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Mestin pensait à cet outrage depuis une demi-journée. Les gens allaient et venaient dans l’Échange des Excédents et la regardaient à peine. Ils étaient plus distraits par les terribles images d’Ouzhari sur l’écran public qui occupait tout le mur du fond.

Cette île avait toujours été noire, à cause de l’herbe qui y était indigène. Mais la terre était d’un noir différent à présent, une noirceur de charbon sale, mate. Le ciel paraissait couvert et brumeux.

— Détruisez-les, dit-elle enfin pour elle plus que pour les matriarches.

Ce n’était pas une tâche colossale. Les gethes avaient un seul vaisseau. Mais il était en orbite autour d’Umeh, et cela imposait d’ignorer une ancienne licence. Les wess’har n’avaient jamais attaqué le monde isenj. Les isenj étaient déjà présents dans le système de Ceret bien avant l’arrivée des wess’har.

Fersanye et Chayyas attendirent avec Mestin, mais elles regardaient Nevyan de temps en temps. Elle était tout en nervosité acide, tirant de temps à autre sur son dhren comme une gethes nerveuse. Elle examinait un panier de jay mûrs sans les voir.

— Et ceux à bord qui ne sont pas responsables de cette attaque ?

— C’est un vaisseau de guerre, répondit Mestin. Mais nous les préviendrons de débarquer les innocents.

— L’Actaeon est en orbite autour d’Umeh.

— Alors nous leur demanderons de se retirer de l’orbite pour atteindre une distance sûre.

Nevyan se détourna très lentement du jay et se campa devant sa mère.

— Vous ne comprenez pas les gethes. Ils ne seront pas polis, et ne se déplaceront pas pour mourir plus proprement.

Son odeur commençait à changer. Elle mettait Mestin mal à l’aise, et Fersanye ne bougeait pas du tout.

— Si l’Actaeon est détruit aussi près d’Umeh, il y aura des débris, dit Mestin. Les isenj ne sont pas responsables.

— Cela n’a aucune importance, répondit Nevyan. Ils devraient supporter les conséquences de leur alliance malavisée.

Le silence des matriarches – et Nevyan, formellement ou non, était à présent de cette clique – était total. Les wess’har qui apportaient des produits ou les emportaient se figèrent. Les matriarches s’opposaient rarement. Le consensus rapide était inscrit dans leurs gènes.

Mais Mestin se leva. Nevyan était plus petite, plus frêle. Par bien des côtés, elle restait son isanket.

— Il ne serait pas bon de punir les isenj, même par accident.

Nevyan ne céda pas.

— Vous n’avez pas passé assez de temps à apprendre de Shan Chail. Nous ne pouvons pas nous défendre les mains liées. C’est une ruse gethes – un bouclier humain, comme ils disent. Comme des otages. Ils comptent sur la politesse et l’honnêteté de leur ennemi, sur la peur de ce qui frapperait les innocents.

Soudain, son odeur irritante de feuille amère fut remplacée par un éclat étouffant de domination. Mestin recula.

C’était fini. Elle n’était plus matriarche en chef de F’nar. Son service aurait été de courte durée.

Nevyan secoua la tête, comprenant ce qu’elle avait fait, mais elle était à présent pleinement dominante et ne paraissait pas mal à l’aise. Mestin vit une étrangère devant elle, une isan qu’elle n’avait jamais vue.

— Je dois prendre contact avec Shan. Nous n’avons pas eu de nouvelles depuis des heures.

— Vijissi devait veiller sur elle, dit Mestin. S’il y avait eu un problème, il nous aurait prévenues.

— Je dois tout de même lui parler. J’ai besoin de ses connaissances.

Une mère gethes aurait pris ombrage de la remarque, mais Mestin était fière d’avoir une fille assez pragmatique pour apprendre à chaque occasion. Elle soupçonnait depuis longtemps que sa fille ferait une meilleure matriarche qu’elle. Il était triste qu’elle ne puisse pas lui en apprendre assez pour affronter cette époque de mutation, mais Shan pourrait compléter son savoir, sans que Mestin en nourrisse d’amertume envers l’humaine.

Elles rentrèrent chez Nevyan et attendirent les nouvelles dans la pièce principale.

Les informations arrivèrent.

Elles entendirent un ussissi courir sur la terrasse, un frottement rapide sur la pierre, puis il déboula dans la pièce. Mestin vit Nevyan se figer un instant. Puis elle se leva. L’ussissi s’arrêta devant elle, les yeux levés.

Shan Chail est morte, dit-il. Et Vijissi. Les gethes les ont emmenés. (Ses lèvres se retroussèrent et dévoilèrent toutes ses dents.) Nous voulons l’équilibre. Nous voulons la vengeance.

Nevyan accepta ces nouvelles sans un mot et sortit en silence sur la terrasse, Mestin à sa suite. La nouvelle matriarche de F’nar contempla sa nouvelle charge et poussa un cri territorial perçant qui résonna sur toute la cuvette, note après note, dix en tout. Ce chant rebondit sur les parois du bassin : la voix désincarnée continua de retentir après que Nevyan eut fermé la bouche et penché la tête.

Puis elle se retourna, ignora Mestin et fit signe à l’ussissi d’approcher. Même sans cette lourde odeur, elle fut soudain la femelle la plus entière, la plus dominante, que sa mère ait jamais vue.

— Contactez le Monde d’Avant, ordonna Nevyan Tan Mestin.