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Message à : Eddie Michallat, CSV Actaeon

De : Rédac’ chef actu, Hub Europe de l’Ouest

Mestin reçut un message qu’elle n’attendait pas. Le mâle supérieur de l’Actaeon, celui qui s’appelait Okurt, avait envoyé une demande pour qu’Eddie Michallat soit autorisé à se rendre sur Wess’ej. Mestin avait entendu parler de Michallat. Ce n’était pas un soldat. Ni un scientifique. Elle ne voyait pas en quoi il pourrait servir aux gethes.

Les matriarches gouvernantes se réunirent dans la cuisine juste à côté de la bibliothèque commune, à mâchonner du lurisj. Nevyan était assise avec un de ses nouveaux enfants, une isanket, sur les genoux. Elles regardaient toutes les deux Shan avec attention. Celle-ci fixait le contenu de sa tasse en verre rouge, l’air très mécontente.

— Qu’est-ce qu’un journaliste ? demanda Fersanye.

Shan paraissait encore hésiter à plonger dans sa tasse.

— Ils apprennent des choses et les racontent aux gens, expliqua-t-elle. Surtout si on ne veut pas qu’ils le fassent.

Les humains avaient une attitude étrange vis-à-vis de l’information. Mestin essaya d’attirer l’intérêt de Shan.

— Comme les ussissi.

— C’est une façon de voir les choses. Dans le cas des journalistes, ces faits sont appelés actualité. Quand de nouvelles choses se produisent, ils les rapportent au monde. Ils réunissent et répandent les renseignements. Parfois avec exactitude, et parfois non.

Le concept de ne pas pouvoir – ou vouloir – rapporter les données avec objectivité était difficile pour les wess’har. Mestin aurait aimé que Shan lève les yeux.

— Devrions-nous autoriser Eddie Michallat à venir ?

— Eddie est doué. Il peut causer des problèmes, quoique pas toujours volontairement. Mais vous vous moquez des motivations, n’est-ce pas ? C’est lui qui a rendu l’existence de la c’naatat publique en posant ses questions.

— Peu importe. Tout le monde ici est au courant.

— Moi, ça m’importe, répondit Shan en anglais. Toute la FEU est à mes trousses.

— Oui ou non ? insista Nevyan.

Shan leva les yeux et les rebaissa, comme surprise par le ton de voix de Nevyan.

— Oui, à certaines conditions. C’est moi qui lui parle. Vous n’avez de contact avec lui que si je suis présente, parce que vous ne savez pas mentir. Et nous contrôlons ses déplacements sur F’nar. Il pourrait nous être utile. Okurt et compagnie se disent sans doute la même chose, d’où ma prudence.

Cela faisait un étrange catalogue de précautions. Michallat était un gethes désarmé, qui avait besoin d’un pilote ussissi pour le débarquer sur la planète ou le ramener à son vaisseau. Sa capacité de menace paraissait limitée.

— Nous pouvons le tuer une bonne fois pour toutes s’il y a un problème, ajouta Fersanye.

Shan était toujours très intéressée par le contenu de sa tasse, qu’elle ne buvait pas. Il y avait quelque chose de très étrange, chez elle. De temps en temps, elle passait la paume sur son front. Son visage était rouge et luisant.

— Vous ne comprenez pas la façon dont les gethes utilisent l’information. Nous – ils cachent des choses, et n’ont donc jamais une vision d’ensemble. C’est une monnaie d’échange qui… vous ne comprenez pas non plus la monnaie… Disons que l’information possède une certaine valeur. Sa possession confère un pouvoir, et permet d’obtenir par échange ce que vous désirez.

— C’est une arme. Vous savez la manier, résuma Nevyan.

— Tout à fait. Il n’y a pas beaucoup de différences entre les journalistes et les détectives. À part la carte, la retraite et le droit d’utiliser la force.

— Un problème avec votre boisson ? demanda Mestin.

— C’est de l’eau, répondit Shan.

— Qu’auriez-vous préféré ?

— Une bonne tasse de thé, du thé d’ouvrier où la cuiller tient toute seule.

C’était une réponse incompréhensible, mais cette ambiguïté était un faible prix à payer contre son habituelle clarté d’esprit. Shan se redressa et eut un vague geste de la main, pour changer de sujet.

