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— C’est l’une des choses les plus difficiles que j’aie jamais eues à faire, dit Shan.
Non. C’était faux, et de beaucoup. La seule chose difficile était de se présenter devant l’autel de l’église Saint-François, au cœur enfoui de Constantine. Elle se sentait transpercée par la lumière délicate des vitraux dans son dos. Ce n’était pas la place d’une païenne, pas même si elle avait un peu perdu sa foi.
Elle regarda la succession de visages inquiets dans la congrégation. Elle connaissait ces gens. Autrefois, ils lui avaient fait confiance.
— Vous devez quitter Constantine. Vous devez déplacer tout le monde.
Il n’y eut pas un murmure. Elle ne s’était pas attendue à ça. Tout son entraînement et son instinct la préparaient à affronter une résistance ferme. Faute de réaction, elle continua. Elle repéra Josh avec sa vision périphérique. Mais pas Aras.
— La situation politique est extrêmement tendue, dit-elle. La Terre a envoyé un autre vaisseau vers ce système sans demander leur permission aux isenj ou aux wess’har. Vous savez encore mieux que moi à quel point les mesures des wess’har peuvent être extrêmes.
Un soupir traversa les premiers rangs. Toujours aucune question.
— Ils vont empêcher tout atterrissage, avec les moyens les plus radicaux qu’ils aient à leur disposition : ils vont implanter des micro-organismes capables de tuer les humains et les isenj. Malheureusement, cela vous concerne aussi. Si vous acceptez de partir, vous pourrez vous installer sur Wess’ej, dans un environnement similaire à celui-ci.
Leurs visages étaient catastrophés. Je n’ai peut-être pas dit tout ça très bien.
— Des questions ?
— De combien de temps disposons-nous ? demanda une femme.
C’était Sabine Mesevy, la botaniste de la mission Thétis, qui avait trouvé Dieu et choisi de rester. Shan ne l’avait pas reconnue, et c’était mauvais signe. La Superintendante avait l’habitude de remarquer tous les détails d’une foule.
— Deux mois, au maximum. Vous aurez toute l’aide nécessaire pour faire vos valises et pour le transfert. Je suis désolée que cela se passe ainsi.
Mesevy refusait de céder.
— Notre biobarrière ne nous protégera pas ?
— On va la couper. Les wess’har ne veulent pas laisser un emplacement viable pour l’un ou l’autre des deux camps.
— Ils pourraient atterrir avec une protection biohaz complète.
— Peut-être. Mais c’est une chose de travailler dans un labo étanche, et une autre d’y vivre en permanence. Cette planète ne leur serait pas plus utile que la Lune terrestre.
— Les humains ne s’intéressent-ils qu’à la planète ?
Shan hésita.
— Sans doute pas.
Personne n’ajouta quoi que ce soit. Shan se sentait irritée, impatiente que l’évacuation soit lancée. Le silence s’éternisait, et il possédait un son propre. Elle compta une minute entière.
Quand elle regarda le sol, une colonne rubis et émeraude tombait du vitrail jusque entre ses bottes légèrement écartées. La lumière de Cavanagh était canalisée dans la colonie. Chaque jour, l’image de saint François entouré par les créatures de la Terre, de Bezer’ej et de Wess’ej, prenait vie au lever du soleil.
Elle se demanda s’ils essaieraient de démanteler le vitrail pour l’emporter vers leur nouveau refuge. Elle espérait que oui.
Soixante secondes. Elle leva les yeux, et c’était comme si le moment de silence était devenu permanent.
— Bien, je vais vous laisser en parler entre vous. Si vous avez d’autres questions, je serai chez Josh.
La remontée de l’allée centrale fut longue. Aussi longue que la traversée du réfectoire quand elle avait dû annoncer à la mission Thétis que Surendra Parekh venait d’être exécutée pour avoir causé la mort d’un enfant bezeri.
Parekh n’avait pas voulu faire de mal.
Et moi, je ne voulais pas donner une raison supplémentaire à ces enfoirés de débarquer ici.
Elle était presque au bout de l’allée quand un homme qu’elle reconnut vaguement lui bloqua la route. Ses réflexes crièrent menace. La c’naatat répondit pas de problème.
