15
Okurt n’était pas antipathique. Sans être aussi impressionnant que les Royal Marines du Thétis, il ne correspondait pas non plus à sa façade défensive de bouffon sarcastique. Pour un homme qu’on n’avait pas formé au premier contact, la situation actuelle devait être pesante.
Eddie s’était attendu à ce qu’on le débriefe dès son arrivée sur le pont intérieur. Mais l’ambiance était plutôt à la réserve. Il fallut douze bonnes heures pour qu’Okurt lui lance une invitation à déjeuner au carré, avec les officiers supérieurs.
Les repas formaient la colonne vertébrale de la journée. Okurt tenait à ce que son équipe passe au moins un repas par jour sans tenir le sandwich d’une main et les commandes de l’autre.
— On n’est pas du bétail, conclut-il pour Eddie. Les officiers dînent.
Il y avait des serviettes jetables et de la vaisselle incassable assortie. La table elle-même ressemblait à un ovale de chêne massif. Jusqu’à ce qu’on s’y cogne, pour constater avec joie qu’il s’agissait d’un solide composite expansé marron avec un grain convainquant. Elle se rabattait verticalement contre une paroi. La mise en scène était délicieusement patriarcale : Okurt présidait, comme un chef de famille attendant de couper la dinde du dimanche.
Ça aurait été un déjeuner tout à fait ordinaire, sans la longue liste de mauvaises nouvelles dont Eddie devait faire part aux maîtres de l’Actaeon.
— Vous paraissez en bons termes avec les isenj, dit Okurt. Vous utilisez encore un interprète ?
— Pas avec Ual. Il parle très bien. Les sons ne sont pas confortables à produire pour lui, mais il sait exactement ce qu’il dit.
— Criez.
— Pardon ?
— « S’ils ne comprennent pas, criez ; et ne vous montrez pas hésitants, car Dieu est votre autorité. », dit Okurt en riant. Un vieux conseil à ceux qui supportaient le fardeau de l’homme blanc dans les colonies.
— Très bien quand ceux à qui on parle ont des sagaies. Mauvais s’ils ont des missiles.
— Ce serait bon de susciter un peu d’enthousiasme pour le programme spatial, puisque c’est lui qui nous paie. (Okurt passa des tranches rondes, de protéines de soja ou de cellules de poulet. Le parallèle de la manne offerte par le gouvernement n’échappait pas à Eddie.) Il paraît que les images de F’nar ont fait remonter le facteur d’approbation du public. C’était d’une beauté renversante. Dommage que les habitants soient plus enclins à nous arracher la tête qu’à nous héberger.
Lindsay chipotait dans sa salade au poulet, ou au soja, l’air préoccupé. Eddie se disait qu’il était peut-être temps de la soulager. Quitte à cacher quelque chose, autant le mettre en évidence.
— Je peux vous poser une question, Malcolm ? (Eddie aimait donner une longueur d’avance à ses proies.) Des sources fiables de la Défense, sur Terre, m’ont informé que l’Hereward avait été dévié.
Lindsay leva les yeux. C’était une surprise convaincante – la surprise qu’il en ait parlé, bien sûr, mais cela fit illusion. Elle n’avait pas prévenu Okurt qu’Eddie était au courant. Elle ne lui avait peut-être même pas dit qu’elle savait. Okurt fit un magnifique effort pour paraître indifférent.
— Il est vrai que l’Hereward a été envoyé dans ce secteur, Eddie, oui. Vos sources disaient vrai. Puis-je vous demander comment, et quand ?
— Des sources. La seule chose précieuse dans le code d’honneur de ma profession. C’est tout ce que vous avez besoin de savoir.
— Vous en avez parlé ouvertement ?
— Nous n’avons pas encore passé de reportage, répondit le journaliste avec un sourire. (Ce qui était vrai, et n’apprenait rien à Okurt.) Allez. Ce n’est pas vous qui me payez.
— Les isenj sont au courant ?
