17
La carabine était vieille, mais très propre. Donc, certainement fonctionnelle.
Lindsay n’en doutait pas. Du bout du canon, Josh lui fit signe de se dépêcher, et elle s’extirpa en vitesse de sa combinaison.
Non. Ça ne peut pas se terminer comme ça. Son plan, déjoué par des fermiers ? Non, nous sommes allés trop loin.
— Ça va, Josh, dit-elle. Du calme.
Barencoin était lui aussi tenu en joue par une pièce de musée. Ça devait être humiliant, pour un commando de son calibre. Mais la descente avait toujours été le moment de vulnérabilité, pour les troupes aéroportées, et le détachement d’aujourd’hui n’avait même pas les bras libres. Les Combis Uniques étaient conçues pour vous sauver la vie, pas pour être abandonnées rapidement en plein combat.
Barencoin se dégagea de sa combinaison et se leva, remarquablement résigné. Il lui fallut plusieurs minutes.
— Comment avez-vous fait pour atterrir dans ces machins ? demanda Josh. Et que venez-vous faire ici ?
Martin Tyndale, que Lindsay avait toujours associé aux récoltes de haricots et trouvé trop nerveux, fouillait l’une des deux combinaisons. Sous ses doigts, la mousse grinçait et craquait. Des volutes de fumée s’élevaient de ce qu’on aurait pris pour des flaques de pétrole. La portion détachée du bouclier thermique rejetait encore la chaleur.
— Il y a beaucoup de machins en métal là-dedans qui ne m’inspirent pas confiance.
— Des armes ?
Lindsay retira son casque très lentement. Elle n’avait pas survécu à une chute libre dans l’espace pour se faire exploser la tête par une antiquité. Elle pouvait encore sauver la mission. Martin tripotait le bot de récupération.
— Ne faites pas ça, dit Lindsay. Ce sont des explosifs. Dangereux.
Ses chances de trouver par hasard la bonne séquence de détonation manuelle étaient maigres, mais la malchance semblait à l’ordre du jour.
— Vous venez pour Shan ? demanda Josh.
— Oui.
— Vous ne l’aurez pas. Et le parasite non plus.
Lindsay prit un risque. Eddie disait toujours que la vérité a un impact redoutable.
— Je ne suis pas venue l’emmener. Je suis venue la détruire, ainsi que sa c’naatat, pour que le parasite ne se répande jamais dans la population humaine.
Barencoin se tenait un peu en arrière, aussi ne vit-elle pas son expression, mais il était doué pour masquer ses émotions et elle le savait. Lindsay leur avait menti à tous pour les amener ici, et elle n’en était pas fière.
Josh la regardait, sans haine ni peur.
— L’organisme se trouve sur Christopher, n’est-ce pas ?
— Peu importe. Vous ne l’aurez pas. C’est une abomination. Nous aurions dû le détruire. Nous avions même envisagé de brûler l’île.
Lindsay vit les options défiler devant ses yeux, comme des cartes numérotées.
— Je dois pouvoir vous aider.
— Comment ?
— Nous avons un engin qui détruira toute vie sur l’île par une incinération contrôlée. À des températures que vous ne pourriez pas créer.
L’arme de Josh ne la quittait pas. Lindsay se demanda s’il pensait lui tirer dessus malgré tout, parce que c’était une pécheresse, une fornicatrice, une tueuse à gages.
— Vous avez apporté des armes ici ?
— Frankland n’est pas facile à tuer. Vous l’avez sans doute remarqué.
— La détestez-vous à ce point ? Dieu vous pardonne !
— Je la déteste, mais là je vous parle de neutraliser un risque de contamination.
— Vous me parlez surtout de vengeance. Ce n’est pas à l’Homme de faire justice.
— Ça résoudrait des problèmes. Tant qu’elle sera vivante, quelqu’un essaiera de récupérer ce qu’elle porte. Personne ne s’attaquera à Aras, mais elle restera toujours une cible. Tôt ou tard, quelqu’un viendra la chercher ici.