— Nous ne partirons pas, dit l’homme. C’est hors de question. Nous sommes chez nous. Vous ne comprenez donc pas ?
Shan était plus grande que lui, plus dure et armée. Il ne paraissait pas s’en soucier.
— C’est triste. Mais vous n’avez pas le choix.
— Comment pouvez-vous être de leur côté ? Vous êtes humaine.
Elle avait déjà entendu ce genre d’argument. Il était quelques centimètres trop près, et il serrait les poings.
— Ce que je fais n’a aucune importance, dit-elle tout bas. Ils agiront, avec ou sans moi. C’est votre seule chance de survivre.
— Nous ne pouvons pas quitter tout ce pour quoi nous avons travaillé. Nous sommes nés ici. Nous ne connaissons rien d’autre.
Il bougea, sans doute sans intention violente, mais cela suffit pour que Shan lui saisisse l’avant-bras d’une poigne gantée qui devait faire mal. Il se figea.
— Vous allez partir. Vos ancêtres l’ont fait, et vous pouvez le faire aussi.
— Vous ne pouvez pas nous y forcer.
Elle lui lâcha le bras. Ils étaient entourés par une foule silencieuse.
— Écoutez, mon vieux, d’une façon ou d’une autre, d’ici trois mois vous ne serez plus là. Vous pouvez recommencer à zéro, ou finir comme Mjat.
Shan le regarda sans sourciller, les bras au côté, jusqu’à ce qu’il se rasseye en tremblant. Les enfants à côté de lui étaient fascinés par Shan.
Elle regarda le reste des colons.
— Ne faites rien d’idiot, OK ? Ne jouez pas les héros.
C’était le problème avec les gens qui pensaient aller au Paradis. Ils ne prenaient pas la mort au sérieux.
La vue de cette prairie bleu ardoise autour de la Cité Temporaire fut aussi émouvante qu’un retour au bercail. Aras était content de quitter F’nar. Shan appréciait peut-être sa délicatesse urbaine, mais lui se sentait enfermé, alors qu’il pouvait à présent marcher la tête haute, en tant que véritable jurej.
La Cité Temporaire paraissait moins temporaire que jamais. Les renforts de la garnison étaient visibles.
Écouterons-nous les bezeri s’ils sont en désaccord avec nous ? Il observa la descente d’un vaisseau de transport, se posant lentement sur ses pattes articulées. Les wess’har étaient capables d’ignorer les désirs des autres par bienveillance. Certaines fois, il avait l’impression que c’était une bonne chose. Mais il lui arrivait de douter.
Les bezeri n’avaient pas oublié leurs habitudes. Il resta un moment sur les falaises au-dessus de la baie, à émettre une séquence de lumières avec sa lampe. Une capsule de patrouille bezeri fit à moitié surface. Leur rôle premier était de s’assurer qu’aucun bezeri ne s’échoue par curiosité, et la circulation militaire constante dans la région devait causer bien des interrogations.
La Montagne vers la Surface Sèche ? demandèrent les lumières.
J’irai à Constantine plus tard. D’abord, je dois vous parler, à vous tous.
Constantine se trouvait sur une île. Pour les bezeri, il s’agissait d’un des nombreux pics qui saillaient de leur territoire marin jusque dans la Surface Sèche, un monde aussi étranger et hostile pour eux que l’espace pour les humains. Aras entra dans l’eau en pataugeant et se cala dans la poche ouverte de la capsule avant de suspendre sa respiration et de laisser l’eau l’engloutir. C’était le prix à payer pour ce transport. Ce n’était pas agréable, mais il ne pouvait plus se noyer. Grâce aux isenj.
La pression était désagréable dans les profondeurs du territoire bezeri. La mer par ici avait un goût de pifanu morte et de boue. Les lumières dansaient partout, des motifs complexes et des couleurs de conversation et de chanson entre bezeri. Aras reconnaissait quelques séquences de concepts, mais, sans sa lampe pour traduire, il était sourd et muet, même après tant d’années. Il tourna l’objet entre ses mains.