Admission maladroite. Très maladroite. Donc, il s’inquiétait davantage des isenj que des wess’har, et, après les événements de la semaine précédente, Eddie ne pouvait pas partager sa vision. Mais Okurt n’était qu’officier, pas politicien.
— Vous voulez que je le leur demande ?
Okurt sourit et repoussa la cruche de boisson instantanée arôme chardonnay sur la table en faux chêne. Lindsay la saisit et se servit, étude en fébrilité canalisée.
— Ce n’est qu’un vaisseau de soutien, dit enfin Okurt. Et il n’arrivera que dans vingt-cinq ans.
— Un vaisseau de soutien bien armé, pourtant. Enfin. Nous avons tout le temps de nous remettre dans les petits papiers de tout le monde. (Eddie trancha sa tomate hydroponique pour habiller ses paroles.) Parce que les wess’har sont au courant, eux. Et ils se mobilisent.
Okurt et Lindsay arrêtèrent de mâcher pendant la même fraction de seconde.
— J’imagine que vous allez nous en parler ?
— Oui, parce que j’aimerais être parti avant qu’ils se mettent en mouvement. Je suis de la vieille école, pour ça. J’aimerais garder mes tripes le plus longtemps possible.
Okurt poussait des morceaux de poulet dans son assiette, du bout de la fourchette. Bien que fabriquée avec un matériau composite léger, la vaisselle était ornée d’un liseré doré et portait les armes du navire : un chasseur dévoré par ses chiens.
— Ils ont interprété ça comme un acte hostile, pile au mauvais moment. Après le retrait de tous les humains à bord du Thétis, dit Eddie.
— Pourquoi ?
— Les ussissi sont en pleine panique. Ces petits paranoïaques pensent qu’on les mène à l’abattoir – qu’on va détruire le vaisseau à cause de l’opposition qui manifeste sur Terre.
Lindsay ne disait rien. Elle prit une nouvelle gorgée du non-vin auquel Eddie aurait préféré un rhum de marin à cent degrés. Il aurait bien eu besoin d’un vrai verre.
— Vous voulez voir les rushes ? proposa Eddie.
Ce n’était plus tout à fait le même jeu que précédemment. Il aimait bien jongler avec les renseignements, faire cracher les infos aux uns et aux autres, de la même façon que Shan appréciait le défi d’un interrogatoire. Mais il devait savoir – dans son for intérieur – pourquoi il jouait.
Il aidait à éviter un désastre. Il essayait d’empêcher les humains de commettre une grosse erreur et de déclarer la guerre à une autre espèce qui les écraserait sans hésiter. Il protégeait les vestiges d’une civilisation de poulpes intelligents.
Il n’avait pas abandonné ses principes professionnels, finalement.
— Oui, volontiers, répondit Okurt.
Eddie déroula son écran et le posa sur la console qui occupait la longueur de la paroi. Les officiers supérieurs regardèrent les images brutes comme s’ils assistaient à un accident de la route.
— J’ai essayé de m’approcher autant que possible, dit Eddie avec modestie.
La caméra abeille fixait le cockpit d’un gros chasseur énigmatique. S’il avait envoyé la caméra dans son pot d’échappement, les humains n’auraient pas mieux compris ce qu’il était capable de faire. En fait, il ne semblait même pas avoir d’échappement.
— Il y a des milliers de cités wess’har sur la planète, et elles possèdent toutes ce genre d’équipement, et le matériel nécessaire pour le reproduire.
Il observait les visages de ses spectateurs. Il avait touché le mille, de plein fouet.
— Je ne veux pas vous inquiéter, mais Wess’ej n’est qu’un avant-poste d’une civilisation wess’har plus importante, à environ cinq années-lumière. Ceux de Wess’ej sont les gentillets libéraux, les hippies. Les autres sont bien moins tolérants.
— Et ça, qu’est-ce que c’est ? demanda l’officier de l’armement.
