13
Àl’Échange des Excédents, assises sur des caisses de fruits, les matriarches de quarante cité-États attendaient que Mestin et Shan se trouvent une place et exposent la situation.
Shan se tenait un peu devant Mestin, les mains dans le dos, la tête légèrement penchée, merveilleusement étrangère dans cet uniforme noir mat. Les lumières bleues et violettes de ses mains se reflétaient sur ses reins. Tout le monde avait entendu parler de ses étranges adaptations c’naatat.
Les matriarches et les ussissi la regardaient. Ses cheveux noirs et lisses étaient très exotiques dans cette mer d’or et d’ambre, et Mestin entendit un commentaire tout bas, disant qu’il était difficile de distinguer le sexe de cette créature à sa simple vue. Elle portait les cheveux longs comme un mâle, et mesurait une tête de moins qu’une femelle.
Mais si vous étiez à portée olfactive, vous sauriez, pensa Mestin. Elle espéra que personne ne provoquerait la colère de Shan, déchaînant de nouveau ses phéromones de domination. Cela causerait un véritable chaos, et ce n’était pas le moment.
Mestin drapa délicatement son dhren sur ses épaules pour qu’il forme une tunique longue. Il était étrange que Shan admire ce qu’elle appelait l’opalescence de ce textile, et pourtant refuse de le porter. Elle avait dit qu’elle n’avait pas la carrure nécessaire pour l’assumer. Mestin n’avait pas compris, et elle se demanda si elle-même avait l’esprit défensif, la jask, pour assumer la décision d’une guerre. Une guerre qui entraînerait F’nar et tout Wess’ej face à un nouvel ennemi.
Elle regarda autour d’elle. Il y avait près d’un millier de cités sur la planète, et les matriarches qui n’avaient pas pu faire le déplacement regarderaient et entendraient la scène via le réseau de communication.
Vijissi s’était accroupi près de Shan. La matriarche c’naatat se déplaça un peu, comme pour maintenir une distance constante : lui ne cessait de se rapprocher. Il prenait ses instructions très au sérieux. Mestin soupçonnait qu’il l’appréciait plus qu’il l’admettait.
— Nous allons interdire Bezer’ej aux gethes pour le moment, dit Mestin. Shan Chail nous a fourni assez de tissus pour créer un refouloir biologique qui se confinera aux gethes. Nous chercherons à mettre au point un refouloir similaire pour les isenj, car nous disposons peut-être d’une source d’échantillons de leur ADN. Le cas échéant, nous pourrons retirer la Cité Temporaire de la planète et laisser les bezeri en paix.
Dans sa vision périphérique, Mestin remarqua que la tête de Shan s’était relevée d’un cran, puis baissée de nouveau. Elle était étonnée. Mestin lui demanderait des éclaircissements plus tard.
— Que ferez-vous des gethes déjà présents sur Bezer’ej ?
— Nous leur donnerons l’occasion de s’installer ici, dans un environnement contrôlé. Ils sont inoffensifs.
— Et s’ils refusent ?
Mestin vit que Shan serrait ses mains l’une dans l’autre derrière son dos. Mais il n’y avait pas d’odeur, rien que les lumières sporadiques.
— Alors ils mourront, répondit Mestin.
— Nous proposons des troupes si l’action militaire et les atterrissages deviennent nécessaires, dit Bur. Toutes les cités.
Puis elles commencèrent à quitter la salle. Shan paraissait étonnée, et se tourna vers Mestin.
— C’est tout ?
— Vous attendiez davantage ?
— Je pensais qu’un sommet de guerre pourrait prendre plus de quelques minutes.
— Nous avons un consensus, dit Mestin. Hormis pour les détails, c’est normalement le cas.
— Nous ne dépassons jamais les détails.
Elles étaient seules avec les surplus dans la salle, à part un mâle qui empilait des palettes de feuille jaune. La récolte était exceptionnelle, cette année.
— Qu’ai-je dit qui vous a surprise ? demanda Mestin.
— Que vous aviez une source d’ADN isenj.
Elle ne sentait rien d’autre que ce parfum étranger, adouci par sa nouvelle odeur wess’har. Sa voix paraissait tendue. Certains surtons étaient inaudibles.
— Je pensais que vous pourriez demander à Eddie Michallat, puisqu’il a un accès facile à Umeh.
— Ah. (Ce soupir gethes, qui impliquait n’importe quoi, de l’amusement au dégoût.) OK…
— Un problème ?
— Je n’imagine pas Eddie accepter de recueillir des échantillons de tissu, ni même trouver un moyen de le faire. Mais je vais le lui demander.
— Avez-vous parlé de tout cela à Aras ?
— Pas encore. Mais s’il est sur le réseau, il est au courant, maintenant, et je vais avoir une conversation très délicate avec lui.
— Quel est l’état de vos relations ? Il semble satisfait.
— Assez bonnes, répondit Shan. Enfin, c’était le cas avant que je parte. Je vais aller voir si ça a changé.
— Pourquoi n’avez-vous parlé de tout cela avec lui ?
— Parce que je savais qu’il s’inquiéterait pour ses amis de Constantine, et qu’il n’approuve pas l’utilisation des armes biologiques. Il aurait sans doute influencé ma décision.
— Vous n’êtes pas le genre de personne qui se laisse facilement persuader.
— Vous n’imaginez pas à quel point je voudrais qu’il soit heureux, répondit Shan avec un de ces étranges rictus crispés qui n’avaient rien d’un sourire.
Bien au contraire.
Elle lançait encore des éclairs violets en sortant. Mestin aurait pu jurer avoir aperçu un flash jaune-vert, au milieu.
Mais elle n’avait toujours pas d’odeur.
Aras avait emmené Eddie dans les bunkers souterrains comme Shan le lui avait demandé, et avait fait beaucoup d’efforts pour ne rien dire qui indiquerait une limite à leurs réserves d’armement. Eddie était tout à fait satisfait des prises de vue. L’échelle et la perspective des tunnels l’avaient ravi. Il paraissait apprécier les images séduisantes et agréables.
