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Aras se demanda combien de temps il faudrait pour qu’un c’naatat meure de faim.
Il n’avait vraiment aucune envie de manger. Ce n’était pas simplement un manque d’appétit. La nourriture était un moment communal. Mais Shan n’était plus là pour en profiter. Ça faisait sept jours qu’il l’avait perdue à tout jamais.
Les wess’har ne connaissaient pas d’étapes dans le deuil. Pas de déni ou de compromis. D’abord ils étaient paralysés par le chagrin et le choc, puis ils acceptaient. Les mâles formaient de nouvelles alliances et la douleur était apaisée, à défaut d’être oubliée. Il en allait de même pour les femelles. Aras devait trouver sa propre solution, pour la deuxième fois.
Mais il était pris au piège dans la colère humaine. Il passait ses matinées à se demander combien de personnes il se sentirait obligé de faire payer avant que sa propre vie soit trop insupportable.
— Aras, dit Eddie. Aras, Nevyan est à la porte. Elle a amené quelqu’un qui veut te parler.
Le journaliste l’appelait depuis la terrasse, craignant apparemment de prendre un coup s’il se retrouvait à portée d’Aras. C’était dommage. Aussi maladroit qu’il soit, l’humain faisait de son mieux pour le soutenir.
Avec lui se trouvait le sergent Bennett dans son treillis camouflé, même si la dissimulation n’était plus de mise, et encore coiffé de cet étrange couvre-chef qu’il appelait béret vert. Nevyan fit signe au soldat d’entrer. L’humain salua.
— Monsieur, dit-il avec toute la raideur réglementaire. Je dois vous parler de toute urgence.
Aras se recula et les laissa entrer. Bennett resta debout au centre de la pièce, les mains dans le dos, les jambes légèrement écartées. On appelait cela être au repos. Cela ne paraissait pourtant pas reposant.
Cet homme avait tiré sur son isan.
Il avait aussi empêché Lindsay Neville de la tuer. Aras ne savait pas quoi en penser, mais il avait autrefois apprécié cet homme bien plus qu’il avait jamais apprécié Josh, et il avait besoin de son savoir-faire et de ses compétences.
— Je vous écoute, répondit Aras.
Le wess’har resta debout, lui aussi.
Bennett passa la main dans la poche extensible de sa cuisse et en sortit le pistolet de Shan avant de le tendre à Aras, à plat sur sa paume.
— Elle aurait voulu qu’il vous revienne, Monsieur.
Aras le prit et le tourna entre ses mains. Il avait déjà utilisé cette arme, pour exécuter Surendra Parekh. Il n’avait rien apporté de bon à Shan. La douleur, la véritable douleur physique du deuil, lui serra la poitrine.
— Elle m’a demandé de vous dire qu’elle était désolée, et qu’elle ne vous avait pas abandonné, poursuivit Bennett. Vous auriez été très fier d’elle, Monsieur.
Aras voulait l’entendre, et ne pas l’entendre.
— Dites-moi ce qui s’est passé. Tout. (Il se tourna vers Eddie.) Et vous devez l’entendre aussi. Car vous le raconterez aux gethes, et je sais que vous direz la vérité.
L’histoire n’était pas facile. Bennett s’arrêta souvent. Il le racontait comme un rapport, mais il avait du mal à garder la voix ferme.
— Vous lui avez tiré dessus, interrompit Aras.
— Il a fallu presque tout le chargeur pour la faire tomber, dit-il. Elle refusait d’abandonner. Il a fallu nous mettre à deux pour la retenir. Et même alors, elle m’a donné un coup de tête. Très violent.
— Vous attendiez de la sympathie ? Elle vous admirait. Elle vous faisait confiance.
— Je n’en parle que pour expliciter son courage, Monsieur.
— Et elle…
Aras s’arrêta. Il ne pouvait pas. Il avait besoin de s’asseoir. Eddie prit le relais avec tact.
— Je pense que nous voulons savoir si elle s’est vraiment… éjectée de son propre gré, Ade.
La mâchoire de Bennett s’ouvrit et se referma en silence pendant quelques secondes.
— Oui, mais elle n’avait pas le choix. Elle a dit au capitaine de frégate Neville ce qu’elle pensait d’elle, et s’est lancée dans l’espace. L’ussissi a refusé de la laisser partir seule. (Il déglutit et toute sa gorge parut se soulever.) C’était horrible, mais je suis heureux d’avoir été là. Certaines personnes promettent beaucoup mais ne savent rien faire d’autre. Elles finissent toujours par vous décevoir. Shan n’était pas comme ça. Elle a fait ce qu’elle estimait correct. Je tenais à ce que vous le sachiez.
