16

Ual ne répondait plus à ses communications. Eddie se demandait si c’était parce qu’il n’était pas disponible, ou simplement pour faire passer un message. Alors il continuait d’appeler. Chaque tentative impliquait de se rendre à la salle des communications de l’Actaeon – un nom bien ronflant pour une installation grande comme des cabinets – et d’obéir au jeune officier qui se trouvait de service sur place.

Ual finit par répondre. En personne, et c’était une chose qu’Eddie avait rarement vue chez les politiciens humains, à moins de disposer d’informations embarrassantes d’ordre sexuel sur l’intéressé. Il se demanda un instant ce qui pouvait constituer une forme de dépravation chez les isenj.

— Je ne suis pas heureux de ces nouvelles, M. Michallat, dit Ual tout en soupirs et aspirations. Elles sont très négatives.

— J’espère ne pas l’avoir été moi-même.

— Comment le saurais-je ? Sur vos actualités, je vois des gens qui nous détestent déjà avant de nous rencontrer. Mes collègues qui se trouvent en route auront un éveil bien désagréable si nous ne pouvons pas établir une approche plus amicale dans les années à venir.

C’est de la faute du rédac’ chef, ça. Mais les sujets d’Eddie étaient si exclusifs que rien ou presque n’était coupé à l’arrivée. Tout était de lui. Il devait assumer.

— Je n’ai pas essayé de décrire votre peuple de façon négative.

— Comment vous croire ? Nous connaissons tout juste les humains. Vous avez peut-être calculé vos propos pour alarmer votre public.

— Ai-je montré quoi que ce soit d’inexact ou de trompeur ?

— Rien. Nous sommes tels que vous nous montrez.

— Alors je peux m’excuser, mais rien de plus. Certains humains sont effrayés par quelques-uns des aspects de votre mode de vie.

— Notre nombre ?

— Notamment.

— Votre culture fait une fixation sur les nuisibles.

— Ce n’est pas notre caractéristique la plus charmante. Mais je ne vous ai pas pris en traître. Ma seule option serait de ne pas filmer du tout vos villes, et rien ne justifierait ça.

— Parce que cela servirait nos besoins et non ceux des humains ?

— Parce que ce n’est pas comme ça que j’ai décidé de faire mon travail.

Ual poussa un long soupir de bulles. Sans ussissi pour lui traduire, Eddie ignorait ce que cela signifiait.

— Je comprends, dit le ministre. Alors nous devrons résoudre ce problème la prochaine fois que nous parlerons devant votre caméra.

Donc, il y aurait une prochaine fois. L’honnêteté était toujours la bonne réponse, et on n’avait pas besoin de se rappeler les mensonges. Il ne comprenait pas pourquoi les gens n’essayaient pas plus souvent.

Même le jeu auquel il jouait avec Okurt – et avec le gouvernement, à travers lui – était une version de la vérité.

La biosphère de Jejeno ne serait pas achevée avant plusieurs mois. Pour y dormir avant cela, il fallait se réfugier dans un sac de couchage, enfermé dans un container. Pour Eddie, l’intérêt était éphémère, mais cela fit quelques belles images. Et cela lui donnait une bonne raison de se retrouver au milieu des isenj.

Il était assis sur un siège étroit dans la navette ussissi, son sac sur les genoux, une main passée dans le filet tendu par le pilote contre les parois de la petite soute. Le pilote avait dit qu’il en avait assez de voir des humains tomber et vomir quand il atterrissait.

— Vous êtes censé me souhaiter une bonne journée, dit Eddie avec un sourire.

Le pilote le fixa simplement de son regard de prédateur, et ne tendit pas la main pour l’aider. Il ne le remercia même pas d’avoir choisi Air Ussissi. Eddie avait envie de dire qu’il comprenait cette méfiance nouvelle, mais il se reprit à temps. Aussi bonnes que soient ses intentions, il ressemblait encore à un humain ordinaire. Il ajusta son respirateur.

Serrimissani l’accueillit à l’entrée du chantier, inchangé depuis sa dernière visite. Eddie commençait à connaître suffisamment son interprète pour identifier son état d’humeur : les yeux à demi fermés, les bras étrangement raides à ses côtés, les lèvres serrées… Le temps n’était pas au beau fixe. Il essaya de l’imaginer avec une matriarche wess’har, à se détendre autour d’une bière en échangeant des plaisanteries sur les gethes. L’effort lui paraissait trop grand.

— Nous avons vu les nouvelles, dit-elle.

— Ual non plus n’était pas très agréable.

— Je parlais de votre menace de détruire le Thétis.

Il avait raté quelque chose. Il s’accroupit pour amadouer Serrimissani, mais pas assez près pour qu’elle puisse lui arracher le visage avec les dents.

— Quelle menace ?

Sur un geste d’invite de sa guide, il remonta le chemin jonché de débris et strié de traces de roues. Deux petites grappes d’ussissi les regardaient sans rien dire : une debout à dix mètres de l’entrée principale, et l’autre devant la cabane du conducteur de chantier. Une fois arrivés dans le dôme, Serrimissani prit une liaison portable à un isenj, la régla de quelques coups de griffe, et la colla sous le nez d’Eddie.

