23.
     Survivantes

 

    Je t’aime, moi non plus

 

    Je ne sais pas s’il faut appeler ça le destin, l’obstination ou la malchance. Mais force est de reconnaître que si le sort s’est acharné sur Thérèse, elle y a aussi mis du sien.

     

    Je découvre son histoire un beau matin, alors que j’assiste à une expertise pour le compte du Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme et autres infractions (FGTI). Thérèse et Paulo ont une relation particulière, du genre amour vache. Thérèse se fait régulièrement dérouiller par son homme. Elle encaisse, stoïque sous le déluge de coups, confiante dans sa météo personnelle qui dit qu’après la pluie de gnons vient le beau temps des câlins. Jusqu’au jour où Paulo frappe un peu plus fort que d’habitude, laissant la belle étalée sur le carreau de la cuisine. Sans doute déprimé par ce triste spectacle – car même les brutes ont du sentiment – et par l’indisposition momentanée de son punching-ball favori, Paulo s’en est allé faire un tour au bistrot. Thérèse, qui revient à elle, profite de cette absence inopinée pour se précipiter hors de chez elle et appeler de la première cabine téléphonique les infirmiers du centre d’accueil et de traitement des addictions.

    Elle les connaît bien. Depuis quelques années, elle y est suivie par un psychiatre en raison de sa fragilité mentale et de sa consommation de stupéfiants. Une équipe vient la récupérer de toute urgence. L’interne qui l’examine lors de son admission relève de multiples hématomes, des plaies superficielles laissées par des coups de couteau, un traumatisme facial et plusieurs fractures dentaires. Son état est effrayant. Interrogée par les soignants, Thérèse raconte son quotidien. Son concubin la frappe, cogne sur leur fils, interdit toute visite de sa famille et la séquestre. Des faits graves qui poussent le psychiatre à signaler le cas au procureur de la République. Une procédure est diligentée par le parquet. Paulo est condamné à deux ans de prison et incarcéré.

     

    Que fait Thérèse durant cette période de répit ? Sa convalescence à peine terminée, elle s’en va rendre visite à son bourreau au parloir de la prison. Et pas qu’une fois. Mieux, elle n’hésite pas à l’accueillir de nouveau sous son toit à sa sortie de prison.

    Paulo retrouve vite ses bonnes habitudes, d’autant que la détention n’a pas amélioré son sens des relations humaines. Alors, il cogne. Retour aux urgences pour Thérèse au grand cœur, avec des hématomes par paquets, des arrachements du cuir chevelu, des fractures dentaires. Et une particularité originale : se prenant sans doute pour le pirate des Caraïbes, Paulo a embroché la poitrine de la pauvresse d’un coup de sabre ; les deux seins transpercés dans un gigantesque piercing. Sans doute pris de remords, il a immédiatement désembroché sa victime. Mais les temps ne sont plus ce qu’ils étaient pour la flibuste, ces exploits envoient le sabreur directement derrière les barreaux.

     

    Lors de cette nouvelle procédure, l’expert psychiatre qui examine Thérèse relève l’existence d’une relation sadomasochiste extraordinaire entre les deux amants : « En état d’ivresse, monsieur est d’une grande violence avec madame. Elle est quant à elle d’une grande ambivalence à l’égard de l’auteur, lui reprochant les violences tout en étant incapable de refuser une relation avec lui. Elle dit aujourd’hui qu’elle ne voudra plus le voir, mais on sent une grande nostalgie dans ses propos. »

    Il ne croit pas si bien dire. Car, à l’issue de cette deuxième hospitalisation, Thérèse récupère plus difficilement. Elle revient à plusieurs reprises aux urgences, dans un état de panique totale, en proie à des crises d’angoisse. Alors qu’elle avait décroché, elle replonge dans la drogue. « Angoisse de la séparation », estime le psychiatre, qui note dans ses comptes rendus que la victime commence à reparler de son tortionnaire et qu’elle semble attendre la sortie de prison de ce dernier. Ce qui n’est pas sans inquiéter sa famille. Par précaution, le juge a d’ailleurs confié la garde du fils aux grands-parents maternels.

