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Le ministre Ual appela Eddie aux premières lueurs du jour, avec la meilleure nouvelle de ces dernières semaines.
Aras le secoua par l’épaule pour le réveiller. Il rejoignit la console d’un pas chancelant, et refusa de penser à ce que deviendrait leur étrange amitié si Ual apprenait l’utilisation de son piquant. Eddie soupçonnait que ce politicien n’y verrait qu’un beau coup, sans la moindre portée personnelle.
— La pression venant d’une direction peut être détournée, dit Ual. Mais la pression de deux côtés peut broyer. J’ai votre liaison.
— Merci, dit Eddie. Comment avez-vous fait ?
Il fit signe à Aras de trouver BBChan 56930, le lien actu principal du moment. Il dut le pousser du coude : Aras était fasciné par l’image d’Ual.
— J’ai dit à votre Foreign Office que j’étais fort déçu de l’opinion humaine sur une race qui les aiderait à établir des communications instantanées dans les galaxies. J’ai également dit que cela apaiserait la peur de mes propres électeurs concernant les extraterrestres, s’ils voyaient les humains admettre leurs propres erreurs.
— Élégante menace, Monsieur.
— Ce n’était pas une menace, dit Ual. Vous avez toute une heure, et je crois que l’expression est dans le direct. (Il eut ce petit bruit de bulle tremblante qu’Eddie considérait comme un rire, à moins que ce soit un juron.) Et je n’apprécie guère votre rédacteur en chef.
— Je vous dois une bière, monsieur le ministre. Merci.
Eddie avait un sujet d’une demi-heure prêt à tourner. Cela commençait par un plan d’Ouzhari en flammes pris par un patrouilleur aérien. Et s’achevait par le témoignage d’Ade.
— Je vous laisse ? demanda Aras.
— Non, vous restez ici. (Eddie enfila une chemise propre et espéra que sa barbe de quelques jours lui donnerait un air de correspondant de guerre, plutôt que de type pris au dépourvu. Il posa sa caméra abeille sur la console et tira deux tabourets.) Quand le sujet sera fini, ce sera à vous. Je vais vous interviewer.
— Que voulez-vous que je fasse ?
— Je vais vous poser des questions, et vous y répondrez comme vous le jugerez convenable. Ce ne seront peut-être pas des questions tendres, mais ne vous énervez pas à l’antenne. Vous pourrez me frapper plus tard.
— Cela paraît très négatif.
— Vous vous rappelez quand vous vous êtes énervé un soir, pendant le dîner ?
— C’était très grossier. C’était ma volonté.
— Ça aurait aussi fait une magnifique interview. Dites ce que vous pensez.
— Alors, à quoi jouons-nous ?
— À leur montrer à quoi ils s’attaquent. Ce sera merveilleusement bien placé, juste après les scènes de destruction causées par les humains.
— Est-ce un substitut au sensationnalisme, Eddie, ou devenez-vous propagandiste pour nous ?
— Je suis juste entre les deux. Je montre simplement aux gens ce qu’ils ne peuvent pas voir par eux-mêmes. À eux d’en tirer les conclusions qu’ils veulent.
Eddie saisit son code et apprit qu’il fonctionnait toujours. Il pouvait commencer sa transmission à n’importe quel moment avec soixante secondes d’attente : de quoi laisser au présentateur le temps de sortir du segment précédent pour lancer une interview live à deux cent mille millions de kilomètres. Il verrait le résultat en écran divisé, via le relais d’Umeh Station.
Il n’avait même pas besoin de parler à la rédaction.
— Trente secondes, dit-il dans le vide avant de lisser sa chemise.
Lindsay Neville traversa le biodôme encombré d’Umeh Station et vit qu’on lui dégageait un passage.
Ce n’était pas la sorte de privilège qu’imposait Shan par sa seule présence. Les évacués ne voulaient simplement pas s’approcher de la femme qui avait mené un acte de guerre contre un ennemi militairement supérieur.
Avec la mort d’Okurt et de ses officiers supérieurs sur l’Actaeon, Lindsay était à présent la responsable de ce chaos. Sa popularité en souffrait. Difficile d’être aimée et respectée quand on échoue quatre cents personnes très loin de chez elles sans perspective de secours.
— Voilà Jon, dit Barencoin. (Il siffla si fort que Lindsay en sursauta.) Eh, Jon ! Par ici. Oh, et Sue ! Le retour de la vieille équipe !
Il souriait, mais ce n’était pas pour elle.
— Gardez Rayat à l’œil pour le moment, dit Lindsay.
Barencoin inhala lentement.
— C’est votre problème, maintenant, Madame. Il ne pourra pas aller bien loin. Comme nous tous, d’ailleurs. Si vous le permettez, je vais me trouver un docteur pour sortir la balle de ma jambe avant que les médicaments ne fassent plus effet.
Il partit dans la foule en boitant pour retrouver ses deux camarades. Si Lindsay avait espéré un soutien des marines, elle était déçue. Elle passa dans une des cabanes de chantier et demanda à voir le contremaître. Autant commencer par créer de l’ordre. Elle était là pour un bout de temps.
