1

— C’est vrai ?

Grâce au centre de comm du CSV Actaeon, Eddie Michallat se concentrait sur les traits du rédac’ chef de service, à vingt-cinq années-lumière de là. C’était une vraie personne, et ça se passait en direct. Dans tous les sens du terme.

Cette année, sur Bezer’ej, Eddie était resté hors d’atteinte de la BBChan. Mais cette solitude grandiose s’était envolée. Avec la technologie de communication instantanée offerte par les isenj, l’œil inquisiteur de la Rédaction s’était de nouveau posé sur lui. En bons journalistes, la BBChan lui avait déjà donné un acronyme – nom, verbe et adjectif–ITX.

— C’est le coup du caniche cuit au micro-ondes, dit Eddie d’un ton désabusé. Une légende urbaine. Les gens sont prêts à raconter n’importe quoi quand ils sont stressés.

Il attendit la réponse quelques secondes. Le relais isenj se trouvait à huit cent mille kilomètres de la Terre. La liaison se terminait donc à la vitesse de la lumière – les terriens eux-mêmes étaient toujours aussi limités. Le problème, c’est que ce retard donnait à Eddie le temps d’attiser son irritation.

— Ça ne vous a jamais empêché de soumettre un article, jusqu’à maintenant.

Qu’est-ce qu’il en savait ? Ce type – ce gosse, vu sa tête il n’était pas bien vieux – avait dû naître cinquante ans après le départ du Thétis. Vu la situation, Eddie avait toute latitude pour le prendre de haut et monter sur ses grands chevaux. Allez, en selle !

— Quand je suis parti, la Bib symbolisait la responsabilité, expliqua-t-il. Le genre de canal qui vérifie son histoire avant de la diffuser, vous voyez ? Mais ce n’est peut-être plus à la mode, chez vous…

Un, deux, trois, quatre, cinq. Le rédac’ boy persistait, avec l’entêtement aveugle d’un missile de croisière.

— Écoutez, vous êtes assis sur une putain de mine d’or ! Vous imaginez tous ces articles… Biotech, tribus perdues, mutinerie, meurtre, extraterrestres. J’en oublie ?

— Il n’y a pas eu de mutinerie, et Shan Frankland n’a assassiné personne. (C’est juste un bon flic, aurait voulu dire Eddie, mais ce n’était pas le moment.) Et le biotech, c’est de la spéculation, rien de plus. (Signée Eddie Michallat. Moi et ma grande g…) On ne sait pas de quoi il s’agit. On ne sait pas si ça rend invulnérable. Donc, il reste les extraterrestres. C’est déjà ça.

— D’après l’équipage du Thétis, Frankland possède ce biotech, et elle serait presque invulnérable aux blessures, aux maladies, et…

Eddie avait du mal à s’accrocher à son indignation. Enfant, il avait souvent écouté ses parents se disputer, avec l’impression que tout était de sa faute. Voilà qu’il retrouvait les mêmes impressions. Et il avait sans doute raison.

— Oh, ne me faites pas le coup du zombie, par pitié. L’info-spectacle, ce n’est pas mon rayon.

— Moi, c’est le mot « non » qui me dérange. Alors faites cet article.

Ce gosse essayait de lui forcer la main. Le décompte des cinq secondes à chaque message ne facilitait pas la dispute. Mais Eddie avait surtout peur des conséquences de cette rumeur. Bien plus que de la colère d’un étranger, fût-il son employeur.

— Écoute-moi bien, petit. Tu es à vingt-cinq ans de moi à vol d’oiseau – un oiseau très, très rapide. Alors tes ordres… (Il se pencha en avant, les bras sur la console, et espéra que la caméra donnerait l’impression qu’il dominait le gosse.) Je suis le seul journaliste à moins de deux cent mille milliards de kilomètres. Tout ce que je soumets est une exclu. Alors maintenant, tu es gentil et tu vas finir tes devoirs.

Eddie coupa la liaison sans attendre la réponse, et se rassura en se disant que le rédac’ chef avait les mains liées. L’Actaeon n’avait pas de quoi mettre Eddie en quarantaine. Si la BBChan le virait, toutes les chaînes de la Terre lui proposeraient un travail dans la seconde. Ce n’était pas de la vantardise, c’était de la progression de carrière.

