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À : Foreign Office, Federal European Union
De : Cdt. Malcolm Okurt, CSV Actaeon
Elle avait du mal à n’être qu’un ouvrier parmi les autres.
Shan planta son outil dans le sol gelé et retourna une autre pelletée de terre. Elle fit quelques calculs rapides. Encore cinquante mètres carrés et elle aurait fini.
Les griffes commençaient vraiment à l’agacer. Elle n’arrêtait pas de les planter dans la poignée de sa bêche, de tirer les mailles de son pantalon ou de s’égratigner le visage. Elle n’arrivait pas à s’y faire. Parfois, c’était pire que les lumières.
Mais toujours moins que les cauchemars.
Les sensations persistaient au réveil. Elle se trouvait dans une pièce, enveloppée d’une odeur de sous-bois. Elle savait qu’il y avait quelqu’un, mais elle ne voyait personne. La séquence des événements était fluctuante, mais ils restaient immuables : une solitude écrasante, la panique sauvage de l’étouffement qui monte, la noyade dans l’eau glacée. Puis une douleur horrible entre les omoplates.
Elle avait trouvé qu’elle s’en sortait très bien, somme toute. Le symbolisme du rêve n’était pas original, à part l’odeur. Je ne suis peut-être pas aussi forte que je le pensais, décida-t-elle. Une nuit de sommeil sans interruption aurait été bienvenue.
Et personne ne veut être flic, par ici.
Le sol était presque trop dur pour qu’on le bêche, mais elle voulait commencer tôt, par du travail manuel, pour prouver qu’elle ne comptait pas se laisser porter par la générosité de Constantine.
Ils n’ont pas besoin d’apprendre à contrôler une émeute, à boucler une scène de crime ou à rester sain d’esprit pendant un mois entier de surveillance. Ce que je sais faire, personne n’en a besoin.
Heureusement que les wess’har la considéraient utile, pour un avenir incertain. Mais jusque-là, elle n’était qu’une bouche à nourrir, et il n’y avait pas de magasin dans les parages. Pour manger, il fallait cultiver. Au départ de cette mission, elle avait cru abandonner tous ses rêves de retraite – un lopin de terre et un peu de solitude. L’ironie était cuisante. Voilà qu’elle obtenait exactement, littéralement, ce qu’elle avait demandé. Trop, même. Elle poignarda le sol.
Le soleil – l’étoile Cavanagh pour les humains, Ceret pour les wess’har – n’affectait pas vraiment le givre à cette heure de la matinée. Shan s’arrêta et s’appuya sur sa bêche. Josh Garrod approchait d’elle, en trébuchant sur les sillons que l’eau gelée avait éclatés et brisés.
Son pas pressé n’augurait rien de bon. Par ici, on ne connaissait pas l’urgence. Elle alla à sa rencontre, comme son entraînement le dictait, mais il lui fit signe de rester où elle était. Il portait le sac de Shan en bandoulière.
Une bonne nouvelle qui ne pouvait pas attendre ? Sans doute pas…
Le temps qu’il la rejoigne, il soupirait des nuages d’angoisse acide. L’odorat de Shan, autre modification fournie par la c’naatat, confirmait ses peurs. Elle n’avait jamais vu ce stoïque patriarche céder à la panique.
— Vous devez partir. (Il lui tendit son sac.) Je vais vous montrer où aller…
— Eh, minute papillon. (Mais elle savait déjà ce qu’il dirait.) Expliquez-moi un peu.
— Ils sont ici. Ils savent. Ils fouillent Constantine.
— Les wess’har ?
— Tout à fait.
Elle sentit un infime sursaut d’adrénaline, puis une concentration soudaine, froide. Étrangère.
— Où est Aras ?
C’était une question de temps, depuis le début. Rien ne restait Confidentiel très longtemps. Mais elle s’était attendue à un répit un peu plus long. Elle n’avait même plus le temps de se demander comment les matriarches l’avaient appris.
— Ils l’ont emmené. Je lui ai promis de vous cacher, Shan. Ne me faites pas mentir.
— Bon, vous avez fait ce que vous aviez à faire.
Elle lui prit le sac et le passa à l’épaule. Puis elle se mit en marche vers Constantine, bêche à la main. Josh la saisit par l’épaule.
— Vous n’y retournez pas ?
Shan regarda sa main d’un œil noir. Il la retira.