Silence. Un silence long, pesant, et Nevyan paraissait la plus affectée par ce poids. Elle émettait presque des nuages de nervosité acide. Elle se leva et regarda Bennett dans les yeux.
— Pouvez-vous me donner un emplacement précis ? Nous voulons récupérer son corps. Celui de Vijissi, aussi. Ils méritent de rentrer chez eux.
Bennett tendit les mains. La paume avait un éclat vert, avec des lignes plates et des chiffres.
— Ça enregistre beaucoup de chose. Il doit y avoir des mois et des mois de coordonnées là-dedans. Mais, même avec ça, ce ne sera pas facile.
— Alors je devrais m’y atteler dès maintenant, répondit Nevyan.
— Je ne comprends toujours pas pourquoi vous vous êtes rendu, dit Eddie. Vous n’avez pas tué Shan. Vous ne l’avez pas beaucoup aidée, mais vous savez que vous n’étiez pas coupable. Vous en avez eu assez que la FEU vous envoie jouer les nourrices pour corporations ?
Bennett n’avait pas quitté Aras des yeux. Il tendit la main vers lui, paume en l’air, poing serré. Il indiqua le tilgir du menton.
— Vous voulez me couper, Monsieur ?
— Ça ne la ramènera pas.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire. Coupez-moi.
Eddie parut complètement sonné. Non, se dit Aras. Non, pas ça. Mais il sortit son couteau et prit le bras de Bennett, et passa la lame du coude au poignet, le long de la fine ligne bleue. C’était une coupure légère. Cela suffirait.
Le sang afflua un moment puis s’arrêta. Puis la coupure devint ligne rouge, rose, et disparut.
— Oh merde, dit Eddie. C’est reparti.
— Vous voyez, je vous ai dit qu’elle m’avait donné un coup de tête. Très violent. Il y avait du sang partout, sur mon visage et sur le sien. Je pensais qu’il n’y avait que mon sang, puisqu’elle n’avait pas une seule plaie. C’était un accident. Elle ne savait pas qu’elle m’avait infecté.
Aras le fixait du regard. Encore une difficulté inutile. C’était le genre de problème que Shan aurait fait paraître moins grave, si elle avait été là pour le conseiller.
Il avait besoin d’elle. Et il n’avait pas besoin de s’inquiéter d’un soldat c’naatat humain.
— Monsieur, j’ai cru préférable de disparaître un moment, dit Bennett avec modestie vu sa réaction devant une situation aussi impensable. Et j’ai dit au capitaine de frégate Neville que j’étais écœuré par ce qui était arrivé à Shan, mais c’était sans doute très bête de ma part de lui faire savoir que j’étais infecté. Mais me voilà, Monsieur. Pouvez-vous me dire comment se porte le reste du détachement ?
Eddie interrompit la conversation.
— Je vais me renseigner. D’ici-là, asseyez-vous. Je suis sûr que vous serez très utile.
La couche perlée de F’nar paraissait tout à fait ravissante sous une pluie battante.
Eddie se tenait à la porte de la terrasse, regardant les vagues célestes fouetter les murs de la cuvette. Les canalisations de verre chantaient presque. À certains endroits, la ville ressemblait à une fontaine de designer, un torrent d’arabesques iridescentes et abstraites. Eddie avait envoyé la caméra abeille au travail, avec sa protection anti-intempéries.
Depuis cinq jours, il était le sujet d’interview le plus recherché de quatre planètes. Aucun journaliste ne s’attendait à se retrouver dans cette position. Il regarda des débats houleux et des émissions d’opinion pendant lesquelles les gens exigeaient qu’on le laisse parler. Et pourtant, personne ne le contactait.
Il avait interviewé Bennett. C’était l’un de ses meilleurs entretiens, et il le savait. Bennett avait une franchise attachante, et une façon d’être détendu qui rendait le récit des derniers instants de Shan Frankland fascinant. Elle aurait aimé.
Mais Eddie ne pouvait pas s’en servir. Tout reposait sur la c’naatat. S’il faisait passer la nouvelle de la mort de Shan avant de rapporter l’énormité de l’attaque contre Christopher – ou Ouzhari –, personne n’écouterait les détails. Tout le monde se demanderait comment atteindre l’immortalité. Une fois de plus, la décision morale de Shan Frankland resterait une œuvre de coulisses.