La vraie ironie, c’était que les articles soumis pendant la première mission étaient encore en route, se traînant comme des escargots à la vitesse de la lumière. Les articles qu’il envoyait maintenant, qu’il ITeXait, les devanceraient de plusieurs années. Pure masturbation journalistique.

— J’aimerais bien pouvoir faire pareil, dit le jeune lieutenant à la console de comm. Pourquoi vous ne lui avez pas dit que vous alliez voir les isenj ?

Il restait à la périphérie du champ de vision d’Eddie.

— Parce que tous les rédacteurs en chef sont des connards, répondit Eddie en cherchant dans ses poches le kit de comm et la caméra abeille. Si vous leur présentez l’article que vous préparez, ils décident à l’avance de ce que ça doit donner. Après, ils vous cassent les noix si vous ne rapportez pas ce qu’ils voulaient. Alors on ne leur dit rien avant d’envoyer. Ça évite les ennuis.

— Bon conseil, dit le lieutenant comme s’il comprenait.

Depuis le pont de l’Actaeon, Eddie distinguait encore l’étoile mourante de l’EFS Thétis, en route vers la Terre avec le reste de la mission Constantine, ainsi qu’un groupe de délégués isenj et leurs interprètes ussissi. Donc, de nos jours, les vaisseaux ne s’appelaient plus European Federal Ship. Un joli petit CSV bien neutre, Combined Vessel Service – Service de Transport Combiné – évitait toute référence aux territoires pour ne pas brouiller la récente alliance entre l’Europe et les Sinostates. Il lui restait vingt-cinq ans pour émerveiller le public avec les nouvelles de contact extraterrestre avant qu’un spécimen pose le pied sur la planète. La vieille dame Thétis lambinait, par rapport à l’Actaeon.

Dire qu’un an plus tôt, Thétis représentait la pointe de la technologie. Le temps filait à une vitesse affolante.

— Il ne peut pas vraiment vous remplacer au débotté, hein ? poursuivit le lieutenant.

Apparemment, il voyait en Eddie un héros solitaire. Réaction compréhensible pour un jeune homme entortillé dans les hiérarchies strictes de la Royale. Non, la Rédaction ne pouvait pas l’atteindre ici. Shan Frankland lui aurait au moins appris cela. Quand on est seul et sans renforts, on prend ses propres décisions et on s’y tient.

— Et Frankland, elle est aussi terrible qu’ils l’ont dit ? Elle s’est vraiment vendue ? En laissant des gens mourir ?

— Qui vous a raconté ça ?

— Le capitaine de frégate Neville.

— Ah, je vois… Le capitaine de frégate Neville n’a pas eu la vie facile, ces derniers temps. À votre place, je prendrais ses commentaires avec beaucoup de recul. Quand on perd son gosse, on perd aussi la tête. (Observateur objectif mon cul. Il était partie prenante de tout ça, depuis la seconde où il avait refusé de soumettre certains articles sur Shan.) Lindsay a donné le jour à un bébé prématuré et maladif. Voilà ce qui arrive quand on n’est pas habitué à l’oxygène raréfié de la planète. Les installations médicales de la colonie sont assez primitives.

— Mais pas celles de Frankland, il paraît.

— Vous essayez de m’interroger, petit ?

— Je discute, c’est tout.

— Alors un conseil. N’essayez jamais de tirer les vers du nez à un pisse-copie. On connaît toutes les ficelles. Je ne peux rien vous dire sur Frankland, parce que je ne sais rien. (Enfin, techniquement. Et il se rendit compte qu’il appelait tous les jeunes petit, comme Frankland – entre le paternalisme et la menace.) Non, Frankland a certainement sauvé beaucoup de monde. Mais elle prouve peut-être que ce sont les propos des premiers journalistes sur place, et non la vérité, qui terminent dans les livres d’histoire.

Un échantillon sanguin de Shan, une culture cellulaire, et David Neville aurait pu survivre. Mais, pour Shan Frankland, le risque de contamination de la population humaine avait un prix qu’elle refusait tout simplement de payer, quelles qu’en soient les conséquences. Eddie en était à présent certain.