Un groupe de silhouettes fluides, massives, sortit d’une ouverture dans une tour de coquillages et de boue délicatement façonnée, puis s’arrêta à quelques mètres de lui. Elles étaient traversées de points bleus et verts.
Il y a un problème, disaient les lumières.
D’autres humains veulent venir ici, répondit Aras.
S’ils venaient, empêcheraient-ils le retour des isenj ?
Leur horizon était peut-être limité par la mer, mais les bezeri comprenaient le principe d’alliance politique. Aras choisit ses mots-signaux suivants avec soin.
Doutez-vous que nous puissions vous protéger ?
Les motifs de lumière formaient à présent des cercles concentriques rouge et orange. Vous n’êtes pas assez nombreux, et vous devez penser à vous avant tout. Nous devons choisir l’option qui repousse les isenj. Si nous pouvions choisir librement, nous aimerions que les humains comme les isenj restent à l’écart de cette planète.
Aras calcula de nouveau.
Comprenez-vous la différence entre les humains de la Montagne vers la Surface Sèche et les nouveaux venus ?
Des nuages de poussière se levèrent tandis qu’un des bezeri ramenait ses tentacules contre son corps. Nous comprenons que les isenj ont souillé nos cités avec leurs déjections, et que s’ils reviennent, nous mourrons tous.
Aras prit le temps de chercher une réponse neutre. Il avait besoin de savoir ce qu’ils voulaient, et non ce qu’ils accepteraient, quoi que Mestin ait ordonné. Il ajouta prudemment :
À la Surface Sèche, les nouveaux humains pourraient trouver quelque chose qui pourrait créer des ennuis à d’autres peuples sur d’autres mondes. Nous allons créer une barrière ici, qui empêchera les humains et les isenj d’atterrir. Nous déplacerons les humains de la Surface Sèche, et à terme nous retirerons la Cité Temporaire.
Vous nous abandonnerez.
Non. Vous n’aurez plus besoin de nous.
Vous craignez de perdre le contrôle de ce système.
Oui.
Alors notre seule chance est de nous fier à votre science.
Les anciens bezeri marquèrent une pause dans les eaux sombres pendant un instant, puis s’éloignèrent avec un éclat vert. Aras encaissa le choc de leur sillage en serrant une saillie d’esken, mais personne d’autre ne vint lui parler. Le pilote lança un frémissement rouge et ambre.
Vous feriez sans doute mieux de partir.
Pendant le retour vers la surface, Aras se demanda s’il contenait à présent les caractéristiques d’un trop grand nombre de créatures pour se rappeler ce que l’une ou l’autre ressentait. Pourquoi les bezeri s’intéresseraient-ils à ce qui se passait à la surface ? Ou sur d’autres planètes ? Ils ne pouvaient se fier qu’à leur mémoire. Ils se rappelaient que les isenj avaient autrefois établi des campements ici, et que cela avait souillé leur eau. Il était futile de leur demander de se soucier des problèmes d’espèces qu’ils ne verraient jamais, alors qu’ils percevaient une menace immédiate et sérieuse pour leur quotidien.
Les wess’har passaient peut-être trop de temps à s’inquiéter de leurs responsabilités. Ils n’avaient peut-être pas autant de devoirs qu’ils le pensaient. Mais c’était un raisonnement humain : beaucoup de droits, aucune responsabilité. Il repoussa cette idée, écœuré.
Qu’avaient-ils dit ? Si nous pouvions choisir librement, nous aimerions que les humains comme les isenj restent à l’écart de cette planète. Mestin leur donnait ce qu’ils voulaient. Shan avait bien agi en donnant ses gènes.
Aras essayait encore de définir ce qui le dérangeait tant dans la succession des événements. Shan ne l’avait pas trompé : face à une situation complexe, elle avait emprunté le chemin le plus court pour arriver au bon résultat. L’intention importait peu. Seule l’action comptait.
C’était cette action qui le dérangeait. Les wess’har n’avaient pas été assez purs, idéologiquement, pour détruire cette science des armes biologiques. Pas plus qu’ils n’avaient refusé l’utilité de la c’naatat à un moment de crise personnelle.
