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— Mais je ne savais pas, bordel ! Je n’en savais rien du tout. Vous allez m’écouter, bon sang ?

Shan avait l’habitude de faire les cent pas, et cela mettait Mestin à la torture. Ses chambres étaient petites, et la gethes prenait beaucoup de place. Elle devrait apprendre à rester immobile. Shan s’arrêta devant Nevyan, les poings sur les hanches. Sa tête s’agitait de temps en temps, sans doute par surprise devant sa propre action irraisonnée. Mestin décida avant tout de lui trouver un autre logement. Quelques mois plus tôt, elle l’aurait fait menotter. Mais ce n’était plus une femelle subordonnée, ni à proprement parler une gethes. C’était une matriarche dominante, quelle que soit son apparence.

— Combien de fois vais-je devoir vous répéter que votre intention n’entre pas en ligne de compte ? dit Mestin. Vous avez défié Chayyas, et elle a cédé. Il n’y a rien d’autre à savoir.

— Juste parce que je lui ai tenu tête à propos de la grenade ?

— C’est une réaction phéromonale, inconsciente. (Mestin sentait Nevyan à côté d’elle, fascinée par Shan.) Vous avez remarqué votre propre odeur pendant l’événement.

— Bon sang, souffla Shan. Juste parce que je me suis crêpé le chignon avec elle ? Qu’est-ce que vous allez faire quand une armée humaine va débarquer et vous regarder méchamment ? Vous rendre ?

— Ils seront entièrement humains, et notre biochimie n’a rien de commun avec la leur. Ce n’est pas le cas avec vous.

Ce rappel réduisit Shan au silence. Elle laissa ses bras pendre à ses côtés, et s’assit sur le banc où Nevyan avait empilé quelques dhren pour le rendre confortable.

— J’imagine que ce n’est pas la peine de présenter mes excuses ?

— La réaction a eu lieu. Chayyas a perdu sa domination hormonale. Que ce soit ou non voulu, vous êtes à présent la matriarche en chef de F’nar.

Shan leva les deux mains, paumes tendues. Les griffes avaient disparu, remarqua Mestin. La c’naatat était encore plus étrange que ce qu’elle croyait.

— Non, insista Shan. Pas question, bordel. Je suis prête à tout faire, sauf de la politique. Et je n’ai pas le droit d’accéder à ce poste. Sans parler de la formation.

— Alors vous causez chez nous un chaos temporaire, et vous n’en avez pas davantage le droit.

— Trouvez une solution.

— Où est votre grenade ?

— Aras me l’a confisquée. Et vous ? Vous ne voulez pas de ce travail ?

Shan en savait toujours moins sur les wess’har que Mestin l’avait imaginé. Elle leur attribuait encore des motivations humaines.

— Personne ne cherche la supériorité. C’est un devoir, pas une récompense.

— D’accord. L’acceptez-vous ?

— Si nécessaire.

— Alors comment on fait ? On se bat ?

— Vous pouvez simplement me le demander.

— Pourquoi vous ne me l’avez pas dit plus tôt ?

— Vous ne comprenez pas notre mode de fonctionnement. Vous auriez cru que je cherchais à profiter de la situation.

— Très bien, Mestin. S’il vous plaît, pourriez-vous remplacer Chayyas ? Voilà, ça suffit ?

Mestin pencha la tête, à la fois de déférence et de soulagement. Elle avait empêché que l’avenir de F’nar soit façonné par une étrangère imprévisible. En même temps, elle craignait de ne pas être de taille pour cette tâche. Nevyan le sentirait immédiatement. Elle se demanda si Shan avait suffisamment de contrôle sur ses sens hybrides si changeants pour le savoir également.

— Je vais annoncer cette décision.

Mestin se leva et lança un trille puissant pour qu’Aras vienne les rejoindre, suivi par Vijissi. Aras s’attarda dans l’ouverture, bien trop gros pour un mâle et bien trop étranger. Un petit bol de verre bleu plein de netun jay à la main, il considérait Shan d’un air d’expectative. C’était inévitable, et elle l’accepta : quelle que soit sa forme, Aras demeurait un mâle wess’har. Devant la femelle dominante qu’elle était devenue, il ne pouvait que rester fasciné.

Tout autant ignorée par Nevyan, Mestin commençait à se sentir invisible. Elle s’inquiétait aussi que sa fille, dont elle devait assurer l’éducation, choisisse une gethes comme modèle.

— Merci, dit Shan en prenant les netun jay à Aras.

Avec un sourire tout en dents, elle regarda Aras des hanches au visage. Un instant distraite, elle se rendit compte de ce qu’elle faisait et se réfugia derrière un masque neutre.

— Tu vas bien ?

— Bien sûr.

Mestin les interrompit.