Lindsay se demanda combien de temps Josh pouvait tenir cette carabine sans se fatiguer. Le canon n’avait pas bougé d’un cheveu. Il avait l’air de digérer ses paroles, physiquement.
— Et vous, un soldat, vous voulez détruire la c’naatat alors même que vous lui trouveriez tant d’utilités sur le plan militaire…
Je ne suis pas un soldat. Je suis un officier de la marine. C’était une considération idiote, à un moment pareil.
— Je sais très bien ce qu’on en ferait, merci. C’est pourquoi je veux en éradiquer toutes les sources. Et je sais que vous avez une certaine considération pour Frankland. Mais elle non plus ne veut pas que la c’naatat se répande.
— Ce n’étaient pas nos ordres, Madame, intervint Barencoin. Nous sommes censés la capturer vivante.
— Silence, dit-elle sans se retourner. Josh, si vous pouvez nous amener sur Christopher, nous stériliserons l’île. J’ai trois autres marines sur le terrain. Vous avez eu de la chance de nous capturer, mais eux vous ne les aurez jamais, et vous le savez. Comme ça, tout le monde est content. Alors ?
Josh avait des yeux d’un bleu déconcertant. On aurait dit qu’il contrôlait à peine son caractère orageux ; son regard rappelait trop celui de Shan.
— Alors il ne vous en reste qu’un seul, car nous avons capturé deux marines pas loin d’ici. Ces combinaisons ne sont pas très discrètes…
— Ah ! (Elle se retrouvait à court de monnaie d’échange.) Vous n’êtes pas aussi bucoliques qu’on l’aurait cru, alors ?
— Et vous voulez la Superintendante Frankland.
Ils restèrent face à face, silencieux et tout à fait immobiles. Ne cligne pas des yeux. Ne parle pas la première. Lindsay essayait de jouer Eddie et Shan, priant pour que leurs tactiques respectives fonctionnent sur Josh. Le moment était mal choisi pour redécouvrir la prière.
— Vos armes. Vos bombes. Vous êtes certaine qu’elles ne brûleront que l’île ?
— Ce sont des engins à radiation améliorés. Je sais que cela paraît choquant, mais ces radiations possèdent une durée de vie très courte. La détonation proprement dite sera limitée à l’île.
Josh restait toujours immobile, mais il l’avait quittée des yeux. Il prenait son temps.
— Ce n’est qu’une île, et nous parlons de l’avenir de nombreux mondes, dit-il enfin. Le parasite ne se trouve que sur Christopher, Commandant, nulle part ailleurs. Mais cette destruction reste un péché. (Il poussa un long soupir.) Je vais vous conduire à Christopher. Puis je vous ramènerai. À vous de trouver Shan Frankland.
— Elle se trouve à Constantine ?
— Non. À la Cité Temporaire. C’est de là qu’on organise notre transfert.
— Merci, Josh.
— Je le paierai. J’aurais dû en parler à Aras, mais il aurait pris des risques inconsidérés. Et je ne veux pas le mettre en danger.
Barencoin se retrouva soudain juste derrière l’épaule de Lindsay, et elle se rendit compte qu’elle n’avait jamais remarqué à quel point il était massif.
— Madame, j’aimerais vous rappeler que nos ordres étaient de la capturer, et rien d’autre, dit-il tout bas.
— Marine, les ordres ont changé. (Elle n’était pas du tout certaine qu’il la suivrait.) Retrouvez le groupe du sergent Bennett aux coordonnées prévues, récupérez les derniers engins de Rayat et remettez-les moi. Puis vous irez capturer la Superintendante Frankland.
— Et ensuite ?
— C’est moi qui m’occuperai de la suite.
Elle pourrait le faire elle-même. Elle pouvait s’assurer que Rayat pose les engins, puis elle irait accomplir ce qui était nécessaire vis-à-vis de Shan. Inutile de demander à un des marines de rompre ses règles d’engagement.
Parce que tu sais qu’ils s’opposeraient à ton ordre. Non, c’était la chose à faire. S’il devait y avoir une infraction au règlement, ça devrait venir de Lindsay. C’était aussi ça, la responsabilité d’un officier.