— Si vous partagez un relais de communication avec les gens, vous devez vous attendre à ce qu’ils écoutent ce que vous avez à dire.

Eddie n’eut pas à lire bien loin dans les titres de la BBChan. Il s’arrêta à « utiliser des moyens militaires pour empêcher cet atterrissage illégal ». Lentement mais sûrement, son estomac plongeait derrière sa colonne vertébrale.

— Les humains émettent beaucoup de menaces qu’ils ne mettent pas à exécution, dit Eddie.

— Fascinant, dit Serrimissani. Pas nous.

Après cela, la matinée fut plutôt difficile. Il faillit en oublier qu’il avait dans son sac un flacon d’analyse d’urine à remplir, et pas avec ce qui risquait sortir de sa vessie. Il avait chipé le flacon dans l’infirmerie, via le généreux lieutenant Yun, en laissant entendre qu’il avait trouvé une levure très résistante à l’alcool.

Assis sur un bot désactivé, il regarda vivre le chantier. Il y avait plus de cubes de logement qu’auparavant, et les lianes avaient accompli un travail impressionnant pour couvrir les armatures intérieures. La fontaine décorative glougloutait devant lui. Moins loin de chez lui, ç’aurait pu être un futur centre commercial chic et minimaliste.

Son badge d’identité de la BBChan – expiré depuis le 31 décembre 2324, remarqua-t-il – ne lui servirait plus à grand-chose. Dans certains pays, c’était un sauf-conduit. D’autres nations s’en méfiaient, mais avaient une attitude pragmatique quant à l’intégrité physique qu’il fallait garantir à un reporter d’un organe international aussi important. Quitte à censurer ses émissions. À certains endroits, le badge n’apportait aucune sécurité, et on vous tirait dessus de toute façon, par principe, parce que les imbéciles n’y comprenaient pas que tuer les journalistes est une œuvre suicidaire. En général, un reporter se faisait abattre par manque de chance, ou par naïveté politique de la part de son assaillant.

Mais les wess’har, les isenj et les ussissi n’avaient plus besoin de lui. Il n’était plus qu’un visiteur d’une espèce envers qui ils étaient de plus en plus méfiants.

Une chose était sûre : même s’il parvenait à trouver des tissus isenj, il ne les rapporterait pas sur l’Actaeon alors que les indigènes s’agitaient. Le vaisseau faisait une bien grosse cible, brillante et stationnaire. L’équipage devait se sentir bien seul.

Comme lui…

Aras était heureux. Quand il était dans cet état, il émettait des ronronnements sporadiques, comme un catalogue qu’on aurait feuilleté du bout du pouce. Il faisait le même bruit pendant l’oursan.

Soulagée par sa bonne humeur temporaire – et il ne fallait pas grand-chose pour qu’il la conserve – Shan lui passa la main dans les cheveux et commença à lui faire des nattes. À y regarder de plus près, ça n’avait rien à voir avec des cheveux humains : au lieu de brins lisses, on aurait dit plutôt des enfilades de plumes, où s’enroulaient de petites veinules ou excroissances. Elle admira leurs reflets bronze.

Aras cessa de ronronner.

— Deux mois, c’est très court, pour eux.

— Je pense que c’était le temps qu’il faudrait à une matriarche, et pas à un humain, admit-elle.

Quand elle se tourna pour prendre un brin de chanvre avec lequel nouer sa natte, elle sentit quelque chose sous ses semelles.

— Mais d’où vient tout ce verre, bon sang ?

— J’ai dû le rapporter du clocher.

Les fragments étaient magnifiques, comme de petits saphirs horriblement tranchants. Quand Shan en ramassa un pour en examiner la couleur, il lui entailla la paume et laissa une petite goutte de sang qui cessa aussitôt de couler. Les lumières bleues dans ses mains s’agitèrent derrière l’éclat, comme pour reproduire la teinte du verre, puis retombèrent.

— Ça t’a dérangé, de briser les cloches ainsi ?

— C’était une demande étrange. Je ne comprends pas pourquoi il ressentait le besoin de les oblitérer avec tant de violence. S’il voulait empêcher qu’on les utilise après eux, les nanites auraient suffi. Mais il a dit qu’il devait rendre leur départ irréversible.

— S’il aime les gestes dramatiques, pourquoi ne l’a-t-il pas accompli lui-même ?

— Je ne le lui ai pas demandé.

— Ils sont tous complètement mabouls, dit Shan avant de finir sa tresse.

Elle voulait en finir avec tout ça. Elle aimerait toujours Bezer’ej, de l’amour qu’on a pour les lieux désolés où l’on se rend en sachant exactement quand on en reviendra. Mais ce n’était pas chez elle, même avec Aras, et même dans la tranquille maison de Josh, avec sa lumière douce et son silence apaisant.

Elle ne savait plus si elle était chez elle où que ce soit.

