qui abritait aujourd’hui Constantine. Et ces machines, ou leurs originaux, étaient plus anciennes que les premières cités humaines.
— Vous ne vous débrouillez pas trop mal, pour une colonie de cette taille.
— Nous ne serons pas assez nombreux si les gethes viennent en grand nombre.
— Bah, ils ne risquent pas. (Ils ? L’assimilation avait pris Shan par surprise, sans grande résistance de sa part.) Le problème est à la fois technique et économique : trop loin, trop cher, et trop foutrement difficile d’apporter une cargaison lourde. Mais quelques bases dans ce système pourraient se développer au fil des années. Or, vous pensez à long terme, n’est-ce pas ?
— Foutrement. (Dans la bouche de Mestin, le mot était adouci par un accord aux sonorités multiples.) Foutrement.
— Et puis, il y a le facteur Sarajevo. Il suffit d’un seul humain pour déstabiliser la politique locale.
— Nous avons remarqué. (Mestin était peut-être capable d’ironie, ou pas. C’était de toute façon cuisant.) Qu’est-ce que Sarajevo ?
— Laissez tomber.
Elle se sentit un instant coupable de la situation. Si seulement elle avait… non, c’était idiot. Les vrais problèmes avaient commencé deux siècles plus tôt, avec Constantine. Et le contact avec les isenj avait eu lieu soixante-quinze ans après son départ de la Terre. Rien de ce qu’elle avait fait ou non n’aurait pu empêcher ce moment. Les deux femmes regardaient le fuselage ondulé d’un vaisseau au bleu délicat, comme la peau d’un raisin, que Shan imaginait humide et velouté sous ses doigts.
— Alors, que pouvez-vous faire d’autre ? demanda-t-elle. Les nanites de récupération ? Les biobarrières semblent indiquer que vous maîtrisez une certaine forme de bio-ingénierie.
Mestin inclina sa tête à crinière et ressembla encore plus à un soldat spartiate. Shan savait à présent que ces deux cultures partageaient une attitude impitoyable envers la guerre, ainsi qu’une frugalité et une discipline de fer.
— Oui, nos ancêtres étaient savants en armes biologiques. Nous n’avons jamais utilisé la technologie de cette façon. Pas encore.
— Ah, répondit Shan en remarquant la nuance. Mais vous le pourriez.
Elle avait trouvé le serpent dans l’Éden dont Josh parlait toujours.
— Potentiellement, admit Mestin.
Elles continuèrent d’explorer le passage en silence. Shan se dit que même les serpents avaient le droit de se défendre. Mais les armes biologiques dépassaient son fatalisme. En temps normal, elle se moquait de la façon dont elle mourrait au combat. Les armes biologiques, c’était autre chose : ça empestait les laboratoires secrets, aux portes verrouillées pour masquer les horreurs inimaginables qui s’y tramaient.
Mestin dut sentir son hésitation, car elle se figea.
— La création d’armes biologiques ne paraît pas très wess’har, dit Shan. C’est l’interférence ultime avec l’ordre naturel.
— Une arme de dernier recours, admit Mestin en embaumant le citron.
Shan dut se rappeler qu’elle était encore la femelle dominante, d’un point de vue hormonal. Mestin avait du mal à ne pas céder devant elle.
— Les pathogènes eux-mêmes ne subissent aucun dégât. Rien que les cibles. (La morale wess’har possédait une logique propre très séduisante.) Les gethes s’inquiétaient-ils beaucoup du sort des chevaux de cavalerie ?
— Je ne discute pas, j’essaie juste de comprendre. Donc, vous avez quitté le Monde d’Avant pour venir ici.
— Non. Certains sont partis. La plupart sont restés.
Nouvelle bombe. Pourquoi n’avait-elle pas compris ? Parce qu’elle n’avait pas posé la question. Parce qu’elle ne savait pas qu’il y avait une question à poser. Tout cela se trouvait sans doute dans la grande archive wess’har qu’elle s’efforçait de lire, en remontant petit à petit dans le temps. C’était lent.
— Vous allez devoir me mettre les points sur les i.