Il s’en voulait encore d’avoir cru, même brièvement, qu’elle avait acquis ce biotech pour le revendre. Dans la même situation, aurait-il fait le même choix qu’elle ?

— Allez, dit-il au jeune officier qui buvait ses paroles comme un disciple. Emmenez-moi au hangar à navettes. Le ministre des Affaires étrangères isenj m’attend pour prendre le thé.

Aras descendit jusqu’aux falaises. Chacun de ses pas crissait sur la fine couche de neige. Il s’inquiétait encore de savoir Shan sortie après la tombée de la nuit. Pourtant, elle ne risquait rien. Elle ne risquait pas de se noyer, mourir de froid, ou glisser et se briser la nuque.

Et lui non plus.

Mais elle était mal à l’aise. Il le sentait à plusieurs centaines de mètres de distance. Elle se trouvait là où il avait espéré la trouver. Assise près de la falaise, elle observait les ténèbres étincelantes d’une mer illuminée par Wess’ej la gibbeuse.

Il se concentra pour étendre sa portée visuelle. Un humain l’aurait tout juste distinguée. La vision nocturne des wess’har l’aurait découpée avec davantage de précision. Mais, grâce à sa c’naatat, Aras percevait les infrarouges, comme les isenj. Et, pour le moment, la peau nue de Shan émettait une vive lueur dorée, plus terne sous ses vêtements.

La c’naatat donnait la fièvre quand elle était active. Shan ne devait même pas sentir le froid.

— C’est l’heure de manger, dit-il tout bas. Tu guettes encore les bezeri ?

Elle sourit, bref éclair de lumière plus blanche – plus chaude – dans son masque ambré.

— Je voulais leur faire un signe. (Elle retira ses gants, tendit les mains et les plia. Une lueur violette irradia brièvement sa peau.) Je crois que je sais d’où ça me vient.

Et cela l’embêtait. Elle feignait de rester calme. Assez pour tromper un humain, mais pas l’odorat d’un wess’har. Son expression, sa posture, sa voix : tout disait qu’elle allait bien. Mais son odeur…

— Ce n’est peut-être pas bezeri, dit-il comme si cela faisait une différence. La c’naatat est souvent imprévisible. Je fréquente des bezeri depuis des années, et je n’ai jamais absorbé la moindre de leurs caractéristiques.

— À ce que tu en sais, bien sûr. Enfin, ça pourrait être pire. Au moins ce ne sont pas des tentacules, hein ? (Elle plia de nouveau les doigts et les regarda ; les lumières, aussi vives que celles des bezeri, ajoutaient au rayonnement de sa personne.) Je ne devrais pas leur parler ? J’ai l’impression de leur devoir une explication.

Aras doutait que les bezeri aient besoin ou envie d’une explication. Même si Shan pensait pouvoir les protéger, même si elle avait honte de la brève histoire de son espèce sur Bezer’ej, les bezeri eux-mêmes étaient encore blessés de la perte d’un enfant des mains des humains. Aras se demanda comment les humains – les gethes, les charognards – eux-mêmes prêts à toutes les violences pour venger la mort d’un enfant, pouvaient s’attendre à ce qu’une autre espèce réagisse différemment.

Heureusement, les bezeri avaient un corps mou et ne connaissaient pas les armes, hormis leurs mandibules perçantes. Sans cela, les excuses de Shan n’auraient pas eu grande importance pour eux.

Il lui tendit la main.

— Viens. Ils ne remonteront pas aujourd’hui. Ça fait des semaines qu’ils restent dans les profondeurs. Viens manger.

Il avait l’impression de voir son enfant, terrorisée par un feu qu’il aurait lui-même allumé. Une rebuffade constante de son imprudence, si ce n’est qu’il avait agi de façon délibérée. Elle essayait de s’habituer à sa c’naatat, et ce n’était pas facile. Je n’avais pas le choix. Elle serait morte si je ne l’avais pas infectée. Mais il connaissait ce sentiment, cette interrogation constante – quelles modifications allait-on trouver au réveil ? Il avait vu la c’naatat se développer chez d’autres. Aucun individu ne subissait les mêmes changements que ses congénères.