— Quelques-uns se préparent à rester, dit Shan. (Aras se raidit. Elle lui lissa les cheveux et reposa la tresse entre ses omoplates.) Ils ne pensaient pas que nous salerions la planète. C’était dur de leur dire qu’on avait déjà commencé.

— Mais tu le leur as dit.

— Bien sûr.

On ne pouvait plus revenir en arrière. Sur les quatre masses terrestres dans l’hémisphère Sud, des troupes de la Cité Temporaire larguaient des unités de bioagent qui se propageraient dans l’air et l’eau, se reproduiraient, puis entreraient dans un état dormant dès que la concentration optimale serait atteinte – dans cinquante ou soixante jours. Puis les troupes insémineraient les territoires du nord, y compris l’archipel des saints.

Le temps pressait.

— Ils sont malins, dit Shan. J’ai parlé au type qui a conçu l’agent. Il a dit qu’il a étudié les archives de Constantine sur l’anthrax pour obtenir la dormance à long terme. Et je lui ai dit, bon sang, vous savez combien ça vaudrait pour les militaires de la Terre ? Ça ne l’a pas fait rire…

— Tu nous vois comme des types, maintenant. Ton assimilation est-elle si totale ?

— On dirait. Je suis devenue une arme, et ça ne m’a pas empêchée de dormir. Ça doit être un bon indicateur.

Il lui restait une chose à faire. Enfin, plus que cela, mais une plus personnelle que l’évacuation, en tout cas. Aras la suivit à quelques pas tandis qu’elle se rendait sur la rive du Lieu du Souvenir du Premier et du Lieu du Souvenir des Revenus. Des autels à la mémoire des bezeri échoués là pour explorer la Surface Sèche. Certains n’étaient jamais rentrés chez eux.

C’était une longue marche, à travers les champs de Constantine. À travers les cultures en fleurs et en feuilles, devant les gens qui se demandaient sans doute à présent pourquoi ils lui avaient un jour fait confiance.

Elle essaya d’imaginer une telle séparation, devoir quitter tout ce qu’elle connaissait, tout ce pour quoi elle avait travaillé. Puis elle se rappela qu’elle l’avait fait elle-même, quelques mois plus tôt.

Dommage. Mais la vie continue.

C’était pour les bezeri.

Au bord de l’eau, Aras lui tendit la lampe de signal qui traduisait le langage en motifs lumineux – le moyen de communication des bezeri.

— Tu crois que j’en ai besoin ? demanda-t-elle en pliant les doigts et en faisant danser un kaléidoscope de couleurs sous sa peau.

Aras avait appris à savoir quand elle plaisantait et quand elle était sérieuse, et il pencha la tête. Elle ne voulait pas qu’il l’accompagne. C’était seulement sa deuxième aventure dans le monde sous-marin des bezeri.

La première fois, elle rapportait le cadavre d’un enfant mort, tué par le mépris de Surendra Parekh.

En revanche, Shan pouvait se passer de respirateur. Ce serait désagréable, mais elle savait qu’elle ne pouvait pas se noyer. Les isenj lui avaient rendu service sans le savoir, en essayant de trouver des dizaines de façons de tuer un wess’har c’naatat.

Elle ôta son uniforme pour ne garder que ses sous-vêtements – elle préférait ne pas faire le voyage de retour dans des vêtements trempés – et se prépara au moment de terreur animale où l’eau inonderait ses poumons.

Elle regarda d’abord par-dessus son épaule. Sur la rive, Aras était assis, les coudes sur les genoux, le menton sur les mains. Elle se sentit soudain stupide. Difficile de rester intimidante en sous-vêtements réglementaires avec juste sa plaque d’identification autour du cou.

— Rien à voir, les gars. Circulez, dit-elle.

Aras ne sourit pas. Il désigna un point devant elle. Une lumière vert acide dans les eaux proches, à peine visible. Shan s’approcha de la patrouille bezeri venue aux nouvelles. Contrairement à ce que beaucoup de personnes auraient parié, elle s’enfonça immédiatement dans l’eau. Elle ne pouvait pas faire de miracles.

Malgré la chaleur de l’après-midi, la mer était d’un froid douloureux, qui lui coupa le souffle quelques secondes avant que la c’naatat prenne le relais et force ses poumons à réagir. Les courants la firent chanceler quand elle eut de l’eau à la poitrine. La pression lui serrait les côtes.

Allez, plonge.

Elle se lança. Elle ne put s’empêcher de prendre une grande goulée d’air avant de passer sous l’eau. Ni de retenir sa respiration jusqu’à ce qu’elle cède au réflexe d’inhaler. Elle cria pour trouver de l’air, mais sans bruit. Rien qu’un hoquet sans début ni fin. Elle ne put empêcher ses bras de battre.

Je ne meurs pas je ne meurs pas je ne meurs pas je ne meurs pas je ne peux pas mourir je ne peux pas mourir je ne…

Puis elle sentit une sorte d’eau fraîche, séparée de la mer, goutter du haut de sa tête jusqu’au centre de son être. Sa respiration s’arrêta. Net. Et Shan n’était pas morte. À moins que la mort soit très différente du néant qu’elle attendait.