Aras lui-même n’avait pas eu la volonté suffisante pour laisser Shan mourir. Durant quelques minutes cruciales, ses désirs avaient compté davantage que ses principes.
Où étaient passées ses certitudes sur le bien et le mal ?
Josh servit à Aras un bol de soupe plein à ras bord, ou presque. Des haricots beurre crevaient la surface orange comme de grosses îles blanches, et Aras les poussa du bout de la cuiller. Un certain soulagement régnait chez les Garrod. Ils n’avaient pas revu Aras depuis que Nevyan l’avait arrêté. Aras acceptait cet excès de nourriture comme le substitut à l’expression d’affection qu’il était. Cet accueil le rassurait, même s’il apportait de mauvaises nouvelles. Deborah et James lui souriaient de temps en temps. Rachel, à présent âgée de six ans, l’étudiait attentivement.
— Je me rends compte comme cela doit être grave pour vous, dit Aras.
Josh haussa les épaules. Rien ne paraissait le paniquer.
— Je suis assez soulagé que ce monde soit mis en quarantaine. Je m’inquiète d’une fuite de la c’naatat depuis le jour où ton peuple a repéré le Thétis.
— Ils ne pourront pas la prendre. Pas en atterrissant ici, en tout cas. Ils essaieront toujours de l’obtenir par moi ou Shan Chail.
Josh n’avait pas du tout parlé de Shan. Aras était à la fois intrigué et agacé que les colons puissent en vouloir à son isan. Mais il savait qu’elle-même assurerait n’en avoir rien à foutre.
Il trempa un croûton dans la soupe. Le repas retomba dans le silence. La demeure de Josh était un havre parfait, taillée dans la pierre comme une maison wess’har, avec une douce lumière filtrée par le dôme du toit qui faisait aussi office de panneau solaire. Aras regrettait que cet endroit doive être effacé par les nanites. Mais les colons n’avaient jamais eu l’intention de rester ici éternellement. Ce n’était qu’un refuge où laisser s’écouler le sombre présent de la Terre avant de pouvoir la restaurer.
Aras comprit combien leur venue avait été une folie. Il les avait aidés à bâtir, car ç’avait été un processus éreintant. Bien sûr, son apparence était très différente, à l’époque.
— Vous devez trouver cela triste, après avoir investi tant d’efforts.
— Les objets matériels peuvent être reconstruits, dit Josh. Nous bâtirons ailleurs.
— Si je peux vous aider, je le ferai.
— Je préférerais que tu m’aides à détruire.
— Je ne comprends pas.
— Il existe des choses que nous ne pourrons pas emporter. Je veux détruire tout ce qui ne sera pas transportable dans l’église.
Au temps pour la vacuité du monde matériel. Plus il apprenait leurs croyances, moins il les comprenait. Mais l’heure n’était pas au débat. Seule leur foi les empêcherait de craquer sous la pression de ce déracinement, de ce nouveau départ sur un monde inconnu.
— Je sais que tu nous as toujours tenus à l’écart de l’île de Christopher, dit Josh avec prudence. C’est le seul endroit où l’on trouve la c’naatat, n’est-ce pas ?
C’était simplement une autre île dans la chaîne de Constantine. Autrefois, on l’appelait Ouzhari. Au printemps, elle se couvrait d’une herbe noire unique à cette île.
— Je ne savais pas que tu étais au courant.
— Je n’étais pas certain.
C’était la première fois – la seule fois – où Josh l’avait trompé. La sensation était désagréable. Josh était quelqu’un de bien, et Aras savait qu’il ne devait pas douter de son intégrité. Mais cela faisait mal. Ils finirent leur soupe en silence.
Les îles avaient reçu le nom d’hommes et de femmes que les religieux avaient hissés au rang de presque dieux : Constantine, Catherine, Charity, Clare, Chad et Christopher. Aras savait ce qu’étaient les saints. Entre autres, ils devaient souffrir pour satisfaire les sombres besoins de l’humanité. Vu la nature de son martyre, Aras pensait encore que le nom de Charity aurait mieux convenu à l’île de la c’naatat.