Il regardait une carte 3D en couleurs vives du paysage, striée de lignes régulières et d’angles. On aurait dit un plan d’un réseau routier rigide qu’on espérait construire sur un champ. Les données géophysiques d’Olivier Champciaux relevées sur Bezer’ej, qui avaient rendu Shan Frankland nerveuse et que Champciaux l’avait empêchée de montrer pour raison de copyright. Eddie se foutait bien du copyright, à présent.
— Un scan géophysique d’une partie de Bezer’ej. C’était une cité isenj. Une grosse. (L’efficacité du spectacle dépendait aussi de la cadence. Eddie marqua une pause et beurra un petit pain.) Et il n’en reste que ça, après la visite du Parti libéral de Wess’ej.
Il y eut un murmure de malaise collectif. C’était facile, la propagande, finalement. Eddie se demanda pourquoi il n’y avait pas fait carrière.
— Ils savent que vous les avez espionnés ? demanda Okurt.
— Oh oui. Ils s’en fichent. C’est le genre d’arsenal qui rendrait n’importe qui confiant.
— Je ne peux sans doute pas vous demander de montrer ces images aux chefs d’état-major avant que vous les diffusiez ?
— Si ça m’aide à garder mes entrailles, faites donc.
Il laissa courir les images. Il y eut le sursaut habituel, le flou infime quand l’enregistrement passait à une autre séquence, et la caméra se posa sur un plan large idyllique des terrasses scintillantes de F’nar. Shan, dos à la caméra, s’avança vers le centre de l’image et se campa, les mains sur les hanches. Puis elle tourna la tête, remarquant qu’elle était dans le plan et s’écartant d’un coup. Le micro capta un rapide « Désolée ».
Eddie vit la réaction de Lindsay. Elle s’avança d’un ou deux centimètres, pas plus.
— Désolé, Lin.
— Pas de problème, répondit Lindsay. Alors elle vit là-bas, maintenant ?
— Ouais.
Okurt ne paraissait pas s’intéresser à Shan. Ce qui était étrange, vu sa liste de courses.
— Il y a autre chose ? Non pas que tout ceci ne soit pas déjà captivant.
— Ouais. Les wess’har sont sur le point de sortir les grands moyens. (Il était content de son effet. Après ces images, les huit têtes en uniforme se tournèrent vers lui avec un ensemble parfait.) Ils ont développé un agent biologique spécifique contre les humains, et ils sont sur le point de le répandre sur Bezer’ej pour qu’on n’y pose plus jamais les pieds. Ils sont très protecteurs envers les bezeri. Oh, et ils dégagent la colonie de la planète. Alors la nouvelle de l’Hereward ne les a pas trop inquiétés, tout bien considéré.
— Alors c’est vous qui le leur avez appris.
— Et j’ai obtenu pas mal de renseignements sur leurs capacités. Mieux vaut être prévenu dès maintenant.
Okurt lança à Eddie le genre de regard qui lui donnerait envie de regarder sous sa couchette tous les soirs avant de s’endormir.
— Et pour le biotech ? demanda Lindsay.
— Vous ne mettrez jamais la main dessus.
— Je ne m’attendais pas à ce qu’ils nous le donnent de plein gré.
— Je veux dire que c’est un organisme naturel originaire de Bezer’ej, et que vous ne pourrez plus y atterrir. C’est un hasard. Il n’y a pas de technologie à voler, acheter ou emprunter. La seule autre option serait de remporter un morceau d’Aras ou de Shan, et je pense que vous savez comme moi combien c’est peu probable.
L’expression de Lindsay ne vacilla pas.
— Nous pourrions proposer d’aider à évacuer la colonie. Cela pourrait nous permettre de les approcher.
— Ne vous donnez pas cette peine. Shan s’est rendue sur place. Vous savez à quel point elle tient à faire les choses en personne.
Il crut voir l’expression de Lindsay s’éclairer, mais l’impression passa rapidement. Elle vida son verre et continua de chipoter dans sa salade. Eddie, content d’avoir dépeint une image très fidèle des risques d’un conflit avec les wess’har, dupliqua les images sur une puce et la donna à Okurt.