Ce n’était pas son seul problème. Avec le temps – et elle n’en manquerait jamais – elle devrait accepter que toutes ses connaissances vieillissent et meurent, la laissant seule avec Aras. Il savait où se trouvait son devoir. Il lui devait bien cela.

Mais elle avait raison. Ça aurait pu être pire.

Elle aurait pu se retrouver à vivre les souvenirs d’autres êtres.

— Je meurs de faim, dit-elle. (Pour réarranger son mobilier génétique, la c’naatat consommait beaucoup d’énergie.) Je ferais bien un sort à une bonne soupe de lentilles bien épaisse. Et quelques petits rouleaux avec les morceaux de noisette.

— Allons voir ce que nous propose le réfectoire.

Le retour à Constantine les mena dans une plaine où l’herbe bleu-gris commençait à percer sous la neige. En général, Aras parvenait à ne voir que ce qui se trouvait vraiment devant lui. Mais ce soir-là, une fois de plus, des images de ce qui avait été se surimposaient au présent.

Shan marchait dans la nature. Mais Aras traversait une cité isenj appelée Mjat, par une artère entourée de maisons. Il en restait moins que rien, mais Aras se souvenait parfaitement de l’endroit. Il n’avait pas eu besoin des images géophysiques si sensibles des gethes pour se rappeler ces rues. Il les avait cartographiées lui-même.

Il les avait détruites lui-même.

Une fois les villes noyées sous le feu et les habitants abattus, il avait lancé les nanites de récupération qui avaient dévoré les maisons désertes. Cinq cents ans plus tôt, d’après le calendrier de Constantine. Mais il se rappelait tout, et pas seulement de son propre point de vue. À l’époque, il ne se doutait pas que les isenj possédaient une mémoire génétique.

— Je regrette, dit-il. Je n’avais pas le choix.

Shan parut prendre ça pour elle.

— Arrête de t’excuser. (Elle lui prit le bras.) Ça va.

Hormis une brève explosion de rage quand elle avait compris, elle n’avait témoigné ni auto-apitoiement ni récriminations. Cette force, ce pragmatisme étaient on ne peut plus wess’har. Cela l’aiderait à s’adapter à son nouveau monde.

Ça aurait pu être pire.

Aras traversa la place centrale de Mjat. Pire, ce serait des souvenirs génétiques, et c’était peut-être pire que tout, pire que des griffes ou des ailes ou un million d’autres échantillons que la c’naatat avait pu récupérer, essayer et parfois rejeter.

À présent qu’il était sorti de Mjat, le monde des humains redevenait sa demeure, comme ces deux derniers siècles. Wess’ej, la planète où il était né, était suspendue dans le ciel comme une large lune rebondie, et il ne regrettait pas de l’avoir quittée.

La biobarrière crépita quand ils entrèrent dans l’environnement protégé et contrôlé de Constantine. Aras faisait attention où il posait les pieds, pour éviter les choux frisés, persistants, enveloppés de sculptures semblables à de la neige.

Les wess’har ne connaissaient pas la sculpture, la poésie, ou la musique. Encore maintenant, il ne comprenait pas tout à fait ces concepts. L’ADN pioché sans doute dans des cellules de peau morte et des bactéries des colons de Constantine ne l’aidait pas à comprendre l’affection humaine pour tout ce qui n’était ni réel, ni utile. Il s’était souvent demandé pourquoi le symbiote avait dépensé tant d’énergie à altérer son apparence pour le rendre plus humain.

Il lui avait fallu du temps pour comprendre que ce raffinement l’aidait – lui, le monde de la c’naatat – à survivre. À s’insérer dans la société humaine. Comme si le parasite comprenait l’exil qui le frappait.

Et combien il avait besoin d’appartenir à une communauté.

Ce n’était pas pour ce genre de chose que Malcolm Okurt s’était engagé. Il l’avait dit à Lindsay Neville. Il prenait cela comme un affront personnel. C’était déjà assez pénible de se retrouver avec des civils à bord, mais en plus être entraîné dans la politique… Lindsay n’avait jamais entendu quelqu’un cracher des mots comme lui. À l’origine, on lui avait ordonné de poursuivre la mission du Thétis. Personne n’avait parlé d’extraterrestres, et encore moins de quatre civilisations distinctes.