Les premiers bots de construction avaient atterri sur Christopher, et Aras les avait déplacés aussi loin que possible sur la chaîne d’îles, avec l’aide de camarades wess’har morts depuis longtemps. Les colons savaient exactement ce qu’était la c’naatat. Ils ne la désiraient pas, et la craignaient presque. Certains d’entre eux y voyaient ce qu’ils appelaient la tentation du Diable. La vie éternelle qu’ils recherchaient était en rapport avec l’extase de Dieu, et non avec la résistance aux maladies et aux blessures qui avait coupé Aras de tous ses êtres chers. Les colons n’étaient pas une menace. Ils avaient pitié de lui. Il n’irait jamais au Paradis.
Josh ferma les yeux un instant, peut-être pour prier. Les humains disaient à voix haute leurs pensées à Dieu, et Aras n’avait jamais compris comment ils s’attendaient à ce que leur divinité s’y retrouve parmi les milliards de besoins et désirs contradictoires.
Josh ouvrit les yeux.
— Tu vas conserver la réserve génétique, bien sûr.
— Quoi qu’il arrive, je ferai en sorte qu’elle soit préservée. J’ignore si elle retournera sur Terre un jour. Mais nous ne remettrons pas ces gens ou ces plantes à l’Actaeon.
— Vous allez vraiment retirer la biobarrière ?
— Tu sais que nous y sommes obligés.
— Alors ils sont prêts à nous éliminer aussi.
— Oui.
Josh le regarda dans les yeux pendant de longues secondes. Aras devinait en lui son ancêtre, Ben. Aras ressentait peur et chagrin pour chacun d’eux, mais nulle culpabilité ou repentir. Pendant un moment, il se dit que Josh avait enfin vu en lui l’extraterrestre qu’il était : ni un miracle, ni un gardien, ni un divin envoyé de la Providence. Rien qu’un extraterrestre à la moralité radicalement différente.
— Je comprends, dit Josh.
Pourtant, Aras savait que ce n’était pas le cas. Une faille s’était ouverte entre eux. Elle avait toujours été là, infime, mais c’était à présent un canyon qui n’en finissait pas de s’élargir.
Aras resta deux jours à Constantine. Il prit soin de visiter l’école et de parcourir autant qu’il le pouvait les rues souterraines. Les récoltes du printemps germaient déjà. Deux des rats qu’il avait pris au pharmacologue du Thétis avaient eu une portée parce que les enfants de la colonie n’avaient pas compris comment distinguer leurs sexes. Ils n’avaient jamais vu d’animaux plus gros que des insectes. Tout cela sentait la normalité et l’espoir.
James, le fils de Josh, prenait bien soin de Noir et Blanc, deux autres rats auxquels Aras s’était attaché. Aras joua à des jeux de poursuite avec eux, mais ils n’étaient plus aussi agiles. Les rats vieillissaient rapidement. Shan l’avait prévenu qu’ils mourraient dans environ un an, et qu’il ne devrait pas s’en attrister car c’était la norme, pour des rats.
Au-dessus du sol, on ne voyait de la colonie que les dômes discrets et les champs cultivés, soigneusement disposés. L’air embaumait la fertilité végétale.
Il se rendit à l’église Saint-François.
L’œuvre du gouvernement est l’œuvre de Dieu.
Cette inscription était l’un de ses plus anciens souvenirs de la colonie. Il avait regardé des bots la graver des années avant l’arrivée des humains. Des gethes, à l’époque. Il les avait empêchés d’utiliser d’autres créatures comme nourriture, et en avait fait des humains acceptables.
J’avais le choix. J’étais encore le protecteur de Bezer’ej. Il aurait été facile de les tuer avant qu’ils sortent de leur sommeil froid.
Mais il ne l’avait pas fait. Et il n’avait pas non plus laissé Shan mourir. Il ne regrettait aucune de ces deux décisions. Le regret était inutile, sans impact sur la réalité.
Aras allait devoir lâcher les nanites de récupération dans ces tunnels et ces galeries. Elles réduiraient les artefacts en poussière aussi efficacement qu’elles avaient effacé les traces des colonies isenj brisées de Bezer’ej. Ce serait dommage pour le vitrail.
