22

En zéro G, les cartouches brisées qui sortaient du corps de Shan dérivaient devant elle. C’était comme regarder à l’envers un film où l’on se fait tirer dessus, mais au ralenti. Eddie aurait été fasciné.

Au début, Shan doutait de s’habituer un jour aux procédures de guérison de la c’naatat. À présent, elle savait qu’elle n’en aurait jamais l’occasion.

Il ne fallait pas.

Blotti à côté d’elle, Vijissi haletait. Il était grièvement blessé. Shan le poussa de l’épaule pour le caler contre la paroi, et il ouvrit ses yeux noirs de chasseur. Elle espérait qu’il s’en tirerait. À sa droite, juste au bord de la vision périphérique de Shan, Ade Bennett continuait de tripoter son nez. Il l’examinait d’un air énervé dans le miroir de son kit de camouflage. Shan ne l’aurait jamais cru si coquet.

Puis le marine remarqua son regard, et referma le compact.

— Comment vous vous sentez ? (Il s’approcha autant qu’il l’osait.) Vous avez encore mal ?

Elle le foudroya du regard. Bâillonnée, elle ne pouvait rien faire, mais elle était certaine de pouvoir donner un ordre sans ouvrir la bouche. Après quelques regards nerveux dans la direction de Lindsay, il commença à ôter l’adhésif.

— Laissez ça, lança Lindsay en quittant l’écran de pistage du regard.

Bennett ne fit pas mine d’avoir entendu et décolla le scotch. Ça faisait mal. Il sourcilla comme s’il l’avait ressenti en même temps qu’elle. Shan regarda ses grands yeux noisette et le bandage sale qui les séparait. Ils étaient presque nez à nez.

— Va chier.

Elle ne lui aurait pas fait plus mal en lui donnant un nouveau coup de tête. L’opinion de la Superintendante était importante pour lui. Il pensait sans doute avoir fait ce qui était honorable en s’opposant à sa supérieure pour lui sauver la vie. En des circonstances normales, ç’aurait été un acte héroïque. Mais il aurait dû laisser Lindsay l’exploser. Maintenant, les choses seraient beaucoup plus sales.

— Je suis vraiment désolé, patronne, lui dit-il. Vraiment. Mais je ferai en sorte qu’on vous traite bien.

— Ben voyons, répondit Shan.

Elle aurait juré qu’il avait les yeux un peu trop brillants.

— C’est parti, dit Barencoin.

La navette était petite : un compartiment principal à l’avant, section de propulsion au milieu, et deux compartiments de service à l’arrière menant à une soute ouverte. Shan entendait tout.

— Codes isenj, pilote ussissi. C’est notre escorte. Vingt-huit minutes avant l’interception une fois qu’on quittera le plan de vol. J’attends votre ordre.

— OK. Sortez-nous de l’espace de Wess’ej.

— À vos ordres, Madame.

Shan s’éloigna de la paroi d’une poussée et roula lentement sur le dos pour mieux voir. Lindsay se penchait sur Barencoin pour lire les affichages.

— J’ai besoin de pisser, dit Shan. Il y a des chiottes à bord ?

Elle n’arrêtait pas de penser aux grenades. C’est Barencoin qui les avait. Elle les devinait dans la poche ventrale de sa toile. Ce serait dommage d’emmener ces deux bons soldats avec elle, mais elle n’avait plus le choix. Il fallait qu’elle se libère les bras et les jambes, en moins de vingt-huit minutes. Elle essaya de ne pas penser à Aras, mais c’était impossible.

Lindsay la rejoignit. Shan s’attendait à un coup de pied, ou autre réponse du même genre. Mais non.

— Vous m’avez tiré dessus à bout portant. Vous n’êtes pas censée crier un truc du genre « Arrêtez-vous, police ! » ?

— Non, je voulais vous tuer. Et normalement, je ne rate pas, à cette portée. À moins qu’un enfoiré me tire dessus avant, en tout cas.

— Combien de gens avez-vous tués ?

Shan marqua une pause pour compter.

— Huit.

— Y compris Parekh ?

— Peut-être. Je ne sais plus.