La caméra abeille d’Eddie voletait dans tous les sens, enregistrant chaque appareil ou machine. Shan avait dit que rien de tout ça ne pourrait fournir le moindre renseignement aux analystes militaires gethes. Aras n’était pas habitué aux guerres où les ennemis ne connaissaient pas les intentions de la force adverse, leurs moyens ou leurs pensées. Il garda son étonnement pour lui.
— Bon sang, dit Eddie. Toutes les villes possèdent ce genre de choses ?
— Oui.
C’était vrai. Pas la peine d’ajouter que ce serait insuffisant.
— Vous savez piloter ces machins ?
— Celui-ci, dit Aras.
Il posa la main sur le flanc d’un chasseur, et le cockpit s’ouvrit.
Eddie eut un léger hoquet, et porta les mains à ses oreilles.
— J’en ai piloté un sur Bezer’ej, et je me suis écrasé, ce qui m’a amené à tomber aux mains des isenj.
— Je sais ce qu’ils vous ont fait, Aras. Je regrette. Je ne sais pas quoi dire.
— Il n’y a rien à dire.
— Ils n’ont pas l’air d’un peuple de sadiques, mais comment savoir ?
— C’était il y a cinq cents ans. Comment se comportaient vos ancêtres, à cette époque ?
Eddie eut l’air de calculer, les yeux perdus vers un point imaginaire.
— Dix-neuvième siècle. (Il haussa les épaules.) À vrai dire, on continue de se torturer à l’heure actuelle, alors la question est vite réglée. Vous sentez-vous dans un état d’esprit plus charitable à leur égard ?
Aras n’avait aucune intention de pardonner. Son côté wess’har trouvait cela inutile, et l’humain en lui ne voyait pas en quoi les isenj avaient mérité son pardon. Il se demanda comment faire face à la réalisation douloureuse que Shan ne lui avait pas parlé de sa coopération à une arme biologique.
— Je ne pardonne pas. Les isenj ont peut-être changé, mais je ne peux les juger que par leurs actions ; pour le moment, ils continuent de se reproduire jusqu’au point de destruction, et ils se conduiraient de la même façon sur Bezer’ej. Alors je les tuerais encore pour les en empêcher. Ai-je répondu à votre question ?
— Vous ne regrettez pas Mjat.
— C’était désagréable, mais, dans les mêmes circonstances, je recommencerais, tout comme vous attaqueriez ceux qui causeraient la mort et la souffrance de vos propres alliés.
— Je ne vous juge pas, Aras. Je pose simplement des questions.
— Les humains jugent toujours.
Aras avait ménagé Eddie en ne l’appelant pas gethes. Malgré son odeur, plate et amère comme celle de tous les carnivores, il appréciait ce visiteur. Peut-être commençait-il à pardonner à ceux qui ne le méritaient pas.
— Et la vengeance ? demanda Eddie.
— Ce n’est pas la même chose que l’équilibre.
— Question de degré ?
— Sans doute. Je pense que vous appelleriez ça une « réaction mesurée ».
— Beaucoup d’humains trouveraient que votre réaction contre les isenj n’avait rien de mesuré.
— Ils devraient en parler aux bezeri. Ils étaient plusieurs millions avant l’arrivée des isenj. Cinq cents ans après leur départ, les bezeri ne sont toujours que quelques centaines de milliers. Ils se reproduisent lentement. Ils ne pondent que dans quelques endroits précis autour de cette chaîne d’îles et ne changent pas leurs habitudes, même si cela les rend vulnérables. (Encore une raison qui avait justifié la mort de Parekh : cet enfant était un être rare et précieux. Mais inutile de se justifier devant Eddie Michallat.) Mais ne vous sentez pas obligé de taire cette histoire. Votre peuple devrait apprendre ce que nous avons fait aux isenj. Les gethes ont besoin de connaître tous les faits.
Eddie le regarda avec attention, et Aras se demanda si on le soupçonnait de se livrer à ce que Shan appelait propagande. La meilleure traduction qu’elle avait pu lui fournir était une information-arme, ou plus vraisemblablement un mensonge-arme. Mais il ne disait que la vérité. Le moment de la révélation rendait l’impact plus important, voilà tout.
— Si les bezeri sont si intelligents, pourquoi ne vont-ils pas pondre ailleurs, loin des continents ? demanda Eddie.
— Ils apprécient la paix. J’aurais pu vous montrer une carte faite bien longtemps avant mon arrivée, une carte de sable comprimé entre deux feuilles de coquillage azin. Quelle importance peuvent avoir des cartes, pour eux ? Ils ne peuvent exister que dans certaines parties de l’océan, sous certaines conditions de concentration minérale. Ceux qui ne peuvent pas manipuler leur environnement doivent le supporter. Ils pourraient trouver d’autres habitats, mais peu nombreux. Celui-ci abrite leur terrain de ponte, et ils choisissent de s’y réunir.
— Je me demandais simplement s’ils pourraient se déplacer. Ce n’est pas très intelligent, de choisir une situation qui rend vulnérable.
— Cela justifie-t-il leur sort ?
— Non, mais si un simple changement de comportement permet d’éviter beaucoup de malheur…
— Je crois me souvenir que les humains font des choses stupides qui les rendent vulnérables tous les jours. Ils consomment volontairement des substances qui raccourcissent leur espérance de vie, et vivent dans des endroits susceptibles d’être frappés par des catastrophes. Cela justifie peut-être leur sort, à eux aussi.
— Maintenant que vous présentez la situation ainsi, je comprends mon erreur.
— Ne vous moquez pas de moi, Eddie.
— Ce n’était pas mon intention. Mais vous êtes très sévère.
— Accusez-vous l’Ailuropoda melanoleuca de dépendre uniquement du bambou ?
— Quoi ?
— L’ours noir et blanc que vous trouvez si charmant. Le panda.
— Pas du tout. C’est une vraie tragédie. Nous avons détruit leur habitat. Ils n’ont pas eu le choix.