— Vous devrez tout de même rester sur Wess’ej pour votre protection. Et vous nous êtes utile. Vous avez accepté de servir ce monde sans réserve.

— Oui, c’est vrai.

Shan mordit avec prudence dans un des gâteaux, puis en avala le reste d’une seule bouchée. Les coups d’œil discrets qu’elle continuait de lancer à Aras n’avaient rien à voir avec ceux qu’elle utilisait pour Mestin.

— Je suis en résidence surveillée ?

— J’ignore ce que ça veut dire. Pour votre part, vous êtes libre d’aller où vous l’entendez sur cette planète. Quant à l’endroit où vous vivrez… J’ai des chambres vides…

— J’ai également des chambres, dit Aras.

— Arrangez-vous comme vous l’entendez. (Mestin ne savait pas ce que la c’naatat pouvait provoquer entre espèces, mais il fallait que l’avertissement soit donné. Shan s’intéressait trop à Aras.) Toutefois, veuillez ne pas vous reproduire. Je sais que ce sont de cruelles paroles, mais vous connaissez les dangers.

— Eh, qu’est-ce…, commença Shan.

— Nous savons le fardeau que nous portons, l’interrompit Aras.

Shan le regarda mais préféra se taire. Mestin en déduisit que la femme n’avait pas compris ce qui lui arrivait. Autour du regard qu’échangèrent les deux c’naatat, Mestin ne sentait que l’agitation et l’excitation sexuelle d’Aras.

Ça n’avait aucune importance. Du moment qu’ils étaient liés, elle se moquait de ce qu’ils pouvaient ressentir. C’naatat ou pas, deux adultes sans partenaires auraient créé une agitation dans la société de F’nar. Elle les regarda partir et se tourna vers Vijissi.

— J’aimerais que vous veilliez sur Shan Chail quand elle paraîtra en avoir besoin, dit-elle. Qu’elle accepte cette aide ou non.

Vijissi marqua une pause. Avec un sifflement de vapeur sous pression, il referma les mâchoires sur un netun.

— Entendu.

Utilité. Aras considéra le mot. Sans réserve. On lui avait déjà dit la même chose – plusieurs vies avant, et pas tout à fait dans ces termes, mais c’était tout aussi vague et simple à accepter. Le genre de décision qu’on prend plus facilement dans les périodes difficiles. Depuis, Cimesiat et tous les autres c’naatat avaient, chacun à leur tour, choisi de mettre fin à leur vie. Si on lui demandait de servir de nouveau, accepterait-il aussi volontiers ?

Calmée, Shan marchait derrière lui. Tandis qu’ils traversaient les terrasses de perle jusqu’à l’ancienne demeure d’Aras, des passants s’arrêtèrent pour le saluer de leurs trilles, le désignant à leurs enfants. Les combattants c’naatat avaient été des héros. Personne ne l’oubliait.

Et il était le dernier.

— Tu es très en colère contre moi, hein ? demanda Shan.

— Non, pas du tout. Mais tu es ici depuis moins de soixante heures, et tu as déjà déstabilisé le gouvernement de la cité et éjecté une matriarche supérieure. Je tremble à l’idée de ce que tu pourrais accomplir en une saison.

Il regarda par-dessus son épaule. Elle sentait très bon, comme une wess’har, et c’était un parfum qui ne l’avait pas attiré depuis des siècles. Il essaya de l’ignorer. Ce n’était pas juste pour elle.

— C’est une plaisanterie ?

— Oui. (Il pourrait peut-être lui expliquer les choses. Ou laisser Nevyan s’en charger.) Pourquoi as-tu affronté Chayyas ?

Shan eut un soupir d’agacement.

— Pour l’empêcher de te brûler, tiens. Tu crois que j’avais le choix ?

— Tu aurais pu attendre de voir ce qui allait arriver.

— Oui, et elle n’était pas non plus obligée de me tirer dessus. (Sa voix tremblait légèrement.) J’ai pris ma décision, et je l’assume.

Silence. Mais sa colère la rendait simplement plus séduisante. Ils continuèrent leur route dans la cuvette, ralentis par le nombre croissant de wess’har qui arrêtaient Aras pour lui dire à quel point sa présence était importante, merveilleuse. La plupart n’avaient jamais vu un c’naatat, surtout aussi extraordinaire qu’Aras. Leur adulation ne les poussait tout de même pas à le toucher.

Taillées à un bout de la terrasse supérieure, ses chambres dominaient la ville et le paysage aride au-delà. Il lui avait fallu des années pour les excaver dans l’escarpement, peu à peu, et les border de fragments de pierre. Quand il poussa la porte d’entrée, épaisse du luxe trompeur des dépôts de tem, il s’attendit à moitié à voir une famille installée là. Mais il soupçonnait que personne ne chercherait à occuper la résidence d’un c’naatat, même abandonnée depuis longtemps.