— Je croyais que vous vouliez repartir aussi vite que possible ? dit-il.

Lindsay marqua une pause, et ce n’était pas un effet de style.

— Il me reste des choses à finir. J’ai perdu mon enfant, ici.

Okurt était au courant, bien sûr. Elle voulait simplement lui rappeler que, parfois, elle avait besoin qu’on lui fiche la paix. Pour le moment, la douleur et la peine étaient extérieures. Elle avait décidé de les garder à l’écart – sans ça, elle serait tombée en morceaux. Or, comme elle venait de le dire à Okurt, elle avait un travail à finir.

Elle se reprit et regarda son bioécran, l’affichage de combat organique implanté dans sa paume. Même une fois les fonctions de moniteur désactivées, le rétroéclairage restait actif. Mais le moniteur ne lui avait servi à rien : en cryosommeil, ses compagnons avaient des signaux vitaux si linéaires qu’ils auraient pu être morts.

Okurt avait dû suivre son regard.

— Ils ont supprimé ces machins il y a des années. Pas assez fiables.

Donc, plus personne n’en possédait, à part elle et quelques Royal Marines en route pour la maison. Elle posa la main à plat sur la table.

Quand Okurt était nerveux, il avait l’habitude de faire tourner sa tasse de café dans la soucoupe. Comme en ce moment.

— On aurait pu vous aider, si on avait pu atterrir.

— Je sais. (Elle dessinait des lignes parallèles sur la tablette devant elle, plus sombres, plus profondes et plus dures avec chaque passage.) Vous avez des ordres, pour Frankland ?

— On la laisse tranquille pour le moment. Inutile de se lancer dans un concours de bite avec les wess’har. Le but, ce serait plutôt de faire affaire avec eux. Si elle a vraiment ce que vous dites, il y aura d’autres façons de se le procurer. Je m’amuse déjà rien que pour rester en bons termes avec les isenj ; je ne vais pas aller dire aux wess’har qu’on leur lèche leurs deux culs.

— Je ne peux pas m’empêcher de me dire que ce double jeu va nous mener dans le mur.

— C’est de la diplomatie. De la finesse. Comme quand on arme les deux camps d’une même guerre.

— Les wess’har ne raisonnent pas en zones grises.

— Quand ils en auront marre que les isenj leur tirent dessus, ils finiront par apprécier notre proposition d’aide.

— Qui ira négocier avec eux ?

— C’est moi qui ai décroché la timbale.

— Oh ! J’imagine que les isenj ne sont pas au courant ?

— Bien sûr que non. Et ce n’était pas mon idée. Grâce à leur putain d’EP ou ITX ou je ne sais quoi, je n’ai plus le droit de prendre mes propres décisions. J’ai des politiciens et des chefs d’état-major qui me coupent l’herbe sous le pied à l’autre bout du fil. Je pourrais aussi bien être une marionnette. Et ne me dites pas que l’ITX est une providence pour l’humanité. C’est une plaie.

Lindsay se demanda comment la situation aurait évolué si le Thétis avait pu recevoir des messages et des instructions instantanés. Peut-être cela aurait-il été pire. Ça n’aurait sans doute pas sauvé Surendra Parekh. La curiosité arrogante que portait la biologiste aux céphalopodes avait coûté son enfant à une mère bezeri. Pendant une fraction de seconde, elle ressentit chaque nuance de cette douleur étrangère.

Elle était vraiment contente que Shan ait laissé les wess’har obtenir réparation.

La Superintendante comprendrait d’autant mieux qu’elle ne pardonne pas la mort de David. Lindsay ravala la bulle de douleur qui montait.

— Au moins, on sera sans doute considérés comme la mission la plus rentable de l’histoire, reprit Okurt. Communications instantanées, nouveau territoire, et peut-être l’immortalité en bouteille. C’est à ça que ça sert, l’exploration. À moins que Frankland ait déjà acquis le biotech pour le compte d’une corporation privée, bien sûr.

— Elle a dit qu’on ne l’avait pas payée pour ça. J’ai tendance à la croire. Ce n’est pas son genre.

— Allez, c’est le genre de n’importe qui, il suffit d’y mettre le prix.