— Bien sûr que si.
— Vous pouvez vous cacher dans…
— Oui, bien sûr. (Aras ne méritait pas ça. Elle avait une dette. Elle pressa le pas.) Bonne idée.
— Shan, ils vont vous exécuter. Vous le savez.
— Ils vont avoir du pain sur la planche, hein ? Je suis un peu difficile à tuer, au cas où vous ne l’auriez pas remarqué.
Josh se mit à trotter pour rester à sa hauteur. Elle était bien plus grande que les humains nés sur place, et se déplaçait beaucoup plus vite qu’eux, à présent.
— La planète est grande, haleta-t-il. Ils ne vous retrouveraient jamais.
— Vous croyez ? On vous a bien trouvés, vous, et on était à vingt-cinq années-lumière. Désolée, Josh, je ne connais qu’une seule façon de régler ça, et c’est l’affrontement frontal. Si ça me tue, très bien. Si je survis, c’est encore mieux. Mais je ne vais pas passer le restant de mes jours à regarder par-dessus mon épaule. Ça serait trop long.
Il la connaissait si mal. Sans cela, il aurait su tout de suite qu’elle ne quitterait pas Aras. Il n’y avait pas que le lien biologique formé par la c’naatat. Elle retrouvait aussi tous les liens de loyauté qu’elle avait connus dans la police, plus forts que la famille. Et aussi… autre chose, un sentiment nouveau. Primitif, étranger, urgent. Un instinct écrasant de défendre.
Elle se demanda si c’était un reste du Briefing Refoulé. Ou pire, d’autres directives implantées par le Foreign Office pendant qu’elle était sous l’influence de la drogue. Des ordres dormants, aussi irritants qu’un nom ou une chanson à moitié oubliés, qui démangeaient à l’arrière de l’esprit mais refusaient de sortir.
Mais non, c’était différent.
Josh trébuchait à sa suite sur les sillons gelés, contournant les zones ensemencées malgré sa panique. Devant eux s’étendaient les dômes enfouis de Constantine, étincelants dans le soleil naissant. À l’horizon, l’idéal terrestre se brisait. Au-delà de la biobarrière érigée par les wess’har, la nature de Bezer’ej, bleue et argentée, rappelait que les humains n’étaient que des visiteurs temporaires.
Par habitude, Shan porta la main au creux de ses reins. Elle avait laissé son pistolet dans sa chambre. Elle palpa le tissu du sac, y trouva le contour rassurant d’une boîte de cartouches et de deux petites grenades qu’elle n’aimait pas laisser traîner. Mais elle revoyait mentalement le pistolet, sur sa table de chevet.
— Merde, dit-elle tout haut. Merde.
Elle avait supposé qu’elle n’aurait pas besoin d’arme pour bêcher. Elle ne commettait jamais ce genre d’erreur.
— Je l’ai mis dans votre sac, dit Josh qui devait la connaître bien mieux qu’elle pensait. Je me suis dit que ça vous rassurerait de l’avoir.
Aucun des deux ne prononça le mot pistolet.
— Bonne idée.
Elle s’était attendue à trouver le village assiégé. Il y avait bien assez de troupes stationnées à la Cité Temporaire pour cela. Mais les wess’har ne pensaient pas comme les humains, et n’avaient pas lu le manuel sur l’appréhension des suspects. Elle ne rencontra que trois soldats dans les galeries souterraines. À les voir marcher, elle eut l’impression – trompeuse, elle le savait – qu’ils étaient perdus.
Ils tenaient de magnifiques instruments dorés. Leurs armes, comme tout le reste de leur culture fonctionnelle, étaient belles. Deux mâles et une jeune femelle, plus grosse et plus forte que ses compagnons. Une jeune matriarche.
Aucun ne ressemblait à Aras.
On oubliait facilement qu’il était wess’har, lui aussi. Il restait d’une étrangeté totale. Personne ne l’aurait confondu avec un humain, mais la c’naatat avait refaçonné son visage et son corps avec les gènes humains récoltés durant plusieurs années. À partir de l’élancement élégant et pâle des wess’har au museau allongé, le parasite avait établi une approximation d’homme – un corps large et rude, un visage entre l’animal et l’humain.