— Si ça se trouve, Eddie vient simplement préparer un sujet sur les wess’har. Ou alors il recueille des renseignements militaires, consciemment ou non, parce que l’armée est aussi forte que la police pour utiliser les journalistes.

— Michallat le sait-il ?

— Bien sûr. Ça fait partie du jeu. Mais nous pouvons y jouer, nous aussi. Ça s’appelle de la propagande. Que désirez-vous accomplir ?

— Le départ définitif de tous les gethes, répondit Mestin.

— Alors nous allons agiter les armes. Lui montrer notre matériel, et laisser entendre que nous en avons encore des masses en réserve. Les gethes savent déjà que vous ne mentez pas et que vous ne bluffez pas.

— Mais dans ce cas, ce serait pourtant un mensonge. Un bluff.

— Je sais. C’est parfait, hein ? Laissez-moi faire.

Nevyan posa son isanket, Giyadas, par terre. L’enfant alla à pas rapides vers Shan pour la regarder en face. Il était évident que la Superintendante ne savait pas quoi faire de l’enfant, et n’avait aucune envie de communiquer avec elle.

Giyadas voulait simplement observer tous les détails de cette étrangère : l’isanket répondait à la réaction intense de Nevyan à son sujet. Shan, vaincue par ce regard fixe, paraissait de plus en plus nerveuse et décomposée. Puis les lumières violettes au creux de ses mains se remirent en marche, sans prévenir, et Giyadas resta pétrifiée. C’était très impressionnant. Même Fersanye était fascinée.

— Oh merde ! Ça recommence. (Elle regarda ses mains comme si elles étaient couvertes d’immondices, puis baissa les yeux sur Giyadas.) Le spectacle est fini, petite.

Elle se leva et partit.

— Elle ne peut pas être malade, dit Mestin. (C’était extraordinaire : cette femelle ne paraissait pas du tout intéressée par les enfants.) Les c’naatat ne développent pas de maladies. Je vais lui parler. Nevyan, réponds à l’Actaeon et dis-leur que Michallat peut atterrir.

Mestin trouva Shan devant sa maison, à côté d’une canalisation, une main dans l’eau froide, le regard perdu au loin. Mestin prit soin de s’asseoir exactement de la même façon, à côté d’elle. Elle avait remarqué que Shan faisait cela aussi quand elle était à l’aise avec une personne à qui elle parlait. Les ussissi faisaient pareil. Elle espérait que cela l’apaiserait.

— Vous paraissez incommodée. On dirait que vous avez très chaud, et je ne comprends pas pourquoi.

— Un effet secondaire de la c’naatat quand elle vous chamboule. Je suis en travaux.

— Vous ne paraissez pas très différente.

— Elle a l’air de viser ce qui dérange le plus. Aras a un souci avec son apparence extérieure, à l’évidence. On dirait que mes problèmes sont tous internes. (Elle crispa les mains, semant des étincelles violettes même en pleine lumière.) Je regrette si j’ai été grossière.

— Pourrez-vous vous occuper de Michallat quand il arrivera ?

— Oh oui ! Je me charge d’Eddie. Et je n’ai jamais merdé. Pas volontairement, en tout cas.

— On va sentir votre agitation dans toute la cuvette. Que se passe-t-il ?

— Je développe ma relation avec Aras.

— Ah, il vous a énervée. Suivez mon conseil, une bonne tape…

— Non, je ne lèverai jamais la main sur lui. On lui a fait assez de mal pour toute une vie. Nous avons simplement des problèmes de logistique à aplanir.

— Je ne comprends rien à ce que vous dites.

— Très bien.

Shan se tourna vers elle, soudain très honnête, et elle émit un parfum de domination. D’après les ussissi, il existait un fruit gethes à l’odeur tout à fait similaire, appelé mangue. Mestin se demanda si Shan se rendait compte que, dans n’importe quelle cité-État de Wess’ej, elle pourrait prendre la place dominante dès son arrivée, rien qu’à ce signal. Soit elle l’ignorait, soit elle s’en moquait.