C’était vide. Et propre, avec une odeur de frais et d’eau. Quelqu’un était venu préparer ses chambres. Il y avait même des tubercules d’evem sur les étagères, et quelques boîtes à côté.

Shan entra à sa suite.

— Depuis quand étais-tu parti ?

— Un peu plus de cent vingt ans, répondit-il après avoir calculé.

— Au moins, tu as une femme de ménage fidèle.

— Je ne sais pas qui s’est chargé de tout ça. Je ne le saurai sans doute jamais.

Shan parut ravie et surprise.

— Quand les humains s’introduisent dans des maisons abandonnées, c’est pour les dévaliser. Alors que vous, vous faites le ménage et vous laissez des provisions. (Elle rit, totalement sans artifice. C’était rare de l’entendre si peu réservée.) Vous allez me mettre au chômage. Incroyable.

— Nous avons un sens de la responsabilité communautaire.

Elle ne se moquait pas d’eux, il le savait. Mais elle avait encore beaucoup de choses à accepter. Il posa son sac sur le coffre haut qui servait de table et tira son couteau, heureux qu’elle ait retrouvé le moral.

— Je vais préparer le dîner, puis nous discuterons. Entendu ?

Shan le regarda, nerveuse.

— Entendu. J’aurai quelques questions de mon côté.

F’nar n’était pas le foyer d’Aras. Aurait-il dû partir au nord, vers Iussan sur les plaines de Baral, où il était né et où les gens cachaient leur maison aussi méticuleusement qu’il avait caché Constantine ? C’était un pays de Targassati fervents. En tout cas c’était le cas avant son dernier départ, plusieurs siècles auparavant. La société de F’nar était moins rigoureuse et plus évidente dans ses habitudes. Il n’était pas nécessaire de chercher les signes de son existence. Mais cet habitat convenait sans doute mieux à des humains qui s’inséraient dans la vie wess’har.

Apparemment, Shan avait compris qu’il y avait peu de pièces, par rapport aux normes humaines. Tandis qu’Aras découpait les evem, elle fit les cent pas d’une pièce à l’autre comme si elle calculait quelque chose. Il n’avait dégagé que l’espace nécessaire : une pièce principale où il pouvait vivre, cuisiner et lire, une salle de toilette et une petite alcôve pour le rangement.

— Mmm, dit Shan en regardant autour d’elle avec une expression neutre. Un petit studio tout confort. Chouette.

La soirée était chaude, et il regrettait déjà l’hiver pinçant de Constantine. Il laissa Shan examiner les légumes et les fruits et partit se laver pendant que l’evem trempait dans son bouillon. Quand il en ressortit, pressant ses longues tresses pour les sécher, elle essayait d’identifier les aliments dans la caisse. Shan n’avait pas l’habitude de se faire servir, ni de ne rien pouvoir accomplir. Elle ne savait même pas activer la cuisinière : elle la regarda sous tous les angles, et rougit.

— J’ai une foule de choses à apprendre, dit-elle. Pas seulement le wess’u.

— Ça, on le sert cru, dit-il en lui prenant quelques bulbes verts des mains. Regarde-moi faire, et tu apprendras.

— Je devrais me rendre utile.

Aras lui prit les ustensiles de cuisine des mains et la dirigea vers un des bancs.

— Regarde. Sans bouger.

— Je sais que tu es fâché. Je ne peux rien faire d’autre que m’excuser.

— Je ne suis pas fâché. Ce sont mes actions qui nous ont amenés ici, pas les tiennes.

Et puis ce n’était pas de la colère, qu’elle sentait. Mais il attendait son moment pour le lui dire. Plus tard.

Il avait honte de la tancer pour l’impatience qu’elle ressentait. Elle avait été prête à donner sa vie en échange de celle d’Aras, ce qui aurait été très bête. Aussi bête que de priver Shan de sa normalité, de sa tranquillité et de son foyer, alors qu’il pensait lui sauver la vie.

— Tu es venue à mon secours, dit-il.

— Hein ?

— Tu ne m’as pas abandonné. Tu as tenu parole.

Shan baissa les yeux. Aras avait compris que, par ce geste, elle espérait cacher le trouble qui perçait parfois dans son regard. Un gethes s’y serait laissé prendre, mais pas lui. Elle avait la même expression quand il lui avait parlé de l’époque où il était prisonnier de guerre – une sorte de gêne douloureuse.

— Oui, bon… Je n’ai jamais su éviter les combats.

— C’était très dangereux, et très inconscient.

— Je t’en prie. Contente d’avoir pu te rendre service.

— Pourquoi prends-tu de tels risques pour moi ?

— Tu es quelqu’un de bien, Aras. Et tu es mon seul ami.

