6
Assise sur les toilettes le menton dans les mains, Shan savourait un instant d’intimité.
Le siège était plutôt étroit, mais ces toilettes étaient à elle, et fonctionnaient. Pour s’en servir, elle n’avait besoin d’aucune technique ou agilité physique spéciale. Elle était déterminée à devenir une bonne citoyenne wess’har, mais leurs meubles et commodités n’étaient vraiment pas adaptés. Une fois le problème des toilettes réglé, elle avait entrepris la fabrication d’un canapé, qu’elle achèverait dès qu’elle aurait trouvé comment faire des coins à onglets. De là, elle passerait à un bon lit, confortable.
Elle entendit la porte d’entrée s’ouvrir et se refermer.
— Shan ?
— Ici, Aras.
Une pause. Elle espérait qu’il ne prendrait pas ça comme une invitation à entrer.
— J’ai de la feuille jaune. Plein.
— Super. Très bien.
— Ça ne va pas ?
— Si, très bien.
— Tu…
— Écoute, tout va bien. Je n’en ai pas pour longtemps. Laisse-moi quelques minutes.
Le pauvre. Ce n’était pas sa faute. Elle avait presque honte de vouloir rester seule quelques instants, mais… son intervalle détonation-explosion, comme disait Ade Bennett, était terriblement court, ces temps-ci. Josh avait sans doute retardé l’explosion en envoyant les mesures d’une cuvette de toilette façon Constantine à un artisan wess’har serviable.
Le résultat était d’un verre aigue-marine, trop transparent pour faire des toilettes idéales, mais Shan savait se contenter de ce qu’elle avait. Et maintenant qu’elle avait une porte, elle avait moins envie de grogner sur Aras toutes les cinq minutes.
Le pauvre.
Les cauchemars n’arrangeaient pas son humeur, cela dit. Elle continuait de se réveiller en sursaut : soit elle se noyait soit elle sentait une douleur atroce dans son dos. La sensation s’accompagnait toujours d’une impression écrasante d’abandon.
— Tu t’es levée bien tôt, dit Aras. Tu as encore du mal à dormir ?
Sa voix paraissait se déplacer dans la pièce.
Oh, non. Encore quelques minutes.
— C’est sans doute la c’naatat qui fait des siennes. Il y a toujours des pétouilles.
Elle se leva et prit une grande inspiration. Elle pourrait toujours revenir se réfugier ici.
Aras se tenait à côté du robinet, à regarder les feuilles jaunes qu’il rinçait. Il posa un doigt sur les feuilles douces et écrasées, souleva quelque chose du bout de la griffe et le déposa sur l’appui de la fenêtre.
— Ce n’est qu’un banic. Il reprendra son train-train en séchant.
Il paraissait soucieux. C’était surtout le silence qui mettait la puce à l’oreille de Shan. Ces dernières semaines, tous les deux dans une seule pièce étouffante divisée par un rideau, le silence avait été la dernière chose qui posait encore un problème à Aras. Il aimait parler. Après cinq cents ans de solitude, en quelque sorte, il trouvait une auditrice exactement comme lui. Si ce n’est que les wess’har aimaient se blottir les uns contre les autres et discuter, alors que Shan appréciait la solitude.
Tu n’imagines pas ce qu’il a traversé, se dit-elle. Patience. Encore un peu de patience.
Elle se retrouva à regarder le dos large d’Aras, la courbe harmonieuse qui le reliait à son bassin. Soudain consciente que son intérêt allait au-delà de la xeno-anatomie, elle rougit violemment. Quand Mestin leur avait demandé de ne pas se reproduire, la matriarche sentait peut-être déjà ce qu’elle découvrait tout juste.
Oh non, pas de ça. Reprends-toi, pauvre conne.
— Tu n’as pas l’air en forme, isan.
Elle se remémora combien elle avait détesté Lindsay Neville pour être tombée enceinte par inattention.
— Je préférerais que tu m’appelles Shan.
— Très bien. Je dois te poser une question.
Aras posa le bol de feuille jaune sur la table et leva sa bêche. Il en considéra le manche de haut en bas, comme s’il y rampait quelque terrible insecte.
— D’accord.
— Quand je saisis ceci, j’ai un souvenir très vif d’un incident. Tu avais une arme comme celle-ci.
Elle hocha la tête. Bien sûr.
— Ma matraque, dit-elle. Une sorte de bâton de combat. J’en ai encore une dans mon sac.
— Tu as frappé quelqu’un avec.
— Là, ça ne me renseigne pas. (Elle faillit plaisanter, mais l’odeur d’Aras était sérieuse et agitée.) Oui, j’ai utilisé une matraque, et souvent. Si tu fouilles dans mes souvenirs, tu dois le savoir.
