7

Asajin était morte. Mestin ne la connaissait pas très bien, mais elle constata son élimination avec regret. Les quatre jurej’ve de la défunte portèrent son cadavre drapé de dhren dans les champs, et le cœur de Mestin les accompagnait. D’autres wess’har interrompirent leur cueillette des feuilles jaunes le temps de les regarder passer.

Mestin gérait F’nar à sa façon : elle se promenait dans la ville, observait ce qui se passait et écoutait les conversations, Nevyan et Siyyas à sa suite. C’était une hiérarchie théorique : aucune domination hormonale ne forçait les deux jeunes matriarches à lui obéir, et elles le savaient. Elle n’était dominante que parce qu’une gethes – Shan Frankland, toujours aussi imprévisible et incompréhensible – lui avait cédé ses droits. L’intérêt général permettrait de maintenir un consensus, mais Mestin craignait de ne pas avoir la jask, cette capacité à prendre des décisions très protectrices, de ne pas savoir faire le bon choix en cas de crise.

Elle n’avait pas peur que ses pairs se retournent contre elle. Elle avait peur de l’échec. Dans les années à venir, Wess’ej ne pourrait pas s’en permettre beaucoup.

Mestin regarda le petit groupe de deuil disparaître dans la brume de chaleur. Quand ils auraient laissé leur isan morte sur la plaine pour les véritables gethes, les nombreuses espèces indigènes qui mangeaient la chair morte, les mâles reviendraient vers un futur incertain.

— Qui les prendra ? demanda-t-elle.

Asajin était morte le matin même, et il était temps que les autres matriarches viennent proposer un foyer à ses enfants, et l’oursan à ses mâles. Personne n’aimait séparer les familles. Le calcul était délicat, de savoir quel mâle s’intégrerait le mieux à quelle maison. Une fois qu’ils seraient de nouveau appariés, tout ne serait de nouveau qu’harmonie et satisfaction, mais il y avait une brève période d’hésitation où les matriarches se demandaient quelles qualités génétiques elles pouvaient ajouter à leur famille.

Mestin se dit qu’elles feraient bien de se dépêcher. Les mâles paraissaient en piteux état, la peau et les cheveux ternes. Asajin était malade depuis un certain temps. Ses jurej’ve n’avaient pas eu d’oursan assez fréquents pour les garder en bonne santé. Le plus jeune nourrissait encore un enfant. C’était lui le plus mal en point.

— Moi, répondit Nevyan.

Mestin pensa en discuter avec sa fille, mais se ravisa.

— Que possèdent-ils que vous voulez ajouter au clan ?

— C’est surtout qu’ils ont besoin d’une isan, répondit Nevyan. Et, si je dois vous succéder un jour, je dois apprendre le devoir.

Nevyan n’avait jamais semblé se lier à un mâle en particulier, et on avait émis nombre de suppositions sur ce qu’elle cherchait chez un jurej. Mestin avait toujours pensé qu’une autre injection de gènes du clan Fersanye, avec son assurance, aurait fait un bien fou à sa lignée, et aurait renforcé les liens entre les deux maisons. Mais Nevyan devait prendre ses propres décisions.

Siyyas n’ajouta rien, ni par la voix ni par l’odeur. Elle n’avait pas l’étoffe de sa tante, l’historienne matriarche Siyyas Bur, perceptive et ingénieuse. Au temps pour la génétique, se dit Mestin.

— C’est très généreux, de ne pas briser une famille, dit Mestin.

Aussi chaleureux que soit l’accueil réservé aux mâles et à leurs enfants dans les nouveaux clans, il était toujours douloureux de quitter ses frères de maison. La reconstitution de leur maisonnée autour d’une isan sans partenaire était une décision pragmatique et pleine de compassion. Ce n’était pas ce qu’elle aurait voulu pour sa fille, mais elle était fière d’elle. Un jour, Nevyan ferait pour F’nar une bien meilleure matriarche qu’elle.

— Je peux les rejoindre dans leur maisonnée, poursuivit Nevyan. Inutile de les arracher à l’environnement qu’ils connaissent. Qu’en pensera Shan ? Il serait bon pour elle d’apprendre comment se font les choses, par ici.

Mestin se retourna. En se promenant dans la ville, sa fille avait pris la décision de quitter la maison et l’avait annoncé en une seule phrase. Elle acceptait quatre nouveaux maris et leurs enfants, des mâles qu’elle connaissait à peine. Mais cela n’importait pas : quand ils se seraient accouplés et que le lien d’oursan aurait été formé, la biochimie wess’har ferait en sorte qu’ils deviennent ce qu’elle voulait, et ils la défendraient contre toutes les menaces. Elle deviendrait à leurs yeux l’isan parfaite, jusqu’à la fin de leurs jours.