Menteuse. Ils ne te suivraient pas, et tu le sais.
— Si vous utilisez vos radios au-delà de cette île, ils pourraient vous repérer.
Barencoin tapotait du doigt contre sa main, le regard fixé sur un point juste à côté de Lindsay. Puis il se pencha de nouveau vers sa paume.
— J’ai eu Ade. Il vous laissera les engins à ces coordonnées dans vingt minutes.
Lindsay essaya de lancer à Josh un sourire rassurant.
— Morse, dit-elle. Inutilisé depuis des siècles, sauf par nous. Tant qu’on a de quoi émettre un son ou de la lumière, on peut communiquer.
— Nous allons envoyer un scoot pour les récupérer. Nous attirerons moins l’attention.
— J’ai besoin des trois autres engins. Six en tout.
— Très bien.
Lindsay marqua une pause, puis ouvrit les derniers sceaux de sa combinaison et s’en dégagea, la laissant comme une vieille mue dans l’herbe bleue de Constantine. Elle n’avait aucune raison de décliner l’aide de Josh. Comme seul signe de mécontentement devant le tour que prenait cette mission, Barencoin affichait une concentration intense.
— Vous êtes sûre de savoir ce que vous faites avec ces ERA, chef ? Laissez donc Izzy s’occuper de ces machins.
— Ça ira. Si l’infanterie peut les poser, je suis sûre que Rayat en est capable.
Les wess’har paraissaient occupés à embarquer les colons et leurs bagages. Ils ne croisèrent personne dans les champs et l’herbe sauvage jusqu’à la crique où Josh conservait les anciens glisseurs à fond plat.
Son fils James y montait la garde avec une carabine. La vue d’un adolescent avec une arme qu’il savait manifestement utiliser était dérangeante. Au temps pour l’image d’excentriques illuminés passifs qu’elle avait perçue à leur rencontre.
— Comment avez-vous su que nous arrivions ? demanda-t-elle à James.
— On aurait dit des étoiles filantes, répondit-il. On vous a vus longtemps à l’avance.
Josh revint sur un scoot avec un homme qu’elle ne connaissait pas, et un autre qu’elle ne connaissait que trop. Rayat tenait en équilibre trois cylindres longs d’un mètre. Ils s’avancèrent dans les hauts-fonds et les empilèrent dans le bateau avec d’autres appareils. Le niveau de l’eau monta de façon alarmante le long de la coque.
Cinq pour Christopher. Et une pour Shan Frankland.
Lindsay fixa Rayat avec autant de mépris qu’elle pouvait en exprimer. Ce n’était pas encore un des regards assassins de Shan, mais elle le ressentait sincèrement. Ils se dévisagèrent l’un l’autre un moment, puis montèrent chacun d’un côté de l’embarcation.
Le voyage jusqu’à Christopher fut cahoteux, trempé d’embruns et inconfortable. À quarante nœuds, il fallut presque deux heures. L’embarcation longue de neuf mètres – dont le design gonflable et rigide n’avait pas changé depuis trois cents ans – possédait juste assez de place pour les scoots, Josh, un autre colon appelé Jonathan, Rayat et elle-même. Ils voyagèrent en silence.
Lindsay mit à profit ce délai pour réfléchir à la marche à suivre pour retrouver Frankland. Pour la première fois, elle se dit qu’elle pourrait réchapper à cette aventure.
Pour l’heure, ce qu’elle voulait plus que tout – à part être sèche –, c’était s’asseoir devant la magnifique pierre tombale en verre qu’Aras avait fabriquée pour la tombe de David.
Rayat comptait régler la minuterie des engins sur vingt-quatre heures. Lindsay voulait partir dans moins de six. Aurait-elle le temps de se rendre au tombeau de David ? Sans doute pas, si elle voulait descendre Shan.
Mais elle avait le pressentiment que Frankland viendrait la trouver d’elle-même, en apprenant ce qu’ils avaient fait.