— Mais c’est toujours le même souvenir. Tu étais très en colère, et un homme te criait de réagir, puis tu as regardé un autre homme et tu l’as frappé. Avec la matraque. Tu lui as brisé des os. Je l’ai entendu. Il n’était pas armé.
Cela ressemblait à une accusation. Et elle eut du mal à identifier l’incident dont il parlait : c’était à cent lieues de son approche du maintien de l’ordre. Mais elle ne voulait pas le lui dire.
— Je regrette, ça ne me dit rien. Beaucoup de types m’ont crié dessus au fil des ans. Et j’en ai remis plus d’un à sa place.
— Mais des fragments m’en reviennent sans cesse.
— Désolée.
— Tu étais assise sur un banc dans le noir quand un homme est venu te dire de ne pas rester là toute la nuit, putain.
Pendant quelques secondes, l’énigme demeura. Puis tout lui revint avec une vague d’adrénaline.
Shan ne voulait pas savoir. Mais elle se souvenait.
Elle avait dû lutter pour accepter cette nuit-là. Après quelques années à voir ces souvenirs ressurgir derrière toutes les portes verrouillées, elle avait réussi à l’enterrer. Sans quoi elles auraient continué de lui envahir l’esprit entre le moment où elle fermait les yeux et le moment où elle s’endormait.
Les portes fermées n’avaient jamais perdu cet aspect terrifiant. Comme tant d’autres horreurs, elles devenaient plus persistantes chaque fois qu’elle essayait de s’en débarrasser.
— Je dois savoir… Shan. (La voix d’Aras était calme, et presque désolée.) Je dois savoir ce qui t’a marquée à ce point, et je dois aussi savoir pourquoi tu as torturé un homme. Cela me trouble. J’ai du mal à comprendre.
C’était une porte bleu ardoise, écaillée sur une couche antérieure de vert sombre. Il y avait des portes qu’on pouvait enfoncer, avec des serrures fragiles. Pour d’autres, il fallait un bélier dynamique ou quelques cartouches explosives. Elle préférait un bon coup de pied. Ça mettait en train pour la suite.
— Je ne pense pas que tu sois en position de me juger.
— Peut-être pas, mais je dois savoir.
Le verrou avait cédé au premier coup de pied. Le détective qui l’accompagnait lui avait dit qu’il était impressionné par ses capacités physiques, « à la hauteur d’un mec ». Il l’avait laissée passer devant.
Au début, elle n’avait pas vu ce qui se passait. Il lui avait fallu quelques secondes pour regarder ce que l’un des deux hommes filmait par terre, sur sa caméra haut de gamme. Et une seconde de plus pour comprendre. À ce moment, elle avait perdu tout contrôle et envoyé un des types dans le mur, nez en avant.
Ils s’étaient trompés de maison. Pas de matériel de clonage pour cartes d’identité ou de crédit. Rien que du porno déviant. L’inspecteur était furieux. Un tuyau percé, mais autant les coincer quand même. Quoique les sentences encourues ne méritaient même pas le temps passé sur la paperasse. Il l’avait regardée dans les yeux, et elle n’avait pas voulu le laisser voir ses larmes.
— Ne faites pas votre fille, dit-il. Vous verrez bien pire.
Ça n’avait jamais été le cas.
Et maintenant, c’était Aras qui la regardait dans les yeux.
— Qu’y a-t-il ? Tu as l’air…
— Tu n’as aucun autre souvenir de cet épisode ? l’interrompit-elle. Aucun ?
Aras allait lui tirer les vers du nez. Vingt ans après, elle n’arrivait toujours pas à en parler, déchirée entre une douleur et une rage incontrôlables. Elle choisit la colère car elle savait la manier sans s’écrouler. Son sergent, qui l’avait retrouvée assise au bord des larmes dans le vestiaire éteint, le savait bien.
Vas-y, avait-il dit. Agis, si ça te remue à ce point. C’était pas une gamine, alors le type écopera de six mois avec remise de peine, au mieux.
Égalise.
Elle y était allée. Elle ne s’était jamais épuisée en cognant quelqu’un. Pas avant ce jour, et plus jamais depuis. Elle se foutait des conséquences. Qu’on la suspende, qu’on la vire, qu’on l’inculpe. Tout ce qui lui importait, c’était la justice. Mais personne n’avait rien dit. Même pas le sergent de garde, qui passait de temps en temps devant la cellule pour vérifier qu’elle avait la situation en main. Le type avait perdu sa citoyenneté, de toute façon. Il arrivait des choses désagréables aux gens qui avaient un casier suffisamment rempli. Pour ce crime de trop, leurs droits avaient été suspendus. Personne n’arrêtait Shan. Aucun avocat ne se serait attaqué à un cas pareil.