Elle laissa ses yeux s’ajuster à la faible luminosité et à la distorsion de l’eau. Puis elle se rendit compte qu’elle était allongée sur le dos. À gestes lents, elle se releva et chercha la lampe, tombée sur le sable à quelques mètres d’elle.

L’eau devant elle s’obscurcit et bougea. L’instant d’après, on aurait cru qu’on venait d’allumer un sapin de Noël. Il y avait un mur de couleurs. Elle avait oublié comme les bezeri pouvaient être gros.

Pourquoi êtes-vous ici ?

Elle s’emmêla dans les contrôles de la lampe. Sa voix retentissait à ses oreilles, et le wess’u paraissait bien plus facile à traduire que l’anglais.

Je vous avais promis d’installer une zone d’exclusion autour de ce monde. C’est le travail que je venais faire.

Mais les wess’har se retirent. Comment pourrez-vous nous aider ?

Ils laissent une arme qui vous protégera, et elle a été faite à partir de mon corps.

Un silence dans ce monde de silence. Les grandes formes gélatineuses, tout en tentacules rayés d’ondes dorées et rouges, flottaient devant elle.

Nous savons que vous êtes prête à tuer votre propre race pour nous.

Compliment ou méfiance ? Il n’y avait pas d’intonation dans la traduction. Elle formula sa réponse avec prudence.

Je regrette que nous vous ayons causé tant de chagrin.

Ils connaissaient le regret. Ils avaient déjà vu ce mot la première fois qu’elle était venue. Elle tendit les deux mains et se concentra jusqu’à y faire danser les lumières. Cela les fit réagir. Les lumières des bezeri s’illuminèrent et la lampe cracha une sorte de bruit blanc. Elle se demanda si c’était l’équivalent bezeri de Ben merde alors.

Il fallait qu’elle explique. J’ai une partie de vous en moi. Je suis comme Aras, maintenant.

Silence. Ils restaient là, à la regarder.

Je voulais simplement savoir ce que vous pensez.

Toujours rien. Puis l’un des bezeri s’avança et s’arrêta à un mètre d’elle. Il paraissait presque deux fois plus gros qu’Aras, ses tentacules presque à la verticale. Si nous avions des armes comme les wess’har, nous lutterions contre votre race, et contre les isenj. Mais ce n’est pas le cas. Alors nous devons nous reposer sur le courage de gens que nous ne pouvons pas voir.

C’était une réponse ambiguë. S’était-elle attendue à une absolution ? Tout cela était-il de sa faute ? Elle l’aurait juré. Elle avait honte d’être humaine. Autant partir.

Au revoir.

Ils n’avaient peut-être pas de mot pour adieu. La lampe restait silencieuse. Elle recula de quelques pas puis se retourna et remonta vers la surface, en s’orientant avec les rochers et la végétation. Elle ne regarda pas en arrière. Un peu plus haut, elle battit des bras et des jambes, et retrouva un instinct primitif de nage qu’elle n’avait jamais utilisé de sa vie.

Quand sa tête fut revenue à la surface, elle s’étouffa de nouveau en respirant. Elle tomba à quatre pattes sur la plage et vomit en toussant. Elle sentait que sa culotte avait à moitié glissé d’une hanche, et elle se demanda ce que ses gars de Western Central en auraient pensé. S’ils avaient été encore en vie, ils se seraient rendus malades à force de rire.

Les bottes d’Aras entrèrent dans son champ de vision. Elle eut un nouveau haut-le-cœur à force de tousser du mucus et de l’eau de mer en grands filets.

— C’est mon charme animal et ma beauté immaculée qui t’attirent ?

Elle essaya de sourire. Mais la fin de la mer voulait ressortir d’elle, et vite.

Aras lui drapa son blouson sur les épaules et s’assit pour lui passer un bras autour des épaules tandis qu’elle reprenait sa respiration et laissait sécher ses sous-vêtements.

— Ce n’était pas aussi désagréable que tu le craignais, dit-il en retardant l’aveu de terreur qu’elle voulait faire. Avec le temps, tu sauras le contrôler.

C’était un autre tour, un autre danger mortel que son corps avait traité comme une occasion d’apprendre. Elle le savait depuis longtemps, mais c’était la première fois qu’elle en faisait l’expérience : elle n’était plus humaine.

Et si elle n’était plus humaine, elle n’avait plus à avoir honte.

Eddie pouvait dormir n’importe où, poussé par les circonstances. Une paillasse dans un chantier de Jejeno lui fournit une meilleure nuit de sommeil qu’une couchette à bord d’un vaisseau devenu cible. Il ne voulait pas en parler. Il avait peur de provoquer les événements en les formulant.

Il se leva et s’éclaboussa le visage à la fontaine.

— Eh, vous ne savez pas qu’il y a une douche, par là ? lança un ouvrier en salopette et casque.