— Éclatez-vous, Commandant. Du moment que je ne risque pas ma peau…
Eddie retourna à sa cabine avec l’impression qu’il avait donné dans l’authentique, pour une fois, même s’il avait mis plus de spectacle que la terriblement merveilleuse Mestin aurait aimé. Il partageait sa tendance à écraser l’opposition par la psychologie. C’était une option qu’il respectait.
Il s’allongea sur sa couchette et commença à se demander s’il aurait les tripes de trouver un échantillon d’ADN isenj.
— Qu’est-ce que je suis supposé savoir, dans tout ça ? demanda Okurt.
Lindsay ne bougeait pas. Elle était appuyée contre la porte de la cabine du capitaine. Si Okurt voulait partir avant qu’elle ait fini, il devrait la faire bouger.
— Il vous suffit de savoir que j’arrête une personne recherchée et que j’ai demandé l’accès à une navette. Nous avons une fenêtre très réduite pour cette opération, et ce sera peut-être la seule.
Okurt fit tourner sa tasse de café sur la table, regardant dans le vide vers la feuille de rapport, sans la voir pour autant.
— Et même si vous arriviez à atterrir, comment comptez-vous repartir ? Nous ne pourrons pas vous récupérer, vous le savez.
— Le Dr Mesevy se trouve encore sur la lune. Nous pourrons nous mêler aux colons pendant l’évacuation. (Elle avait préparé son histoire. Il n’avait aucun moyen de vérifier…) Elle nous aidera.
— Ils ne sont qu’un millier. Vous ne croyez pas qu’ils se rendront compte de la présence de six étrangers ? Surtout six sportifs avec les cheveux courts et des bioécrans dans la paume ?
— Ça dépend comment on embarque. On pourrait aussi prendre les navettes originelles de la mission et décoller.
— Aussi simplement que ça ?
— Vous avez déjà travaillé avec des Royal Marines, Malcolm ?
— Non.
— Si c’est possible, ils y arriveront.
— Vos chances restent proches du néant.
— Nous sommes préparés à encaisser des pertes. La priorité reste sa capture.
— Je ne comprends toujours pas comment vous allez l’arrêter. Dans les faits, elle joue sur son terrain.
— Ce ne sera pas nécessaire. Il nous suffira de récupérer assez d’échantillons biologiques.
Okurt recentra soudain son attention.
— Mes ordres spécifiaient bien de la capturer vivante. Il vous faudra une sacrément bonne raison pour la ramener en morceaux, si vous arrivez à sortir de ce piège. À moins bien sûr que le Dr Rayat ait des ordres contraires.
— Oui, mais ne vous en inquiétez pas pour le moment.
Le dos tourné, Okurt remplissait sa tasse.
— Bon, question suivante. Imaginons que vous la trouviez et – Dieu sait comment – que vous en preniez un morceau, comme vous dites. Si vous ne parvenez pas à faire décoller les navettes, comment nous faire parvenir le matériau ?
— Bot de récupération télécommandé. Six kilos, autopropulsé. (L’attente portait ses fruits. Elle était froide et détachée, à des kilomètres de la mère qui avait sangloté en apprenant qu’on exhumerait son bébé.) Vous auriez eu les mêmes problèmes avec le cadavre de David. Vous deviez bien penser qu’il y avait une solution.
Okurt se tourna lentement vers elle.
— Je sais que j’aurais dû vous mettre au courant. Je suis désolé.
— Mais vous ne l’avez pas fait. Et maintenant, je vous explique ce qui va se passer. Je vais atterrir sur Constantine en Combi Unique avec mon détachement ; nous allons trouver Shan Frankland, la neutraliser et extraire un échantillon de cette planète. Soit nous repartons entiers et vous envoyez une navette nous retrouver à bonne distance, soit vous pouvez intercepter l’échantillon. Mission accomplie.