    Quelques semaines plus tard, le propos est devenu plus affirmatif. Thérèse assure qu’elle revivra avec Paulo. Et puisque le médecin le lui déconseille, elle renonce à le voir. Désormais, elle continue de fréquenter le centre médical qui traite sa toxicomanie en lui délivrant des doses de méthadone, mais elle refuse tout contact avec le psy. Elle peut ainsi, sans encourir la moindre remarque négative, reprendre sa vie commune avec Paulo. En liberté provisoire dans l’attente de sa comparution devant le tribunal correctionnel, l’homme modère sans doute ses manifestations d’affection envers Thérèse. Car si le personnel soignant est persuadé qu’il continue de battre sa compagne, elle n’en porte aucune trace visible. Cependant, on relève une baisse brutale des qualités intellectuelles de la jeune femme, en phase dépressive manifeste. L’équipe d’aide augmente les doses de méthadone, mais note que « le pronostic reste très mauvais ».

     

    Tout cela, je l’apprends en lisant le dossier qui m’a été remis en vue de l’expertise destinée à évaluer les séquelles de l’agression. Si Thérèse devait garder un handicap directement lié aux violences commises sur sa personne, elle percevrait, comme toute victime, une indemnité. Cette somme est versée par l’auteur de l’infraction ou, lorsqu’il est inconnu ou insolvable, par le fonds d’indemnisation prévu à cet effet. C’est l’objet de cette réunion à laquelle j’assiste.

     

    Je découvre la Thérèse de chair et d’os, dont je viens de lire l’histoire mouvementée. Une petite bonne femme, plutôt menue, sans allure, le cheveu raide et tombant. Le regard est vide, fuyant, les pupilles resserrées par une prise récente de drogue. Et c’est d’une voix terne qu’elle nous explique son étonnement de se trouver là. Elle est en pleine forme, ne souffre en rien des suites des violences subies et regrette que la justice se soit mêlée de ses affaires sans qu’on lui demande son avis.

    D’ailleurs, elle nous annonce très officiellement qu’elle vit de nouveau avec ledit Paulo et que tout va pour le mieux.

    Question conviction, j’ai déjà entendu mieux. En campagne électorale, elle ne ferait pas recette. Toutefois, l’examen clinique mené par mon confrère médecin expert ne relève que d’anciennes traces de violence, dont bon nombre laissées par des armes blanches. Les plaies sont cicatrisées, les fractures ressoudées, les hématomes résorbés. Paulo a visiblement mis la pédale douce.

    Quelques semaines plus tard, le tribunal correctionnel condamne le concubin violent et récidiviste à une peine de cinq ans d’emprisonnement.

     

    Quelques années plus tard, je retrouve l’expert au hasard d’un congrès médical. Au cours de la conversation, nous évoquons l’affaire de Thérèse, qui a laissé à tous les participants un souvenir très fort. Mon confrère m’apprend que Thérèse a quitté la région peu après la condamnation de son concubin. Elle s’est installée dans le Nord. Mais que, malgré cet éloignement, elle n’est pas parvenue à échapper à ses démons. Car, au moment même où nous parlons, elle se trouve hospitalisée dans le coma. À la suite d’une agression à l’arme blanche par son nouveau concubin.

    Allez, cul sec !

 

    Vanina a toujours eu la réputation d’avoir la tête sur les épaules. Ce qui, soit dit en passant et les lois de l’anatomie étant ce qu’elles sont, est une sorte de pléonasme. On voit mal en effet à quel autre endroit elle pourrait bien se trouver, cette tête. Même si certains lendemains de fête, les moins modérés d’entre nous ont eu la très nette impression de l’avoir dans un endroit relativement inadéquat.

     

    Cette tête bien faite et bien pleine, la sage Vanina a bien failli la perdre. Lorsque sa voisine l’a trouvée, alertée par ses cris, elle baignait dans une mare de sang, quasiment décapitée d’un coup de lame porté sur la nuque. La plaie béante était si profonde qu’elle laissait apparaître la moelle épinière cervicale. Chose extraordinaire que ni le chirurgien qui a réparé la pauvre femme, ni moi qui dois expertiser ses blessures n’avons jamais vue dans notre carrière. La tête de Vanina ne tenait plus que par la force des muscles situés à l’avant du cou et de quelques ligaments miraculeusement épargnés par la lame, c’est-à-dire pas grand-chose. Normalement, un truc pareil vous emmène tout droit sur ma table d’autopsie. Frustration compensée par l’originalité du cas.

    L’agresseur de Vanina ne s’était pas contenté de lui sabrer l’encolure. Il s’était également acharné sur sa sphère intime, obligeant le gynécologue à y effectuer quelques travaux de réfection en urgence. Le spécialiste avait noté de multiples plaies du vagin et de la grande lèvre gauche, et de nombreuses ecchymoses autour de l’anus.