Aras la regardait toujours dans les yeux, consterné. Ce devait être une redécouverte…
Elle tendit son Suisse à Aras. Il savait s’en servir. Elle se reprit, redevint la femme que tout le monde paraissait croire qu’elle était, celle qui pouvait tout encaisser parce qu’elle n’avait pas de sentiments. C’était de l’auto-apitoiement, mais elle voulait montrer à Aras qu’elle avait ses propres limites, comme tout le monde.
— Tiens. Lis. Cherche snuff. Josh n’avait sans doute pas ce genre d’info dans son petit Éden. Ça m’étonnerait, en tout cas. Bon, voilà ton premier cours en dépravation humaine. Certains humains sont excités par la vision d’animaux ou d’enfants qu’on torture et qu’on tue. Alors on en fait des films. C’est toute une industrie. Regarde mes fichiers.
Aras ne dit rien. Il tenait le Suisse sur sa paume tendue, et elle savait qu’il finirait par lire. Les wess’har n’étaient pas délicats. Et il comprenait sans doute déjà les pires aspects des humains.
— Tu voulais savoir, insista-t-elle. Et je ne l’ai pas torturé. Je l’ai mutilé, autant que possible sans le tuer. Parce que je voulais qu’il ait le temps d’y penser. Et je recommencerais si c’était nécessaire, comme tu recommencerais Mjat s’il le fallait. Maintenant, lis ces putains de fichiers et ne me parle plus jamais de ce machin.
Shan ferma la porte derrière elle, un peu trop fort, faisant pleuvoir quelques éclats perlés. Un déplacement physique instinctif, comme déambuler dans la rue et sur les terrasses, l’aidait souvent à se reprendre. Quelques wess’har la saluèrent au passage, et elle essaya de leur répondre par un sourire, mais son odeur devait témoigner de son agitation. Ouais, fais pas ta fille. C’était… une autre vie.
Et Aras n’y était pour rien. Rien du tout. Il n’était qu’un innocent frappé de plein fouet par des souvenirs, alors qu’il en avait déjà bien assez à supporter. Elle se demanda quand elle recevrait ceux d’Aras. Ce serait peut-être pire que les images déjà remontées à la surface. À moins que les derniers remplacent les premiers, les effacent peu à peu ou les fassent disparaître de nouveau.
Elle alla aux champs inspecter les poivrons et le dessus des patates douces. Ces cultures n’étaient pas nécessaires : n’importe quel aliment lui aurait suffi pour survivre. Elle culpabilisait donc d’autant plus qu’Aras fasse autant d’efforts pour lui offrir des légumes familiers. Elle n’aurait pas dû se défouler sur lui.
L’odeur de terre humide la ramena à son cauchemar récurrent, l’eau qui s’engouffrait dans sa bouche et son nez. Elle secoua la tête pour se ramener au présent.
Non, elle ne perdait pas les pédales. Elle s’adaptait. Aucun humain ne s’était retrouvé confronté à une vie, un corps ou un avenir pareils, et elle s’en tirait plutôt bien.
— Chail, neretse ? lança une voix double derrière elle.
Vous avez vu ?
Un mâle wess’har – sans doute un voisin de Fersanye – lui faisait signe. Elle commençait à les reconnaître, maintenant. Il la mena vers un autre carré de terre, un peu plus loin. Aras cultivait des terrains un peu partout, à la wess’har, pour que les plantations aient l’air plus naturelles, plus aléatoires. La biobarrière crépita contre sa peau quand elle franchit le rempart invisible entre Wess’ej et un petit morceau de Terre.
Ce carré était moucheté de buissons bourgeonnants aux feuilles dentées et luisantes. On aurait dit des camélias. Mais Aras ne cultiverait sans doute pas une plante simplement ornementale.
Le mâle – Tlasias ? Tasilas ? – était fasciné.
— Qu’est-ce que le thé ? demanda-t-il.
— Une boisson.
Son wess’u était assez courant pour la conversation. Tlasias parut la comprendre. Il toucha les feuilles et les examina.
— Mais comment ? On extrait le jus ?
— On… (Elle chercha le mot pour infusion. Elle ne le connaissait pas encore.) On prépare une solution avec les feuilles séchées.
Puis elle comprit. Des plants de thé, Camellia sinensis. Aras avait voulu lui faire une surprise : il lui faisait pousser du thé. Tlasias, ignorant du concept comme tous les wess’har, avait vendu la mèche.
Cela n’entama pas le plaisir de Shan. Mais décupla dans le même temps sa culpabilité. Non seulement elle lui avait crié dessus pour avoir ramené ses démons à la surface, mais elle passait son temps à se plaindre alors que lui faisait tout son possible pour la satisfaire. Il savait à quel point elle aimait le thé. Il lui restait de quoi préparer une dizaine de théières à Constantine. Elle le rationnait, le conservait pour les grandes occasions.
Elle prit une grande inspiration.
— Les Chinois disent qu’il vaut mieux être privé trois jours de nourriture, que de thé pendant une seule journée. Voilà à quel point les gethes l’apprécient. Et c’est gentil, de la part d’Aras, d’en faire pousser pour moi.