Tandis que ceux-là, c’étaient des wess’har purs. Des hippocampes militaires. Elle fit signe à Josh de partir, et se concentra sur la femelle qui marchait dans la galerie en face d’elle, au-dessus de la rue principale et presque au niveau du toit de l’église Saint-François. Shan monta l’escalier en spirale après elle, deux à deux.
— Vous me cherchez ? lança-t-elle.
La femelle se retourna et se figea. Ce n’était jamais une bonne idée de surprendre une personne armée, surtout pas un wess’har. Mais la créature pencha sa belle tête de pièce d’échecs et la fixa.
— Êtes-vous la gethes Shan Frankland ?
— Ça intéresse qui ?
— Je ne comprends pas.
— Ouais, je suis la Superintendante Frankland. (Non pas que son grade puisse faire une différence : pure habitude.) Et vous, bordel, vous êtes qui ?
— Je suis Nevyan. (La jeune matriarche cligna rapidement des yeux et Shan se laissa distraire par ces troublantes pupilles à quatre lobes dans les iris dorés.) Vous allez nous accompagner. Les matriarches savent que vous êtes infectée.
— Où est Aras ?
— À la Cité Temporaire.
— Je veux le voir.
— Demandez à Mestin.
— C’est à vous que je le demande.
— Demandez à Mestin. C’est la matriarche en chef.
Nevyan était figée dans cette attente typique des wess’har. Ses iris s’ouvrirent d’un coup et se refermèrent aussi vite. Son odeur trahissait l’intimidation, mais elle tenait bon.
— D’accord, on va aller voir Mestin. (Nevyan ne devait rien connaître aux humains, et moins encore à Shan.) Et ceci n’a aucun rapport avec Constantine. Vous comprenez ? Laissez-les tranquilles.
— On m’a dit de vous trouver, vous et Aras Sar Iussan. Je n’ai aucun ordre concernant la colonie.
Les deux mâles s’étaient rangés d’un pas détendu derrière Nevyan. Armes au côté, ils paraissaient convaincus qu’il n’y aurait aucune violence. Shan garda le regard braqué sur la jeune matriarche, et celle-ci se détourna pour se diriger vers la surface. Shan lui emboîta le pas. Quel âge avait-elle, en termes humains ? Adolescente, jeune femme ? Shan n’en savait rien.
Mais une chose était certaine : Shan était assez vieille pour savoir que les prisonniers – même les plus dociles –, ça se fouille.
Mestin serait heureuse de transmettre le commandement de la Cité Temporaire.
Cette dernière année avait été difficile. Elle ne s’était pas attendue à tant d’obstacles. Bezer’ej était, en temps normal, une affectation tranquille, un endroit où se livrer à la contemplation et à l’étude tout en maintenant le cordon autour de la planète. Cela, ses maris et ses enfants pouvaient s’en charger sans elle. Quatre ans de son service s’étaient écoulés de la sorte, jusqu’à l’arrivée des nouveaux humains. Quand les isenj avaient essayé de les suivre, il y avait eu des combats.
Nous serons bientôt rentrés chez nous, se dit-elle. Chez nous. Elle n’aurait plus qu’à prendre des décisions pour la cité de F’nar et élever ses enfants. Si les gethes ne s’approchent pas.
Elle était assise dans le jardin, bien protégée du froid dans son dhren rabattu sur sa tête et ses épaules. Le tissu opalescent se moula doucement contre sa mâchoire pour la protéger du vent. Dès mon arrivée, j’irai faire tout le tour de F’nar à pied. Toute la cité. Bien sûr, elle appréciait Bezer’ej – la planète était pure, belle et immaculée –, mais ce n’était pas chez elle. Et, pour le moment, elle avait grandement besoin de rentrer.
Elle ne pouvait plus détacher son regard de la lune, Wess’ej. Quelque part – juste là, au bout de la partie illuminée, juste là – c’était chez elle. F’nar. L’une des milliers de cités modestes de la surface, chaude et paisible, en équilibre avec le monde.
Mestin regarda ce point imaginaire jusqu’à ce que la nuit tombe sur F’nar. Chaque soir, s’il n’y avait pas trop de nuages, elle assistait à ce moment en attendant le dernier jour de son service. Comment Aras avait-il supporté toutes ces années ici sans la compagnie d’autres wess’har ? Au moins, elle avait son clan avec elle, à ses côtés.
Aras n’avait rien.