— Eh bien, c’était bien malin, ça. (Le jeune ingénieur assis derrière le bureau provisoire lui lança un regard rapide avant de retourner à son inventaire.) C’est vous, le génie militaire qui a failli nous faire tous griller ?
— Je ne vais même pas vous répondre. Par contre, je vais me charger d’organiser cet endroit.
— On a presque quatre cents personnes dans un habitat à moitié fini. Ce qu’il nous faut, c’est de l’eau, des toilettes et de la nourriture. Vous en avez ?
Pas la peine d’utiliser son grade. Les civils s’en cognaient.
— D’accord. Vous vous occupez de la logistique, et moi de mon personnel. Puis on pourra s’asseoir et discuter tranquillement, un de ces quatre.
— Apportez une pelle, dit l’ingénieur. (Il désigna un écran derrière lui sans lever les yeux.) Regardez les infos. On parle de vous. Enfin, de votre œuvre.
Lindsay regarda le petit écran sous des piles de matériau isolant. Elle allait partir. Elle n’avait pas le temps. Mais elle regarda. Elle regarda parce qu’elle avait entendu la voix d’Eddie sur des images qu’elle aurait dû reconnaître, mais qu’elle n’avait jamais vues.
Lindsay regarda le bulletin spécial avec une horreur détachée. Elle avait vécu ces événements. Ils étaient encore pires à l’écran. Sans les émotions inhérentes, elle ne vit que ce que retiendrait l’histoire : la destruction, la rage, la panique, et un gros pari sur ce qui serait arrivé aux humains s’ils avaient été en contact avec un organisme appelé c’naatat.
Ce qui, à froid, ne paraissait plus si probable.
Qu’est-ce que j’ai fait ?
Cela lui donna un goût désagréable, la sensation que les côtés de son palais au-dessus de ses dents se refermaient comme Charybde et Scilla. Adrénaline ou nausée ? Elle n’en était pas certaine.
Eddie interviewait Aras.
— Que considérez-vous comme la menace principale – les isenj ou les humains ?
— Les isenj sont parvenus à détruire presque toute la population bezeri. Les humains – les gethes – ont fini le travail, comme vous le diriez. Je n’ai guère d’affection pour l’une ou l’autre de ces espèces.
— Pensez-vous que leur alliance ait accru la tension ici sur Wess’ej ?
— Bien sûr. Les isenj sont originaires de ce système, mais pas vous, et vous n’avez aucun droit de vous trouver ici. Tant que vous aurez une base à distance de frappe de nous, nous ne serons pas en paix. Nous avons vu ce que peut faire une poignée d’entre vous.
— Votre peuple est réputé pour ses solutions militaires d’ensemble.
— Si vous faites référence à l’épuration de Bezer’ej, oui, nous agissons de façon décisive.
C’était extraordinaire. On ne parlait pas de Shan. Ni de la c’naatat. Eddie avait tout contourné avec grâce, mais la question restait posée : pourquoi bombarder cette île ? Lindsay se demanda à quel jeu il jouait. Ses patrons l’avaient peut-être mis en garde. Elle était furieuse. Elle était mentionnée nominativement, ainsi que Rayat, et ils passaient tous les deux pour des criminels de guerre.
— Ce n’était pas du tout comme ça, cracha-t-elle à l’écran. Eddie, espèce d’enfoiré, dites-leur pourquoi je l’ai fait.
— Ça, j’aimerais bien le savoir, soupira l’ingénieur.
Lindsay sortit du bureau. Elle avait fait ce qu’il fallait, mais pas de la bonne façon. Elle avait éliminé – non, presque éliminé – un organisme dangereux que les humains n’auraient jamais su utiliser. Et elle ne pouvait en parler à personne, elle ne pourrait peut-être jamais en parler. On ne voyait que son crime et sa bêtise.
C’était exactement ce qu’Eddie avait expliqué pour Shan et cette affaire de Green Rage. L’exemple du courage selon La Rochefoucauld, un sacrifice privé qui ne vous valait aucun adorateur.
Pour la première fois, Lindsay sut exactement ce qu’avait vécu Shan Frankland.
Ceret se levait. Avant de descendre vers les climats plus chauds pour l’hiver, les mouches tem se disputaient les premières pierres chauffées par le soleil.
— Ça reste ce que j’ai vu de plus beau au monde, dit Eddie. On peut rêver pire endroit pour s’échouer.
Eddie avait davantage de choix qu’il voulait bien le dire. F’nar n’était pas la seule cité de perle. Elle faisait partie d’une chaîne de villes, de falaises et d’autres surfaces pratiques sur le chemin migratoire des tem. Aras regrettait de ne pas les avoir toutes montrées à Shan.
Les mouches tem se mettaient en mouvement, grands nuages noirs sur la face de Ceret. Si on les regardait assez longtemps, on pouvait y voir des images d’animaux ou de plantes, ou de paysages.
Les enfants aimaient ce jeu des reconnaissances. Nevyan attendit avec Giyadas qu’un gros nuage de mouches balaie le disque rouge du soleil.