Elle avait utilisé le mot gethes presque sans réfléchir. Il n’y avait pas d’alternative pour humain, en wess’u. C’était le nom générique de tout ce qui mangeait de la charogne, un verbe, un reflet de leur vision du monde, dans laquelle on était ce qu’on faisait, et non ce qu’on croyait ou ce à quoi on ressemblait.
Tlasias réunit ses outils et repartit vers la ville. Shan passa les mains sur les feuilles de thé, déçue qu’elles n’émettent pas cet arôme lourd et fuyant de la feuille fermentée. Elle pourrait attendre. C’était un cadeau particulièrement généreux.
À part pour le gorille, et toutes les autres victimes qu’elle n’avait pas pu – non, qu’elle n’avait pas réussi à – sauver, la culpabilité n’avait jamais joué un rôle très important dans sa vie. Elle ne se sentait coupable que de ses inactions.
Et pourtant, elle avait honte. Honte de son impatience avec Aras, et d’avoir pris les miracles pour acquis. Aucun être humain, vivant ou mort, ne tenait à elle autant que ce pauvre extraterrestre exilé sous ses propres fardeaux.
Quand elle retourna à la maison, le soleil était presque au zénith, et tapait dur. Les wess’har qui s’occupaient de leurs affaires s’arrêtaient parfois pour s’éclabousser d’eau depuis les canalisations ouvertes omniprésentes. Puis ils s’ébrouaient comme des chiens, sans honte, faisant pleuvoir des milliers de gouttelettes et attirant un nuage de mouches tem vers les flaques. Les mouches, malgré leurs crottes magnifiques, étaient insignifiantes, de pauvres taches grises aux membranes ternes. Cela ne paraissait pas juste…
Shan ne pensait pas pouvoir se secouer comme eux, mais l’eau froide était attirante. Elle s’arrêta et plongea la tête sous le torrent. Pendant une fraction de seconde, ce fut l’enchantement.
Puis elle se retrouva dans une pièce noire, et chaque moment de malheur et de peur dont elle avait rêvé, n’en conservant que des souvenirs évasifs et pourtant terrifiants, s’assembla en un tout cohérent.
Certaines illusions d’optique sont faites d’un motif apparemment aléatoire, qui ne prend sens que pour ceux qui regardent l’image passivement, sans attention pour les détails. Cette prise de conscience accidentelle fut similaire. Shan, ou une conscience aussi familière que la sienne, se trouvait dans une prison isenj. On maintenait sous l’eau une tête qu’elle savait étrangère, et elle essayait de ne pas se noyer, mais fut forcée de céder au réflexe de respirer.
La suite, elle la connaissait. Les mains à plat sur le mur de perles brûlantes, elle se retint de tomber en avant quand une sensation déchirante lui fendit le dos, et lui fit pousser un cri de surprise.
On dit qu’on ne peut pas recréer la douleur dans ses souvenirs. C’est faux.
Quelqu’un s’arrêta pour lui triller son inquiétude, mais elle lui fit signe de repartir sans lever les yeux. Puis, au bout d’un moment, elle parvint à se redresser suffisamment pour marcher. Comment avait-elle pu ne pas comprendre plus tôt ? Eddie en parlait dans son interview, celle qu’il n’avait montrée qu’à elle seule. Ces détails, associés aux sensations qu’elle recevait… Elle savait exactement comment les isenj avaient traité Aras pendant qu’il était prisonnier.
Fidèle à elle-même, Shan voulut retrouver le salopard qui avait fait ça, pour le lui faire payer. Mais il devait être mort depuis belle lurette. La deuxième vague la poussa à retourner auprès d’Aras, à le serrer contre elle et à lui promettre que tout allait s’arranger. Comme elle avait voulu arranger les lapins et le chaton mutilés dans cette maison, derrière la porte bleue branlante. Mais il était trop tard pour eux. La durée inimaginable qui s’ouvrait devant elle, elle l’aurait soudain volontiers échangée contre une durée derrière elle. Pour changer le passé.
Sans le gorille en cage qui l’appelait à l’aide, la maison à la porte bleue et un millier d’autres scènes, elle ne serait plus Shan Frankland. Elle devait les accepter. Mais c’était difficile. Pour Aras, qui avait déjà bien assez de traumatismes, la remontée des expériences de Shan serait sans doute un calvaire.
Derrière le filtre de son cauchemar, F’nar paraissait d’un charme encore plus incongru. Ses habitants impitoyables auraient détruit une planète sans sourciller, mais leurs rares portes ne cachaient pas d’horreur. Ce soulagement soudain et intense lui donna l’impression de retrouver un trésor qu’elle avait cru perdu à jamais.