— Les points sur… ?
— M’expliquer en détail. S’il vous plaît.
— Nous sommes Targassati. Nous voulions mener une vie plus simple. Et fuir, dans le même temps, ce que vous appelleriez la politique internationale. Pour ne pas avoir à justifier ce désir, nous sommes partis.
Shan attendit. Mestin se contentait de la regarder.
— Compris. Et ensuite ?
— Ensuite ?
— Le Monde d’Avant est encore… euh… prospère ?
— Oui.
— Donc vous êtes en contact avec eux. Que vont-ils…
— Non. Pas en contact. Les ussissi vont d’un monde à l’autre, mais nous restons à l’écart.
— En différend ?
— Indifférents.
— J’aurais pensé qu’ils enverraient des renforts, au moins.
Les yeux de Mestin – plus sombres que ceux de Chayyas, comme des perles d’ambre – se crispèrent en réticules fins, de simples fentes.
— Si nous avons besoin de demander de l’aide, il y aura peut-être un prix, comme vous dites. Nous n’accueillons pas d’un bon œil les interférences.
— Je comprends, dit Shan.
Ces quinze derniers mois lui avaient apporté plus de changement qu’elle l’aurait désiré. Une stagnation, ne serait-ce que temporaire, lui paraissait très tentante. Si ces wess’har en étaient les écoterroristes, Shan essaya d’imaginer le Monde d’Avant.
— Écoutez, si vous manquez de bras et d’armes, la guerre conventionnelle est une voie sans issue. C’est bien pour ça que vous avez utilisé des troupes c’naatat par le passé. Une fois de plus, vous vous retrouvez devant des choix désagréables. Et je ne parle pas seulement des armes bactériologiques.
— D’après tout cela, pensez-vous que nous soyons en position d’infériorité ?
— Je ne suis pas analyste militaire, mais l’équation est simple : si vous ne pouvez pas remplacer le matériel aussi vite que vous le perdez, vous êtes foutus.
— Vous rappelez-vous la mise en garde de Chayyas ? Nous pourrions vous demander plus que vous êtes prête à donner.
— La conversation serait dure à oublier.
— Alors je vous demande de trouver une solution définitive au problème gethes.
— Oh, que cette phrase a un écho désagréable…
— Je ne comprends pas.
— C’est aussi bien. Écoutez, ça n’arrivera pas avant des années. Vous avez le temps de trouver des idées.
— Mais que feriez-vous, Shan ? Que feriez-vous si vous perceviez une véritable menace envers votre monde ?
— Êtes-vous certaine que c’est mon exemple que vous voulez suivre ? Je ne suis pas connue pour ma retenue. Dans la même situation, j’aurais une réaction viscérale, et pas une réflexion politique.
— Qu’est-ce que la guerre, sinon une réaction émotionnelle appuyée par les armes ?
Ce n’était pas faux. Shan commençait à repérer les places vides dans le hangar, les endroits où plus aucun vaisseau n’était garé. Il y avait plus d’absents que de berceaux pleins. Shan continua de réfléchir.
— Personnellement, j’irais les voir chez eux pour leur donner une sacrée mise en garde. Voire une démonstration des réactions excessives que je pourrais avoir s’ils m’énervaient vraiment.
— Une solution directe nous satisferait également. Mais nos ressources militaires sont si limitées… Nous devons empêcher les gethes de s’installer dans ce système.
La conversation paraissait bien inoffensive. Elles parlaient de tuer des humains, mais cela ne semblait pas très dommageable.
— Vous ne pourrez pas envoyer une force de frappe vers la Terre sans aide, n’est-ce pas ?
— Non. L’autre option serait ce que vous appelez l’armement biologique. Si nous obtenons assez d’ADN humain, nous pouvons concevoir une barrière bio-active. Il suffira de la créer et de la déployer une seule fois.
— Empoisonner la Terre ?
— Bezer’ej.
— Ah ! (Shan se demandait d’où lui venaient ces idées. Après rectification, c’était évident.) Vous voulez mon ADN.
— Oui.