Il regarda l’evem cuire et rouler doucement dans les bouillons de l’eau jaunie. La première fois qu’il avait parlé à Shan de la c’naatat – assis sur une plaine de Bezer’ej –, il avait été prêt à lui trancher la gorge si elle faisait mine de le trahir au profit des scientifiques du Thétis. Elle ne s’était doutée de rien, et n’avait jamais cessé de lui faire confiance. Aras sentait ce secret peser sur sa poitrine.

Il la regarda. Son expression normale, son « air de me-faites-pas-chier » comme l’appelait Eddie – mâchoire serrée, regard fixe – se fondit quelques secondes en un sourire timide.

Pourquoi elle ? Pourquoi l’avoir sauvée, elle ? lui avait demandé Mestin. Et il comprit. Enfin, il savait. Elle remplissait presque tous les manques de sa vie difforme, ses besoins instinctifs réprimés depuis si longtemps. Elle était une isanket, une petite fille à éduquer. Elle était une égale, un frère de maison à la camaraderie chaleureuse. Et elle était – qu’elle le sache ou non – une isan, une matriarche puissante, source de protection et de vie dans la famille.

En plus, elle savait ce qu’on ressentait, isolée et seule. La combinaison était enivrante.

Aras s’efforça de penser à autre chose.

— Chayyas t’aurait demandé beaucoup, dit-il. Mestin t’en demandera davantage encore.

— Mais elle aura du mal à me comprendre. Nous sommes toutes les deux dépassées. Je trouve ça rassurant. (Elle eut un geste impatient vers la cuisinière.) Allez, à table. C’est l’isan qui commande.

Ah ! Il faudrait en discuter.

— Tu n’as pas à être isan si tu ne veux pas.

— Je veux bien cuisiner.

— Les isans ne cuisinent pas.

— Alors quelles sont ces responsabilités dont Mestin m’a parlé ?

— Prendre les décisions pour la maisonnée, participer à la gestion de la ville, et protéger tes mâles. (Mestin paraissait penser qu’ils s’étaient déjà accouplés. C’était la façon habituelle de transmettre la c’naatat.) Les autres domaines ne te concernent pas.

— Pourquoi ?

— Ils sont d’ordre sexuel.

Avec un bruit de gorge, Shan se détourna. Aras ne savait pas comment interpréter le geste, mais ne comptait pas demander d’éclaircissement. Elle le regarda préparer les légumes et les tubercules, répétant leur nom wess’u comme elle pouvait. Elle était de nouveau isanket, et il arrêta d’envisager l’impossible.

Bezer’ej était pleine, cette nuit-là, magnifique lune bleu pâle et ocre striée d’argent. Après dîner, Aras passa un long moment sur la terrasse, à penser à Josh et sa famille. Il espérait qu’ils comprendraient son départ. Il aurait aimé y retourner, mais ses instincts l’ancraient auprès de Shan.

Il essaya de ne pas penser aux maisonnées de Mestin ou de Chayyas, pleines d’enfants, d’amour et de normalité. La douleur de ce manque le poussait à repartir. Au moins, sur Bezer’ej, rien ne lui rappelait ce qu’il avait sacrifié.

Quand Aras rentra, il trouva Shan installée sur un tas de couvertures sek dans un coin de la chambre, le blouson roulé sous la tête, une main serrée dessus comme si elle craignait qu’on le lui prenne. Il ne voyait ni griffes, ni lumière : la c’naatat s’était lassée de ces changements, et avait rendu à son hôte des mains humaines.

Ses bottes – très propres, d’un noir brillant à force d’être cirées – étaient alignées contre le mur. Si elle ne s’était pas allongée sur son blouson, il aurait essayé de le réparer avant son réveil. Attachée comme elle l’était à son uniforme, ce dégât la dérangeait.

Aras écouta un moment la respiration rythmique de son isan, et étudia les lignes des muscles qui couraient sur son épaule et son bras. Demain, il saurait peut-être quoi lui dire. Quelques mèches de cheveux s’étaient échappées du lien de tissu qui les retenait, et il se reprit avant de les écarter du visage de Shan. Non, il n’avait pas la moindre idée de la façon de régler cela.

Teh chail, henit has teney ? demanda-t-il tout bas. Me considérez-vous vraiment comme un homme ? Ou suis-je l’un de vos animaux sans défense, comme le gorille ?

Il regretta presque qu’elle lui ait raconté cette histoire. Quoiqu’il préférait cela, plutôt que de l’apprendre de la même façon que les flammes et la rage écœurante qui transpiraient dans ses souvenirs. Plus l’événement était traumatisant et important, puis il avait de chances de s’être transmis. Cette incapacité à aider le primate avait laissé à Shan une cicatrice permanente.

Elle paraissait plus épuisée que paisible. Elle sursautait parfois dans son sommeil, avec de petits gémissements sans cause ou expression.

Il se demanda s’ils partageaient leurs rêves.