Inutile de tergiverser. Il l’attendait, aux arrêts dans une salle des profondeurs de la Cité Temporaire. Dans une autre pièce se trouvait Shan Frankland, la matriarche gethes. Mestin ne savait pas trop quoi penser de Frankland.
Cette femme avait passé deux journées ici, à se cacher du reste des humains. Les matriarches de Wess’ej s’étaient même réunies pour évaluer son utilité en tant qu’alliée. Une gethes s’était rendue à la cité de Mestin pendant que sa famille et elle demeuraient ici à repousser les isenj. Cela l’agaçait.
Mais c’était avant qu’elles comprennent pourquoi les humains voulaient tellement la récupérer.
Donc, Frankland était à présent c’naatat. Avec leur avidité coutumière, les gethes trouvaient ce parasite très désirable. Et, apparemment, Shan Chail refusait de le leur donner. D’après eux, elle craignait les conséquences pour la société des Hommes. Mestin se demandait si elle ne voulait pas simplement un prix plus élevé.
Le vent était mordant, et elle sentit le picotement de cristaux de glace sur son visage. Sa fille Nevyan la rejoignit, le dhren serré autour d’elle. C’était un tic nerveux. Le tissu prenait la forme de n’importe quel vêtement qui arrangerait Nevyan. Il n’était pas utile de le tenir ou de l’épingler.
— Ils attendent.
— Je sais.
— Ils n’ont opposé aucune résistance.
— Je savais qu’Aras ne se déroberait pas. Mais je suis étonnée que la gethes soit si coopérative.
— Elle s’inquiétait davantage pour Aras, dit Nevyan. (Elle marqua une longue pause. Sa mère ne l’interrompit pas.) Cela m’étonne. Et elle n’avait qu’un seul sac de possessions, comme nous. Elle ne ressemble pas à… à une gethes.
La lumière du passage ouvert créait une flaque jaune sur le sol. Mestin regarda les herbes argentées onduler tandis qu’une créature – sans doute un udza, par ce temps – traquait une proie poussée au sol par le vent. Un bref silence fut suivi d’un glapissement soudain. L’udza n’avait pas perdu son temps. Malgré sa beauté, ce monde restait violent et impitoyable. Tout paraissait devoir y dévorer le reste.
— Elles vont le tuer, dit Nevyan.
Elle était compétente, prometteuse, mais encore très jeune, et mal à l’aise avec les décisions difficiles. Sa nervosité était odorante.
— Mais comment peut-on tuer un c’naatat ? Ils ont survécu à de terribles…
— Ce n’est pas notre problème. Nous devons simplement les ramener sur Wess’ej, à F’nar. Chayyas décidera de la suite des événements. Ni toi ni moi n’aurons à nous en mêler.
— Mais c’est le dernier des troupes c’naatat, même s’il a fait une erreur. Ils nous ont sauvés.
Jusqu’à l’arrivée du Thétis, Mestin ne ressentait pas de haine pour les humains. La petite colonie avait acquis le droit de vivre ici avant sa naissance, et s’était avérée inoffensive. C’était une curiosité, décidée à créer une société louant une chose dénommée Dieu. Mais leur bienveillance l’avait mal préparée aux humains arrivés avec le Thétis, armés et avides.
Ils vont nous amener une autre guerre. Au final, tous les humains étaient des gethes, des charognards. Et si Aras Sar Iussan les trouvait moins repoussants, c’était peut-être qu’il leur était trop semblable pour rester objectif.
— Je vais aller leur parler.
Mestin rejeta son dhren et descendit dans la Cité Temporaire, Nevyan sur ses talons.
Aras ne paraissait rien regretter. Il était assis dans la niche de repos taillée dans le mur. Son odeur ne trahissait aucune émotion en particulier. Il avait croisé les mains sur ses genoux. Pouvait-il encore avoir peur ? Il avait peut-être hâte que s’arrête cette vie trop longue. Car c’était l’issue certaine de cette affaire : Chayyas le ferait tuer – elle trouverait un moyen.
Nevyan avait raison. Il était le dernier des troupes c’naatat, et – héros de guerre ou pas – le problème infini de l’isolation du symbiote mourrait avec lui. Cela valait mieux. Ce serait aussi la solution la plus généreuse pour la femelle gethes.