— Pourquoi vous ne le prenez pas à Aras ?
— La c’naatat est un organisme délicat à manier. Et nous n’avons pas trouvé le moyen de la séparer de son hôte. Si nous l’avions pu, les choses seraient très différentes, n’est-ce pas ? Nous aurions aussi de l’ADN isenj. Nous pourrions utiliser la c’naatat à volonté.
— Eh bien, je n’ai plus grand-chose d’une humaine normale. Je ne sais pas si je peux vous aider.
— Mais vous étiez normale il y a quelques saisons. Possédez-vous des éléments antérieurs à votre contamination ?
C’était le genre de science que Shan comprenait très bien. Médecine légale. Cheveux, salive, peaux et fibres, semence. Elle était aussi à l’aise sur une scène de crime que n’importe quel pathologiste.
— Allons jeter un œil dans mon paquetage. Je nettoie mes affaires, mais il y a toujours quelques cheveux qui traînent.
Elle n’avait pas utilisé son uniforme adapté au froid depuis son premier atterrissage sur Bezer’ej. Elles y trouveraient peut-être leur bonheur.
— Vous nous aidez sans état d’âme, vu les circonstances.
— Je considère cette situation comme un fil barbelé. Si je reste du bon côté, je ne me ferai pas mal.
— Vous êtes une femme pragmatique.
— Et vous n’avez vraiment pas d’ADN isenj ?
— Nous ne prenons pas de prisonniers.
— Les ussissi ne pourraient pas vous en obtenir ?
— Si nous leur demandions une aide active, ils seraient compromis. C’est inacceptable.
Shan essaya de concevoir une société capable d’immobiliser son système industriel de défense pour ne pas déranger un allié. Le défi, avec les wess’har, était de comprendre qu’ils ne fonctionnaient que sur deux modes – tout à fait inoffensifs et psychotiques.
— Ce n’est pas la façon dont nous réglons les problèmes sur Terre.
— Les ussissi sont neutres.
— Bon Dieu, vous aurez vraiment besoin d’aide contre les gethes, hein ? Bon, c’est d’accord, je suis avec vous… Au fait, que va-t-il arriver aux colons de Constantine quand vous noierez la planète de pathogènes anti-humains ?
Mestin pencha la tête plusieurs fois.
— Je préférerais les supprimer tous.
Josh. Deborah. James. Rachel. Ce n’était plus une masse informe de visages neutres. Shan essayait de s’adapter à sa nouvelle famille. Il n’y a pas de raison pour qu’ils partagent ta moralité. Ne t’en mêle pas.
— Pourquoi ne pas les amener ici ? Comme la réserve génétique ?
Mestin parut y réfléchir, son long museau penché évoquant à Shan un lévrier afghan perplexe.
— Oui. S’ils représentent une souche acceptable de gethes, il serait bon de les cultiver. Après tout, les gethes pourraient finir par disparaître.
Shan eut du mal à comprendre cette dernière réflexion. Puis la menace planétaire prononcée sans émotion devint plus glaçante que toute une flotte wess’har en orbite.
— Et s’ils refusent de se déplacer ?
— Ils mourront, répondit Mestin comme si elle ne craignait pas d’émouvoir Shan.
— Je peux peut-être leur faire accepter l’idée du déménagement.
Shan sentait presque sa propre aura d’angoisse citronnée. Elle savait qu’Aras aurait du mal à comprendre. Le sujet ne se présenterait pas de lui-même dans la conversation. Quand Aras l’avait prévenue que les matriarches risquaient de l’asservir, Shan avait pris cela pour une expression d’amertume.
Pour une raison quelconque, elle rechignait plus à se justifier envers Aras qu’à former une race extraterrestre au terrorisme contre les humains.
Shan s’approcha du chasseur le plus proche et regarda Mestin, attendant son approbation pour grimper à bord. Dès qu’elle eut posé la main dessus, la verrière s’ouvrit. Une faible note, pure, monta d’une vibration inaudible jusqu’à sortir de la gamme dans les aigus. L’arrière de sa gorge la démangeait en résonance. Le cockpit s’animait avec une lueur bleuâtre.