Ce matin-là, Shan avait deux messages sur son appareil de comm wess’har, et elle faillit en effacer un par erreur. Le virin lui posait encore des problèmes. Aussi intuitif fût-il pour un wess’har, elle préférait le Suisse.
On aurait dit une barre de savon transparent avec des images qui apparaissaient aussi bien dedans qu’à la surface. Quand Shan ne se concentrait pas sur ses mains, les lumières se reflétaient et traversaient le virin, déclenchées par son désir inconscient de communiquer. L’utilisation de cet appareil nécessitait une prise à deux mains, avec autant de positions de doigts qu’une guitare tridimensionnelle. Exactement ce qu’on attendrait d’une civilisation qui écrivait en arêtes de poissons plutôt que de façon linéaire.
Elle l’avait en horreur. Mais il lui donnait accès aux archives wess’har, ce dont le Suisse était incapable.
En premier lieu, une équipe ussissi rapportait un contact scan avec une navette de l’Actaeon à six mille kilomètres de Bezer’ej. Elle avait été refoulée : le pilote avait prétexté des problèmes de navigation, et on l’avait suivie jusqu’à son retour à l’Actaeon pour plus de sécurité. Et ensuite, Nevyan lui souhaitait bon courage et lui demandait comment se passait sa vie avec Aras.
Nevyan était gentille. Assise sur une caisse à l’entrée de la Cité Temporaire, Shan regarda le chargement des équipements essentiels de Constantine le temps de composer tant bien que mal une réponse. À l’évidence, la c’naatat pensait que l’aisance avec le virin était une priorité basse.
Un très jeune mâle, Litiat, vint la voir avec une odeur de soumission et d’agitation. Il lui fit signe.
— Le gethes veut vous parler, dit-il.
— Josh ?
— Non, un gethes. Okurt.
— Alors il sait que je suis là.
Merci, Eddie. Mais peu importait. Ils ne pouvaient rien contre elle. Elle se demanda quel accord de dernière minute Okurt espérait conclure, et elle savourait à l’avance cette joute verbale. Elle ne lui enviait pas sa tâche.
Litiat la mena à l’écran dans l’entrée de la Cité Temporaire et recula à distance respectueuse. Shan, les bras croisés, mains cachées, attendit que l’image d’Okurt se dessine. Il paraissait bien plus maigre que dans son souvenir. Quoi qu’elle aussi devait paraître différente.
— Que puis-je pour vous ? demanda-t-elle.
— Bonjour, Superintendante. Vous évacuez Constantine ?
— Comme vous le savez.
— Je vous propose officiellement mon aide.
— Oh, bien sûr. J’aurais dû m’y attendre. Merci, on se débrouille.
Okurt marqua une pause.
— Je me demandais si vous pouviez reconsidérer votre position quant à un retour sur Terre.
Shan hésita aussi, quelques secondes de plus.
— Voilà, j’y ai réfléchi. Je suis très bien ici, merci.
— Je vous assure qu’aucune action ne sera entreprise contre vous si vous coopérez. Et la ressource que vous transportez ne serait pas mise à disposition des intérêts commerciaux.
— Cela devrait me rassurer ?
— Nous pourrions vous dédommager de vos problèmes. Et vos considérables fonds terrestres seraient débloqués.
— Vous savez, mon petit, ça fait des années que personne ne m’a menacée de me prendre ma retraite. (Il ne comprit pas du tout l’allusion.) Donc, mes comptes ont été saisis. Je me trouve sur une planète à deux cent mille milliards de kilomètres de la Terre, sans le moindre centre commercial. Vous croyez que ça m’émeut ?
— Pourquoi tant d’animosité ?
— Commandant, rien ne pourrait me pousser à me rendre ; vous pouvez le dire à celui qui vous a envoyé au casse-pipe. Vous n’avez pas encore compris ?
Okurt était mal à l’aise. Il sortait presque du champ, parfois, s’avançait et se reculait dans son fauteuil. Il cherchait le courage d’ajouter quelque chose.
— C’était tout ? demanda Shan.