Merde. Aras avait son Suisse. À part pour des réparations, il n’avait pas quitté sa main ou sa poche en trente ans. C’était comme le laisser feuilleter son âme. Mais il en avait bien le droit, le pauvre, qu’elle soit d’accord ou non. Elle lui préparerait une bonne tasse de thé bien fort, et elle le pousserait à s’ouvrir. Après cinq cents ans, il avait sans doute bien besoin de catharsis. Bien plus qu’elle, en tout cas.
Quelles saloperies, ces souvenirs. Fais pas ta fille, putain. Tu verras bien pire.
Mais ça n’avait jamais été le cas. Elle en était certaine.
Lindsay n’avait pas besoin de son bioécran pour savoir qu’une partie de ses Royal Marines était réveillée et à bord de l’Actaeon.
Derrière un groupe d’officiers occupés à bavarder autour d’un verre, au bar du carré, Adrian Bennett essayait d’attirer l’attention du serveur. Mais les sergents, même les commandos de Guerre en Environnement Extrême comme Bennett, ne buvaient jamais dans le carré des officiers. Pour empêcher la propagation folle des rumeurs, le groupe du Thétis avait été interdit des autres mess. Mal à l’aise dans ce cadre trop gradé, Bennett traînait des pieds et croisait beaucoup les bras.
Lindsay eut envie de le serrer contre elle. Elle le connaissait, il était en vie, et surtout elle pouvait compter sur lui. Ils étaient du même monde. Au lieu de cela, elle réfléchit à ce que Shan aurait fait, puis fendit le groupe de lieutenants et de lieut-cos, qui auraient dû avoir les bonnes manières de dégager la zone de service.
— Garçon, lança-t-elle plutôt fort par-dessus leur tête, utilisant ses trois anneaux dorés plus impérieusement que jamais. Une bière pour le sergent Bennett, s’il vous plaît. Et une pour moi. (Aucun mouvement des officiers subalternes au bar. Elle en regarda un au hasard.) Je vous paierais bien une tournée aussi, mais, à l’évidence, vous avez bientôt fini.
Après une seconde de silence, ils comprirent et se dispersèrent comme de la fumée par grand vent.
— Entendu, commandant, répondit l’intendant.
Pendant un bref instant, Lindsay comprit ce qu’était la vie de Shan, ce qu’était l’aura. La sensation était savoureuse.
Elle tendit un des verres à Bennett.
— Je suis vraiment contente de vous voir enfin.
— On est cantonnés au carré et au pont Juliette.
— Vous n’avez pas à vous justifier. Descendez-moi cette bière.
Il leva son verre, amusé.
— À la vôtre, patronne.
Ce manque de formalisme la prit par surprise. Bennett ne s’en servait pas très souvent pour lui parler. En général, Bennett lui donnait plutôt du « commandant. » Mais il appelait Shan patronne à longueur de temps, même si elle était civile et n’avait d’autorité que par le pauvre mandat qu’une politicienne lui avait confié quelques décennies plus tôt.
Lindsay répondit tout de même.
— À la vôtre, Ade.
Et tant pis s’il n’était pas convenable d’appeler un sous-off par son prénom. Ils n’étaient plus vraiment de la Marine. Bennett faisait partie des sept personnes dans l’univers qu’elle pouvait presque considérer comme des amis. Ils auraient pu être huit… Elle écarta cette pensée.
— Je n’ai jamais eu l’occasion de vous remercier. Vous m’avez empêchée de me faire tuer.
L’expression de Bennett ne changea pas.
— Je ne vous suis pas, patronne.
— Vous n’avez pas engagé le combat quand les wess’har nous ont éjectés de Bezer’ej.
— Question de prudence. (Ce n’était pas un mot qu’il utilisait souvent. Elle se demanda s’il élevait son vocabulaire pour s’intégrer au carré.) Pas la peine de mourir quand on peut se battre un autre jour.
— Je sais. Je n’ai pas cru un seul instant que vous vous étiez dégonflé.
Bennett lui lança un demi-sourire nerveux avant de s’intéresser de nouveau à sa bière.
— Ils nous auraient laminés dans les grandes largeurs, de toute façon, souffla-t-il.
Ça aussi, c’était un maniérisme de Shan, une de ses évaluations de situation à l’emporte-pièce. Lindsay se demanda où Bennett avait pu entendre ce genre de phrase. L’affection qu’il portait à Shan lui en avait valu des vertes et des pas mûres de la part du détachement. Pourtant, leur relation n’avait jamais dépassé le stade de l’idée. Shan était trop déterminée et trop impitoyable pour se livrer à une activité aussi sale, ou humaine, que sauter un subordonné.
Aucune discipline personnelle. Le verdict de Shan quand elle avait appris que Lindsay était enceinte lui cuisait toujours autant.
— Alors vous n’êtes pas immortels, dit Lindsay toujours sans tirer de réaction à Bennett. Vous n’avez pas récolté le biotech de Frankland.