Aras leva les yeux sur Mestin sans un mot, et garda le silence jusqu’à ce qu’elle ressorte. Qu’aurait-elle pu lui demander ? Pourquoi il avait commis une telle folie ? Peu importait. Les wess’har ne se souciaient que des actes, pas des intentions. La motivation était une excuse humaine, un sophisme, un mensonge. Elle ne voyait aucune raison qui aurait pu pousser un wess’har, habitué depuis toujours à empêcher la c’naatat de se répandre, à la donner de plein gré à une étrangère.
Devant la pièce où attendait Shan Frankland, Mestin hésita. Les gethes lui étaient trop étrangers pour que son odeur lui révèle son état d’esprit.
Cette gethes-ci avait changé. Mestin l’avait vue quand on lui avait fourni un bref sanctuaire. À l’époque, elle lui avait paru plus grande et plus agressive que les colons, mais très humaine – gesticulante, molle et confuse. Rien à voir avec ce qu’Aras lui avait évoqué. Aujourd’hui, elle paraissait immobile et décidée. Adossée avec désinvolture contre le mur de la pièce, elle se redressa lentement quand Mestin entra et plaça les mains dans ses vêtements. Une longueur de fibre brune retenait ses longs cheveux noirs en queue-de-cheval. Elle non plus ne paraissait pas avoir peur.
— C’est la première cellule sans porte que je vois.
— Vous souvenez-vous de moi, Shan Chail ?
— Mestin. Oui. Et c’est votre fille ? La jeune qui nous a amenés ici ?
— Nevyan. Oui.
— Où est Aras ? Comment va-t-il ?
— Il ne lui a été fait aucun mal.
— Que va-t-il lui arriver ?
— Ne devriez-vous pas vous soucier plutôt de votre propre sort ?
Shan ne parut pas émue, et eut ce geste vertical des épaules que Mestin avait déjà vu deux ou trois fois chez Aras.
— Si vous m’avez, vous n’avez pas besoin de lui.
— Il a commis un acte irraisonné. Vous constituez un autre problème.
— C’est-à-dire ?
— Vous possédez une forme d’utilité. Vous le savez. C’est pourquoi on vous a acceptée.
— Comment avez-vous appris ?
— Nous captons les transmissions vocales gethes entre l’Actaeon et votre planète. On y parle beaucoup de votre état. Est-il vrai qu’il vous permettrait d’atteindre une richesse et un statut immenses dans votre société ?
— Vous savez pertinemment que le capitaine de l’Actaeon a reçu l’ordre de me capturer pour prévenir tout risque de contamination. Cobaye, vous trouvez que c’est un statut enviable ?
Mestin ne sentait toujours pas de peur chez Shan. Elle essaya de planter le regard dans ses yeux gris si étranges : apparemment, on pouvait évaluer l’état d’un humain de cette façon, mais elle ne vit que des pupilles noires, vides et singulières.
— Vous n’avez pas tenté de nous échapper.
— Où voulez-vous que j’aille ? Et qu’auriez-vous fait aux colons si je m’étais cachée ? Chez moi, je dirais que vous m’aviez coincée comme une bleue.
Mestin n’essaya plus de comprendre et se tourna vers la porte. Chayyas devrait se débrouiller.
— Eh, et maintenant ? lui lança Shan.
Mestin se retourna.
— Je n’en sais rien, et tout le monde doit être dans le même cas. Faute de déviance, nous ignorons tout de la punition. Vous êtes la première étrangère infectée avec la c’naatat que nous rencontrons. De mon vivant, du moins.
Il y eut une pause.
— Ouais. Je crois savoir ce qui s’est passé la dernière fois que vous en avez rencontré un.
— Vous devez en savoir plus que moi sur les actions d’Aras à Mjat.
— Écoutez, il ne risque pas de recommencer, vous savez. Laissez-le partir.
La gethes ne paraissait s’inquiéter que pour Aras. À la voir si protectrice envers un mâle, Mestin se sentit plus favorablement disposée. Mais elle décida de clore le débat. Elle avait l’impression qu’on essayait de négocier avec elle.
— Vous avez été nourrie, n’est-ce pas ? Avez-vous tout ce dont vous avez besoin ?
Shan lui montra brièvement les dents. Pas étonnant que les ussissi se méfient autant des humains. Elle indiqua le sac dans un coin de la cellule, une poche informe en tissu bleu sombre avec des lanières qui se passaient à l’épaule, comme un sac wess’har. S’il contenait tous ses biens matériels, Nevyan avait raison. Elle était étrangement modeste, pour une gethes.