Sinistre, Okurt marqua une pause tout juste trop longue. Sur l’ITX, ça se sentait : il n’y avait pas de délai de transmission. Affûtée par ses années dans la police, Shan était fière de son instinct, et celui-ci se mettait à crier. Après tout, elle était douée pour les interrogatoires. Alors elle laissa son instinct de flic prendre les commandes. Comme au bon vieux temps.
— Vous voulez vous excuser d’avoir laissé une navette s’approcher d’un peu trop près ?
— Merci de m’avoir répondu. Je devrais vous laisser reprendre votre travail.
— Non, attendez, vous avez piqué ma curiosité. Je dirais que vous vouliez vérifier un renseignement essentiel. Alors, de quoi peut-il s’agir ?… Qu’est-ce que ça peut être ?… Quelque chose que vous pouvez confirmer via la liaison. Alors, voyons… (Elle n’osait pas cligner des yeux. Elle devait observer chaque muscle, chaque sursaut de son visage.) Je dirais… Ah, vous voulez savoir si quelque chose a réussi à passer. Quelque chose que vous ne pouvez pas contacter ou vérifier. Vous avez eu une idée idiote, hein ? Mais encore ?
— Le pilote a dévié de sa trajectoire. Il n’a pas de balises de navigation à suivre, par ici.
— Oh, non, pas ça. Ne vous foutez pas de ma gueule. Je ne vous ai pas expliqué la mentalité wess’har ? Souvenez-vous – ils n’ont pas de règles d’engagement. C’est soit la guerre totale, soit rien du tout. Partez. Rentrez chez vous. Quoi que vous vouliez faire, laissez tomber et partez tout de suite. Vous n’avez pas idée de qui vous provoquez.
Elle coupa la liaison et resta quelques instants le front entre les mains. Litiat attendait près d’elle.
— Trouvez-moi Aras. Je pense que l’Actaeon est sur le point de nous faire basculer.
Christopher constituait la pointe sud de l’archipel, et sa plus petite île. Plate, et noire.
À présent que le vent était un peu tombé, de gros nuages d’orage commençaient à se masser. Tandis que le bateau s’approchait de la rive, Lindsay vit que la noirceur du sol était faite d’herbe, sur une plage de sable blanc. Des colonnes de soleil crevaient les nuages et donnaient l’impression que le sable était illuminé. Cette palette sauvage, monochrome, était d’une beauté extraordinaire. Le terrain de débarquement idéal.
D’autres détails émergèrent à mesure que la distance diminuait. De petites grappes de feuillage violet, à l’allure funéraire, contre l’herbe noire qui ondulait comme un champ dans le vent.
Douze kilomètres carrés.
Puis elle eut une pensée qui aurait dû la frapper depuis longtemps.
— Si nous débarquons, ne risquons-nous pas d’être infectés, nous aussi ?
Rayat leva les yeux de son bloc électronique.
— Les seuls tests que nous connaissons ont l’avantage d’être assez concluants.
— Pardon ?
— On vous tirera dessus. Si vous survivez, c’est que vous êtes contaminée. Ensuite il faudra essayer quelque chose de plus définitif. Nous en avons six à bord. (Il regarda Josh.) Ça vous a déjà tenté ?
— Ce n’est pas le genre de vie éternelle que nous recherchons. (Malgré les heures de navigation cahoteuse, le colon était toujours aussi crispé sur sa carabine.) Nous savons ce que déclenche le parasite.
— Et vous étiez au courant, n’est-ce pas, Rayat ? dit Lindsay. C’est ça que vous cherchiez, à chaque sortie.
C’était peut-être la perspective d’une mort imminente qui avait clarifié ses pensées et aiguisé ses souvenirs. Rayat, toujours imperturbable, ne dit rien et se cala sur la planche en travers du bateau. Il fut le premier à débarquer sur la plage. Lindsay avait l’intention de suivre chacun de ses mouvements, si Josh ne l’abattait pas. Elle ne lui faisait toujours pas confiance, quoi qu’il dise ou quelle que soit sa mission.