D’après ce que Mestin savait des gethes, elle doutait que Shan Frankland comprendrait quoi que ce soit.

— Pourquoi vous souciez-vous de ce que pense Shan Frankland ? (Mestin était sincèrement curieuse. Nevyan lui avait donné un dhren, mais ça ne ferait pas d’une gethes une matriarche.) Avez-vous besoin de son approbation ?

— Elle possède des caractéristiques qui nous seront toutes utiles dans les années à venir.

— Vous ne pouvez pas les acquérir par l’oursan.

— Alors je les apprendrai par observation.

L’idée que Frankland devienne une cousine-par-accouplement était moins repoussante que Mestin l’aurait pensé. Elle n’imaginait aucun de ses jurej’ve accepter l’acte d’oursan avec une autre espèce, c’naatat ou pas, mais cette humaine avait une capacité de survie indéniable.

Il était regrettable de ne pas pouvoir incorporer ses gènes dans les clans.

Elles attendirent en silence, guettant le retour des anciens jurej’ve d’Asajin Selit Giyadas. Malgré leur surprise initiale de se retrouver intégrés ensemble dans la maison de Nevyan Tan Mestin, ils l’accepteraient et – au bout d’un temps – seraient tout à fait heureux de cet arrangement. Les mâles reparurent, se solidifiant presque à partir de fragments éparpillés par la brume de chaleur. Ils marchaient plus vite.

L’un d’eux portait le catafalque. Un autre serrait contre lui le dhren et d’autres tissus. Il n’y avait aucune raison de gâcher de bonnes étoffes. Même les colons de Constantine épargnaient aux velourocs la peine de digérer les habits de leurs morts. Cela leur faisait un point commun.

Nevyan exsuda soudain un nuage d’angoisse. Mestin eut envie de la serrer contre elle pour la réconforter, mais il faudrait bien que sa fille affronte cette incertitude. Et maintenant, elle devient une isan. Elle ne rentrerait pas ce soir. C’était une raison de se réjouir. Au matin, sa famille ne lui manquerait plus ; elle serait plongée dans une nouvelle réalité.

Mestin trouvait que les humains auraient tous été plus heureux si leur copulation avait créé le lien stable que l’oursan apportait aux wess’har. Fersanye, à l’esprit plus scientifique, disait que leur promiscuité résultait de leur besoin de propager leurs gènes, via leurs descendants. Mestin estimait plutôt que cela faisait partie de leur avidité constante, de toujours prendre, plus volontiers encore ce qui appartenait à autrui.

Elle se demanda si Shan Frankland partageait cette avidité sexuelle. Si c’était le cas, la c’naatat serait une dure leçon pour elle.

La marine Ismat Qureshi avait installé une barre de sécurisation temporaire sur la porte qui séparait la soute Kilo du reste de l’Actaeon.

Cela rassurait Lindsay. Sur les répétiteurs de sécurité ou les panneaux d’état, rien n’indiquait que cette porte était verrouillée. La barre empêcherait simplement qu’on les surprenne. Elle voulait réfléchir à ce plan d’infiltration de Bezer’ej. Sans observateurs, et sans qu’Okurt se rende compte qu’elle prenait de fait le commandement de la mission.

Elle regarda la housse de tissu mou posée au sol, et essaya de se faire à l’idée. Les Royal Marines, eux, attendaient qu’elle réagisse. Barencoin, Bennett, Qureshi, Chahal, Webster et Becken, tous Spécialistes en Guérilla en Environnement Extrême. Détendus, et pas plus inquiets que ça du cauchemar qu’on leur proposait.

— Mon Dieu, souffla-t-elle.

Elle poussa l’objet du pied. C’était une housse blanche, de taille humaine, taillée dans un tissu qui se comportait comme du gel. Quand la masse se déplaçait, la surface de verre mou incrusté ondulait, répandant de lentes ondes comme une huile noire dans du lait. Il y avait une partie totalement noire, traversée de courants blancs quand elle poussait doucement. Cela lui rappelait une cible. Très désagréable, comme association.

Ça ressemblait à tout sauf à un moyen de transport.

Qureshi était adossée à la porte, les bras croisés, comme si son poids pourrait ajouter à l’efficacité de la barre.

— On n’a jamais dit que ce serait confortable, chef.

C’était une Combi Unique.

Lindsay connaissait le principe. En théorie. Mais elle avait espéré ne jamais essayer. Il y avait des façons de s’éjecter d’un vaisseau endommagé à la fois plus efficaces et plus agréables. Mais les vaisseaux en embarquaient toujours quelques-unes, au cas où. C’était le tout dernier des derniers recours, se jeter à l’eau parce qu’il n’y avait plus d’autre échappatoire.

Sa conception remontait à l’époque des premiers vols spatiaux habités. Même le nom était dérivé du dispositif que les anciens marins utilisaient des siècles plus tôt.