— Pourtant, ils peuvent manger de petits animaux, et ils le font parfois. Personne ne leur reproche d’avoir évolué dans une niche très restreinte. C’est peut-être parce qu’ils sont mignons et que leur image sert à fabriquer de beaux jouets, tandis que les bezeri vous rappellent un aliment.
— Eh, ce n’est pas moi qui fais les règles.
— Pourquoi les humains encouragent-ils leurs enfants à aimer les créatures sous forme iconique, pour ensuite leur nuire dans la réalité ?
— Je ne vous suis pas.
— Des jouets d’animaux. Je reste perplexe devant cette habitude.
— Vous posez trop de questions agressives. Et, venant d’un journaliste, c’est un grand compliment.
De retour à la surface, ils allèrent voir les champs. Eddie trébucha sur une genadin et elle s’enfuit pendant qu’il essayait de la suivre avec sa caméra. C’était une soirée agréable. Les mouches tem dansaient sur un rocher baigné de soleil, posant une nouvelle couche de perles.
— Je peux vous poser une question personnelle, Aras ?
— Parce que Mjat ne l’était pas ?
— Je parle de Shan et vous. Vous êtes ensemble ?
— Comment cela ?
— Vous sortez ensemble ? (Aras se rendit compte qu’Eddie le titillait gentiment, innocemment.) Vous rentrez ensemble ?
— Si vous voulez savoir si je la baise, la réponse est oui. C’est le bon mot, n’est-ce pas ? Elle est mon isan, et je suis lié à elle. Et j’en suis heureux.
— Bordel de merde, répondit Eddie surpris et interdit. Vous deux ?
— De simples félicitations suffiraient. Ça, et un service de verres à vin, d’après Shan.
Eddie ne savait pas s’il devait rire ou non. Aras était heureux de jouer à ces jeux verbaux avec les humains. Ils ne savaient jamais s’il se montrait naïvement littéral ou s’il faisait une plaisanterie à leurs dépens. Parfois, il en doutait lui-même.
— Qu’est-ce que vous portez tous les deux, alors ?
— Un parasite.
— Quoi ?
— Le meilleur terme serait peut-être symbiote.
— Ce n’est pas du biotech ?
— Nous ne l’avons pas fabriqué, si tel est le sens de votre question. (Il repensa à Shan, ce qu’elle avait fait, et estima qu’il était temps d’agiter les armes. Il n’aimait pas finasser, alors que Shan était faite pour cela.) Nous pouvons créer des armes biologiques, mais cela n’en fait pas partie.
— Je comprends pleinement les risques que son introduction représenterait si cela passait dans la population humaine.
— Je pense qu’il y a un monde entre comprendre et ne pas être tenté.
— Comment Shan s’y adapte-t-elle ?
— Elle était en colère. À présent, elle l’a accepté. C’est bien plus facile quand on est deux.
— Ils sont déterminés à mettre la main dessus, Aras.
— Ils ne peuvent pas. Cela existe en moi, et en Shan. L’Actaeon n’aura accès ni à elle, ni à moi.
— Je l’espère, dit Eddie. Vous savez qu’ils voulaient même exhumer le fils de Lin pour voir s’il avait été infecté ?
Aras siffla pour lui-même, puis se demanda comment les gens de l’Actaeon imaginaient s’attaquer aux défenses wess’har et atteindre la plaine de Constantine où il avait posé la pierre tombale en verre teinté.
Les isenj avaient atterri, et il les avait abattus. Cela avait failli tuer son isan.
Il n’avait aucune intention de laisser des envahisseurs fouler de nouveau le sol de Bezer’ej. Shan ressentait sans doute la même chose.
Mais elle aurait quand même dû lui en parler.
L’armurerie de l’Actaeon était à l’arrière de la section d’habitat, et Lindsay avait besoin de l’autorisation de sécurité d’Okurt pour y entrer seule.
Il lui remit la clé magnétique avec une expression renfrognée.
— Tenez, dit-il. J’ai même fait sortir les techniciens en armement. Le patron du patron de Rayat a parlé au patron de mon patron, alors je coopère. Mais, croyez-moi, ça pue.
Lindsay n’était pas douée pour le jeu perso, comme disait Becken. Elle était faite pour le travail d’équipe, la coopération avec les autres officiers et la délégation aux subordonnés. Les réunions. Tout l’inverse de Shan.
Elle serra la clé dans sa main, et se rendit soudain compte qu’elle n’avait pas pensé à David de la journée.
— J’en prends la responsabilité, dit-elle. Les wess’har ne cherchent à punir que les personnes directement responsables des faits. L’exécution de Parekh a sauvé la mission du Thétis.
Okurt eut une brève explosion.
— Laisse tomber les manigances politiques, Lin. C’est moi qui mène cette barque. Je doute que tu suffises à me dédouaner auprès des wess’har.
— Il faut qu’on se prépare.
— Si tu comptes utiliser du gros calibre sur une planète, il faudra mettre les bouts en vitesse après coup. Et la Station Umeh ?
Lindsay ressentit une certaine culpabilité. Okurt n’imaginait pas comme il était loin de la plaque. Pour Lindsay, tout s’arrêtait à cette destruction planifiée. Lui devait prendre en compte la sécurité des personnels navigants et civils, d’une base à moitié finie et d’un vaisseau.
— C’est une priorité.
— Ouais, j’ai compris, ça. Mais débrouille-toi pour qu’on récupère la techno.
— Bien sûr. Rayat sait ce qu’il fait, apparemment.
— Lin, ma grande, tu es un excellent officier, mais il y a des moments où tu te mets le doigt dans l’œil jusqu’au coude. (Okurt fit mine de partir, puis s’arrêta.) Et s’ils ont craqué notre code ITX ? On ne pourra pas communiquer.
— C’est peut-être déjà le cas.