Il remonta l’allée centrale de l’église et étudia la silhouette stylisée en robe marron. C’est lui qui avait assemblé l’image. Il pourrait la démonter, pour que les colons emportent une partie de leur monde. C’était ce qu’il connaissait de plus iconique et de représentatif de ce qu’ils souhaitaient être.
Shan arriva derrière lui. Il sentit les effluves agréables de sa peau, une odeur douce et pleine de bois scié sur un musc humain aigre-doux.
— Ça va ? demanda-t-elle.
— Oui.
— Je regrette. Vraiment. Pas pour eux, mais pour toi.
Il continua de regarder le vitrail, en se demandant comment démonter les nombreux morceaux de verre plombé et noter leur position pour pouvoir les assembler de nouveau à F’nar.
— Cela les aidera encore à mériter leur paradis, dit-il.
— Tu plaisantes ?
— Pas du tout. Je suis sérieux. Plus ils feront de choses difficiles, plus leur Dieu les aimera, apparemment. Je ne comprends toujours pas la valeur de la souffrance.
— Oui, moi aussi, ça me laisse perplexe.
— Je vais rester pour les aider à se préparer. Cela me paraît juste.
Shan lui prit le bras et ils regardèrent le saint en vitrail qui avait aimé toute la création, et son entourage d’animaux, dont certains l’auraient dévoré s’ils avaient pu. Aras soupçonnait qu’un alyat aurait ignoré le respect de Saint François si la saison des chasses avait été maigre.
Shan contemplait le vitrail avec autant d’intensité que lui, et Aras savait bien pourquoi. C’étaient les parties de verre bleu qui lui parlaient. La première fois, elle n’y avait vu que du blanc. Les humains ne percevaient pas les couleurs comme les wess’har. En voyant leur vraie couleur, elle avait compris d’où venait sa survie. La terreur initiale que cela lui avait inspirée ne semblait plus si douloureuse.
— C’est magnifique, dit-elle. Et je ne sais toujours pas comment la lumière descend jusqu’ici.
— Je pourrais te montrer.
— Plus tard. (Ses yeux se déplacèrent sur l’image.) Tu vas le protéger, hein ?
— Oui.
— Tant mieux. (Elle lui serra le bras.) Alors je vais rester ici. S’il y a des dissensions, je m’en occuperai.
— Ça leur a fait un choc. (Il était content qu’elle reste. Elle paraissait ravie de faire régner la docilité chez les humains. Lui n’y voyait qu’une nécessité.) Ce sera plus facile si tu es là.
— Je serai peut-être forcée de faire des choses que tu auras du mal à accepter. Je ne veux pas que cela nous sépare.
— Shan, tu es mon isan, et je te suis lié. Quoi que tu fasses, quoi que tu dises.
Il sentit tous les muscles de Shan se contracter.
— Tu as l’air de le regretter.
— Non, je suis parfaitement satisfait.
— Bon, quand la poussière sera retombée, on prendra quelques jours pour partir de F’nar et tout arranger entre nous. On pourrait peut-être visiter Baral. (Elle tendit la main dans son blouson, en sortit le petit cylindre de son Suisse et le lui donna.) Pas la peine que je garde ça. Nevyan m’a donné un nouveau machin de communication. Je ne m’y habituerai jamais, j’ai l’impression, mais bon…
Le Suisse, cette antiquité, ne serait d’aucune utilité à Aras non plus. Et il était plein de détails sur les démons qui la poussaient, les choses terribles que faisaient les gethes. Mais il savait trop ce que cet objet représentait pour elle, et ce cadeau était un geste lourd de sens. Elle n’utiliserait sans doute jamais le mot amour, mais il comprenait néanmoins.
— J’en prendrai soin.
Une pause.
— Je ferais mieux de te laisser, alors.
Elle lui déposa un rapide baiser sur la joue et sortit de l’église en martelant chaque pas.
Oui. Quelques jours de calme – sans matriarches, sans Eddie et sans la tension qui les accompagnait depuis leur rencontre – leur feraient sans doute du bien. Aras la regarda partir et s’émerveilla de la voir apparemment si insouciante. Puis il alla au clocher et saisit les longues cordes de chanvre et d’efte attachées aux six cloches de verre.