Elle n’avait pas pu admettre, même à lui, qu’elle avait sacrifié sa carrière et sa réputation pour protéger quelques écoterroristes avec lesquels elle sympathisait. Qu’on soit d’accord avec elle ou non, cette capacité à tout remettre en question – jusqu’à sa vie – pour un principe était admirable.
Eddie ferait en sorte qu’elle ait son prime-time, quitte à ce que cela devienne son chant du cygne. Il attendrait juste le bon moment.
Il n’y eut pas d’interview avec Lindsay Neville ou Mohan Rayat, bien sûr. C’était le plus important. Mais ça aussi, ça pourrait attendre.
Eddie rentra dans la maison et se posta devant l’écran, divisé entre cinq chaînes d’actualités différentes. Puis il appuya sur le bouton des messages. Toujours rien. Pas d’appel de la Terre. Appelez-moi, bande de cons. Eddie se demanda ce qu’Ual pensait de cette mauvaise gestion de la part de la FEU. Il avait besoin des canaux diplomatiques, au moins jusqu’à ce qu’il ait lancé son sujet.
Ça n’avait peut-être aucune importance. Muet, Eddie était devenu une approbation silencieuse du soupçon général : c’étaient les humains qui avaient lancé cette guerre. Oui, on utilisait le mot guerre sur chaque chaîne. Il n’y avait pas eu de déclaration, mais personne ne s’en inquiétait, même dans les bulletins de la BBChan. Quand on perdait un être cher, il fallait que ce soit pour une guerre. Aucune femme ne voulait se retrouver veuve pour un malentendu diplomatique.
Eddie retourna à la porte et regarda la pluie battre les arcs-en-ciel kaléidoscopiques.
— Il flotte toujours comme ça, ici ? demanda Bennett. (Eddie ne l’avait même pas entendu approcher.) Je me suis promené dans F’nar pour apprendre à me repérer. C’est joli. Très joli.
— Vous avez des nouvelles des autres ?
— Izzy et Chaz sont sur Mar’an’cas, mais le bioécran d’Izzy est flingué, alors j’ai écrit à Chaz. Je crois qu’ils sont contents d’aider les colons à s’installer. Ça leur fait une occupation. Une bonne action. Et Sue, Jon et Barkers sont sur Umeh.
— Lindsay va bien ?
— Je m’en fiche. Vous pourriez peut-être demander à Nevyan de les ramener tous ici ? Ils ne feraient rien d’idiot, je peux le garantir. Quand les choses se seront un peu calmées, bien sûr.
— Comme prisonniers de guerre ?
— Pourquoi ?
— Même aussi loin d’une cour martiale, vous seriez considérés comme des déserteurs. Sinon, nous devrons expliquer pourquoi vous avez quitté l’armée.
— Allons, ils n’essaieraient jamais de m’attraper ici.
— Ce n’est pas la question. Si le sujet sur la c’naatat arrive au public, qui s’intéressera à quelques poulpes morts ?
— Ou à Shan ? ajouta Bennett.
Ils partagèrent une bière maison. Elle n’avait pas eu le temps de fermenter, mais c’était plus un symbole qu’un acte de gourmet. Bennett fut d’un tact poli.
— Intéressant.
— Vous ne pouvez plus vous soûler, de toute façon. C’est Shan qui me l’a dit.
La porte d’entrée s’ouvrit et lança une bourrasque d’air humide. Aras revenait des champs avec un panier plein de légumes boueux. Il les bascula dans le bassin sous le robinet, les rinça puis alla aux toilettes en verrouillant la porte.
— Bizarre, dit Eddie.
Il aurait aimé qu’Aras parle, à Bennett au moins, s’il ne voulait pas parler au journaliste. Il alla frapper doucement à la porte.
— Tout va bien là-dedans ?
Pas de réponse.
— Aras, venez manger un morceau.
— Plus tard.
Eddie sortit sur la terrasse et chercha comment lancer un article depuis Wess’ej. Il ne voyait aucun moyen de contourner l’ITX et la corruption. Bennett s’occupa à nettoyer son fusil d’assaut.
Eddie ne trouvait toujours pas. De plus en plus frustré, il entendit Aras se déplacer dans la maison, puis claquer la porte du placard. Les bruits de fouille devinrent plus urgents, avant de cesser tout à fait. Aras le rejoignit sur la terrasse.