Il s’éloigna. Lindsay resta devant la porte de l’armurerie, à regarder l’endroit qu’Okurt venait de quitter. Quand on se retrouve désencordé à la moitié d’une falaise, on continue de grimper, et voilà tout. Personne ne codait, ici : ni les isenj ni les ussissi, et encore moins les wess’har. Ils ne s’espionnaient pas les uns les autres. Si l’une de ces races suivait les conversations humaines sur ITX, ils devaient trouver tout cela absurde. Avec un peu de chance, cette ignorance de la cryptographie donnerait au vaisseau une certaine avance.
Le compartiment d’armes paraissait très ordinaire, pour le rayon Apocalypse de ce supermarché volant. Elle attendit que Rayat la rejoigne. Il était très doué pour apparaître au meilleur moment possible. Les voix portaient loin, dans ces couloirs.
— Allez, en route, dit le pharmacologue. Allons voir cet équipement.
— Qu’est-ce qu’on fait ?
— On évalue les options. Pour quand on aura une cible.
— Dans quelle intention ?
— Suppression des ressources. (Rayat consultait son organiseur. Puis Bennett entra dans le couloir par une autre coursive.) Voyons ce que votre excellent sergent estime transportable.
Certaines bombes ressemblaient à des engins de dessin animé, le nez pointu et rayés de rouge. Pas toutes. Une partie des équipements présentés ressemblait à des appareils de transmission, anonymes et cubiques. Rayat envoyait et recevait rapidement des messages sur sa tablette, les lèvres articulant en silence. Puis il leva les yeux, soulagé.
— Je veux savoir si on peut descendre au moins six ERA à la surface dans les Combis uniques.
Bennett regarda Lindsay pour avoir son approbation. Il l’eut, d’un hochement de tête. Lindsay essayait de se rappeler ce qu’était un ERA.
— Oui, répondit Bennett.
— Développez.
— Techniquement, on peut. Elles font environ vingt ou trente kilos. Mais à mon avis, ce n’est pas une bonne idée.
— Ce n’était pas ma question.
Lindsay finit par se rappeler de quoi il s’agissait. Elle continuait d’appeler ça des bombes à neutrons, et non des engins à radiation améliorés.
— Oh non, pas ça. Non.
Rayat alla aux racks coulissants, comme des tiroirs de morgue faits de barres d’acier. Il appuya sur la poignée et ils s’ouvrirent avec un chuintement pneumatique.
Il n’y avait que de petits objets à l’intérieur, plus petits que ce dont Lindsay se rappelait de son cours d’armement. Moins d’un mètre de long, le nez arrondi, une quinzaine de centimètres de diamètre. Hormis la bande turquoise peinte sur leur corps, on aurait dit exactement des bombes salées, les munitions de neutralisation anti-biohaz. Et c’était bien la même chose, moins les sels de cobalt des bombes salées. Ces dernières étaient interdites sur Terre, mais on en gardait en environnement scellé, pour les pires scénarios militaires.
Tout cela était d’une banalité trompeuse. Des objets en réserve, ultra-protégés, sans danger lors de la manipulation et faciles d’utilisation. Qui ne devenaient déplaisants que si on était la cible.
— On ne peut pas utiliser d’armes à neutrons sur Bezer’ej. Ou de bombes salées.
— Pourquoi ? demanda Rayat. S’il faut détruire un matériau organique, c’est la meilleure façon.
Lindsay repensa à Shan. À ses propres plans d’assassinat, et non de récupération. Elle ne savait pas si les radiations suffiraient à tuer Shan.
— C’est une bombe de propriétaire. On tue tous les locataires et les termites, et on laisse les bâtiments intacts.
— Oui, si on a besoin du bâtiment. Ce n’est pas forcément notre cas. Et ça reste une grosse bombe, d’une kilotonne.
— Si on déploie un armement tactique, les wess’har vont forcément péter les plombs.
— Et ils ne diront rien si on rase le coin avec des armes conventionnelles genre thermobarriques ?
Rayat regarda Bennett comme pour lui dire de partir. Ce n’était pas le genre d’idée qui convenait aux Royal Marines. Bennett resta planté là.
— Vous voulez que je vous laisse, Madame ? demanda Bennett les lèvres crispées en regardant Rayat.
— Oui, allez faire une pause, répondit-elle.
Il ne fallait pas que Bennett se retrouve obligé de juger si ses ordres étaient raisonnables. Lindsay savait qu’ils ne l’étaient pas, et ça n’aurait pas été juste pour le marine. Elle referma la porte derrière lui.
— Où est le problème ? demanda Rayat. Quel intérêt de s’approprier ce biotech si c’est pour en laisser une source à disposition ?
— Je trouve que les têtes nucléaires sont un peu extrêmes. Peut-être parce que je suis une fille.
— Pourquoi faites-vous la délicate ?
— Eh bien, outre la réaction des forces armées de Wess’ej, c’est un acte de guerre, qu’il y ait ou non un laboratoire sur Christopher.
— Quelle différence entre ça et le débarquement de troupes armées sur le territoire d’une autre nation ?
— Les dégâts environnementaux. Ça va rendre enragées les matriarches.
— Vous trouvez que des armements conventionnels de destruction massive sont plus doux pour l’environnement ? Demandez à la Fédération allemande, ou au Vietnam. Ou au Collectif afghan. (Rayat claqua la paume sur la coque de la bombe, et Lindsay eut un sursaut irrationnel.) C’est tout l’intérêt des ERA. Une frappe tactique localisée, et on peut débarquer quarante-huit heures plus tard.
— On ne peut pas débarquer quand une bombe salée a aspergé toute la zone de cobalt. Pas avant plusieurs années, si je me rappelle bien.
— Il suffit d’une grosse explosion pour stériliser, et les neutrons élimineront tout ce qui aura survécu. Le cobalt ne sera pas nécessaire.
— Vous en connaissez un rayon, on dirait.
— Si vous aviez travaillé sur des projets biotech, vous aussi vous seriez intéressée par les mesures d’urgence. Mais un ERA suffira bien. (Il dut remarquer le dégoût sur son visage.) Je peux m’occuper des explosifs tout seul, si vous voulez. On pourra laisser vos Royal Marines hors du domaine éthiquement douteux.