— Belle image, dit Eddie comme un oncle attendri.
La caméra abeille avait capturé toute la scène. Il s’en servirait la prochaine fois qu’il aurait sa liaison.
Giyadas, qui absorbait l’anglais à une vitesse effarante, le regardait avec concentration.
— Belle image, répéta-t-elle sans accent.
Mestin avait promis d’envoyer Serrimissani les chercher quand le message serait arrivé du Monde d’Avant. Elle attendait près de l’écran, signe inhabituel de patience pour elle. Il y avait une vague promesse d’aide face à une menace commune, mais Eddie avait déjà entendu ce genre de chose sur Terre. Si ça avait été un message des matriarches de F’nar, alors il l’aurait cru.
Mais même les ussissi ignoraient comment le Monde d’Avant réagirait à un appel à l’aide d’une bande de parias qui s’étaient séparés de la nation quelques millénaires plus tôt pour ne plus s’impliquer.
Il y avait toujours le risque qu’ils viennent leur dire d’aller se faire voir.
— Vous avez vu des images d’eux ? demanda Eddie.
Nevyan secoua la tête comme une danseuse indienne.
— Non.
— Pour une espèce intelligente, vous n’êtes pas très curieux.
— La curiosité mène à l’exploration, et nous ne comptions pas rentrer. Mais je suis curieuse, Eddie.
— Vous serez bientôt fixée.
Comme eux tous.
Bennett avait persuadé Aras de venir regarder les mouches avec eux. Il était assis la tête basse, absorbé dans le contenu d’un petit cylindre rouge à l’écran tendu entre deux filaments. Le Suisse de Shan. Il ne s’en séparait jamais. Bennett resta là à le regarder. Ils avaient beaucoup en commun. Si Aras devait survivre à son deuil, ce serait Bennett qui l’aiderait le plus.
Putain de gâchis, se dit Eddie. Les pauvres types.
Serrimissani fut soudain parmi eux, pressée, excitée.
— Ils répondent, dit-elle. Maintenant. Venez.
Eddie ne fut pas le dernier rentré. Aras hésita à regarder, et secoua la tête. Bennett attendit avec lui.
— Appelez-moi quand je pourrai être utile, dit-il.
Il tenait le Suisse à deux mains, comme s’il risquait de se briser. Ce jour-là, personne ne saurait le réparer, ni trouver des pièces détachées.
Les autres – les familles de Nevyan et de Mestin, et Eddie – regardèrent l’image d’une cité bien proportionnée et adoucie par des plantes, mais très, très urbaine.
Pour une fois, Eddie ne fut pas le seul à se sentir dépaysé et émerveillé.
Tout F’nar s’était figé. Le signal était ouvert à tous : les wess’har n’avaient pas de secrets. Le bruit habituel des activités domestiques, des ustensiles de verre et des chants des matriarches avait cessé. Pour la première fois, Eddie entendit l’eau s’écouler dans les milliers de canalisations de verre. Aussi impressionnant qu’une éclipse totale.
Ils regardaient tous leur écran, où qu’ils soient, parce que c’était ce qu’il fallait faire. Ils regardaient pour la première fois des parents qu’ils n’avaient pas vus depuis dix mille ans.
Et le visage sur l’écran était presque entièrement étranger, sans rien de commun avec les isan’ve qu’Eddie considérait à présent comment la norme.
Le génome wess’har était on ne peut plus flexible, toujours adaptable, refaçonné. C’était ce qui les rendait si parfaits pour la c’naatat. Et, en dix mille ans, les deux branches de la famille avaient suivi des chemins différents.
— C’est un wess’har, ça ? demanda Eddie.
— Oui, répondit Serrimissani. Une matriarche.
La créature à peine reconnaissable avait un interprète ussissi, qu’ils identifièrent sans peine. C’est lui qui parla après un courant de sons doubles mais inintelligibles.
— Dites aux gethes que nous arrivons, répéta l’ussissi. Dites-leur que nous aussi croyons à l’équilibre, et que justice sera faite pour les bezeri, même s’il n’en reste aucun pour le voir. Ce qui vous menace nous menace.
Nevyan avait croisé les bras sur sa poitrine, en ce geste nerveux que les femelles paraissaient partager.
— Ainsi, c’est fait, dit-elle.
Puis elle se détourna et ressortit sur les terrasses. Eddie la suivit.
— C’est tout ? s’étonna-t-il. Et maintenant ?
— Nous allons organiser une liaison. Il faudra un peu de temps. De votre côté, vous avez beaucoup de travail.
— Oui, j’ai des histoires à diffuser, le moment venu. Vous avez vu les actualités. La Terre est sens dessus dessous. Et vous, qu’allez-vous faire ?
Nevyan releva son dhren sur sa nuque.
— J’ai quelque chose d’important à accomplir.
— C’est-à-dire ?
La tête penchée, Nevyan regarda Aras et Bennett, assis côte à côte en silence.
— Je vais trouver mon amie, dit Nevyan. Et je vais la ramener chez elle.