Et ça se voyait.

— Donc, on se zippe dans le sac et voilà.

— Non, on enfile son scaphandre avant. Et après, on tire la goupille, et la mousse isolante remplit la peau intérieure.

— Oh, c’est très rassurant. Et après, je tombe en chute libre vers la planète ?

— On préfère parler de descente guidée, rectifia Bennett. On peut s’orienter.

— Pardonnez-moi, mais je trouve quand même que ça ressemble à un gros sac de couchage qu’on balance dans le vide. De très haut.

— Vous avez suivi la formation de pilotage, dit Qureshi. Si vous avez déjà sauté en parachute, c’est à peu près la même chose. Pas franchement pire, en tout cas.

— Vous avez déjà fait ça ?

Qureshi hocha la tête, goguenarde, comme si tout le monde s’amusait de temps en temps à se larguer dans l’atmosphère d’une planète. C’était le cas des Divisions de Guérilla en Environnement Extrême.

— On l’a tous fait de cent kilomètres, en tout cas. On n’est pas plus malade qu’après une sortie dans l’espace. En gros.

— Je crois me souvenir qu’on atteint une vélocité supersonique, dit Lindsay.

— Affirmatif, dit Chahal. Et on est tous encore là pour vous en parler.

Lindsay se mordilla la lèvre inférieure.

— Je n’ai pas besoin de vous rappeler que ces machins-là ne peuvent pas redécoller ?

— C’est pour ça qu’on les appelle Usage Unique, confirma Bennett sans qu’on sache s’il était littéral ou sarcastique. Mais pour ça aussi, j’ai mon idée.

— Je vous écoute.

— Le vaisseau de la colonie. Christopher. Ils ont dit qu’ils l’avaient conservé, non ?

— Vous pensez que c’est faisable ?

— Pas le vaisseau lui-même, pas sans préparation, mais il reste bien quelques annexes. (Le terme était archaïque, et Bennett était le seul à encore l’utiliser pour des navettes.) Et elles, elles sont faites pour démarrer au quart de tour. Donc, on atterrit, on fait notre boulot, et on sort fissa. Et voilà.

— Si on n’atterrit pas sous forme de sachets vapeur déjà cuits…

Bennett la rejoignit dans le rituel de poussage du pied de la combinaison froissée.

— Je sais que ça a l’air liquide, chef, mais une fois activée, c’est un bouclier thermique. Tout ce machin noir et blanc se positionne automatiquement pour former un déflecteur. Du moment que vous vous éjectez le plus vite possible à l’atterrissage, vous êtes tranquille comme Baptiste.

Lindsay avait connu un Baptiste, à l’école des cadets. Il en était reparti sans ses jambes. La coïncidence était belle, mais ne la fit pas sourire.

— Pourquoi faut-il larguer le bouclier ?

— Parce qu’il continue de se réchauffer une fois au sol, chef. (L’expression de Bennett trahissait son émerveillement qu’elle ait pu devenir capitaine de frégate.) Et il se réchauffe beaucoup. Rappelez-vous, vous traversez l’atmosphère.

— Oh. (Lindsay imagina les taches noires et blanches qui se déplaçaient de leur propre « volonté ».) Au moins, je plongerai vers ma mort façon art déco.

Où qu’ils comptent atterrir, quelle que soit leur mission, les Combis Uniques étaient le système le plus furtif au monde. L’Actaeon n’était pas équipé pour les missions clandestines. Mais il emportait un nombre d’armes impressionnant, même si on ne lui demandait pas d’affronter une force de défense wess’har à l’équipement massif.

L’armurerie avait beaucoup de ce que Chahal appelait des « assurances » – têtes nucléaires tactiques, têtes de barrage, munitions anti-biologiques d’urgence, têtes chimiques, thermobarriques, et même des explosifs classiques à rayon d’action élargi. Et beaucoup de modes intéressants pour les déployer ensemble. Sur Terre, cela faisait de vous une puissance mondiale. Ici, ça ne servirait qu’à irriter les wess’har pendant quelques heures. Et, à vingt-cinq années-lumière de la maison, personne ne peut vous ravitailler.

Lindsay se massa le front.

— Bon. Vous faites ça à longueur de temps. Pas moi.

Devant son air dubitatif, Bennett reprit la parole pour la convaincre :

— Si nous devions atterrir, chef, ce serait la seule façon de traverser leur defnet. C’est le plus petit profil possible. Nous avons supprimé les trousses de survie afin de libérer de la place pour… eh bien, ce qu’on va emporter.

— Je préfère travailler à rebours des objectifs, dit Lindsay.

Elle connaissait parfaitement leurs objectifs. Le problème, c’était les objectifs qu’elle devrait afficher pour obtenir le matériel, le personnel et les directives nécessaires pour tuer Shan.