Rayat avait raison, bien sûr. L’élimination de Shan Frankland ne suffirait pas à régler le problème. Et les matriarches réagiraient très fortement à sa disparition, quelle que soit la méthode employée. Les subtilités éthiques en temps de guerre étaient une pure hypocrisie humaine.
S’il y avait une source séparée de contagion, il fallait la détruire également.
— Vous êtes sûr de savoir ce que… hum… le QG des Barbouzes compte faire de votre échantillon de Shan Frankland ? demanda Lindsay.
Rayat hocha la tête.
— Le ranger dans un coin au cas où on en aurait un jour un gros besoin.
— Ça se tient.
Ou pas. Les services de renseignement n’employaient pas plus de parangons de vertu que les autres organisations.
Rayat pouvait stériliser Bezer’ej, s’il avait raison pour l’emplacement. Mais elle éradiquerait Frankland elle-même.
— Okurt est furieux, dit Lindsay.
— Quelle était votre expression ? Face à la poupe, et saluez. Il suivra les ordres.
— J’aurais préféré qu’on trouve un moyen de laisser l’Actaeon en dehors de tout ceci.
— Vous pensez vraiment que les wess’har se soucieront de savoir quel singe leur a fait ça ?
— Oui, répondit Lindsay. Ils se préoccupent beaucoup de responsabilité personnelle.
Elle pensa au moment où elle avait consciencieusement lavé une flaque de sang étonnamment petite, et emballé Surendra Parekh, exécutée par Shan – non, par Aras. Deux cartouches de 9 mm enrichies, à pointe creuse, dans la tête, et fin de l’histoire. La dissection d’un enfant extraterrestre vivant aurait dû les tuer tous. Mais non. La moralité était différente, ici.
Elle sortit de l’armurerie à la suite de Rayat et verrouilla l’écoutille. Puis ils se séparèrent.
Aucun des deux n’avait mentionné l’évidence. Même si les wess’har ne tenaient pas l’Actaeon pour responsable, ils essaieraient certainement de retrouver le Dr Mohan Rayat ainsi que la capitaine de frégate Lindsay Neville. Et ils seraient certainement aussi en colère qu’au moment d’effacer Mjat.
C’étaient ses amis.
À Constantine, Aras les avait vus naître, grandir et se marier. Ils avaient élevé des familles. Il avait mangé à leur table. Et il les avait aussi vus mourir.
Quand il en verrait d’autres mourir – car il savait que cela viendrait – la cause aurait-elle son importance ? Naturelle ou hâtée par un conflit, leur mort ne serait pas plus facile.
Eddie dormait sur le sofa que Shan lui avait abandonné. Il ne s’habituait toujours pas au fait que, pour Aras et Shan, cette couverture blanche était d’un bleu lumineux. Aras s’allongea sur un matelas de sek, les mains derrière la tête, à regarder les étoiles en attendant le retour de Shan. La journée avait été plutôt désagréable, même par rapport aux événements récents.
Un bruit de bottes familier résonna dans l’air immobile ; il ralentit, se radoucit, à mesure que Shan traversait la maison et le rejoignait sur la terrasse.
— Je suis sûr que tu m’en veux à mort, dit Shan devant Aras, les mains sur les hanches. Allez. Braille.
Il ne sentait rien de sa part. Aucune odeur. Cette étrangeté le déstabilisa quelques secondes.
— Je ne peux pas être en colère contre toi. Mais je suis fâché que tu ne m’aies pas fait part de tes projets. Entre autres parce qu’à ce point de notre relation, je m’attendais à ce que tu me tiennes au courant.
Shan s’agenouilla et l’embrassa sur le front, moins comme une amante que comme un parent attendri.
— Si je te l’avais dit, tu aurais essayé de me dissuader, et ça aurait été très difficile pour moi.
— Mais tu l’aurais tout de même fait.
— Oui. Je regrette, mais oui.
— Tu ne craignais pas l’opposition, avant.
— C’est différent, avec toi. (Elle parut sur le point d’ajouter quelque chose. Une fois n’est pas coutume, elle semblait entièrement vulnérable. Puis elle redressa les épaules, figea son expression et changea de personnalité.) Je regrette de ne pas t’avoir dit ce que je mijotais. Bon, un petit coup, ça te dit ?
— Ça pourrait réveiller Eddie.
— Eddie est là depuis trois nuits, et, franchement, je suis en manque.
— Alors on fera moins de bruit.
L’extase humaine était plus intense et enivrante que l’état d’our wess’har, mais passagère. Cela restait néanmoins une belle expérience. Shan s’endormit brièvement, la tête sur l’épaule d’Aras, qui pensa aux colons. Les nouvelles allaient les catastropher.
Shan se réveilla en sursaut.
— Bordel. Quelle heure il est ?
— Tu n’as dormi que quelques minutes.
Elle se rassit et passa les doigts dans ses cheveux avant de renouer sa queue-de-cheval.
— Je vais retourner à Constantine la semaine prochaine pour les préparer à l’idée du départ.
— Je vais le faire, isan.
— Non, c’est mon travail. Tu peux m’accompagner, mais c’est moi qui m’en charge.
— Pourquoi ?
— Parce qu’ils vont en vouloir à la personne qui leur annoncera la nouvelle, et ça ne me fera ni chaud ni froid. Mais ce sont tes amis. Et puis, c’était mon idée.
Aras poussa le genre de long soupir qu’il avait appris plus d’un siècle auparavant, auprès de Ben Garrod.
— Ils ont travaillé si dur.
— Il ne faut pas penser comme ça, chéri. La partie n’est pas terminée.
— Tu sembles très bien accepter la c’naatat, ces derniers temps.
— C’est ce qui m’est arrivé de mieux dans la vie.
— Quel changement !
— J’ai récemment compris que tu avais raison. Plus je serai blessée, plus je deviendrai forte. (Elle regarda ses mains, semant des étincelles bleues et violettes, mais aussi d’autres, rouges, vertes et dorées.) Et je contrôle même ce machin. Est-ce que j’ai une odeur ?