— Non. Personne dans le groupe.
— Ils ne négligent aucune piste.
— Absolument aucune, non. (Il perdit soudain son air innocent et honnête. De fines rides creusèrent l’arête de son nez.) Donc, vous revenez avec nous sur Bezer’ej ?
— Pardon ?
— On ne m’avait pas dit de ne rien vous dire.
Shan était bien plus adroite pour lancer ce genre de renseignement détourné. Mais élégance ou pas, Bennett s’était fait comprendre. Lindsay chercha une façon de le remercier pour sa loyauté. Et se dit que, si un officier supérieur lui posait une question, il serait couvert.
— Quel retour à Bezer’ej, Ade ?
— On nous a ordonné de trouver une autre voie d’accès vers la surface, si jamais l’approche officielle ne fonctionnait pas.
— Qu’est-ce qu’on cherche ?
— Des échantillons.
— Quels échantillons ? Et si vous parvenez à descendre à la surface sans vous faire tailler en morceaux, comment allez-vous repartir ?
— On n’en est pas encore à ce niveau de détails, et je ne suis pas certain que notre extraction figure dans les plans de l’officier.
— Parlons des échantillons. Quoi ? Où ?
— La colonie.
— Bon sang, vous ne pouvez pas entrer dans Constantine et leur demander des échantillons, Ade. Le coin est infesté de wess’har. Je crois que les colons ont annulé notre invitation…
Bennett ne répondit rien. Gêné, il regardait sa bière. Il avait peut-être une éducation simple, mais il n’était pas idiot.
Oh mon Dieu. Il essaie de me dire quelque chose.
S’il avait croisé le regard de Lindsay, il aurait craqué et lui aurait tout dit. Elle le savait. Et lui aussi, puisqu’il gardait les yeux baissés.
Il a dit colonie, pas colons.
— Allez, crachez le morceau, Ade.
— Exhumation.
Encore un mot qu’elle n’aurait jamais cru entendre dans sa bouche. Il devait sans doute penser que c’était une façon douce de dire les choses.
Il n’y avait qu’un seul cadavre enterré à Constantine. Les colons préféraient laisser leurs morts aux velourocs pour qu’ils les dévorent. Ces lentes et belles feuilles noires mangeaient la charogne. Elle avait refusé d’effacer David de la sorte. Sur la sépulture de son fils, la pierre tombale en verre fabriquée par Aras projetait ses fleurs transparentes.
— Je suis désolé, patronne. Je préfère que vous soyez au courant.
Plus Lindsay essayait de ne pas entendre, moins elle voyait les chevrons noirs et jaunes de l’issue de secours sur laquelle elle se concentrait. Elle ne sentait plus son ventre ni ses jambes. Rappelée d’un coup à l’entièreté de son deuil, elle se trouvait au bord d’un précipice.
— Pourquoi ? (Elle n’était pas certaine d’avoir parlé à voix haute.) Pourquoi déterrer mon bébé ? Bon sang, ils n’ont pas le droit…
— Ils contrôlent tous ceux qui pourraient avoir été contaminés, dit doucement Bennett. Honnêtement, ils ne savent pas ce qu’ils cherchent, ni où ils peuvent le trouver. À part sur la Superintendante Frankland et peut-être sur Aras, qui ne sont pas d’accord pour nous donner des échantillons.
Les chevrons reprirent leur place, mais Lindsay continuait de les regarder. Elle devait se contrôler, s’empêcher de craquer.
— Ils paraissent convaincus que la contamination est accidentelle, dit-elle en amortissant sa peine sous ces mots rationnels. Allez, au travail. Qu’est-ce qu’on sait ?
— D’après Hugel, Shan a appelé ça une épidémie. Et on sait qu’elle ne compte pas importer ce biotech moyennant finances. Ça ne ressemblerait pas du tout à Shan.
Shan. Lindsay remarqua qu’il l’appelait par son prénom, mais elle était plus occupée à se rejouer sa dernière conversation avec la Superintendante. Lindsay l’avait agonie d’injures, exigeant de savoir pourquoi elle n’avait pas sauvé David. Et le refus de Shan lui revint – mesuré, détaché, les paroles d’un flic à la famille en deuil.
J’ai une infection. Elle ferait des ravages dans la population générale.
Bien sûr, Shan pouvait mentir. Mais, dans ce cas, elle se serait ménagé un moyen de livrer le biotech à ses employeurs. Ce n’était pas une femme qui subissait les aléas sans réagir. Mais comment aurait-elle pu prévoir qu’elle serait coincée, exilée chez les extraterrestres ?
Lindsay secoua la tête pour sortir de sa rêverie. Elle se força à sourire. C’était si dur qu’elle craignait que Bennett l’entende se déchirer à l’intérieur.
— Reprenons une bière, Ade.