Il tendit la main pour aider Eddie à localiser l’installation.

— Ah, que je suis con. Merci beaucoup.

C’était difficile de faire sa lessive sous la douche. Mais il parvint à laver et rincer sa chemise et son slip de rechange, avant de les laisser sécher sur un bot. Il se sentait de nouveau dans la peau d’un correspondant de presse : les rédac’ chefs vissés à leur bureau ne se doutaient pas à quel point la logistique de terrain pouvait être délicate. Il rêva un moment de lancer le rédac’ boy en plein milieu d’une zone en guerre où la nourriture locale était totalement hostile à la digestion humaine. Il en ressentit une grande joie. C’était exactement sa situation présente.

— Vous avez l’air en désordre, dit Serrimissani quand elle vint le chercher pour le mener chez Ual.

Eddie étudia son reflet déformé dans une plaque de métal poli. Il boutonna sa chemise un peu plus haut. Apparemment apaisée, l’ussissi le devança en silence. Il ouvrit son écran pour parcourir les actus tout en marchant.

— Ne traînez pas, lança-t-elle sans se retourner.

Elle avait une ouïe de prédateur, idéale pour écouter les petits bruits de fouissement. Quand Shan avait mentionné leurs goûts en matière de casse-croûte, Eddie n’avait pas été particulièrement étonné.

Les gros titres n’arrangeaient rien. La crise diplomatique – et Eddie savourait toujours cette image – s’intensifiait. Les menaces restaient vagues, typiques d’un public effrayé et de politiciens encore plus paniqués qui voulaient avoir l’air d’agir. Eddie ne savait pas si les Amériques ou les États de la Bordure pouvaient abattre le Thétis. D’une façon ou d’une autre, ils avaient le temps de préparer leur coup.

Eddie tenta d’estimer le temps qu’il faudrait au Thétis pour arriver à portée des vaisseaux de la Terre, en intégrant dans ses calculs une durée de transit de soixante-quinze ans et une vitesse quasi luminique, puis abandonna. Il n’y avait pas tant de vaisseaux spatiaux que ça. Ils coûtaient cher, et l’espace n’était ni un enjeu électoral ni une destination touristique. C’était la raison principale pour laquelle on utilisait une haridelle comme le Thétis au lieu d’envoyer un vaisseau moderne, ce qui aurait fait gagner vingt-cinq ans.

Un groupe d’ouvriers isenj lui coupa la route comme une séquence d’animation saccadée, tout en sursauts et déhanchements. Sa réaction naturelle à ce genre de mouvements était de crier araignée, et il essaya de penser personne. Échec. La Terre avait peut-être autant de mal que lui.

Ils avaient laissé de petites pistes poussiéreuses sur l’Instaroute mise en place pour empêcher les bots de creuser des sillons dans le sol. Eddie s’arrêta et baissa les yeux. On aurait dit que quelqu’un avait brisé un pot de fleurs et oublié quelques fragments de plastique noir derrière.

Oh, se dit-il. Oh !

Il n’y avait qu’un mouvement entre l’implication et la non-implication. Eddie hésita. On dit que le temps n’est pas linéaire, que c’est le cerveau qui traduit la simultanéité en séquence ordonnée. Mais Eddie savait que c’était de la connerie. Une fois qu’il aurait franchi ce pas, aucun état quantique ne lui permettrait de l’effacer.

Il déboucha le flacon d’échantillon et ramassa les fragments noirs. Il était presque certain de savoir de quoi il s’agissait. Et il espérait que cela ferait l’affaire.

Serrimissani s’était rendu compte qu’il ne suivait plus, et elle revint le chercher. Elle suivit son geste d’un œil de mangeur de scorpions tandis qu’il refermait le flacon et le rangeait dans la poche poitrine de sa chemise.

— Ne nous retardez pas. Le ministre Ual vous attend.

— Désolé.

Elle repartit sans un mot et il la suivit avec empressement, comme un bon petit soldat. Quand il monta dans la voiture, sa guide regarda par la portière ouverte comme pour éviter toute conversation.

Les limites du chantier n’étaient matérialisées que par une bande adhésive à chevrons tendue entre des poteaux à hauteur de taille, toutefois les isenj les traitaient comme des fortifications. La foule commençait juste à l’extérieur du périmètre – à peine cette signalisation franchie, la voiture dut ralentir. Eddie se demanda une nouvelle fois si l’isenj qu’il avait cru voir tomber s’était relevé.

Ils ne paraissaient pas brutaux ou inconsidérés. Mais il était très difficile d’arrêter une foule en mouvement, même aussi ordonnée que celle-ci, qui paraissait posséder ses propres caractéristiques d’écoulement et de vitesse.

Ual accueillit Eddie à la porte de son bureau, en couvrant la distance comme un meuble sur roulettes mal conçu.

— Je suis désolé que la situation soit aussi tendue sur Terre, dit Eddie.

— Vous n’êtes pas responsable de vos gouvernements, le rassura le ministre.

Il soufflait et haletait toujours ces mots étrangers par un trou, quelque part dans sa gorge.