Et puis il restait l’inconnue des dégâts nécessaires pour l’éliminer. Une balle, d’argent ou autre, ne suffirait pas. À en croire la survie miraculeuse de l’ami de Shan, il faudrait même plus qu’un missile.

— Je ne vois qu’un seul problème.

— Lequel ? demanda Bennett.

— Comment entrer en orbite de Bezer’ej pour le largage sans se faire repérer par le defnet wess’har ? Il faudra une navette, et nos navettes sont plus grosses que les chasseurs isenj. Donc, ils nous verront arriver.

— On y a pensé, répondit Webster. Maiale.

— Ça y est, je suis perdue.

— Des chariots. Ça veut dire cochon, en italien. Un souvenir de la guerre mondiale 1939-1945. Ça vous rappelle quelque chose, chef ?

— C’est Bennett, l’historien, pas moi.

— C’étaient des sortes de torpilles. Des sous-marins de transport avec une ou deux personnes embarquées. On s’en servait pour emmener les plongeurs de combat, à califourchon dessus. C’était plus rapide que d’approcher à la nage. (Webster était une femme inventive.) Donc, on utilise un remorqueur propulsé pour faire la première partie du trajet, jusqu’à l’endroit où on utilisera les systèmes des combinaisons. Cela nous donne une autonomie d’oxygène plus longue, avant d’utiliser celle qu’on emporte. On pourra adapter l’un des petits transporteurs cargos de l’Actaeon, et peut-être y ajouter des réservoirs d’oxygène liquide. Au total, deux ou trois tonnes de fret. C’est faisable. Chaz et moi l’avons modélisé plusieurs fois.

Ils se donnaient tous des petits surnoms, sympas et inoffensifs – Chaz, Izzy, Barkers. Mais ils étaient tout sauf inoffensifs. Lindsay essaya de visualiser les vitesses et les distances.

— Bon, ça m’a l’air de plus en plus prometteur. Et, une fois la mission accomplie, comment on repasse le defnet ?

— C’est un pari, dit Chahal, mais je pense qu’il surveille ce qui entre, pas ce qui sort. Et, si ces vaisseaux ont eu le droit d’atterrir sur Bezer’ej, il y a des chances qu’ils soient identifiés comme amicaux.

— Et si vous vous trompez ?

— Alors on est baisés, chef, mais on ne le saura pas.

C’était mon idée, se rappela Lindsay. Je dois être complètement malade.

— Si vous êtes tous partants…

La porte cogna la barre que Qureshi avait coincée en travers. Le silence fut instantané.

— Qui c’est ? demanda Lindsay.

Les marines ramassèrent la Combi Unique avec une efficacité toute militaire et la bourrèrent dans le vestiaire le plus proche. Lindsay alla tranquillement jusqu’à la porte et fit signe à Qureshi de couper le verrou magnétique.

La porte s’ouvrit. Sur Mohan Rayat.

À force de s’imaginer revoir Rayat, Lindsay – qui n’avait pas répété aussi souvent que ses divers heurts avec Shan, mais tout de même – pensait avoir une réplique toute prête. Si c’était bien le cas, elle lui fit défaut.

— Dr Rayat, dit-elle. On peut vous aider ?

Elle avait toujours eu envie qu’il ressemble à une fouine prise dans les phares, mais non. Elle lui trouvait même un regard bien assuré, pour un type dans la merde.

— Nous pouvons nous rendre des services mutuels, dit-il. Je vous interromps ?

— Ça ne se voit pas ?

Les marines restaient là, gardant cette attitude décontractée mais potentiellement hostile que Rayat provoquait souvent. Qureshi était la plus menaçante. Peut-être sa jambe la faisait-elle souffrir. Après tout, si Rayat ne s’était pas fait la malle, elle n’aurait jamais été blessée. Rayat ne paraissait pas prêt à partir de lui-même.

— Si vous avez quelque chose à dire, je vous écoute, dit Lindsay. On est occupés.

Rayat désigna Qureshi.

— L’affaire est confidentielle.

— Je ne cache rien à mon détachement, répondit Lindsay en sachant que c’était un geste vide. Si je peux entendre ce que vous avez à dire, eux aussi.

— D’accord. Nous avons un objectif commun.

— Je ne crois pas, non.

— Pourquoi ?

— Vous travaillez pour une corporation pharmaceutique, et nous pour notre pays. Je ne vois rien de commun entre nous.

Rayat haussa les épaules.

— En fait, je suis payé par le Federal European Treasury.

— Vous travaillez pour Warrenders.

— Eux aussi doivent en être convaincus. Enfin, Warrenders a disparu il y a une dizaine d’années. Racheté par Holbein.

Lindsay regretta une fois de plus de ne pas posséder la langue acerbe et brutale de Shan.