Ben Garrod n’avait jamais voulu croire qu’on pourrait faire des cloches de verre. Les humains possédaient une technologie limitée dans ce domaine. Mais il avait été ravi par leur son. C’était une note ondulante plutôt que métallique, mais elle portait sur des kilomètres et possédait une qualité éthérée qui ravissait les humains. Leur son avait bercé des générations entières de colons. Aras ne comprenait pas pourquoi Josh insistait pour les détruire lui-même, au lieu de les laisser aux nanites.
Aras regarda en haut du clocher. Dans la lumière, le bleu du verre était visible, et, s’il se tenait au bon endroit dans l’allée, il pouvait lever les yeux et distinguer leurs courbes transparentes au travers des poutres. Il avait toujours les yeux levés, se rappelant le travail qui leur avait donné le jour, quand il sentit Josh traverser l’église. Il paraissait fatigué.
— Allez, dit-il. Une dernière fois.
— Nous pourrions les enlever, dit Aras.
— Non. Et pas de nanites non plus. Je veux qu’elles disparaissent, tout de suite. Ainsi, nous serons forcés de partir.
Quand Josh saisit une corde à deux mains et tira de toutes ses forces, la cloche émit une longue note plaintive. Puis il s’arrêta et plaça une autre corde entre les mains d’Aras.
— Tire quand je te le dirai, dit-il.
Aras n’avait jamais pris la peine d’apprendre les complexes séquences de notes que les colons répétaient souvent. À présent, il sonnait pour Josh. C’était le moins qu’il puisse faire, même si leur amitié paraissait mal en point. Avec seulement deux cloches, le carillon n’avait pas la complexité magnifique de ce qu’ils appelaient les canons ou carillonades, mais ce duo était plus approprié que de grandes envolées festives.
Le son vibra dans la gorge d’Aras. Il avait presque l’impression de le goûter.
Josh s’arrêta pour reprendre son souffle.
— Avant, les cloches d’une église servaient de signal d’alarme. Lors d’une guerre, en Europe, les églises n’eurent pas le droit de sonner les cloches pendant six ans : leur carillon ne devrait retentir que si l’Angleterre était envahie. (Il regarda la longue corde beige, et Aras aurait pu jurer que son ami pleurait.) Ce n’est que du verre, Aras. Nous n’avons pas besoin de cela pour connaître Dieu.
Ils sonnèrent solennellement pendant cinq autres minutes. Puis Josh fit taire sa corde et montra à Aras comment en faire autant.
— J’ai récupéré les objets de l’autel. Je vais barrer la porte derrière moi, pour qu’il n’y ait pas d’accident.
C’était une façon étrange de parler de l’image gravée de sa divinité morte sous la torture. Aras trouvait encore leur fixation pour la rédemption par l’agonie physique assez dérangeante.
— Tu es certain que c’est ce que tu veux ? Cela semble inutile. Les nanites…
— Je veux qu’elles soient détruites ici, s’il te plaît.
— Cela ne change rien.
— Si. Ce rappel de notre départ sans retour nous aidera à aller de l’avant.
Aras lui laissa le temps de sortir. Puis il gravit l’échelle fragile qui menait au sommet du clocher, et se faufila entre la voûte du toit et la poutre à laquelle les cloches étaient liées. Il sortit son tilgir.
La fabrication de ces cloches avait été un plaisir autant qu’une éducation. Il avait été le premier à les toucher, il serait le dernier. Cela paraissait satisfaisant.
Il lui fallut un moment pour trancher la corde et les chevilles composites qui fixaient la poutre à se clés. Avec un grincement bref, des interstices apparurent, et les six cloches tombèrent l’une après l’autre dans un bref silence qui s’acheva sur une cacophonie d’éclats, une grande éruption de saphir et de cobalt comme un missile ébréchant la surface d’une mer gelée.
Quelques secondes plus tard, il ne restait plus rien de ces tintements d’apocalypse. Les cloches de Saint-François s’étaient tues à jamais.
L’effacement de Constantine avait commencé.