Lindsay n’y avait jamais cru. Et maintenant, elle avait peur. Shan crut que Lindsay avait peur d’elle. Puis tout devint clair. Ce n’est pas une question de vengeance. Pas seulement, en tout cas.

— Vous ne pouvez pas vous retenir de pisser une demi-heure ?

Lindsay paraissait calme, mais son expression dissimulait mal la question qui la taraudait.

— Quand la nature appelle, il faut répondre.

— Vous n’allez pas essayer de truc idiot, hein ? Vous savez que je dois vous remettre aux autorités.

Lindsay avait toujours eu du mal à la regarder dans les yeux. Shan avait passé sa vie à cultiver un regard de gorgone, et elle savait qu’il fonctionnait, surtout sur Lindsay. Mais quand Lindsay se décida enfin à lui faire face, c’était apparemment pour communiquer quelque chose à Shan.

Ah !

Lindsay avait peut-être manqué de tripes au moment voulu, mais elle savait que Shan aurait tenu bon.

— Je serai raisonnable, répondit Shan. Je sais ce que je vaux.

Allez Lin, ne rate pas ça en plus du reste.

Lindsay parut presque soulagée.

— Je vous emmène à l’arrière.

— Je peux le faire, dit Bennett qui ne faisait plus confiance à Lindsay. Je…

— Va chier, dit Shan. J’ai encore une dignité.

Ils n’avaient même pas besoin qu’elle soit en vie pour prélever un échantillon. Il fallait donc qu’elle disparaisse pour de bon. Dans l’espace, on pouvait toujours trouver un moyen.

Pendant exactement cinq secondes, elle pensa à Aras, et ce fut insupportable. Puis elle évacua cette pensée, comme elle l’avait fait pendant si longtemps.

— Je viens aussi, dit soudain Vijissi. Elle n’a pas ma confiance.

Il se releva et se traîna le long de la paroi. Shan hocha imperceptiblement la tête pour Lindsay. Celle-ci haussa les épaules.

— Si vous me mordez, je vous abats, petit enfoiré.

Elle libéra les jambes de Shan. Un instant, la Superintendante pensa lui assener un grand coup de pied, mais cela n’aurait servi qu’à calmer son humeur. Elle se contrôla, pour arriver à ses fins.

Vijissi ne paraissait pas en état de les accompagner sur plus de quelques mètres. Il suivit les deux femmes dans la section de propulsion, par un passage à peine large comme leurs hanches, jusqu’à la section arrière ouverte sur la soute et ses hayons de chargement. On y trouvait trois écoutilles, toutes fermées. Derrière le sas, il n’y avait que du vide.

Lindsay verrouilla l’écoutille derrière elle.

— Qu’est-ce que vous préparez ? demanda-t-elle.

— Vous le savez très bien, sinon vous n’auriez pas fermé derrière nous. (Shan se détourna et tendit ses mains liées.) Ils ne retrouveront jamais un petit objet froid dans l’espace. Je serai aussi morte qu’on peut l’être. Et c’est rapide. Douze secondes, à ce qu’on dit. Enlevez-moi ça.

Mais douze secondes, c’était long. Où est ma dernière noble pensée ? Pourquoi tout ceci me paraît-il bénin ? Où sont ma peur, mes regrets et ma panique ?

— Non.

— Si je pars, ce sera avec dignité, pas ficelée comme un gigot.

— Je regrette.

Vijissi s’anima. Il paraissait comprendre un peu tard que Shan comptait sortir par le sas.

— Non ! (Il se posa à côté d’elle. La gravité zéro rendait sa panique lente et peu impressionnante.) Non, j’ai promis à Mestin que je veillerais sur vous…

— Trop tard, mon grand.

Non, non, non, je ne veux pas mourir, je veux revoir Aras, et ce n’est pas comme ça que je voulais partir, et…

Puis la deuxième Shan prit le relais, celle qui savait toujours comment agir lors d’un moment de crise.

— Détachez-moi les mains, ordonna-t-elle.

Lindsay hésita. Puis elle céda et libéra les poignets de Shan. Celle-ci songea un instant à balancer un dernier coup de poing, pour se faire plaisir. Mais elle n’avait pas le temps de trouver une vengeance convenable pour la détonation des ERA sur Christopher.

