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Le premier bezeri à s’échouer sur Chad – au nord de Christopher – fut une jeune femelle.

Le cobalt des bombes gethes avait empoisonné l’air et la terre – et la mer. C’était une arme particulièrement sale, conçue pour contaminer durant de nombreuses années. Déformation grotesque du pathogène que ses camarades wess’har répandaient, elle tuait aveuglément.

Aras s’agenouilla et posa la main sur la peau gélatineuse de la bezeri. De petites keteya commençaient déjà à s’abattre dessus, saluant ce repas inespéré. Aras sentit son cœur se briser. Il comprenait pour la première fois ce que les humains entendaient par cette expression. Une douleur certaine dans la poitrine, une pression qui remontait jusque dans sa gorge et l’empêchait de respirer.

Pourquoi ont-ils fait ça ?

Il se releva et regarda la baie. Avec cette couverture nuageuse, il aurait dû voir la lumière des bezeri sous la surface, mais il n’y avait rien. Il était entré plusieurs fois dans l’eau avec sa lanterne, mais personne n’était venu.

Aras savait combien ils étaient vulnérables aux poisons. Leurs habitations étaient proches des masses terrestres. Le moindre changement chimique était périlleux, et la pollution isenj avait failli les éliminer. Il était très facile de tuer les bezeri sans le vouloir.

Aras lutta contre la pression de la tristesse qui menaçait de lui écraser la poitrine ; il repensa à toutes ces années passées à voir leur population augmenter de nouveau, sans jamais revenir à ce qu’elle était avant les isenj. Comme les gethes, les isenj n’avaient pas voulu tuer les bezeri, mais la récupération était lente.

Surendra Parekh non plus n’avait pas voulu les tuer.

Il avait équilibré ce premier crime par deux tirs de l’arme de Shan. Il se demanda ce qu’il faudrait pour équilibrer celui-ci. Certainement une œuvre d’envergure. Trop pour qu’il agisse seul.

Et Josh ? Aras regardait l’eau sans la voir.

Pourquoi m’a-t-il trahi ?

Encore un gethes qui n’avait pas l’intention de tuer les bezeri. Il ne voulait pas le faire. Aras l’entendait presque. Il jurerait son repentir. Il chercherait le pardon de Dieu. Mais Dieu n’avait aucun droit de lui pardonner.

Aras ne comptait pas laisser Dieu punir Josh. Il s’en chargerait lui-même. Il avait interdit aux ussissi et au clan Cetekas de le toucher.

Trouvez-le. Retenez-le. Attendez que je revienne.

Après presque deux cents ans à vivre parmi eux, Aras comprenait enfin un aspect fondamental des humains. Il craignit un instant que cette clarté lui vienne des parties de Shan absorbées.

La différence rendait les autres invisibles pour les gethes.

Et elle ? Était-elle comme ça ? Non. Quoi qu’elle ait en tête, elle se comportait différemment.

La mer était grise et sans lumière. Aucun bezeri.

Aras se rappela un jeu auquel il avait joué avec la petite Rachel Garrod. Elle appelait cela cache-cache. Parfois, il la trouvait blottie dans un coin avec une couverture sur la tête, et elle était surprise qu’il puisse la voir et la trouver, parce qu’elle ne le voyait pas. Les gethes adultes se comportaient de la même façon. Ils pensaient que les autres espèces n’avaient aucune individualité, aucune identité, parce qu’ils ne la voyaient pas, ne la mesuraient pas, ne la ressentaient pas. Et, s’ils ne pouvaient pas la concevoir, cela ne pouvait pas exister. Les wess’har, rapidement habitués à penser à ce que ressentait autrui via l’oursan, pouvaient peut-être étirer leur imagination un peu plus loin.

Aras savait que les bezeri avaient été capables de ressentir – surtout de la peur en leurs derniers instants – car c’était tout ce que faisait la vie d’une façon ou d’une autre. Et, même si la femelle qui pourrissait à ses pieds avait n’avait pas eu de langage complexe ou la capacité de conjurer des concepts abstraits – elle possédait tout cela, bien sûr –, sa vie n’en aurait pas été moins valide pour autant. C’était cela qui différenciait sa race et celle des gethes.

Pour les gethes, leur Dieu imaginaire les rendait uniques, en tant qu’individus ou en tant qu’espèce, même s’ils ne croyaient plus en lui.

Les keteya laissaient des trous visibles dans la peau de la bezeri. Aras se demanda ce qui arriverait à ces charognards.

Pendant un instant, il regretta que les gethes n’aient pas réussi à prendre la c’naatat. Il se serait réjoui de voir disparaître leur race dans une saturation d’excès et d’ordure.

Mais ils en auraient entraîné tant d’autres dans la mort qu’il renonça à cette vengeance. C’était une pensée inutilement violente, et il n’en avait pas eu de si dure même pour les isenj. On aurait dit une idée de Shan. Il comprenait bien mieux ses diverses fureurs.

Il resta devant la bezeri jusqu’à ce qu’elle commence à tomber en morceaux sous les assauts persistants des keteya. Le soleil se couchait. Il était resté sur la grève pendant des heures, et Shan devait s’inquiéter. Elle avait dû rentrer et tuer Lindsay Neville. Les marines ne l’auraient pas touchée.

Shan pouvait toujours imaginer ce que ressentait autrui. Il pensa à la femelle gorille, et se réjouit que son isan éprouve de la douleur pour cet être, et pour toutes les choses qui lui ressemblaient encore moins qu’un gorille. Dès la première fois qu’il l’avait vue, il l’avait compris. Il allait retourner à Constantine, chercher du réconfort auprès du seul être humain qui ait jamais justifié sa loyauté et son affection.

Une lumière attira son regard.

Faible, verte, et stable, continue. Il n’avait jamais vu cette couleur. Elle défiait la traduction de la lampe. L’appareil restait silencieux. Puis la lumière fut rejointe par d’autres.

Aras remonta sur la falaise aussi vite que possible, pour voir plus loin. Sous l’eau sombre, il vit lumière après lumière, toutes fixes, mais de plus en plus nombreuses et intenses.

Sa lampe commença à grésiller. Il ne distinguait pas de mots.

Les lumières brillèrent de plus belle. Plus fortes qu’il les ait jamais vues, plus encore que les chansons communes qui traversaient les eaux pendant plusieurs semaines. Et il ne comprenait toujours pas.

La mer était embrasée de vert. Il regarda ce déluge, perdu, se rappelant les wess’har qui avaient vu les lumières bien des siècles plus tôt et compris leur appel à l’aide.

La lampe cracha un torrent de grésillements, et son propre moment de révélation fut terrible. Les bezeri n’appelaient plus à l’aide.

Ils hurlaient.