Elle le regarda avec un grand sourire, qui ne paraissait pas très Shan.
— Rien que ton enthousiasme féminin.
— J’ai pris le contrôle de mes réactions odorifères. Ça facilite la vie. Je ne vais plus déposer des matriarches par accident. Eh, je pourrais même jouer au poker contre Mestin. Tu imagines comme je serais meilleure flic, maintenant ? C’est carrément effrayant.
Elle le regarda comme pour lui communiquer sa satisfaction. Il avait espéré que son ravissement serait en rapport avec lui. Mais elle ne parlait jamais de ses sentiments vis-à-vis de leur partenariat à perpétuité. En revanche, elle était ravie de cette efficacité accrue dans sa mission.
C’était idiot. Les wess’har ne se souciaient que de ce qui était fait, non des intentions. Même si ses manières étaient brutales, Shan le traitait avec tendresse et attention. La petite partie humaine en lui voulait qu’on le rassure. Il essayait de ne pas écouter cette voix inquiète. Il savait que les liens biologiques uniques que générait l’oursan étaient aussi forts pour elle que pour lui. Ça suffisait.
— Si tu étais seule, tu ne réagirais pas de la même façon.
— Désolée. Je ne voulais pas minimiser ce que tu as vécu. J’essaie juste de voir le bon côté des choses. (Elle ferma les yeux et serra les paupières.) Tu fais la même chose, non ? Ce n’est pas une critique.
— Je vois le bon côté des choses ?
— Eh bien, tu n’as pas le choix, il faut dire. Je suis la seule femelle c’naatat.
— Tu ne t’es jamais demandé pourquoi tu es la seule femelle c’naatat ? C’était un choix. Mon choix.
Shan le regarda en silence. Sans les indices d’odeur, il avait du mal à comprendre ses réactions. Et le langage corporel humain n’aidait pas beaucoup Aras.
— Je viens de te blesser, et ce n’était pas du tout mon intention, dit-elle. (Sa voix était égale, son expression neutre.) Je cherche encore à comprendre ce que je suis. Ce n’est pas facile, quand on était pleine de certitudes.
— Rappelle-toi, j’ai vécu la même chose.
— Mais tu n’as pas aimé ça.
— Il y avait quelques compensations, mais pas beaucoup.
— Moi, je trouve ça très vivifiant.
— Tu es une solitaire. J’avais de la famille et des amis, et je les ai tous perdus. Je suis sûr que ça te paraît très différent.
— Aïe.
Toutefois, elle n’en dit pas plus. Et elle n’émettait toujours pas la moindre odeur. Elle se releva, enfila ses vêtements.
Il regretta de l’avoir offensée. Mais à quoi bon s’excuser d’avoir formulé une évidence ?
Un dernier dîner avec Eddie paraissait judicieux, avant qu’il retourne à bord de l’Actaeon le lendemain matin. Aussi doué qu’il soit pour aller où il voulait, Shan ne savait pas s’il reviendrait un jour.
Elle avait encore un travail à lui confier. Mais comment lui demander des échantillons de tissu isenj ? Et comment pourrait-il s’y prendre ? Elle n’en avait pas la moindre idée, mais elle trouverait, le moment venu. Bien sûr, elle risquait de le vexer, de s’aliéner sa bonne volonté, et de perdre ainsi un vecteur essentiel de propagande. Mais le jeu en valait la chandelle. Un bio-répulsif efficace contre les isenj, ce serait la paix pour les bezeri, sans perte de vies ou de ressources.
Eddie n’était pas le seul dont elle craignait de perdre le cœur et le respect. Sans manifester vraiment d’indifférence, Aras paraissait préoccupé. Elle regrettait de lui avoir fait de la peine, mais ça avait été nécessaire.
Et merde, c’était un wess’har. Il devait avoir l’habitude que les femelles n’en fassent qu’à leur tête. Une année plus tôt, elle le considérait comme un miracle de diversité de la création, un esprit frère – et ils étaient rares ; à présent, c’était un partenaire qui avait des opinions sur la façon dont elle devrait faire son travail et qui – à franchement parler – lui tapait sur le système de temps en temps. Il se transformait en mec ordinaire.
— Vous m’écoutez, Shan ? dit Eddie en martelant la table du bout des doigts.
— Désolée. J’étais à des kilomètres.
Elle regarda Aras empiler les assiettes et les tasses, et croisa son regard ; aucune colère – un léger sourire, même, une imitation d’expression humaine – tandis qu’il ajoutait quelques tranches de pain dans l’assiette de Shan.
— Je disais qu’une présence humaine sur Umeh bénéficierait beaucoup aux isenj. Ils s’intéressent à la terraformation.
— Ils ont déjà flingué leur environnement, non ? Alors pourquoi s’arrêter là ?
— Pour eux, il n’est pas vraiment dévasté. Simplement surpeuplé. Ils dépensent beaucoup pour l’entretenir, mais ils se nourrissent et respirent sans trop de difficultés.
— Ils ont détruit tout ce qui ne les servait pas, dit soudain Aras. C’est un monde centré sur leurs besoins à l’exclusion de tout autre.
— Beaucoup d’humains partagent cette vision du monde. Mais le Thétis ne ramène que vingt isenj. Quel problème pourraient-ils causer ? Je suis toujours sonné par la réaction du public. Les gens pourraient quand même considérer ça comme un miracle.
— Ils se reproduisent, dit Aras.
— Ce sont des rumeurs d’apocalypse, ça.
— J’ai entendu ce mot dans les nouvelles.
Shan n’intervint pas. Elle en avait assez des débats. Ils savaient tous les deux ce qu’elle pensait. Et elle ne savait toujours pas quand demander à Eddie de lui rendre ce fameux service.
— Ual pense que les humains font une fixation sur les nuisibles.
— Définissez « nuisibles ».