— Je ne suis pas au mieux de ma forme, pour le moment. Je dois simplement aplanir quelques problèmes. Et je ne voulais vraiment pas m’interposer entre votre fille et vous. Je sais que ça vous fait chier. (Shan avait intercalé l’expression en pleine phrase wess’u. Mestin avait essayé d’utiliser son vocabulaire unique, mais Shan avait dit que ce n’était pas une bonne idée.) Je pourrais lui en parler, si vous voulez.

— Nevyan vous admire. Sa vision du monde est plus proche de la vôtre que de la mienne. Elle pense que le Monde d’Avant n’avait pas tout à fait tort, et que Targassat a abandonné sa responsabilité pour la non-implication.

— Elle aime régler ses problèmes à la dure.

— Elle se dévoue aux idées.

— J’ai lu ce que je pouvais sur le Monde d’Avant. Il n’y a pas beaucoup de renseignements, hein ?

— Les ussissi en possèdent peut-être davantage. Demandez à Vijissi.

— J’ai l’impression que je le terrifie.

— Alors demandez à sa femelle de meute. Elle ne vous craindra pas.

— Si vos cousins sont comme vous le dites, vous devriez vraiment envisager de reprendre contact avec eux.

— Il y aura un prix. Leur implication dans notre politique.

— Il en vaudra peut-être la peine. Vous n’êtes pas les seuls à qui nuirait une incursion humaine.

Shan se releva comme si elle avait mal, eut un sourire sans conviction et s’éloigna. Mestin la regarda partir, remarquant son pas humain, étrangement rigide. Pour une gethes, elle était impressionnante, tout en contrôle et en décision, avec une confiance totale qu’elle n’avait pas perdue au milieu de femelles plus fortes et plus grandes.

Mestin commençait à l’apprécier. Elle acceptait ses responsabilités. Cela l’inquiétait de voir sa propre fille la rechercher comme inspiration morale, mais il y avait de pires isan’ve à émuler que Shan Frankland.

Au final, elle était peut-être tout ce qui protégerait Wess’ej des gethes.

Ça faisait un mal de chien.

Mais un peu moins chaque fois, et Shan espérait que la c’naatat comprendrait le message : elle continuerait d’infliger ces dégâts jusqu’à ce que le parasite trouve un moyen de la réparer convenablement et définitivement.

Elle se hissa sur un coude et essaya d’ignorer le sang chaud et collant sous elle. Il n’y en avait pas tant que ça. Plus maintenant. Elle s’inquiétait surtout pour son matelas tout neuf.

— Je t’ai encore blessée, dit Aras. Je suis désolé.

— Ça ne va pas me tuer, tu sais.

Elle ne voulait pas l’inquiéter. Pour une très grosse créature, il faisait un bel effort pour disparaître dans le dhren qui leur servait de drap. Comme s’il s’attendait à prendre une claque. Puis il lui tourna le dos et elle se demanda un instant s’il pleurait. Mais les wess’har n’avaient pas de glandes lacrymales. Même les wess’har altérés comme Aras.

Elle étudia son dos. Les muscles ne ressemblaient pas exactement à ceux d’un humain. L’équivalent des ligaments intercostaux s’insérait bien plus haut sur la colonne. Le long de son échine, il y avait une épaisse ligne sombre d’où partaient de plus fines lignes de chaque côté, comme les marques d’un okapi en négatif. Mais cela restait un dos impressionnant.

— Allez, du cran. C’est pas bien grave.

Elle appuya sur l’épaule d’Aras pour qu’il se retourne vers elle. Sa peau était douce comme une suédine de soie, un peu froide au toucher.

Aras la regarda d’un air de déception blessée, comme un parent qui surprend son enfant adoré à voler.

— Je sais la douleur que tu ressens.

— Il m’arrive d’en rajouter, tu sais.

— Mon système nerveux se relie au tien. Je ressens ce que tu ressens. Ne me mens pas.

— Pas la peine de simuler, alors ?

— Pardon ?

— Rien, une blague idiote. (Elle s’allongea sur le flanc et lui serra la main.) Tu te rappelles ce que disait Bennett ? Ce n’est que de la douleur.

Aras paraissait dubitatif. C’était exactement la même expression que sur le visage du sergent Bennett, dans des circonstances différentes.