     

    Je prends connaissance de cette agression particulièrement violente lorsque le juge d’instruction chargé de l’affaire me demande d’expertiser la victime. Vanina est alors hospitalisée dans le service de traumatologie. J’écoute d’abord avec attention le récit de son calvaire. Je crois avoir entendu beaucoup d’horreurs dans le cadre de mes activités. Mais des comme celles-ci, rarement. Clouée sur son lit de douleur, couverte de pansements, elle fait de gros efforts pour ne rien omettre de la longue série de supplices infligés par son agresseur.

    Je procède ensuite à l’examen. Du moins, de ce que je peux en faire. Pas question en effet de demander à la pauvre femme de se lever ou de se retourner, ni même d’écarter les jambes. Je dois me contenter d’une inspection des parties visibles et accessibles de son corps. Je note ainsi qu’il existe « sur le visage des traces de coups dans la région du nez et des deux orbites, avec un gros hématome de chaque côté, au point qu’elle arrive à peine à ouvrir les paupières. La partie inférieure du visage est marquée par des plaies superficielles très fines, linéaires, caractéristiques de l’action tranchante d’une lame sur la peau. La joue, le menton et le cou ont été profondément tailladés. L’ensemble de ces lésions est en totale cohérence avec les déclarations de la victime ».

    Les circonstances ne se prêtent pas à un examen gynécologique. D’ailleurs, les constatations faites lors de l’intervention de mon confrère gynécologue et mentionnées dans le dossier sont assez éloquentes. Je note quand même l’important œdème des organes génitaux externes. La conclusion du rapport que je remets au juge évoque sans ambiguïté une agression à composante sexuelle, avec pénétration vaginale et anale.

    La pénétration vaginale, attestée par les plaies et les hématomes, est caractéristique d’une lame de couteau. Il est probable que cette pénétration a été répétée. Pour la pénétration anale, je n’ai pas de renseignements sur ses modalités. Sur le visage, je suis dans l’incapacité de dénombrer les coups portés, tellement ils ont été nombreux, comme je ne peux préciser s’il s’agit de coups de pied ou de poing. Quant à l’extravagante plaie du cou, elle correspond à une hémi-décapitation qui a bien failli la tuer.

    Je précise enfin que le pronostic vital n’est plus engagé et que l’incapacité totale de travail prévisible sera d’au moins deux mois, sauf complications ultérieures. Un tracas qui sera finalement épargné à Vanina, le mauvais sort estimant sans doute l’avoir suffisamment servie.

     

    Je retrouve l’affaire quelques mois plus tard lorsque les assises du département voisin s’apprêtent à juger son agresseur présumé. C’est dans une salle horrifiée et respectant un silence glacial que je viens apporter ma parole d’expert à la barre. La situation est très impressionnante. La victime n’est pas là. Afin de ne pas revivre l’horreur de son agression, elle s’est fait représenter par son avocat. Mais elle a tenu à ce que le public sache les horreurs qu’elle avait subies.

    Cette audience particulière me permet de confronter mes observations aux déclarations de l’accusé, notant avec une satisfaction purement professionnelle la parfaite concordance entre les deux. L’interrogatoire de l’agresseur présumé n’apportera qu’une seule précision manquant à mon rapport. J’avais en effet été incapable de préciser la nature de la pénétration anale sauvage subie par la victime. Il s’agissait d’une bouteille de vin d’un litre introduite par sa partie la plus large.

    Même pas mal

 

    Caroline, 17 ans, a failli passer de vie à trépas. Elle ne cessait d’ailleurs de le répéter, debout dans le hall de l’hôpital : « Je vais mourir, je vais mourir. » À son âge, l’idée semblait saugrenue et aurait pu passer pour un manque de savoir-vivre. Mais le sang maculant son chemisier a incité le personnel hospitalier à lui faire confiance. Quelques minutes plus tard, les chirurgiens du CHU de Poitiers stoppaient l’hémorragie qui était en train de la tuer.

     

    L’affaire était pourtant mal engagée. Caroline avait reçu deux coups de couteau dans l’abdomen, qui l’avaient touchée au foie et au diaphragme. Ses blessures saignaient doucement mais sûrement dans sa cavité abdominale, la vidant de son sang. Et sans une intervention chirurgicale rapide pour suturer les plaies, elle n’aurait pas survécu.

    Elle pouvait remercier son sauveur, le garçon qui l’avait conduite à toute vitesse jusqu’au CHU au péril de son permis de conduire, alors qu’elle sentait la vie s’échapper de ses entrailles. À ceci près qu’il ne s’était guère montré galant, la jetant littéralement de la voiture devant le grand hall d’accueil avant de filer sur les chapeaux de roue. Et que, par-dessus le marché, c’était lui qui avait poignardé Caroline. Il n’avait fait, en quelque sorte, qu’assurer le service après-vente. Vraiment pas de quoi lui dire merci.