Assis dans son beau bureau aigue-marine dépouillé, ils sirotèrent une boisson qui aurait pu être du café. C’était trop liquide pour qu’Eddie s’étouffe, mais il avait tout de même la gorge serrée. Il ne se sentait ni plus malin, ni maître de la situation. Il lançait des regards occasionnels au manteau épineux d’Ual, enfilé de perles – rouges aujourd’hui –, et il se demanda quel univers pervers dotait une espèce de piquants et la condamnait à la surpopulation.

— Nous prendrons garde de ne pas réagir, dit Ual. Nous ne sommes pas des ussissi. Et nous désirons véritablement une relation mutuellement profitable avec les humains.

Serrimissani n’était pas à portée de voix, mais Eddie sourcilla tout de même.

— Votre peuple sait-il ce qu’on dit sur Terre ?

— Oui, mais il ne s’en préoccupe pas. C’est un avenir bien éloigné de leurs problèmes immédiats.

— Nous avons vraiment beaucoup de points communs. (Et je les utilise pour vous tuer.) Si cela peut vous rassurer, nous nous comportons de la même façon avec les membres de notre propre espèce. Nous n’aimons pas les étrangers.

— Sage précaution.

— Êtes-vous en contact direct avec le ministre des affaires étrangères de la FEU ?

— Moins direct qu’avec vous. À ses messages vagues, je retourne des réponses incertaines. Des échanges encourageants sur la technologie et la compréhension. Je ne pense pas qu’il soit prêt pour un dialogue en temps réel, comme vous dites. J’imagine qu’il a des gens autour de lui, invisibles, mais qui n’en vérifient pas moins chaque parole qui arrive ou qui part.

— Vous avez tout à fait raison.

— Vous ne semblez pas avoir les mêmes problèmes.

— Je suis journaliste. Nous ne sommes pas là pour faire plaisir aux politiques. Au contraire, même.

Si Ual avait été une sale fouine, fourbe et retorse, cela aurait facilité la tâche d’Eddie. Il ne savait pas encore si les isenj pouvaient se montrer aussi mesquins que les humains, ou s’ils étaient plutôt comme les wess’har et les ussissi – d’une franchise et d’une simplicité agressives parce qu’ils ne savaient pas mentir, et se sentaient assez en confiance pour ne pas en avoir besoin.

Fouines. Eddie verrait les animaux différemment, s’il rentrait un jour sur Terre. Les fouines avaient peut-être des choses à lui apprendre.

— Nous comprenons votre peur de la surpopulation, assura Ual. (Eddie se dit que le ministre parlait davantage à la caméra qu’à lui.) J’aimerais rassurer votre peuple – nous voulons apprendre vos technologies pour pouvoir régler nos propres problèmes. Votre planète n’est pas notre cible. Vous devriez empêcher les gens de lire les livres de M. Wells.

Eddie partit d’un bref éclat de rire.

— Il était journaliste, lui aussi. Nous sommes des gens charmants.

— Votre profession a une prédisposition à créer des problèmes, dit Ual avec un bruit de gargouillis.

— Vous n’aurez aucune objection à ce que je diffuse notre conversation ?

Ual le regarda – imagina-t-il – avec amusement. Eddie n’en savait rien, en fait. Les isenj n’avaient pas d’yeux discernables.

— « Les micros sont faits pour enregistrer », dit Ual. C’est bien ça, non ?

Il était toujours agréable de jouer avec un professionnel. La clé du respect de soi était la conscience de soi. Si on savait que la partie était lancée, ça ne faisait pas mal du tout. Ual avait bien appris.

Avec un petit ping, l’une des perles décoratives d’Ual tomba et roula sur le sol poli. Eddie la ramassa rapidement.

— Les fourches, c’est la plaie, dit Eddie.

Il tendit l’objet au ministre, en priant intérieurement pour le garder.

— J’en ai de nombreuses, dit Ual. Gardez-la. Je crois que vous appelez cela des corindons. Nous en avons extrait beaucoup au fil des ans.

— Des rubis ?

Eddie fut troublé quelques instants. La pierre était simplement nettoyée, ni taillée ni polie en cabochon. Et les machins verts, ça devait être des émeraudes

— Merci. Mais n’en parlez pas à trop d’humains, d’accord ? Cela alimenterait nos rêves les plus excessifs.

Il garda la perle et le piquant dans la main jusqu’à ce qu’il soit sorti, en train d’attendre la voiture avec Serrimissani. Puis il ouvrit la main et se remit à respirer normalement. Serrimissani avait le dos tourné, mais elle se retourna d’un coup quand il referma le couvercle du flacon.

— Regardez ce qu’Ual m’a donné, dit Eddie pris en flagrant délit.

Serrimissani le regarda de la tête au pied comme si elle cherchait des preuves. Elle lui rappelait Shan, toujours consciente de ce qui se passait autour d’elle-même si elle vous fixait dans les yeux. C’était un truc de flic.

— C’est tout ce qu’il vous a donné ? demanda-t-elle.