— Je voyage toujours équipée, dit-elle. (Son clignement d’yeux occasionnel avait tout à fait cessé.) Donc, je ne manque de rien.
Mestin soutint son regard fixe pendant quelques secondes de plus, et pensa, pour une fois, qu’elle avait exactement compris la gethes.
Aras fit un nouveau rêve, de feu, de haine et de chagrin rageur. Il n’était pas à lui. Ce n’était même pas un héritage des victimes de Mjat – ces souvenirs-là étaient des sensations éveillées, un véritable événement capté dans les mémoires de ses bourreaux. L’autre versant de ses actions à Mjat. Le rêve était une autre émotion, une autre sorte de feu.
Ni le rêve ni les longues périodes de sommeil ne faisaient partie de l’expérience wess’har. Mais, quand il somnolait brièvement, son génome altéré lui envoyait ces songes aux images fortes. Le visage presque humain d’un grand singe de la Terre, ou une porte fermée, ou un feu rouge et or. Et la rage étrangère qui les accompagnait le laissait toujours pantelant.
Derrière une vitre déformante, comme une brume de chaleur ou une eau claire et peu profonde, il voyait le feu tomber vers lui en un grand arc, masquant tout son champ de vision. Il ne brûlait pas, mais une panique viscérale menaçait de lui couper les jambes. Puis il se réveilla.
Il était appuyé contre un mur lisse. Mestin l’avait amené à cette chambre, dans la demeure de Chayyas à F’nar, pour y attendre le jugement des matriarches en chef. Les images et les sensations étaient encore vives dans sa tête et sa gorge. C’était la rage qui le dérangeait le plus.
Il devait s’agir des souvenirs de Shan. Il voyait par ses yeux. Il n’avait aucune impression de lieu, rien qu’une noirceur vague, mais il sentait un grand sanglot qui luttait pour se libérer de sa poitrine, la pression d’un objet lisse et dur serré dans sa main – leur main – et une crispation douloureuse dans sa gorge et dans ses yeux.
Putain, tu vas rester là toute la nuit ou tu vas te bouger ?
Les paroles étaient violentes, colériques, mais il n’avait pas l’impression qu’on essayait de faire du mal à Shan. Puis la pression dans sa gorge et sa poitrine cédait, et une énergie froide affluait dans ses membres. Comme si on l’avait arraché au monde pour le projeter dans le néant, la suite n’était que noirceur.
Aras avait vécu cette séquence, éveil et sommeil, au moins une dizaine de fois depuis qu’il avait contaminé Shan et s’était laissé contaminer par elle. Quoi que la c’naatat ait pu prendre d’autre chez cette femme, elle semblait penser que ces souvenirs étaient utiles. Et, vu leur constance, d’après ce qu’Aras savait de la mémoire imprécise et toujours changeante des humains, elle avait dû se rejouer ces scènes des dizaines de fois.
Il espéra qu’il aurait l’occasion de lui parler de ces événements. L’idée de ne jamais la revoir le désolait.
Par la fenêtre, les versants en terrasse de la caldeira qui accueillait F’nar étaient baignés de lumière. Le soleil n’était pas encore passé au-dessus de l’horizon, mais la couche nacrée qui recouvrait les petites maisons irrégulières déployait déjà son océan de reflets.
Les rares colons de Constantine venus à F’nar l’avaient contemplée avec une admiration religieuse et la considéraient comme un miracle. En conséquence, ils lui avaient donné un nom tiré de leur livre sacré : la Cité de Perle. Mais Shan, à sa façon pragmatique, n’y avait vu que de la merde d’insecte – car cette couche n’était rien d’autre – sans pour autant perdre sa beauté de vue.
Tout était question de perception.
Aras ne croyait pas aux miracles, même si le moment aurait été parfaitement choisi. Il n’avait pas peur. À plusieurs étapes de sa vie artificiellement prolongée, il avait amèrement regretté son incapacité à mourir. À présent, il craignait davantage la perte. Shan subissait cette situation sans avoir rien demandé, et elle allait se retrouver seule, comme lui en son temps. Perdre, après si peu de temps, la seule relation étroite qu’il avait pu nouer en plusieurs siècles, c’était… injuste.