— Je suis désolé. Vraiment. C’est dégueulasse. On pourrait refuser, patronne.
— Non, on va le faire, répondit-elle. (La douleur reflua : la glace dans ses tripes commençait à paraître réconfortante.) On va faire plus que ça. On va trouver ce machin. Et à ce moment, on ne le donnera pas à une corpo. Ce n’est pas une drogue récréative. C’est une arme.
Bennett n’avait pas fini sa bière. Pourtant, elle savait qu’il aimait ça. Donc, c’était son rôle de messager qui lui pesait sur l’estomac.
— Le capitaine de frégate Okurt me mènerait la vie dure s’il apprenait que je vous ai parlé.
— Laissez-moi me charger de lui. (Elle lui serra un peu le bras – encore une familiarité interdite entre grades. Il regarda la main de Lindsay comme si elle l’avait brûlé.) D’une façon ou d’une autre, il me mettra au courant.
Lindsay parvint à sauver les apparences jusqu’à son retour dans sa cabine. Aucun signe de sa camarade de chambrée Natalie Cho, ingénieur civile responsable de la construction de l’habitat sur Jejeno. Lindsay se hissa sur sa couchette, rabattit le volet insonorisant, et libéra le sanglot qui menaçait de déborder depuis une demi-heure.
À moins de la loger avec des matelots féminins, cette cabine était la seule disponible pour une femme. Les filles du bord auraient encore moins apprécié qu’elle. Natalie n’était pas non plus enchantée à l’idée de partager sa cabine. Si d’aventure elles se retrouvaient de repos en même temps, les deux femmes se retiraient toujours dans l’abri de leur couchette fermée.
Ce volet lui évoquait chaque fois le couvercle d’un cercueil qu’elle aurait rabattu sur elle-même. Elle posa sa paume contre le mur, pour se convaincre qu’il ne l’écrasait pas, et le contrecoup de la révélation d’Ade Bennett la frappa de nouveau. Ils étaient si désespérés qu’ils étaient prêts à déterrer le cadavre de son fils, au cas où. Ils l’auraient même fait sans la prévenir. Son bébé.
Lindsay essaya d’étouffer les sanglots. Mais personne ne pouvait l’entendre derrière ce volet. Shan pleurait-elle aussi, parfois, en privé ? Ou ses devoirs de policière avaient-ils étouffé ses émotions au point qu’elle n’avait plus de larmes, même derrière une porte close ? Lindsay l’imaginait dans beaucoup de situations, mais jamais en deuil ou dévorée par la peur. Et encore moins par l’amour.
Elle devait émuler cette dureté, écarter son humanité, devenir Shan, en somme, pour achever son travail.
Quelque part en Lindsay, la situation avait changé. Au début, ce biotech avait l’air d’une merveille médicale, un bienfait miraculeux. Puis, très vite, elle s’en était voulu de réclamer ce miracle. Et maintenant, c’était une menace monstrueuse qui privait les hommes et les femmes – les gens normaux – de toute décence.
Les wess’har paraissaient capables de profiter d’une technologie aussi époustouflante sans renverser la boîte de Pandore pour en déloger chaque malheur, chaque démon. À tort, Lindsay avait espéré que l’humanité en était arrivée au même point.
Ce biotech serait une arme, un privilège coûteux qui amènerait le chaos social. Shan avait vu clair depuis le début. Lindsay comprenait pourquoi la Superintendante refusait de le transmettre, fût-ce pour sauver un enfant. Cela ne réduisait en rien sa douleur, mais elle avait fini par comprendre que Frankland n’avait pas eu le choix.
Shan s’était-elle rendue à l’évidence rapidement, ou en avait-elle longuement débattu ? Après tout, cela n’avait aucune importance.
Mais à présent, plus que jamais, Lindsay devait détruire Shan Frankland. Pour achever son œuvre.
La construction de la biosphère à Jejeno avait permis à Eddie de faire une pause, loin des plans interminables sur les édifices isenj. La Rédac avait vraiment aimé le thème de la dystopie urbaine. C’était vraiment étranger, extraterrestre, et c’était apparemment l’angle qu’on recherchait. L’audimat battait tous les records. Et tout le monde se fichait de savoir pourquoi, du moment que ça ne changeait pas.
Il laissa la caméra abeille se promener dans le chantier, à prendre des plans charmants d’ouvriers isenj et humains en combinaison qui posaient les fondations ensemble. Personne ne lui avait encore dit combien d’isenj on avait déplacés pour créer cet espace vide dans une ville où la place était la denrée la plus rare.
— Plusieurs milliers, répondit Serrimissani en traduisant les bulles et caquètements d’un ouvrier isenj. Et tous sont heureux de déménager, car les humains seront des amis précieux.