— Un animal dans un environnement où il n’est pas désiré, et où il peut se reproduire en nombre assez grand pour perturber la santé, l’agriculture et le commerce.
— Ah, dit Aras avec une brève pause. Comme les humains, alors.
Shan étouffa un rire. Aras avait tout le timing d’un comique professionnel. Mais ce n’était pas drôle. Simplement vrai.
— J’imagine que c’est une façon de voir, oui.
— Toutes les espèces la partagent, à part la vôtre.
— Nous ne sommes pas tous comme ça.
— Mais suffisamment d’entre vous le sont. (Aras se pencha sur la table, et Eddie sursauta. Le wess’har se contenta de refermer la main sur la bouteille de vin et de la pencher, comme un sommelier présentant un grand cru pour inspection.) Le vin pourrait bien être une icône de votre espèce. Pas étonnant que vous basiez des sociétés et des rituels dessus. C’est le résultat d’un excès de pollution. La colonie de levure se goinfre de saccharides jusqu’à ce qu’elle meure empoisonnée par sa propre excrétion. Faute de savoir s’arrêter, elle se dévore jusqu’à en mourir.
— Nous pouvons apprendre à agir différemment, dit Eddie.
— Prouvez-le. Montrez-moi en quoi les humains ont changé en un million d’années.
— Constantine. Les colons.
— Leur avidité instinctive est contrôlée par la peur. Ils reconnaissent ces instincts, et croient que leur répression apaisera leur dieu, mais ils les ressentent tout de même. Leur avidité concerne le temps. Ils veulent vivre à jamais.
Une forte bouffée d’agitation citronnée souligna ses paroles. S’il avait été humain, Shan aurait mis cet argument sur le compte d’un excès d’alcool pendant le dîner. Le genre de scène embarrassante qu’il fallait digérer et que plus personne ne mentionnait ensuite, en tout cas pas devant vous. Mais il était sobre, comme il le serait toujours, et c’était la première fois qu’elle l’entendait critiquer les colons. Le contraste était net avec ses peurs de la veille.
Eddie paraissait avoir remarqué cette nouveauté.
— C’est la naissance d’un vrai mouvement anti-humain ?
Aras se raidit.
— Ce n’est pas une question d’espèce, mais d’actes. Vous savez ce que je méprise le plus chez vous ? (Son ton de voix, comme toujours, était trompeusement égal, comme un prêtre donnant l’absolution à un monstre sans montrer sa révulsion.) Votre conviction inébranlable que vous êtes spéciaux, que toute la violence insensible et insouciante de votre espèce, pour elle-même ou pour d’autres créatures, peut être pardonnée parce que vous avez ce… ce grand esprit humain. J’ai vu vos drames et votre littérature. J’y ai perdu le compte des occasions où des extraterrestres ont épargné les humains parce qu’ils admiraient leur esprit et leur pugnacité. Eh bien, je suis un extraterrestre, et je n’admire pas votre esprit. Votre pugnacité n’est qu’un excès d’avidité. Et, à la différence de votre Dieu, je ne vous aime pas malgré vos péchés.
Shan se pencha par-dessus la table entre les deux hommes.
— Allez, vous deux, du calme, bon sang. (Elle commença à débarrasser. Cela dissipa la tension.) Ce n’est pas le moment de se disputer, et je suis fatiguée.
Aras lui prit les assiettes des mains avec une expression vide et tira juste assez pour qu’elle les lâche. Eddie n’aurait pas pu le remarquer, mais l’odeur du wess’har était celle d’une colère sourde. Il alla rincer les assiettes. Shan fit signe à Eddie de la rejoindre sur le sofa.
— Désolé, dit Eddie. Depuis quand il se prend pour La Rochefoucauld ?
— J’ai peut-être une mauvaise influence sur lui. Il faut dire que je n’ai pas une opinion très positive de la nature humaine.
— Mais il a raison, non ?
Oui. Quelque chose avait changé cette nuit. Elle savait depuis toujours que c’était fragile, mais ça n’était pas moins glaçant. Un frisson partit de son ventre jusque dans ses cuisses, une sensation qu’elle n’avait jamais ressentie autrement que sous l’effet d’une terreur physique. Un voile de flammes qui se répandait sur le bouclier transparent devant elle tandis que le verre se brisait et que l’essence s’embrasait. Ça ne l’avait pas touchée, mais elle avait eu peur. À présent, ça ne pouvait plus rien lui faire. Mais ça la brûlait toujours.
Il y avait les humains, et il y avait les extraterrestres, et elle était debout sur une plaque de glace à la dérive, loin de son ancienne race. Le fossé qui s’ouvrait devant elle ne se refermerait jamais.
Il lui restait un boulot à accomplir.
— Bon, je ne vais pas faire semblant, Eddie. Serais-tu prêt à me fournir quelque chose ?
— Des renseignements ? D’accord, je vais faire ce que je peux.
— Un peu plus concret que ça.
Une pause.
— Je devrais dire non tout de suite, mais je t’écoute.
— Je peux faire un échange. Des informations contre un échantillon. Je suis disposée à te fournir la vision complète de la guerre côté wess’har.
— Un échantillon de quoi ?
— D’ADN isenj. Puisqu’ils t’aiment bien.
— Tiens donc… À ton avis, pourquoi ça m’inquiète, comme demande ?
— Parce que tu sais à quel point les wess’har sont intelligents et directs, et qu’ils ont des grandes sœurs encore plus catégoriques.
— Il va me falloir plus de détails concrets que ça, Shazz.
— D’accord. Ils vont implanter sur Bezer’ej un pathogène artificiel persistant qui agira de façon sélective contre les humains. Ils ont utilisé mon ADN pour le créer. Ça fera une excellente barrière.
Eddie tenait encore son verre de vin à moitié plein ; il en inspectait le contenu avec une concentration étonnante.
— Donc ils voudraient un échantillon isenj pour faire la même chose.
— Gagné.
— Et si les matriarches décidaient de s’en servir comme arme offensive ?