— Comment j’ai fait ?
— Vous devez avoir davantage de gènes wess’har que vous le pensiez.
Shan regarda le cockpit, surface continue couverte de diagrammes sémantiques et de points de lumière. L’odeur des matériaux – une herbe mûre, comme une peau de mandarine – la figea.
Elle était tout à fait consciente de son corps, mais elle voyait aussi ses mains – non, les mains d’Aras – appuyer sur les commandes tandis qu’une flamme balayait le paysage. Une panique physique la saisit. Puis elle percuta la verrière et tout se fit noirceur, douleur et chaleur. Elle avait l’impression que ses dents avaient traversé ses sinus.
Elle se redressa, descendit comme elle put de l’appareil, sauta le dernier mètre et atterrit lourdement. Autour d’elle, tout était de nouveau paisible et ordonné. Quand elle ferma les yeux, le rêve de noyade et tout ce qui l’accompagnait fut soudain vif et présent.
— Il s’est écrasé, dit-elle enfin. Aras a fait un atterrissage en catastrophe à bord d’un de ces machins. Je viens de le voir.
Mestin la saisit par la manche et l’éloigna du chasseur. Ce geste surprit Shan. C’était un acte de compassion étrange pour une matriarche.
— On m’avait dit que la c’naatat pouvait transmettre les souvenirs, dit Mestin. C’est difficile, de faire face à cela ?
— Plus maintenant, dit Shan.
Non, elle supportait. Elle s’enorgueillissait du bloc de glace qui lui tenait lieu de cœur. Elle ne s’était pas évanouie à sa première autopsie, elle n’avait jamais vomi en sentant l’odeur de décomposition, et elle pouvait examiner des preuves que même des gaillards préféraient éviter. Non pas qu’elle se distancie de la réalité : au bout d’un moment, elle avait juste perdu le contact avec ses sentiments.
Était-ce pour cela qu’elle s’accrochait à la douleur de la femelle gorille et à l’horreur derrière la porte bleue ? Pour retrouver cette rage impuissante, qui lui prouvait au moins qu’elle était vivante ? Qu’elle ressentait quelque chose ?
Shan prit une grande inspiration par le nez et réprima le choc nerveux de cet atterrissage de fortune en territoire ennemi.
— Vous savez ce qui lui est arrivé ? Ce que les isenj lui ont fait ?
— Non, mais je l’imagine, répondit Mestin. L’époque était brutale. Même les isenj l’admettent.
Mestin continua de l’éloigner du vaisseau, d’une infime pression dans le dos. Shan avait envie de repousser ce contact, mais elle décida que ce serait peut-être une provocation. Si Mestin sentait que ce geste la dérangeait, cela ne changea rien.
— Vous pensez que je suis faible, n’est-ce pas ? demanda Shan.
— Non. Je me demande comment je me débrouillerais seule dans votre monde. Je me demande comment je réagirais si mon corps était colonisé et altéré par un parasite. Je ne suis pas certaine que je m’accommoderais très bien de cette situation. (Elle posa la main contre la forme du pistolet que Shan gardait au creux des reins.) Avez-vous peur de nous ?
— C’est une habitude. Ne le prenez pas mal. Je suis flic, rappelez-vous. Une policière.
Shan tendit la main et cala son arme dans sa ceinture, gênée. Pourquoi ne retrouvait-elle pas le souvenir d’Aras tirant une balle dans la tête de Surendra Parekh ? Elle se rappelait pourtant cette exécution depuis son propre point de vue. À moins que l’événement n’ait pas traumatisé Aras autant que le reste de sa vie.
— Je sais ce que font les policiers. Et je sais ce que vous avez fait. J’ai vu l’enregistrement de votre conversation avec Michallat.
Ah, cette interview non diffusée… Où elle avait été très près d’avouer l’aide qu’elle avait apportée à des écoterroristes. Avec un peu de chance, Mestin n’avait pas compris comment la ministre Pérault lui avait peut-être forcé la main pour cette mission.
— Oui. Je ne fais pas dans la dentelle.