De déménager pour où ? Eddie appela mentalement le plan d’Umeh depuis la station orbitale, et ne se rappela que quelques vagues taches inhabitées sur la planète. Il y avait des déserts et des plaines de glace. D’un autre côté, les isenj étaient aussi adaptables que des cafards…
Il regretta d’avoir pensé cela, en ces termes. Ce ne sont pas des cafards. Sa réflexion était biologiquement vraie, mais éthiquement inacceptable.
— Je peux parler des matériaux au contremaître ? dit-il pour échapper à sa culpabilité.
Il prit en embuscade une civile conduisant tranquillement un chariot élévateur plein de câbles verts translucides.
— Eh, c’est les canalisations, ça ?
La caméra abeille dansa autour de la tête de la conductrice. Qui faisait un vaillant effort pour ne pas la regarder directement.
— C’est la tête, dit-elle en se penchant comme pour éviter des balles imaginaires. Le toit. On tisse les lignes sur la structure, et on applique un produit chimique avec du courant. Et pan, ça forme une pellicule, et puis le dôme.
— Ça se fera quand ? Je pourrai filmer ?
L’ouvrière désigna un homme en salopette orange.
— Demandez au contremaître. (Puis elle se pencha un peu plus près.) Dites, le biotech qu’elle porte, cette femme, c’est vrai que ça fait vivre pour toujours ?
— Je ne sais pas, répondit Eddie un peu trop vite. Et si c’est bien le cas, les gens comme nous ne pourront sans doute pas se le payer, pas vrai ?
— Ouais…
Mais à voir sa tête, l’ouvrière se demandait si ça ne valait pas le coup d’économiser.
Eddie se secoua, retrouvant la petite brûlure viscérale que toute mention des écarts de Shan semblait lui donner. Un poids de plus à ajouter au savoir écrasant qui l’empêchait de dormir : il n’avait pas encore parlé de l’Hereward à Lindsay. La réciproque était vraie, si la capitaine de frégate était au courant. Mais si elle n’était pas au courant pour Rayat, c’était peut-être qu’on la maintenait hors du coup. Pour le moment, il lui laissait le bénéfice du doute.
Eddie se concentra sur les prises de vue des jours à venir. Non pas qu’il se soucie de savoir si la Rédac trouvait qu’il mollissait. Le Rédac’ Chef en Herbe l’avait lâché avec le biotech. Apparemment, certaines personnes tenaient à ce que cette info ne filtre pas avant que la technologie soit acquise. À une certaine époque, personne n’aurait pu faire pression sur la BBChan, pas même le gouvernement. Les temps avaient changé.
Il emprunta un transport jusqu’à la navette échouée et convainquit la pilote de lui trouver un canal d’info pour regarder les actualités. Ses actualités.
— Vous voyez vos images quand vous les montez, protesta la pilote. Pourquoi voulez-vous voir la diffusion ?
— C’est plus réel quand c’est diffusé.
— Ouais.
— Et je veux voir ce qu’ils ont enlevé.
Elle le regarda avec méfiance.
— D’accord.
Eddie avait tendance à perdre le fil des zones horaires terrestres, malgré les horloges sur son écran de montage. Il était en avance pour le bulletin d’Europe. La pilote eut un sifflement de surprise en voyant la feuille de papier intelligent d’Eddie, une technologie presque obsolète. À voir les yeux que faisait la pilote, ce devait être une antiquité précieuse. Eddie s’y pencherait à son retour sur Terre, s’il n’y avait pas propriété de la bbchan inscrit sur chaque composant.
Eddie assista à la fin d’un débat téléphonique. Un homme en costume – et ils ne changeaient jamais avec le temps, remarqua-t-il – était interrompu par un contribuable en colère.
— Ils vont nous envahir, disait le spectateur dont on voyait le visage colérique incrusté dans un coin de l’écran. Vous avez vu leur planète, aux infos ? Et vous allez les laisser atterrir ici ?
— Je peux vous assurer…, commença le costume.
Mais le public du studio noya sa réponse sous les cris. Communications globales ou non, rien n’égalait la colère collective d’humains dans une même pièce, à portée olfactive des phéromones de leurs voisins. Eddie était content que certaines formules survivent à la télévision malgré leur âge. L’animateur s’efforçait de ramener un semblant d’ordre, mais même à présent que les micros d’ambiance du studio étaient coupés, Eddie entendait la clameur des voix. Les bandes-annonces des émissions à venir étaient déjà lancées dans l’icône en bas de l’écran.
— Je pense qu’ils parlaient de nos adorables hôtes, dit la pilote.
— On dirait. Merci, je n’ai plus besoin de voir les infos.
Il enroula son écran et le rangea dans sa poche. Il se retrouvait dans les quelques secondes qui suivent un carambolage ou quelque autre accident irréversible. Même si on n’était pas coupable, on avait envie de remonter le temps.
— Fenêtre, dit-il.
La pilote le regarda comme s’il était fou.