Lindsay paraissait certaine que les engins avaient explosé. Shan espérait qu’Aras ne s’était pas retrouvé près de cette dévastation, mais, s’il avait survécu, il serait seul, et cela le terrifiait plus que la mort. Mon pauvre Aras. Ce n’était pas juste, pour lui.

Le panneau de comm s’alluma. Bennett prenait la parole.

— Eh, que se passe-t-il ? Commandant ? Allez, bordel…

Il avait dû apercevoir le voyant de verrouillage. Et elles perdaient du temps.

— Ne vous en mêlez pas, Ade, répondit Shan. Faites-moi plaisir et dites à Aras que je suis désolée, et que je ne l’ai pas abandonné.

— Bordel, vous…

Lindsay coupa la communication. Shan se demanda si Bennett l’avait entendue, et s’il l’entendait encore. Puis elle regarda l’écoutille verrouillée derrière elle, et le visage horrifié du marine contre le verre, en regrettant cette vision. Elle se retourna vers la soute.

— Je n’ai jamais douté de votre intégrité, dit Lindsay en nageant vers les commandes qui ouvriraient le sas.

Ce fut le compliment qui la blessa le plus, et non la haine. Shan faillit flancher. Il lui restait une dernière arme. Personnelle et vengeresse. Il lui parut très révélateur qu’en ces derniers instants, elle ait encore envie de blesser son ennemie.

Ah oui ? se dit-elle. Alors voilà un souvenir.

— Regarde bien, gamine, dit Shan en se redressant de toute sa hauteur. La prochaine fois que tu te chieras dessus avant de dégoupiller une grenade, pense à moi. Parce que tu donnerais n’importe quoi pour être comme moi, hein ? Mais tu n’as aucune chance d’y arriver. Je suis toutes les couilles et les tripes que tu n’auras jamais.

Lindsay ne répondit rien. Pas à voix haute. Son visage se froissa un instant.

Touchée, se réjouit Shan. Lindsay aurait tout le temps de repenser à ça, une fois vieille et amère de sa propre inefficacité. C’était mieux qu’un coup : les bleus finissent par s’estomper.

Je devrais déjà être morte, de toute façon. De vieillesse, chez moi, ou ici avec une balle isenj dans le crâne. J’étais en sursis. Et c’est fini. Arrête de geindre.

Puis Shan arrêta de penser. Son cerveau reptilien prit le dessus, et elle laissa cette partie de son être mener sa course paniquée vers la destruction. Autrement, chaque seconde passée à examiner la situation l’aurait convaincue de renoncer. Les bezeri étaient morts pour cela. Sa vie ne comptait pour rien, si ce n’est pour elle.

Et pour Aras.

Arrête.

L’écoutille de la soute s’ouvrit et Shan enjamba le surbau. L’ouverture se refermait en deux secondes, maximum, comme une paire de ciseaux.

Vijissi la rejoignit d’un bond.

— Bordel, Vijissi, foutez-moi le camp ! cria Shan.

Mais l’ussissi avait décidé de veiller sur Shan jusqu’au bout. Tandis que la soute s’ouvrait et que l’atmosphère tirait sur ses cheveux, ses poumons commencèrent à lutter et il saisit sa main très fort dans sa patte étrangement douce.

Alors c’est parti, pensa Shan. Elle allait mourir. Ce n’était pas si impressionnant que ça, finalement. Elle s’accrocha à Vijissi, en évitant de le regarder dans les yeux.

Le froid était insupportable. Elle avait mal à la poitrine. Il ne lui restait que quelques secondes.

Elle se propulsa de la soute et lâcha Vijissi sans voir où il partait, parce qu’elle avait fermé les yeux pour se protéger de ce noir sans fond, sans distance, qui n’avait ni haut ni bas, ni proche ni loin.

Elle tenait plus longtemps que n’importe quel humain l’aurait pu. C’était déjà ça. Elle avait l’impression de descendre sous l’eau pour présenter ses excuses aux bezeri une dernière fois. Mais en beaucoup, beaucoup plus froid.

Sa dernière pensée avant que ses poumons cessent de lutter et que le vide l’avale fut qu’elle n’avait jamais dit à Aras qu’elle l’aimait.

Je crois que c’est le cas.

Peut-être qu’il le sait quand même.

Peut-être…