— Je pense que vous êtes très intelligente, très têtue et très violente.
Shan faillit baisser les yeux.
— Je fais le nécessaire pour arriver à mes fins.
— Mais seulement si vous pensez que le travail en vaut la peine. C’est pourquoi nous vous apprécions.
Shan fut soudain mal à l’aise. Elle n’avait pas l’habitude qu’on la congratule ou qu’on l’apprécie. Mestin dut sentir la nervosité de son interlocutrice.
— Pour une personne sans peur physique, vous vous laissez aisément désarçonner par de petites choses. (Mestin eut un reniflement discret, comme pour dire : Je sais ce que c’est.) Écoutez-moi. Sans la c’naatat, je serais heureuse que vous soyez une cousine-par-alliance. Je vous fais confiance. Nevyan vous respecte grandement.
Shan n’était pas certaine de comprendre. Cousine-par-alliance ? Ah, oui. Belle-sœur. En gros, elle n’avait rien contre les c’naatat, certains de ses meilleurs amis en étaient, mais elle n’en voulait pas dans sa famille. Ce n’était pas une attaque. Shan connaissait les risques. Ils n’étaient pas différents pour les wess’har, si ce n’est qu’eux pouvaient se résoudre à faire ce qu’il fallait avec le symbiote – la plupart du temps.
Mestin la précédait vers la sortie, trillant sans prononcer de mots. Shan suivit les pas bruissants de la matriarche, le regard fixé sur cette bande de poils dorés sur sa nuque. Encore un moment où son monde perdait de sa clarté : elle ne comprenait pas vraiment les wess’har, ni ce qu’ils faisaient quand elle n’était pas là. Privée de la compagnie d’Aras, elle se sentait vraiment seule.
Elle essaya de continuer la conversation pour se remonter le moral.
— Je trouve que cousine-par-alliance est une belle façon de décrire une personne qui entre dans votre famille par le mariage. Le wess’u est une langue très pragmatique.
Mestin la regarda en se retournant à demi, sans cesser de marcher.
— Ce n’est pas du tout le sens.
— Je ne comprends pas.
— Oursan, dit-elle comme si Shan aurait dû savoir ce que cela signifiait. Nevyan devait vous éduquer.
Elles étaient revenues à la surface, dans des cultures de rouge et de magenta bien alignées.
— Nous n’en sommes peut-être pas encore à ce chapitre-là, répondit Shan.
Il y avait une prise de conscience floue et inconsciente, comme un Briefing Refoulé. Un fragment de souvenir d’Aras qui remontait, lourd d’angoisse. Et, dans le même temps, Shan elle-même se sentait nerveuse, sans comprendre l’enjeu de la conversation.
Perdue dans ses pensées, elle faillit marcher sur une liane aussi grosse qu’un câble à haute tension, couverte d’écailles veloutées et d’or rosé, comme une pêche mûre. Quand elle s’accroupit pour toucher l’objet, celui-ci s’éloigna à toute vitesse, et ses feuilles agitées – ou ce qui ressemblait à des feuilles – se dispersèrent dans toutes les directions avec des couinements aigus. De surprise, Shan en tomba à la renverse.
La chose liane s’arrêta à bonne distance et les feuilles revinrent s’y fixer. Shan restait assise sur les pavés, humiliée, le cœur battant. Un mâle wess’har passa à côté d’elle et la regarda.
— Genadin, dit-il en regardant la créature. Avec des bébés.
Rien n’était évident, ici. Elle s’accorda quelques instants pour retrouver son calme et commença à préparer la conversation à venir avec Aras. Elle devrait l’informer qu’elle s’était portée volontaire pour aider la machine de guerre wess’har.
Mais ça pourrait attendre.
D’abord, elle devait clarifier leur relation hésitante.
Personne n’accorda beaucoup d’attention à Lindsay et Eddie tandis qu’ils bavardaient dans un coin du hangar. Deux personnes qui se connaissaient, isolées et solitaires, avaient des sujets personnels à aborder. Cela n’avait rien d’inquiétant.