Elle monta dans la voiture avant qu’il ait trouvé une réponse. Il s’attendait à ce que cette irritabilité éclate en une conférence sur la non-intervention, mais elle se contenta d’étudier son bloc de texte, avec un bâillement occasionnel qui s’achevait sur un léger gémissement et un claquement de mâchoires, comme celui d’un renard.

Elle n’était dans le camp de personne. C’était à lui seul de décider de ses actions, et de les justifier.

— Vous savez quoi ? On ne m’a jamais largué en parachute.

— La ferme, Rayat, dit Barencoin.

Les Combis Uniques étaient suspendues à une glissière dans la navette, prêtes à être lancées dans l’espace par un jet à pression quand l’écoutille arrière s’ouvrirait. Lindsay se sentait comme un cocon de soie sur le point d’être jeté dans l’eau bouillante. Malgré son envie de couper le système comm de sa combinaison, elle avait besoin d’entendre tout le monde.

Ils avaient des radios à l’ancienne. Pas de comm IA, de relais canaux automatiques ou multiples. Retour aux procédures radio de base. Pourvu qu’elle s’en souvienne.

Barencoin avait interrompu les jérémiades de Rayat avec une grossièreté inhabituelle pour un Royal Marine. Lindsay se demanda si c’était la nervosité.

— ZL DANS TRENTE SECONDES, dit le pilote dans leur casque.

Je vais mourir, se dit Lindsay.

— ZL DANS VINGT SECONDES.

Je ne reviendrai pas. Je n’y avais pas pensé.

— ZL DANS QUINZE SECONDES.

Je n’avais pensé qu’au départ. Désolée, Eddie.

— DIX.

Au moins…

— NEUF.

… je serai…

— HUIT.

… avec David.

— SEPT.

— Ade, tu me tiens la main ? demanda Barencoin.

— SIX.

— Ade, pipi…

— CINQ.

— Retiens-toi.

— QUATRE.

— Ade, on arrive quand ?

— TROIS.

— Ta gueule, Mart.

— DEUX.

— Fermez-la, dit Lindsay.

— UN. ZL. GO.

Et elle eut l’impression de tomber.

La mousse éclata dans la peau intérieure de la combinaison, enserrant sa passagère en quelques secondes dans un cocon de polysilicate. Elle continuait de tomber, mais son cerveau lui disait qu’elle aurait déjà dû atterrir. Elle voyait le câble fin qui la reliait au traîneau. Si elle en avait trouvé le courage, elle aurait pu tourner la tête et suivre l’autre bout vers Bennett et les autres, comme des perles à la remorque.

Les humains avaient besoin d’un sol. C’était encore plus important qu’une impression catégorique de haut et de bas. Elle ne volait pas ; elle ne s’était pas éjectée d’un avion ; elle n’accomplissait pas une sortie spatiale, reliée au vaisseau par une ligne de sûreté. Sa terreur était complète, désincarnée et pourtant physique. D’autant plus prenante qu’elle ne ressentait pas cette rassurante gravité.

Elle eut du mal à ne pas vomir. Elle ferma les yeux. Sa combinaison, comme les autres, possédait son propre pilotage automatique, mais c’était très difficile de s’y abandonner quand on était dans un sac plastique rempli de mousse censé résister aux températures d’entrée dans l’atmosphère. Elle entendait le bavardage calme, presque ordinaire, entre ses marines. Barencoin avait cessé d’embêter Bennett. Ils ne pensaient plus qu’au boulot.

— Sunray, ici Labros Deux, à vous, dit la voix de Qureshi à son oreille.

— Euh… ici Sunray, à vous, répondit Lindsay.

— Je voulais juste vérifier, Sunray, à vous.

— Sunray, concentrez-vous sur la planète jusqu’à la rotation de la combinaison, dit Qureshi. C’est pour bientôt, out.

Le temps sembla s’écouler par sursauts. Deux cents kilomètres, ça faisait long, et ça faisait haut. Elle sentit une poussée soudaine quand la combi se détacha de son tracteur et bascula en mode navigation interne. 150 kilomètres. Dans le mouvement, elle vit passer une combi – qui se trouvait à l’intérieur ? –, puis Bezer’ej remplit son champ de vision, masquant le vide.

La combinaison se retourna sur le dos.

C’était aussi bien : le bouclier thermique noir se retrouvait à présent aux endroits prévus. Mais c’était très désagréable de regarder dans le vide, sans aucun point de référence. Elle commença à compter. Ils se trouvaient à cinquante mille mètres, plus ou moins.

— Sunray, ici Sunray Minor, c’est là que ça se corse, out, dit Bennett.

Lindsay commença à avoir un peu… chaud. C’était peut-être son imagination.

Dans la fine couche d’élastomères et de verre mou à quelques centimètres de sa colonne vertébrale et de ses organes vitaux, la température atteignait les 100 °C. À la surface, la combinaison était chaude comme une météorite. N’y pense pas. Elle était prête à se faire sauter avec un engin nucléaire pour détruire Shan Frankland, mais l’idée de brûler durant l’entrée dans l’atmosphère allait trop loin. C’était lent.