— Pas elle. Elle est de l’EnHaz. Un officier de protection environnementale. Elle est en croisade pour purifier cet univers à la con et elle a une sainte horreur des corporations. Assez pour leur lancer des terroristes aux fesses. Assez pour devenir terroriste.

— Ça doit être de l’histoire ancienne, votre EnHaz, ça ne me dit rien du tout. De toute façon, j’ai des ordres, moi. La capturer, dès que possible, pour l’exécution non sanctionnée d’un civil et un risque potentiel de contamination. Ça me suffit.

Malgré sa haine, Lindsay résista à une envie de reprendre Okurt sur l’implication de Frankland. Certes, c’était bien son arme, mais quoi que dise sa version officielle, ce n’était pas elle qui avait tiré. N’importe quoi pour protéger Aras. Son chouchou. Lindsay se rappelait lui avoir tenu tête, une fois. Elle savait qu’il l’aurait tuée aussi sans sourciller.

— Je veux Frankland, dit-elle. Mais je la veux pour de bonnes raisons. Il ne s’agit pas de vengeance.

Elle enfonça son stylet dans le papier. Elle n’avait pas écrit un seul mot, rien que des lignes noires. Devant le regard d’Okurt, elle appuya sur la marge du papier intelligent, et la surface se regonfla, de nouveau vierge.

— Je n’en doute pas, répondit-il avec un ton plus que dubitatif.

Elle rangea son stylet dans sa poche poitrine.

Le carré de l’Actaeon était confortable et silencieux, avec tous les perfectionnements qu’on peut apporter avec cinquante ans de développement. On entendait à peine le souffle constant de la climatisation, et on sentait tout juste la vibration des machines qui saturait le Thétis en permanence. Malgré tout, il restait trop petit pour deux officiers. Comme privée de son grade par la différence chronologique, Lindsay avait perdu la sécurité qu’apporte la conscience de sa place dans la hiérarchie.

— Je ne peux pas passer mon temps à classer des rapports, dit-elle. Vous avez besoin d’aide.

— J’ai surtout besoin d’installer cette base sur Umeh, et d’y envoyer des gens ayant l’expérience des extraterrestres. Et je ne parle pas de ce con d’Eddie Michallat. La BBChan a beau se prendre pour un organe du gouvernement, je ne veux pas qu’ils essaient de tirer les ficelles.

— Eddie s’entend bien avec les isenj. Il sera peut-être votre meilleure chance de retrouver Frankland. Même elle l’aimait bien.

Ça faisait trop mal de dire Shan. Shan, c’était une amie.

— Ce n’est qu’une femme, dit Okurt. Une flic en disgrâce ne peut pas nous faire autant d’ennuis que ça.

— Allez voir pourquoi on l’a mutée, avant de la sous-estimer. (Lindsay trouvait étonnant qu’il n’ait pas entendu les ragots : l’antiterroriste devenue activiste. Sacrée carrière en dents de scie.) La police civile oublie parfois les règles de l’uniforme, quand ça l’arrange. Et ne lui parlez pas de règles en cas de conflit. Elle n’a pas toujours été à l’EnHaz. C’est une ancienne de la Branche Spéciale. Elle a touché à tout, il faut s’en méfier en permanence.

— Oui, bon, on se calme. Ce n’est qu’une gentille pervenche avec un peu plus de cervelle que la moyenne. Elle ne sort pas des forces spéciales.

— Je vous aurai prévenu… (Lindsay glissa la main dans sa poche et tira son pistolet ; Okurt ne dit rien, mais son regard était un poème de perplexité.) Faites-moi plaisir : si un jour on a l’occasion de l’abattre, laissez-moi faire. Je l’ai déjà laissée repartir une fois, et je le regrette. Je ne recommencerai pas.

Okurt n’avait pas quitté l’arme des yeux.

— Vous devriez peut-être la ranger à l’armurerie.

— Non merci. (Elle rempocha son arme.) Faites-moi confiance. Je n’ai jamais été davantage maîtresse de moi. La seule personne qui ait quoi que ce soit à craindre, c’est elle.

Une pervenche avec un peu plus de cervelle que la moyenne.

Non, Okurt n’avait rien compris à Shan Frankland.