Eddie n’en était pas si sûr. Lindsay n’avait pas mentionné l’Hereward. Pourtant, le journaliste était à présent certain que tous les officiers supérieurs étaient au courant de ce déploiement. Mais, si elle voulait jouer à ce petit jeu, Eddie n’avait rien contre. Ça le décevait, mais au moins il se retrouvait en terrain familier. Extirper des informations du cerveau d’un interlocuteur sans que celui-ci sente quoi que ce soit, il savait faire.
— Ça va ? demanda-t-il.
— Je tiens le coup. (Elle n’arrêtait pas de tripoter son galon droit, à retirer des peluches invisibles sur les anneaux d’or tressé.) Eddie, je dois vous poser une question.
— Je suis journaliste. Considérez-moi comme votre prêtre.
— Je suis sérieuse.
Ah ? Avec un peu de chance, elle allait vider son sac. Il n’aimait pas la considérer comme une proie.
— Si je pouvais vous obtenir un transport adéquat, seriez-vous prêt à demander un contact avec les wess’har ?
Pas d’Hereward, mais autre chose, à cent lieues de ce qu’il attendait. Il mobilisa ses talents de comédien.
— Je vous arracherais sans doute le bras tellement je filerais vite préparer mes valises.
— Nous avons besoin de quelqu’un pour rompre la glace. Vous êtes neutre.
— Ils veulent encore négocier des relations diplomatiques avec eux ?
— Je sais, l’espoir fait vivre. Mais si on comprenait leur façon de penser, ça nous aiderait à tenter la bonne approche.
Elle mentait comme une arracheuse de dents. Et mal, en plus. Ce n’était pas la première fois qu’on contactait Eddie – avec charme et hypocrisie – pour rassembler des renseignements. À une époque plus simple, on appelait cela de l’espionnage. C’était le genre d’activité qui pouvait attirer de gros ennuis, parfois définitifs, à un journaliste.
— Je pense que vous vous foutez de moi. Ça n’a rien à voir avec la diplomatie. Qu’est-ce que vous voulez ?
Elle baissa la tête et soupira. Si elle jouait la comédie, c’était convainquant.
— D’accord. Autant vous le dire. C’est vous qui avez lancé cette rumeur de biotech, et maintenant je dois réparer les dégâts. Faire en sorte que les sociétés pharmaceutiques ne mettent jamais la main dessus. Je ne sais pas ce qu’on cherche, mais si vous entendez quoi que ce soit d’utile pour le faire disparaître, je vous en serai reconnaissante. Et la civilisation humaine aussi, même si elle ne s’en doute pas.
Ça faisait mal. C’était vrai. Il regretta pour la centième fois d’avoir poursuivi cette piste-là, mais c’était trop tard.
— Lin, je suis déjà assez dans la merde comme ça. La BBChan subit de grosses pressions gouvernementales et commerciales pour que je trouve de jolies histoires dans l’espace. Apparemment, on me tient pour responsable de l’opinion publique. La tendance générale, c’est que la Division Cafard est en chemin pour envahir la Terre.
— D’accord, je n’avais pas le droit de vous mettre ça sur le dos. Laissez tomber.
— Le pire qu’on puisse faire à un journaliste, c’est lui donner un aperçu d’un sujet juteux puis lui claquer la porte au nez. Vous essayez de me mettre sur les rangs pour une dispute interne avec le Département du commerce, ou je ne sais quoi ? Dites-moi la vérité, ou allez faire le sale boulot vous-même.
— Je n’ai jamais dit que c’était une guéguerre entre ministères.
— J’ai dit ça au hasard. Et maintenant, crachez le morceau. (Allez, dites Hereward. Vous savez que je vais vous faire avouer, tôt ou tard.) Je sais que vous ne me dites pas tout.
— D’accord, mais ça reste entre nous.
— Non. Quand les gens disent ça à un journaliste, c’est qu’ils veulent faire passer une info sans en prendre la responsabilité. Et même si je garde ça pour moi, ce savoir influencera toutes mes décisions. Alors réfléchissez bien avant d’ouvrir la bouche.
Lindsay attendit trois secondes. Il les compta.