— Nous ne pourrons pas vous récupérer si tout part en couille.
— Je vous ai dit que nous le savions.
— Les wess’har vont devenir malades.
— Ils préparent déjà la guerre. Nous serons sur le qui-vive, alors autant utiliser le temps qui nous reste pour récupérer ce… ce parasite, cette maladie, ce machin.
Elle devrait dissimuler l’armement qu’elle emportait, ses véritables projets. Le plus dur était de convaincre son public du moment sans se trahir. Le plan sur le terrain serait très différent.
— Le Dr Rayat a réquisitionné les explosifs nécessaires, ajouta-t-elle.
Okurt recommençait à faire tourner sa tasse dans sa soucoupe, dans un sens puis dans l’autre. Sa main glissa, et la tasse roula au sol avec quelques rebonds. Ni l’un ni l’autre ne la ramassa.
— Que Dieu nous aide si vous merdez, dit-il. Je devrais vous empêcher d’emporter des armes tactiques.
— L’inventaire de l’armurerie est sous scellés.
— J’ai toujours ma clé d’accès, et je sais compter.
— Oubliez ce que vous avez compté. On ne l’emporte que par sécurité, de toute façon. (Lindsay resta inexpressive et espéra qu’une rougeur sur sa gorge ne la trahissait pas. Elle avait boutonné sa chemise jusqu’au col.) Au cas où.
Okurt se tourna vers son écran.
— Bon, autant commencer à chercher un moyen de vous approcher de la zone de largage, parce que c’est pas gagné.
Lindsay retourna à la caserne – une fois les matériaux de construction débarqués sur Umeh pour le dôme, ses marines avaient installé un petit mess de fortune pour se l’approprier. Où qu’ils aillent, ils conservaient leur spécificité de Royal Marines et préféraient ne pas se mélanger.
Elle mourait d’envie de se mettre à courir. Au lieu de cela, elle passait les portes avec un enthousiasme mesuré.
Il lui suffisait de suivre la circulation sur la surface de Bezer’ej pour connaître le bon moment. D’une pierre deux coups : exit l’épidémie, et exit Shan Frankland dans le même temps. C’était même une bonne raison de travailler de nouveau avec Mohan Rayat.
Attablés, Webster, Qureshi et Chahal faisaient un concours à celui qui pourrait manger une barre de céréales d’un seul coup, en la mettant en travers. Ils la regardèrent, les yeux écarquillés et les joues gonflées comme des hamsters.
— État d’alerte. On part écrire des cartes postales sur Bezer’ej.
Lindsay étendit une nouvelle fois la Combi Unique sur le pont du hangar. Elle voulait voir la tête de Rayat. Ça vaudrait le coup.
— Vous n’êtes pas obligé de venir.
Il déglutit discrètement, mais avec peine.
— Oh que si !
Douze kilomètres carrés. Lindsay tournait et retournait ces chiffres dans sa tête depuis des jours. C’était la surface de l’île de Christopher. Après consultation de sa base de données, Rayat était certain que six ERA suffiraient. Une détonation combinée de six kilotonnes, et une pluie de neutrons mortelle. Elle espéra qu’ils ne se trompaient pas sur l’emplacement.
— Vous prenez la place d’un marine, lâcha Becken d’un ton mécontent.
Ils avaient huit corps et six combinaisons. Donc, Webster et Becken ne prendraient pas part à la mission. Les espions se répartissaient en deux catégories, les tout juste supportables et les franchement intolérables. Rayat avait été classé dans la deuxième catégorie.
L’intéressé eut un sourire poli.
— J’ai vraiment un travail à faire, Mesdames. Et Messieurs.
Qureshi n’eut aucune réaction.