— Je ne vous croirais pas si vous me disiez qu’il fait sombre en pleine nuit.

Mais on ne l’avait sans doute pas réveillé pour rien. Surtout qu’il avait été le premier. L’équipe de bord aurait pu mener les examens sans décongeler qui que ce soit. Le réveil de Rayat était nécessaire, pour une raison ou une autre, et le reste du groupe devait servir de couverture. Ou alors… elle ne savait pas quoi penser d’autre. Elle ne voulait pas imaginer.

— Je suis sûr que vous êtes capable de mener des vérifications de sécurité, dit calmement Rayat. Confirmez ce que je vous ai dit, puis revenez me voir. Nous voulons tous les deux récupérer ce que porte Frankland pour notre gouvernement. Pour ça, je dois être en contact avec elle. Et vous, vous avez besoin de mon expertise technologique.

— En pharmacologie ?

— Ce n’est pas mon domaine d’expertise.

Il fut très facile de ne rien dire pendant que Rayat sortait. Elle ne savait pas quoi répondre. Qureshi referma la porte et la barra de nouveau.

Le Trésor ? Pourquoi le Trésor aurait-il voulu ce biotech ? Et Rayat ?

— Vous savez, même en pâtée pour chien, je n’aimerais pas ce type, dit Becken. Vous le croyez, chef ?

— Je vais vérifier, répondit Lindsay.

— Comment est-il au courant de notre mission ? demanda Qureshi.

Rien ne reste Confidentiel très longtemps. Encore un extrait de l’analyse politique à l’emporte-pièce formulée par Shan.

— Soit Warrenders, ou Holbein, ou une autre corpo, est mieux informée qu’on le pense, soit le ministère de la Défense et le Trésor se parlent.

— Oui, mais est-ce qu’ils se disent la vérité ?

Il y avait toujours des divisions au sein des gouvernements, byzantins et labyrinthiques, des conflits ouverts ou en sous-main. Si Rayat disait la vérité sur son employeur, Lindsay ne pouvait toujours pas en conclure qu’ils étaient dans le même camp.

Elle retourna réfléchir aux pièces manquantes de son puzzle dans le refuge de sa couchette. Le Trésor ? C’était sans doute une affaire de brevets. Ce biotech serait une denrée très rentable. Les gouvernements avaient besoin de revenus : la population vieillissante croulait déjà sous les impôts, et, si on les poussait, les compagnies pouvaient toujours se délocaliser vers une zone moins fiscalisée. Le chômage résultant n’aiderait pas à enrichir le pays.

Mais ils auraient pu récupérer le biotech via le ministère de la Défense. Pourquoi Rayat ? Et pourquoi ne parlait-il pas à Okurt, plutôt qu’à elle ? C’était sans doute une de ses manigances.

Shan Frankland aurait résolu cette énigme en un rien de temps. C’était vraiment une chierie, comme dirait Becken, que Lindsay ne puisse pas demander son aide à la Superintendante pour la détruire.

Aras hésitait à reprendre le Suisse rouge sur la table…

Il ne connaissait rien aux humains. C’était à présent certain.

Shan ne se séparait jamais de cet appareil. Même s’il ne pouvait pas se connecter aux instruments de Wess’ej, elle affirmait que ses lames, sondes et autres accessoires restaient utiles. Aras comparait cet attachement à celui de Rachel Garrod pour le morceau de tissu élimé qu’elle nommait « doudou ». Personne n’aurait pu le lui arracher. Vu les données stockées dans le Suisse, il trouvait ce besoin troublant. Il aurait voulu le jeter aussi loin que possible, pour ne plus jamais le regarder.

Cela ne se limitait pas au fichier sur les hommes qui s’amusaient avec la douleur des femmes, des enfants ou des animaux. Il y avait plus de déviance et de malheur dans les dossiers de Shan qu’il pouvait en absorber. Certaines personnes torturaient leurs propres enfants, ou les violaient. D’autres mutilaient des inconnus pour des raisons insaisissables. Ces innombrables formes de meurtre l’avaient rebuté bien avant d’arriver aux vols, cambriolages, fraudes, et troubles de l’ordre public.

Shan avait fait bien des choses dans sa carrière. Elle lui avait dit qu’on transférait les officiers de police d’un département à l’autre, pour éviter l’usure liée à certaines situations. Aras se demanda s’il n’était pas déjà trop tard pour elle. Il laissa le Suisse sur la table.

Ces notions n’étaient pas nouvelles pour lui. Mais, dans les archives de Constantine, le crime avait été une généralité historique. Rien à voir avec l’expérience personnelle et détaillée d’une femme qu’il connaissait. À qui il tenait. La destruction de Mjat, tout horrible que soit ce souvenir, était exceptionnelle – et surtout, nécessaire. Il n’avait pas agi par vice ou inconscience. Le wess’har en lui disait que le motif ne comptait pas. Mais son influence humaine criait le contraire.