    Circonstance aggravante, le goujat n’était autre que le petit ami de Caroline. Comme quoi, dans la vie, il est important de bien choisir ses relations. La jeune fille, ayant négligé ce conseil, sortait sans le savoir avec un jaloux de la pire espèce. Le genre sanguin imprévisible qui pète les plombs pour un mot maladroit ou un coup d’œil en biais. Cela n’avait pas manqué. Pour une peccadille, le nerveux s’était jeté sur la belle pour la larder comme un gigot. Puis, peut-être pris de remords, l’avait emmenée à l’hôpital à tombeau ouvert, ce qui, pour une fois, n’était pas une figure de style.

     

    Lorsque je l’interroge, à la demande du juge, Caroline est encore hospitalisée en réanimation, mais elle est en bonne voie. Et en bonne voix : elle n’est plus intubée et peut enfin parler, même si le ton est encore faible. Elle a retrouvé ses esprits et se souvient de tout. Des mots échangés, de la tension qui grimpe, de la lame d’acier qui sort soudain d’une poche et s’enfonce deux fois dans son ventre. À ce stade de son récit, elle marque une courte pause, façon de me signifier que ce qui va suivre est important.

    Puis elle reprend :

    — Docteur, je n’ai rien senti.

    Grièvement atteinte au foie et dans la région du cœur, Caroline n’a pas éprouvé la moindre douleur. Ce n’est qu’ensuite, lorsqu’elle a vu le sang s’échapper de ses plaies, qu’elle a compris le problème. Et qu’elle a cru sa dernière heure arrivée.

     

    Caroline a eu beaucoup de chance. Et j’ai appris quelque chose qui me rendra service pour répondre aux questions qui tuent, en particulier celles du ministère public lors des assises :

    — Docteur, comme vous l’avez montré avec votre autopsie, la victime a reçu deux coups de couteau. Pouvez-vous préciser à la cour à quel point elle a souffert avant de perdre connaissance et de mourir ?

    — Monsieur le président, dans mon expérience, d’après les déclarations des victimes qui ont survécu à ce genre d’agression, les coups de couteau…

    Qui s’y frotte…

 

    L’expertise médico-légale sur les vivants a ceci d’agréable qu’elle ne comporte pas – en principe – de mauvaises odeurs, comme c’est si souvent le cas lors des levées de corps ou des autopsies. En effet, les intéressés sont convoqués suffisamment à l’avance pour prendre une douche et changer de chaussettes. On n’est jamais trop prudent : le personnel des urgences peut témoigner qu’à l’inverse, chez le quidam amené par surprise et à l’insu de son plein gré dans leurs locaux, ce n’est pas toujours le top de l’hygiène intime. Autre avantage, l’expertise du vivant se pratique dans le calme olympien de mes locaux, au sous-sol du CHU, à l’écart de l’agitation régnant dans les étages supérieurs. Il est vrai que l’on se bouscule rarement pour les admissions ou les visites à la morgue et que mes patients, allongés sur leurs chariots dans les frigos à 4 °C, ne sonnent pas l’infirmière pour un oui ou pour un non. Je peux me consacrer à ma tâche sans être dérangé.

     

    Ce jour-là, j’entame la lecture des documents que m’a transmis le commandant de police dans une affaire d’agression sexuelle. Je dispose du procès-verbal d’audition initiale de la victime, du rapport d’expertise d’un gynécologue, des vêtements portés par la victime au moment des faits et d’une paire de ciseaux saisis sur les lieux.

    Cet enquêteur, que je connais depuis des années, a un instinct prodigieux pour traquer le mensonge. Or aujourd’hui il a de sérieux doutes. Les constatations et les déclarations de la victime sont-elles réellement cohérentes ? C’est que nous sommes dans l’hypothèse d’un viol. Deux gars sont en garde à vue. Viol en réunion, ils risquent gros. Fallait pas faire les cons !

     

    Je commence par la déposition. Jenny a 22 ans. Elle explique que ses agresseurs étaient deux. L’un a joué un rôle très actif, tandis que l’autre s’est contenté de jouer les spectateurs, au plus de lui maintenir les bras à la demande de son comparse.

    Le premier l’a plaquée sur le mur en appuyant sur son épaule gauche, lui laissant un bleu à cet endroit. Il lui a mis un gros cutter orange et noir sous la gorge, lui demandant d’être bien sage et de s’asseoir par terre, au pied de son canapé. Il a ensuite exigé qu’elle s’allonge, puis a tenté de couper le pantalon de Jenny à l’aide du cutter. Mais l’élastique de la ceinture a résisté à la lame, ne parvenant qu’à y faire une entaille. C’est qu’en matière de déshabillage tout le monde n’a pas l’expérience du légiste.