— Vous avez pris quelque chose qui m’appartient, Eddie.
Ça n’avait pas été une mauvaise prémonition. Il n’y avait pas grand-chose à prendre à Aras, puisqu’il était wess’har. À part les grenades.
— Pas la peine de les chercher, dit Eddie. Vous ne les trouverez pas.
Soudain, il avait peur d’Aras. Il aurait pu le démembrer sans se fatiguer. Et dans son état actuel, il risquait se laisser aller. Bennett recula avec un regard très concentré.
— Eddie, comment avez-vous pu faire ça ?
— Parce que je m’inquiète pour vous.
— Je ne peux pas supporter une autre journée comme celle-ci. Ma vie m’a tout coûté. Tout. Si vous aviez le moindre respect pour moi, vous mettriez fin à cette mascarade. Donnez-moi les grenades.
Eddie ne pouvait pas s’enfuir. Il était debout, les bras écartés du corps, à se demander où il avait laissé son sac. Sous le sofa. Il se glissa entre Aras et la porte. Son estomac se crispait. Aras bougea une main, tout juste, et Eddie faillit reculer. Au lieu de ça, il resta sur place.
— Je ne vais pas vous laisser vous suicider.
Aras resta immobile un instant. Puis il saisit Eddie par le col et le plaqua contre le mur, si fort que l’humain en eut le souffle coupé. Ça y est. Aras va me tuer.
— Laissez-moi partir, Eddie. Laissez-moi mourir.
Eddie reprit son souffle avec peine.
— Non. Allez vous faire foutre. Non. Vous voulez mourir ? Débrouillez-vous tout seul.
— Donnez-les moi. Sergent Bennett, vous, acceptez-vous de me les donner ?
Bennett s’avança prudemment, pas à pas.
— Je ne vous donnerai rien du tout.
— Pourquoi ? Quelle importance a ma vie pour vous ?
Eddie s’étrangla.
— Elle n’aurait pas voulu que vous fassiez ça. Et vous êtes tout ce qui reste d’elle.
Bennett finit par arriver assez près pour poser les deux mains sur le bras d’Aras, très lentement, très doucement.
— Allez. Eddie a raison. Je sais ce que vous ressentez, vous vous souvenez ? Enfin, mieux qu’Eddie. Aidez-moi à tenir, et je vous aiderai. D’accord ?
C’est ma faute, se dit Eddie. C’est ma faute. Aras ne le lâcha pas. Il ne regarda même pas Bennett.
— J’ai abandonné les bezeri, dit Aras. J’ai tué Josh Garrod. Et maintenant, je l’ai perdue. Comment continuer ?
— Parce que ce n’est pas fini. Ça ne fait que commencer. Elle n’est plus là pour arranger la situation, mais vous, oui.
Les mains de Bennett se resserrèrent sur le bras d’Aras.
— Aras, lâchez-le. Allez. Je sais que c’est difficile. S’il vous plaît.
Aras appuyait si fort sur sa poitrine qu’Eddie crut s’évanouir. Puis il le lâcha, et Eddie se laissa glisser le long du mur de perles. Aras s’assit à côté de lui.
— Je dois l’amener à sa dernière demeure, dit-il.
— Laissez faire Nevyan. Elle a envoyé les ussissi à sa recherche.
— Qu’y a-t-il après cette vie, Eddie ?
— Rien, mon vieux. Il n’y a que ce qu’on fait. C’est pour ça que vous devez rester. C’est important.
— Vous avez votre raison d’être, Eddie. Vous voulez raconter l’histoire et humilier votre gouvernement. Et vous en trouverez toujours un à humilier. Je ne suis plus certain de connaître mon but, hormis la vengeance.
— Alors faites-le pour Shan. Même si ce n’est qu’une vengeance, le résultat sera le même.
— Je n’aurais pas dû vous bousculer. Pardonnez-moi.
— Ce n’est pas grave, dit Eddie.
Il lança à Bennett un regard pour le faire déguerpir. Ça ira. Il faut qu’on discute. Le soldat haussa les épaules et rentra dans la maison.
Ils restèrent assis dans les flaques pendant très longtemps. Eddie ne voulait pas laisser Aras tout seul. Après un moment, en se tournant vers le visage exotique de cet homme animal, il vit quelque chose d’impossible. Et pourtant.
Aras pleurait.
La c’naatat avait cédé, avait fini par lui accorder l’adaptation qu’il désirait depuis si longtemps. Aras pleurait son isan.
Eddie l’imita.