Elle ne pouvait pas atteindre l’ERA ou le bot rangés dans sa combinaison, car la mousse les serrait aussi étroitement qu’elle étreignait Lindsay.

— Sunray Minor, ici Sunray, dit-elle d’une voix tremblante. Je… j’ai des soucis de télémétrie, ici. Comment se passe l’approche, à vous ?

Les vibrations et les G de la descente commençaient à devenir insupportables. Elle se foutait qu’on sache qu’elle avait peur. Les seules personnes qui auraient pu faire ça sans mourir de trouille étaient folles, ou s’appelaient Shan Frankland.

— Sunray, ici Sunray Minor, nous sommes au poil, out, répondit Bennett. (Et Lindsay n’aurait jamais deviné qu’il avait un jour atteint Mach 1 avec pour seule protection contre l’incinération une couche de mousse et de verre liquide.) C’est pour bientôt.

Lindsay avait fermé les yeux. Elle avait contemplé la mort dans ce cercueil qui lui tenait lieu de couchette, et à présent elle essayait un autre linceul. Elle n’avait pas encore trente ans. Ce n’était pas juste.

Shan Frankland se serait foutue d’elle, en lui répondant que rien dans cette putain de vie n’était juste et qu’elle ferait aussi bien de passer à autre chose, quand elle fut secouée si fort que ses dents menacèrent de se briser. Ouverture du parachute – dix mille mètres. Elle cligna des yeux. Il y avait des nuages. Des flashs iridescents. Mon Dieu, faites que la zone d’atterrissage soit la bonne, je n’aimerais pas tomber dans les marais…

Dans une minute ou deux elle serait…

Le choc lui coupa le souffle. Elle roula sur elle-même, pas parce qu’elle se rappelait ses cours de parachutisme mais parce qu’elle ne s’était pas attendue à toucher le sol à ce moment-là. Elle lutta pour reprendre sa respiration. Le sol était ferme, et l’affichage tête haute de son casque lui apprit qu’ils se trouvaient à un kilomètre de Constantine. Elle se sentit bien plus légère en se relevant. Le bouclier thermique s’était détaché.

— Sunray sur cible, à vous.

— Sunray Minor sur cible, à vous.

— Sunray Minor, quelle est votre position ? À vous.

Elle ne pouvait pas regarder son affichage palmaire avant d’avoir enlevé la combi.

— Sunray Minor, deux sud de la cible, pas encore de visuel, out.

— Labros Deux, trois sud-sud-ouest de Constantine, out, dit Qureshi.

— Labros Trois, sud-sud-ouest de cible également, j’ai Labros Deux en visuel, out, annonça Chahal.

Une pause, quelques halètements, puis la voix de Barencoin.

— Labros Quatre sur cible, aucun visuel de Sunray Minor. Attendez… Sunray, je suis à côté de vous, à vous.

— Labros Cinq, ici Sunray – où êtes-vous Rayat ? À vous.

— Oh merde…

C’était bien sa voix, mais tremblante. Au temps pour l’émulateur de Qureshi. Il n’était pas du tout à côté d’elle.

— Sunray Minor, j’ai Labros Cinq, out, informa Bennett.

Puis elle le perdit. Il y eut un flottement, une clameur d’effort dans son oreillette, et la voix de Qureshi.

— Oh putain, lança-t-elle en abandonnant la procédure. Merde.

Puis les halètements cessèrent net comme si le micro avait été coupé. Lindsay attendit.

— Ici Sunray, j’ai perdu la voix. Labros Deux, Labros Trois, ici Sunray, répondez, à vous.

Rien. Pas de Chahal non plus.

Au moins, ils étaient tous arrivés. En un seul morceau. Elle était si ravie qu’elle essaya de se relever d’un bond, mais le reste de la combinaison l’en empêcha. Barencoin et elle se trouvaient à plusieurs kilomètres des autres.

Ce n’était pas très loin, vu les circonstances, mais le temps pressait. Cela les ralentirait un peu, et plus ils passaient de temps à la radio, plus ils couraient le risque d’être détectés.

Il fallait un moment pour enlever une Combi Unique. Comme un emballage d’électronique : la mousse était bien serrée. Lindsay rompit l’étanchéité et releva sa visière pour inspirer l’air raréfié de Bezer’ej. Elle ouvrait encore la combi quand elle entendit Barencoin, hors de son champ de vision, dire Oh.

Oh n’était pas un terme de marine. Mais elle comprit pourquoi il l’avait dit. Elle essayait encore de passer son deuxième bras par le large col de la combi quand le ciel de Bezer’ej fut masqué par Josh Garrod.

Il la tenait en joue avec une très, très vieille carabine. Les armes à feu imposaient le respect dû aux antiquités.

Elle comprenait mieux ce qui avait fait jurer Qureshi.

— Debout, commandant, dit-il. Je suis tout à fait disposé à enfreindre le sixième commandement.