Il finit par reprendre le Suisse, et ouvrit des fichiers au hasard. Très peu concernaient directement Shan Frankland. Il trouva un peu de musique, et quelques images de camarades. Vêtus d’uniformes sombres, ils brandissaient vers lui avec différentes expressions de joie des verres de liquide jaune et mousseux. Nulle part il ne trouva trace de parents ou d’amants. Et enfin, il vit beaucoup de listes. Des listes de tâches à effectuer. Des listes de noms et de numéros.

Puis cela le frappa : toutes ces données lui apprenaient exactement qui elle était. Ce qui ne se trouvait pas ici n’avait pas eu lieu, ou ne signifiait rien pour elle.

Aras savait à présent ce qu’étaient les flammes de ses rêves. Des émeutes. Il était fasciné qu’elle et d’autres aient eu à affronter des menaces concrètes, directes, avec seulement un bouclier transparent et des armes dérisoires. C’était une guerre : la réaction évidente était d’éliminer la population source pour mettre définitivement fin à cette menace. Mais les humains ne paraissaient pas désirer régler leurs problèmes de façon durable.

Les pas de Shan approchèrent, différents de ceux de tous les autres habitants de F’nar. Il reposa le Suisse et attendit qu’elle entre. Aras s’attendait à retrouver son isan comme elle était partie, en colère, car elle paraissait constamment irritée ces derniers temps. Cela le ferait toujours trembler : quoi que la c’naatat ait fait de lui, il serait toujours en son cœur un mâle wess’har. Il servait, il soignait, il prenait soin et il cherchait l’approbation. Sans une isan pour façonner sa vie, il n’était rien.

La porte s’ouvrit avec un léger soupir. Shan arriva derrière lui, et son odeur ne trahissait aucune émotion particulière – un simple parfum de femelle, délicieux. Elle lui posa les mains sur les épaules, avec une petite caresse gentille. Il retint sa respiration. Ce n’était pas le genre de geste qu’il attendait de sa part.

— Pardon, dit-elle tout bas. En général, je ne perds pas les pédales comme ça.

Alors il n’y avait plus de colère. Aras ne savait pas s’il devait lui prendre les mains ou ne pas bouger du tout. Il finit par lever une main et la placer sur celle de Shan. Elle ne réagit pas.

— Tu as vu des choses atroces, dit-il. Je pense comprendre ta réaction.

Elle eut un petit soupir de mépris. Pour lui, pour les coupables de ces atrocités ? Pour elle-même ?

— Pourquoi ne m’as-tu pas raconté ce qui t’est arrivé quand tu étais prisonnier de guerre ? J’ai tes souvenirs. Ils sont… eh bien…

— J’ai essayé. À l’époque, tu étais occupée par la c’naatat.

— Je regrette. Vraiment. Je ne savais pas. J’aurais été un peu plus compréhensive, si j’avais pu.

— Je partage également tes souvenirs. Des émeutes. Tu avais vraiment peur des cocktails Molotov.

— Ouais. (Elle renifla légèrement.) C’est le problème avec les boucliers transparents. On voit les flammes. C’est arrivé des dizaines de fois, et je n’ai jamais perdu l’impression que j’allais me chier dessus. J’imagine que ce sont les souvenirs les plus vivaces qui font surface en premier. Si j’ai alourdi ton problème, je le regrette.

Soudain, elle dégagea sa main et recula, comme si elle se rendait compte seulement maintenant de ce qu’elle faisait.

— Je pense que nous sommes quittes. C’est la bonne expression ?

— Tout à fait. Que se passe-t-il d’autre ?

— Je trouve beaucoup de regrets et de colère. Mais pas concernant la violence.

— Tu sais qui je suis, maintenant.

— Cela ne me dérange en rien. Et toi ?

— C’est ce que je devais faire, dit-elle. Allez. Une tasse de thé. Ça règle tous les problèmes. (Elle prit sa précieuse réserve de thé séché et mit de l’eau à bouillir.) Au fait, merci d’avoir planté des arbres à thé. Un type me les a montrés, dans les champs. Je ne pense pas qu’il voulait gâcher ta surprise.

— Tu as certains besoins qu’il faut satisfaire pour te rendre heureuse. Je m’occuperai de ceux qui sont à ma portée.

— Et toi, Aras ? Es-tu heureux ?

— F’nar n’est pas un endroit agréable.

Shan marqua une pause, la casserole dans une main et le pot en verre plein de feuilles mortes et brisées dans l’autre. Elle paraissait étrangement douce et triste. Il crut même le moment arrivé pour poser la question qui lui occupait l’esprit, que cela lui plaise ou non, depuis quelques semaines. Non. Ce n’était pas juste. Elle ignorait tout de l’odeur qu’il émettait. Elle la confondait avec de l’angoisse.