— Eh bien, la Terre sera baisée de toute façon si on les énerve, mais bon. Les wess’har auraient pu effacer Umeh des dizaines de fois, mais puisque les isenj n’ont pas essayé de les envahir, les wess’har n’ont pas attaqué chez eux. Si les humains font preuve d’autant de bon sens, je ne pense pas que ce sera un problème.
— Oui, c’est ce que tu penses.
— Eddie, avec un peu de temps, ils trouveront comment l’extraire de mon propre génome. J’ai un zeste d’isenj en moi. C’est comme ça que j’ai acquis une mémoire génétique, via Aras. (Elle lui montra ses mains lumineuses.) Et un peu de bezeri, aussi. Alors autant dire qu’on est tous de la même famille.
— Comment as-tu été contaminée ?
— Aras m’a fait une transfusion de sang quand on m’a tiré dessus. Il m’a sauvé la vie. Alors, tu acceptes ou pas ?
— Tu me donnes ta parole que ça ne deviendra pas une arme offensive ?
— Parce que tu me ferais confiance ?
— Tu vas arrêter de répondre avec des questions ?
— D’accord.
— Tu es convaincante, ça fait peur.
— Je suis sérieuse, Eddie. Tu as pu te faire une idée de ce qui peut ou non menacer ces gens-là. Tu nous aides ?
— Je ferai ce que je pourrai.
— Merci. Vraiment.
— Ne me remercie pas. Comme je te l’ai dit, c’est le retour aux Falkland.
— Je n’ai pas compris, la première fois.
— Histoire de guerre du xxe siècle. Tu devrais t’y intéresser. J’ai lu des récits d’officiers britanniques qui écoutaient la radio à bord de leurs navires de guerre dans les îles Falkland, en pleine zone de combat. Ils étaient là, dans un endroit appelé San Carlos Water, à attendre de nouvelles frappes aériennes argentines, tandis que les infos diffusaient les plans de bataille britanniques. Le gouvernement briefait les reporters sur tout, jusqu’au dernier détail. Et les marins écoutaient ça, sans aucune chance de prendre les ennemis par surprise. Alors ils attendaient les attaques. Je ne sais pas qui était le plus fautif, des politiciens ou des journalistes, mais c’est ce jour-là que les journalistes ont perdu tout droit de se prétendre indépendants. (Il se gratta la joue, comme soudain gêné par son discours enthousiaste.) Ça n’a peut-être rien changé, et même si c’est le cas, ce serait de toute façon difficile à prouver, mais je me suis toujours demandé ce que j’aurais fait passer en premier. On ne peut pas se réfugier toute sa vie derrière son prétendu travail.
Shan se demanda si Eddie jouait la comédie. Il paraissait perdu dans son propre monde, en lutte contre ses démons. Le simple fait qu’il soit disposé à les affronter le rendait plus sympathique. Mais si cela faisait partie de ses tours de passe-passe professionnels, elle le tuerait.
Et elle se rendit compte qu’elle était devenue aussi littérale qu’un wess’har.
Les wess’har se préparaient à un siège, plus sérieux que la dernière guerre avec les isenj. Si peu nombreux face à tant d’humains et d’isenj qui voulaient prendre leur place. Même s’il fallait qu’Eddie soit convaincu de leur désespoir croissant pour s’impliquer, elle ne voulait pas se dévoiler trop tôt.
— Que dois-je faire ?
— N’importe quel matériau biologique. Des fluides…
— Ils m’aiment bien, mais il y a des limites.
— Ou des cellules rejetées.
Eddie eut une moue silencieuse, comme s’il se rappelait soudain quelque chose.
— Pourquoi ne pas demander ça aux ussissi ? Ils passent leur temps à entrer et à sortir de l’espace isenj.
— Les wess’har ne veulent pas compromettre leur neutralité. Ils font leur sale boulot eux-mêmes.
— Ça explique pourquoi ils ont autant besoin de toi.
— Et je n’aimerais pas m’attirer les foudres des ussissi. J’ai l’impression que ce serait comme mettre fin à une bagarre de pub entre soldats. Il suffit d’en attaquer un pour les avoir tous sur le dos.
Eddie vida son verre. Il examina un long moment le dépôt non-existant puis chercha Aras du regard par-dessus son épaule.
— Ils en ont vraiment après toi, tu sais, dit-il plus bas. Je sais que tu n’aimes pas te cacher, mais je me ferais discrète, à ta place.
— Merci de ta sollicitude.
— Ils ont étouffé le sujet, sur Terre.
— À propos de moi ?
— De la c’naatat en gros et en détail. À un moment j’avais le rédac’ chef qui réclamait un sujet là-dessus à cor et à cri, et je lui disais d’aller se faire foutre. L’instant d’après, plus personne n’en parlait. Pression commerciale ou gouvernementale. Sale temps pour un journaliste, même si je ne voulais pas faire le papier.
— Tu penses que la Terre prend la menace au sérieux, Eddie ?
— Dans quel sens ?
— Nous sommes à deux cent mille milliards de kilomètres. Ils doivent se croire dans un film. Ça reste des images, pas des vrais problèmes. Si les wess’har nous attaquent – et je dis nous par abus de langage – tu sais qu’ils ne s’arrêteront pas avant d’avoir fini, hein ?
— Mjat m’a bien marqué, Shan. Je sais.
— Alors assure-toi qu’ils comprennent aussi.
Eddie marqua une pause et eut un sourire complice.
— Tu sais, Shan, tu es plutôt douée à ce petit jeu.
Elle lui rendit son sourire.
— Tu sais, Eddie, j’étais sincère, pour une fois.
Leur sourire disparut. Ils baissèrent tous les deux les yeux.
— Je vais dormir sur la terrasse, ce soir. Il fait bien chaud, et j’aimerais regarder les étoiles. (Il désigna Aras du menton.) Et puis, je crois que tu as des relations diplomatiques à rétablir avec ton mari.
— On dirait.
Elle attendit qu’Eddie ait fermé la porte extérieure. Puis elle se permit un sourire.
Oui, la vache, elle était douée.