— Vous ne serez pas obligé de naviguer, Docteur. Webster peut assembler un émulateur qui suivra les mesures télémétriques de ma combi. Contentez-vous de ne pas vomir. (Elle lui lança un sourire étrangement contrôlé.) Vous suivrez la trajectoire de ma combi, avec un décalage de dix mètres pour éviter les collisions. En espérant que je n’atterrirai pas sur une falaise…
Au milieu de cette tempête d’animosité, Rayat ne se laissait pas affecter. Ça lui faisait un point commun avec Shan.
— Posez-moi sur Constantine et amenez-moi au point prévu, je résoudrai le reste des problèmes.
Douze kilomètres carrés.
Si les wess’har ne détectaient pas la navette, hommes et remorqueurs se feraient éjecter à cinq mille kilomètres de la planète. Les remorqueurs les amèneraient à deux cents kilomètres, où ils pourraient commencer la vraie descente. La théorie paraissait parfaitement réalisable.
— Bot de récupération ?
Il fallait que Lindsay maintienne les apparences.
— Check, dit Rayat.
— ERA ?
— Avec retardateurs.
— C’est rassurant.
Qureshi regarda Rayat et Lindsay entasser les tubes dans la navette. Les Combis Uniques, suspendues dans leur glissière de déploiement comme en coulisse d’un étrange défilé, se tendirent sous le poids des bombes qu’on y rangeait.
— C’est tout ? demanda-t-elle. Je serais plus heureuse si je savais ce que vous mettez là-dedans.
Les explosifs, c’était sa spécialité. Elle se tenait derrière Rayat, à regarder sa combi et sa minuscule cargaison si terrible.
— ERA standard, confia Rayat en appuyant chaque lettre. Nous récupérons notre camarade infectée Frankland, ou ses parties utiles, et nous détruisons la source de l’organisme. L’objectif de la mission est à présent classé niveau dix. Contente ?
— Non. Je suis sûre que tout le vaisseau est au courant.
Le visage de Bennett exprimait toutes les nuances de la douleur trahie.
— Du calme, tempéra le marine. Vous serez rentrés à temps pour regarder le foot…
Lindsay n’aurait pas su dire si le regard noir qu’il avait la concernait, elle, ou s’il s’adressait à Rayat. À moins que ce soit les deux ? Pendant le temps qu’ils avaient passé sur Bezer’ej, Shan et lui avaient été proches. Un peu trop, peut-être. Elle se demanda s’il ne flancherait pas.
C’était déjà assez dur de jongler avec tous les mensonges sous son crâne. Elle présentait les bonnes données aux bonnes personnes, pour qu’on la croie sur le point de recueillir un échantillon de c’naatat à la surface. Jusqu’à la dernière minute.
Et Ade Bennett comptait encore repartir à bord d’une des navettes de la colonie. Il avait passé des heures à consulter les manuels de ces appareils, à calculer une trajectoire et les temps de réaction de ces antiquités. Elle doutait que ce fût possible, mais au pire les marines pourraient se faire évacuer avec les colons. Pas elle.
— Vous avez confirmé la présence de Frankland sur Bezer’ej ? demanda Rayat.
— Nos meilleurs renseignements viennent des ussissi sur Umeh, et ils confirment. (Lindsay se dit que Rayat ne paraissait pas convaincu.) Ils ne font pas de cachotteries. Aucun. L’information n’a pas l’air de représenter une force, à leurs yeux. Tout semble reposer sur la supériorité physique. Et, à leurs yeux, personne ne peut affronter les wess’har.
— Ils ont sans doute raison, rappela Rayat.
Bennett vérifia les sceaux de sa combinaison et passa le gant sur la visière de son casque, coincé sous un bras. Il ne regardait pas Rayat, mais Lindsay.
— Ça va, Ade ? demanda-t-elle.
— Non, Madame, pas du tout. Mais on ne me paie pas pour aller bien. On me paie pour la fermer et mériter ma solde.
— Vous avez le droit de refuser un ordre, s’il vous paraît illégitime.
— Pour ça, il faudrait que vous me le donniez, cet ordre, dit Bennett. À ce moment-là, je déciderai si je transgresse les règles ou pas. Je me trompe ?