— Comment les wess’har réagissent-ils quand tu leur racontes ce qui t’est arrivé ?

— Je ne le leur ai jamais dit. Pas dans les détails.

— Pourquoi ?

— Par honte.

— Tu n’en as jamais parlé à qui que ce soit ?

— Non. Il y a trop de choses que je ne veux pas qu’ils sachent.

— Ce n’est pas très wess’har.

— Moi non plus.

— Bon, je vais en vivre la majeure partie dans ma tête, de toute façon. Raconte-moi. Ça t’aidera à accepter, et à dépasser tout ça.

— J’ai fait des choses honteuses. (Ce n’était pas qu’il ne voulait pas le lui dire. Il ne voulait pas s’entendre le dire.) Des choses que je regrette.

— Comme nous tous. Bon sang, tu sais ce que j’ai fait. On pourra échanger nos histoires d’horreurs plus tard. Allez, raconte-moi tout.

Elle avait dit « tout », et il la prit au mot. Les wess’har étaient littéraux, après tout. Il regarda son Suisse, toujours posé sur la table, et remarqua l’heure quand il commença. Apparemment, Shan avait du mal à le regarder en face et, de temps en temps, elle clignait rapidement des yeux. Elle tenait encore la casserole dans une main.

Par rapport aux humains, les isenj faisaient des tortionnaires peu inventifs, mais ils compensaient par l’entêtement. Aras décrivit les flagellations, les marquages au fer rouge, les passages à tabac. Il décrivit les os brisés, l’asphyxie et le froid. C’était une violence aléatoire et rageuse plus qu’une stratégie calculée dans une intention particulière. Rien que des déversements de haine commune sur le destructeur de Mjat, parce qu’ils ne pouvaient pas nuire à la race wess’har dans son entièreté. Mais elle l’avait vu, ressenti, et cela aidait Aras à se délester d’une histoire qu’il avait tue pendant des générations.

Il tint bon jusqu’au moment où il décrivit ses tentatives de grève de la faim, et les moments où ils le gavèrent de force.

— Ils m’ont fait manger de la chair.

Sa gorge se crispait, tendant les nuances de sa voix. Il envia aux humains leur capacité à céder aux sanglots. Les wess’har ne savaient pas pleurer.

— C’est ça, ce qui t’a blessé le plus ? demanda Shan d’une voix rauque. C’est ça ta honte, Aras ?

— Oui.

— De la chair wess’har ?

— Non.

De la viande animale. Ce n’était qu’un détail pour les gethes, mais pas pour les wess’har. Il leva les yeux du Suisse, sur lequel il s’était concentré, et regarda Shan.

Leurs odeurs d’inquiétude combinées étaient trop puissantes pour qu’il lise la moindre indication, et il devait se fier à son expression faciale. Mais elle avait l’air surprise. Il se demanda si c’était une révulsion partagée, mais ce n’était pas le cas. Elle ne comprenait pas pourquoi cela torturait sa conscience depuis tant d’années.

Il le regrettait. De tous les humains, elle plus que tout autre aurait dû comprendre pourquoi c’était un secret terrible et écœurant. Tout wess’har aurait compris. C’était bien pour ça qu’il ne pouvait pas le leur dire.

Il consulta le chronomètre du Suisse. Il parlait sans interruption depuis près de deux heures.

— Tu n’as pas eu le choix. (Non, il n’y avait pas la moindre révulsion ; elle était peut-être exceptionnelle, mais gethes avant tout.) Tu n’as pas tué pour manger, et tu n’as pas donné de renseignements aux isenj. Tu n’as pas à avoir honte. Que veux-tu que je te dise, Aras ?

Elle posa la casserole et lui prit les mains.

— Je ne comprends pas.

— Que voudrais-tu qu’on te dise, sincèrement, pour alléger cette souffrance ?

Il avait du mal à parler. Il entendit de nouveau Ben Garrod, le premier ancêtre de Josh, qui parlait de péché et de pardon. Ben avait dit qu’Aras devait se repentir pour des actions comme Mjat. Mais quand Aras pensait aux bezeri, il savait que Mjat était nécessaire. La mort qui l’écœurait le plus n’était pas tant celle de Mjat que celle de l’être anonyme dont on avait forcé la chair entre ses lèvres.

— Je veux être pardonné, finit-il par dire. Ben Garrod a dit que seul son dieu pouvait faire cela.

— Je pense que son dieu ne pourra pas te parler avant un long moment, dit-elle tout bas. Alors je vais le faire à sa place. Je te pardonne, Aras Sar Iussan. Arrête de te tourmenter. (Elle écarta quelques mèches du visage d’Aras, sorties de sa tresse.) Pour moi, tu es un héros.