    Devant cet échec, il a demandé à la demoiselle si elle avait des ciseaux. Elle lui a répondu oui et a indiqué le tiroir de la cuisine dans lequel ils se trouvaient. L’agresseur s’est levé pour aller les chercher, abandonnant la place au second. Qui a commencé à lui passer la main « partout ». Puis le premier est revenu muni des ciseaux rouges, s’est rassis sur elle. Toujours en la menaçant, cette fois avec les ciseaux, il a coupé son tee-shirt, son soutien-gorge, son pantalon et son slip. Il s’est ensuite amusé à faire aller et venir la pointe des ciseaux sur le torse dénudé de sa victime, depuis la gorge jusqu’aux poils pubiens.

    À tour de rôle, chacun lui a posé moult questions intimes sur sa vie amoureuse et sexuelle. Est-ce qu’elle avait quelqu’un ? Est-ce qu’elle pensait à lui, la nuit, en se touchant ? Est-ce qu’il lui aurait fait mal ? Elle s’est alors mise à crier. Le premier homme a aussitôt appliqué les ciseaux grands ouverts sur son cou, la menaçant de l’égorger si elle s’avisait de recommencer. Selon Jenny, son agresseur actif a voulu lui introduire une bombe de pulvérisation munie d’un préservatif dans le vagin. Une sorte de bombe sexuelle… Devant la résistance de la jeune fille, il lui a donné des coups de poing violents sur les cuisses et des coups de ciseaux sur la poitrine. Elle a dû céder sous la contrainte et subir la douloureuse manœuvre imposée par son agresseur.

     

    Voilà pour les déclarations. Je passe ensuite à l’étude des vêtements, placés sous scellés comme pièces à conviction. Les découpes correspondent à peu de chose près aux dires de Jenny, à l’exception de cette fameuse entaille que le cutter aurait faite sur le pantalon, introuvable. Je note toutefois l’existence d’une déchirure non signalée.

    Mon confrère gynécologue qui a examiné Jenny n’a pas retrouvé grand-chose. Il a noté la présence d’un petit hématome sur la tête, de petites érosions cutanées le long du torse, linéaires et parallèles les unes aux autres, assez caractéristiques du frottement des ciseaux sur la peau. L’examen vaginal et anal n’a relevé aucune trace de violence, ni ancienne ni récente. Les photos des lésions prises au service des urgences, que je scrute à la loupe, confirment les observations de mon confrère. Il n’existe aucune trace de coups violents qui auraient pu être portés sur les cuisses.

     

    Il ne me reste plus qu’à procéder à mon tour à l’examen de la demoiselle. Jenny, qui a répondu à ma convocation, ne présente plus aucune trace de l’agression. Il faut dire que plusieurs semaines se sont écoulées depuis les faits présumés : la cicatrisation a fait son œuvre. Une plainte bien tardive !

    Lorsque je l’interroge, ses réponses sont très imprécises et collent mal avec les observations du dossier. Pas de traces du cutter sur le pantalon, pas d’hématomes correspondant aux coups reçus, pas de lésions vaginales laissées par l’introduction en force de la bombe aérosol.

    Surtout, les traces laissées par les ciseaux ne ressemblent pas à ce que je connais en matière d’agression. Je conclus mon rapport par ces mots : « Les caractères des blessures, la méthode de déshabillage font émettre des doutes sur la réalité de l’agression. Tous ces éléments sont très évocateurs de jeux érotiques. »

     

    Quelques mois plus tard, les enquêteurs de la police judiciaire me donnent le fin mot de l’histoire. Devant les doutes du commandant de police, Jenny a fini par reconnaître que ses tourmenteurs supposés n’étaient que « deux parmi cinq », tous présents ce soir-là chez elle pour une partie sexuelle bien alcoolisée. Un grand pied d’ailleurs, et totalement consenti. Mais son petit ami, qui n’était ni présent ni au courant, a découvert le lendemain les petites érosions cutanées des ciseaux, dont le frottement à la limite de la douleur exacerbait son plaisir.

     

    Ne pouvant ni les expliquer logiquement ni avouer, pressée de questions, elle avait fini par inventer cette histoire d’agression. Mettant du même coup deux des étalons dans les stalles de garde à vue.

     

    Elle a été poursuivie pour dénonciation calomnieuse.