— Revenez ici et aidez-nous à débarquer ces scoots, lança Josh. Tout de suite.
Ils durent se mettre à quatre pour porter les véhicules sur la terre ferme. C’était le genre de chose que les Marsouins savaient faire, mais ils étaient à une centaine de kilomètres derrière elle. Avec un peu de chance, ils étaient prêts à se fondre dans la masse des colons pour partir à l’abri.
— Je vous suggère de placer les bombes en deux rangées de trois, à deux kilomètres l’une de l’autre. Pour une couverture maximale.
— Vous en avez cinq à disposition, tempéra Lindsay. L’autre nous sert d’assurance.
Elle fit signe à Jonathan de l’aider à en mettre une à part sur le scoot.
— Je vais les régler pour une explosion au sol. Sur leurs pieds, à environ un mètre.
— Vous êtes sûr qu’elles brûleront suffisamment ?
— Une boule de feu de deux kilomètres chacune. Tout sera carbonisé sur une profondeur de trois mètres. (Rayat haussa les épaules.) J’aurais préféré le double, pour être sûr de mon coup, mais croyez-moi, les touristes ne sont pas près de revenir prendre des photos ici.
Josh et Jonathan avaient baissé la tête, absorbés dans leur propre monde. Puis Lindsay se rendit compte qu’ils priaient. Cela la mit plus mal à l’aise que la contemplation des bombes à neutrons. Josh releva la tête.
— Nous accomplissons une chose terrible. Pour en empêcher une pire encore, mais reconnaissons le péché que nous commettons. Nous en répondrons devant Dieu, et j’en répondrai aussi personnellement à Aras. Il devra se défaire de sa rage.
— Terminons-en, dit Lindsay.
Il fallut une heure pour quadriller cette petite île avec les deux scoots, qui restèrent toujours à portée visuelle l’un de l’autre. La certitude qu’ils allaient dévaster ce paysage d’une beauté délicieuse commençait à peiner Lindsay. L’excursion aurait été agréable si les passagers n’avaient pas tenu des carabines.
L’herbe noire s’aplatit sous eux comme une mer fuligineuse, et Lindsay retint son souffle. C’était inutile, mais instinctif. Si elle était contaminée, il était trop tard pour retenir sa respiration. Elle ne savait même pas si l’organisme se trouvait dans l’air.
— Josh, dit-elle, mal à l’aise de le sentir si proche. Je pense tout de même que Rayat compte emporter un échantillon hors planète.
— Vos ordres étaient différents ?
— Non. Nous devions prélever un échantillon pour les militaires et empêcher sa récupération par les compagnies commerciales.
— Donc, vous trompez vos propres camarades.
— Oui. J’ai du mal à l’admettre, mais Frankland avait raison. C’est une épidémie.
— Soyez certaine que c’est bien la raison qui vous pousse à agir, dit Josh avant de retomber dans le silence.
Il leur fallut moins d’une heure pour placer et armer les engins. Lindsay ne se sépara pas du sien. Ses grenades ne suffiraient peut-être pas à oblitérer Shan. Ils arrêtèrent les scoots sur la plage, et reprirent leur souffle.
L’endroit était vraiment magnifique.
Une fois descendus de leur selle, les quatre destructeurs de Christopher se tinrent sur cette idyllique plage de sable blanc, savourant le ciel orageux aussi dramatique qu’une gravure de William Blake. Leur nombre évoquait l’Apocalypse, et les colonnes de soleil qui perçaient les nuages étaient si précises et lumineuses que Lindsay craignait de voir la main de Dieu descendre vers eux pour les châtier. Elle regarda Rayat.
Je dois avoir raison.
— Alors c’est ça, une limitation des dégâts, dit-elle.
— Oui, c’est magnifique. C’est une honte terrible et nécessaire.
Ils franchirent la perfection de sucre glace de cette plage, et poussèrent le bateau dans l’eau.
Elle était certaine de ce qui la poussait à détruire l’Éden. Sans aucun doute. N’est-ce pas ?
Bien sûr.