— Il n’y a rien d’héroïque à ne pas pouvoir mourir. Et je n’avais aucun renseignement à donner aux isenj, alors ça n’a rien de glorieux non plus. (Il se sentait un peu mieux.) Enfin, comme tu pourrais le dire, ce qu’ils m’ont fait m’a rendu plus fort. Ils ont essayé de me noyer, et ma c’naatat m’a adapté. À présent, je peux marcher sous l’eau avec les bezeri.

— Ton peuple a-t-il essayé de te sauver ?

— Non. Les isenj aimaient me dire que même des sauvages comme eux aidaient leurs frères.

Cette révélation parut lui faire de la peine. Ses pupilles s’écarquillèrent, très noires.

— Bon Dieu, ton peuple est vraiment impitoyable.

— Tu dois comprendre pourquoi je regrette que tu te sois mise à la disposition des matriarches. Elles vont t’utiliser.

— Eh, j’ai déjà travaillé pour des politiciens. Des menteurs de premier choix, et des mégalomanes hors pair. Si tu crois que tes matriarches sont pires, tu te mets le doigt dans l’œil.

— Non, pas du tout. (Il comprit la formule par son contexte.) Et je sais que tu n’aimes pas entendre que tu ne comprends pas, mais c’est le cas. Peut-être, quand davantage de mes souvenirs te seront revenus, regretteras-tu de t’être portée volontaire pour l’esclavage.

Shan arborait cet air de patience peinée qu’il l’avait vue adopter avec Lindsay Neville.

— Aras, quand tu commenceras à avoir davantage de mes souvenirs, tu sauras ce qui me fait avancer. Je n’avais pas le choix. (Elle s’arrêta, mâchoires serrées, comme si elle hésitait à parler.) En grande partie parce que je suis attachée à toi, mais pas seulement. C’est une question de responsabilité. Si je sais que je peux être utile, je ne peux pas rester passive. Je porte déjà trop de regrets de ce genre.

Oui, il le savait depuis longtemps. Avant même que la c’naatat ait intégré des éléments du sang, des os et du cerveau de Shan. Elle était en colère, et elle s’efforçait d’être parfaite, d’arranger le monde. Il ignorait encore pour qui.

Elle sentait bon. Que se passerait-il quand elle aurait fini ? Tomberait-elle en morceaux, faute d’un objectif inaccessible ? Ou connaîtrait-elle enfin la complétude, la satisfaction ? Se reposerait-elle enfin, centrée sur l’instant présent ? Non. Il ne devait pas penser de la sorte.

— C’est très déprimant, dit-il en se levant. Il faut s’occuper, c’est bien ce que tu dis, non ? Se vider la tête.

Ils allèrent inspecter le sofa à moitié achevé sur la terrasse. Shan secoua le tissu bleu, avec un ahh de ravissement devant sa beauté.

— Un magnifique bleu paon. (Pour des yeux humains normaux, il aurait été blanc.) C’est la même étoffe que les dhren ?

— Non, il ne se moule pas automatiquement, et ne se nettoie pas tout seul. Ce n’est qu’un tissu inerte.

— C’est le plus beau, quand on a des gènes wess’har. Chaque nuance de bleu paraît plus ravissante. (Elle eut un sourire triste, comme si elle se rappelait un autre regret.) J’ai vraiment pété un plomb en me rendant compte que ma vue avait changé, hein ? Je regrette de t’avoir sauté dessus comme ça.

— J’aurais dû te dire que je t’avais infectée, au lieu de te laisser l’apprendre seule.

— Ça n’a plus d’importance. N’y pense plus.

Ils travaillèrent ensemble sur le sofa. Le meuble n’avait rien de wess’har, mais elle insistait. Elle était prête à accepter toutes leurs coutumes sauf leurs meubles durs et inconfortables. L’étape suivante serait un matelas. Ils étirèrent le tissu sur les couches de rembourrage en sek et le clouèrent au cadre. Puis ils se reculèrent pour l’admirer.

— Chippendale fait peut-être des sauts périlleux dans sa tombe, mais mon cul sera seul juge de la qualité. (Elle se laissa choir sur le coussin et sa tête se posa d’elle-même sur le dossier. On n’aurait jamais cru qu’ils venaient de discuter torture et cauchemars.) Oh, quelle extase ! Ça, une tasse de thé et un bon film, et je suis au Paradis.

Aras n’était pas sûr de pouvoir se procurer un bon film. Ils restèrent assis sur le sofa et contemplèrent la cuvette de F’nar, éblouis par les toits de perle et les murs d’or brumeux. Le ruissellement des canalisations ouvertes jouait sa sérénade imprévisible.

— Adorable, dit Shan en prenant le bras d’Aras.

— Adorable, répéta Aras.

Il se demanda comment c’était, de manger d’autres personnes sans en garder les cicatrices.