Aras fit lentement les cent pas dans la pièce, mesurant ses dimensions. Quoi qu’on lui fasse, à lui, personne ne nuirait à Shan. Elle était trop utile. Elle n’aurait rien à craindre. Il trouva là un certain réconfort. Devrait-il conseiller Chayyas sur la façon de mettre fin à ses jours ? Les explosifs humains seraient sans doute la meilleure solution. Tout dégât moins immédiat et généralisé laisserait le temps à sa c’naatat de le maintenir en vie.
Il entendit Chayyas une bonne minute avant qu’elle arrive dans sa pièce. Son long dhren frottait contre les dalles, et son aide ussissi traînait des pieds. Quand elle entra dans la pièce, elle la remplit, et pas seulement de sa présence : elle exsudait l’odeur âpre de l’agitation. Un humain aurait essayé de présenter une façade contrôlée, mais pas les wess’har. Ç’aurait été insensé, dans la mesure où leur état d’esprit était si odorant.
— Aras, vous me placez dans une situation impossible, lança-t-elle sans salutation. Je n’ai pas la moindre idée de ce que je dois faire de vous.
Elle scintillait. Son dhren était très fin, et aussi lumineux que la ville.
— Shan Frankland va-t-elle bien ? Se trouve-t-elle encore chez Fersanye ?
— Elle a mangé ce matin et demande sans cesse de vos nouvelles.
Cela ne réconforta pas Aras.
— Je n’avais pas prévu cela.
— Alors pourquoi l’avez-vous fait ? Pourquoi avez-vous corrompu l’ordre des choses ? Vouliez-vous à ce point une compagne ?
— Elle mourait. Abattue par les isenj dans un conflit né par ma faute. Devais-je la laisser mourir sans agir ? (Il s’arrêta. L’argument serait tendancieux, mais pertinent.) Vos ancêtres n’ont jamais hésité à altérer l’équilibre des choses quand vous aviez besoin de soldats pour défendre ce monde.
— Les actes passés ne justifient jamais les erreurs présentes.
— Alors considérez les circonstances. Et je ne vous supplierai pas de m’épargner. Faites ce qui vous semblera bon.
— Aras, personne n’a jamais nui volontairement à l’intérêt commun. Je n’ai pas la moindre idée quant à la pénalité adéquate. Mais, si nous devions détruire toute trace de la c’naatat, cela éviterait bien des problèmes à l’avenir. Et pas seulement pour nous.
Même à présent, cela le mettait en colère. À moins que cette colère – sa colère wess’har – soit une simple irritation par rapport à la rage de Frankland.
— Je ne peux pas accepter cela. Vous pouvez me détruire, vous pouvez même détruire Shan Chail, mais comment pourriez-vous justifier l’élimination d’une forme de vie dans son habitat naturel ? Elle fait partie de Bezer’ej. Nous n’avons pas le droit de mettre fin à son existence parce qu’elle nous dérange. Cela nous amènerait au niveau des isenj. Ou des gethes.
— Alors je dois faire la part du bien d’un peuple contre ce qui revient à toutes les autres espèces, dit Chayyas. Tout comme je pourrais avoir à le faire avec les gethes.
— Et si vous aviez de nouveau besoin de la c’naatat, un jour ? Pour le bien de toutes les autres espèces, bien sûr.
Le sarcasme était une perte de temps, avec les wess’har. Aras l’avait appris auprès des humains. Une partie de lui, la partie faite de gènes étrangers, trouvait cela très satisfaisant. Chayyas prit le commentaire pour argent comptant et se tourna vers l’ussissi qui se dandinait d’un pied sur l’autre à l’entrée de la chambre.
— Allez chercher Mestin, dit-elle. Dites-lui que je veux lui parler. Je peux venir à elle si elle préfère.
L’ussissi partit sans un mot. Chayyas paraissait peinée, et son odeur d’anxiété se renforçait. Elle se détourna pour partir.
— Quoi qu’il arrive, nous n’avons pas oublié ce que vous avez fait pour nous tous. Ce que nous vous devons.
C’était la première fois de sa très longue vie que quelqu’un remerciait Aras de ses états de service.
— Mieux vaut tard que jamais, dit-il.
C’est avec une grande satisfaction qu’il vit l’incompréhension se peindre sur les traits de Chayyas quand elle partit.