— D’accord. Rayat affirme qu’il travaille pour le Trésor, et qu’il veut également empêcher l’accès au biotech.
— Vraiment ?
— J’ai vérifié.
— Logique. Si le taux de mortalité se casse la gueule, on risque une crise économique grave. Comme le pic des retraites en 2136, mais puissance dix mille.
Lindsay parut perturbée par le commentaire.
— Je vous dis la vérité.
— Peut-être, mais vous n’oubliez rien ?
Elle tripota de nouveau ses galons, comme si son grade la dérangeait.
— Il y a toujours des détails, Eddie.
— Et l’Hereward ?
Elle eut l’air sincèrement indifférente.
— Je ne vois vraiment pas de quoi vous parlez.
— Vraiment ? Vous êtes un officier supérieur sur ce vaisseau, et vous n’êtes pas au courant qu’un vaisseau de soutien logistique, sans doute armé, a été dérouté vers notre secteur ?
— Non, je ne savais pas, non. (Elle ne pouvait pas rougir comme ça sans être honnête. Okurt allait se prendre une sacrée rincée…) Et vous, comment êtes-vous au courant ?
— Ne me forcez pas à le dire. C’est la seule éthique qui tienne encore dans mon boulot.
— Quel enfoiré… À quel jeu il joue ? Il n’a pas pris la peine de me prévenir qu’on allait exhumer le cadavre de David non plus. Vous me pardonnerez si je fais une crise parce qu’on ne me parle de rien.
— Vous ne saviez vraiment pas ?
— Bien sûr que non, bordel.
— Je ne pense pas qu’on ait prévenu les extraterrestres, non plus. Aucun. Comment se foutre à dos deux puissances technologiquement avancées d’un coup. Bel exemple de bêtise économique, en tout cas. Et s’ils se retournent tous contre nous ?
— Nous, on se rend compte que c’est une mauvaise idée, et même Okurt pourrait comprendre, mais ce n’est pas lui qui commande, vous vous rappelez ? Il est tenu en laisse par le Foreign Office.
— Et qu’est-ce que vous allez faire, quand les indigènes vont comprendre ?
— Comment seront-ils au courant ?
— Rien ne reste Confidentiel très longtemps. L’envoi d’un vaisseau, ce n’est pas une mince affaire. Le ravitaillement en provisions et en carburant, l’annulation des autres déploiements, vous imaginez le nombre de personnes que ça mobilise ? Les familles sur Terre vont finir par lâcher le morceau, ça passera aux infos, et là… les wess’har ou les isenj intercepteront la diffusion.
— On verra.
— L’expression ne me plaît pas, mais pour faire de la diplomatie musclée, il faudrait qu’on soit les plus forts. Quelqu’un aurait dû remarquer que ce n’était pas le cas.
— Ne me demandez pas de comprendre les politiciens.
— Bon. Si vous arrivez à m’envoyer sur Wess’ej, je verrai ce que je peux faire. Mais comprenez bien que je ne travaille pas pour vous. Je fais ça pour moi, et c’est moi qui déciderai tout seul de la marche à suivre.
Lindsay avait l’air soigneusement inexpressive.
— Shan serait fière de vous.
— Tenez-moi au courant, dit-il en repartant.
Est-ce qu’elle l’avait piégé ? Il ne voulait pas se laisser manipuler. Il descendit l’échelle vers le pont inférieur comme un marin aguerri, en se laissant glisser, et se cogna à un barreau.
— Connerie, cracha-t-il sans savoir s’il parlait du choc ou de la proposition de Lindsay.
Elle arrivait à le culpabiliser, mais elle avait raison sur un point : il était neutre. Plus ou moins. Il appréciait les isenj et les wess’har, il était câblé pour attaquer son propre gouvernement, mais il ne faisait confiance à personne. Pour lui, tout le monde était égal devant le soupçon.
Et il réfléchit à ce qu’il avait fait de ses renseignements par le passé. Et à ce qu’il continuait à en faire. Le cœur lourd, il repensa à un minuscule endroit inconnu, San Carlos Water.