— Ce n’est pas bien.

— Eh, nous venons de deux espèces différentes. C’est déjà un miracle que notre matériel soit assez compatible pour en arriver là. Et ça va mieux – les petits ouvriers ont dû dérouter une partie des canalisations. (Elle n’avait aucune intention d’abandonner : c’était une mission, et elle la mènerait à bien coûte que coûte.) Et puis, si tu le sens, ça veut dire que j’ai des cellules d’oursan, maintenant, non ?

— Plus tu essaies d’être drôle, plus la situation est sérieuse. Rappelle-toi que la c’naatat n’a pas besoin d’oursan. Notre santé n’en dépend pas.

— Tu veux passer cinq cents ans de plus à prendre des douches froides ? (Aras avait été privé d’une chose qui le rendait wess’har. Shan était déterminée à lui en rendre une partie. Elle était la seule femelle à pouvoir le faire, et cela lui donnait une certaine obligation.) C’est bien ce que je pensais. Et moi non plus, d’ailleurs.

Il continua de la fixer dans les yeux comme pour la mettre au défi de baisser les bras, de renoncer face à la douleur. Mais il n’ajouta rien.

— Je dois te dire quelque chose, avoua-t-il. Certaines pensées me pèsent, dont je ne t’ai jamais fait part.

— D’accord. (Après tout, elle aussi avait beaucoup de choses à lui dire. Armes biologiques, par exemple.) Comme quoi ?

— J’étais prêt à te tuer, sur Bezer’ej, la première fois que je t’ai parlé de la c’naatat. Au cas où tu m’aurais trahi.

— Et alors ? J’aurais fait pareil, à ta place.

— Tu ne m’en veux pas ?

— Pas du tout. Je t’ai même conseillé de le faire, si tu te souviens bien. C’est tout ?

Aras marqua une pause, comme s’il n’avait pas du tout attendu cette réponse, et qu’il cherchait un nouveau sujet de conversation.

— J’aimerais que tu m’embrasses, dit-il.

Au tour de Shan d’être surprise.

— Que je t’embrasse ? Vraiment ?

Elle prit ça comme un reproche. Sa technique était-elle si impersonnelle ?

— Il m’est arrivé de voir Josh et Deborah s’embrasser, quand ils ne se rendaient pas compte que je pouvais les voir. Cela paraissait très intime. Les wess’har ne s’embrassent pas.

Shan se rassura. Elle avait bien entendu. Pour une requête sexuelle, c’était d’une innocence étonnante. Il lui était déjà arrivé de virer des hommes de chez elle pour d’autres raisons. Ils se faisaient une fausse idée d’une grande nana avec des menottes et un caractère vif. Ce genre de truc ne la branchait pas.

Elle fut soudain si touchée par son innocence et son désespoir qu’elle sentit les larmes perler, menacer de lui faire honte. Ce qu’il lui aurait fallu, c’était une femme avec un cœur. Mais elle ferait de son mieux. Il avait plus besoin d’intimité que de galipettes.

— Pas de souci, répondit Shan avec un peu plus d’humilité.

Elle finit par s’assoupir. Et continua de dormir jusqu’à la nuit, malgré l’innovation apportée par ses nouveaux gènes : les wess’har ne dormaient pas de manière continue. Dans l’amphithéâtre naturel que formait F’nar, les bruits de leurs activités, avec les occasionnels hululements des matriarches déclarant leur territoire l’avaient souvent maintenue éveillée ou interrompue dans ses périodes de repos. Suffisamment, en tout cas, pour que sa c’naatat se mette au travail et transforme ses cycles de mélatonine. À présent, Shan se contentait généralement de courtes siestes

Elle se réveilla d’un coup. Totalement. Elle n’émergeait plus jamais du sommeil avec l’épaule raide ou dans le vague. En un clin d’œil, elle était opérationnelle. Il faisait sombre. Aras, assis le menton dans les mains, lisait sur l’écran grand comme une porte intégré à un mur.

— Viens voir, lui dit-il sans se retourner.

Shan alla lire par-dessus son épaule. Le diagramme en arête de poisson était un résumé en wess’u des inquiétudes soulevées par les ussissi de F’nar et d’une autre cité-État wess’har, Pajatis. La structure non linéaire de cette écriture paraissait plus naturelle à présent, mais Shan devait encore traduire chaque mot, dans le vaste vocabulaire qu’elle continuait d’assimiler. Les éléments clés ne lui sautaient pas au nez en un coup d’œil comme avec un document en anglais.

Pourtant, certaines phrases attirèrent rapidement son attention. Comme, par exemple, récupéré les soldats du Thétis.

— Oh merde, dit-elle. (Le complexe lexique wess’u ne couvrait pas tout, et les explétifs moins que le reste.) J’espère que je me trompe sur ce machin.

L’autre phrase qui ajouta à sa détresse croissante était inquiétude chez les matriarches de Pajatis.

Shan était si occupée avec F’nar qu’elle n’avait pas encore réfléchi à ce que le reste du monde Wess’ej pouvait penser de la situation gethes. Elle se retrouvait de nouveau anglaise, au centre d’un Empire où les étrangers n’étaient qu’un détail du paysage. Et puis, F’nar était responsable des décisions de politique étrangère.

Mais si chaque cité-État était pleine de Mestin et de Chayyas, et qu’elles voulaient avoir leur mot à dire, ça devenait un peu trop tendu.

Aras inhala l’odeur de Shan, lourde d’angoisse, au bon moment.

— Oui, cela m’inquiétait aussi.

— S’ils rappellent les Royal Marines, ce n’est pas pour faire la cuisine, dit Shan. (Elle continua de lire, penchant la tête dans un sens puis dans l’autre.) Oh, bon sang ! Tous les humains ? Même les passagers ?

— Il était idiot de laisser les ussissi avec les isenj. Très idiot. Ils deviennent rapidement soupçonneux.

— Ça montre qu’ils nous connaissent bien. Où est le Thétis ?

— Toujours en route pour la Terre, apparemment.

— Je suis d’accord avec les ussissi, pour le coup. Il y a quelque chose de vraiment bizarre là-dessous. (Elle continua de lire, luttant avec les termes techniques.) Chak velhanan geth’sir, ça veut dire quoi ?

— Manifestation humaine en lumière animée.

— Hologrammes ?

— Télévision. Actualités, sans doute.

— Oh, mon Dieu ! Fais voir. Allez.

Shan avait regardé l’équivalent de plusieurs bulletins d’info grâce aux communications interceptées de l’ITX à son arrivée, mais elle s’en était rapidement lassée. Après tout, il y avait plus urgent dans sa vie que l’actualité d’une planète qu’elle ne reverrait jamais. Ç’avait été une erreur. Elle se pencha par-dessus Aras et toucha l’écran pour appeler le sujet de l’inquiétude ussissi.

Qui était de taille.

C’était un reportage sur des manifestations. Ces défilés de revendication étaient tous les mêmes. À l’écran, les climats et l’architecture variaient, mais au final elle ne vit que des foules qui hurlaient leurs slogans et levaient les poings autour des ambassades, consulats et bâtiments officiels. Des centaines de milliers d’individus sur le globe, unis par un seul objet : les extraterrestres. Et ils ne lançaient pas de grands cris de bienvenue.

— Eddie a présenté de nombreux sujets sur les isenj, dit Aras. Je crois qu’ils ont inquiété les terriens. (Il se pencha en arrière ; Shan aurait juré qu’il avait l’air sur la défensive.) Je t’ai dit que ton peuple était idiot de ramener les isenj sur Terre, mais je n’imaginais pas que vous vous entre-déchireriez sans leur aide.

— Je doute que l’invitation ait été lancée de façon universelle.

Shan n’était pas idiote. Elle réfléchit cinq minutes et en arriva à la même conclusion que les ussissi. La délégation isenj ne serait pas la bienvenue, donc les humains avaient retiré leurs frères du vaisseau qui les transportait.

— Aras, si les terriens étaient assez bêtes pour faire sauter le Thétis, comment penses-tu que les ussissi réagiraient ?

Elle pensa à leur charme d’animal habillé façon Jeannot Lapin, et à leur voix de petite fille. Puis à leurs dents acérées.

— Ils réagiraient très mal. Jusqu’au dernier.