9.
Coups de gueule du légiste
Les plus belles histoires d’amour ont une fin. Les plus moches aussi. Celle d’Évelyne s’est terminée quelques mois après son mariage, avec sa disparition. Cette sublime beauté blonde, la trentaine épanouie, avait épousé Robert, un agriculteur aisé, chasseur et peu bavard. Chacun semblait avoir trouvé son compte dans cette association de la Belle et de la Brute. La blonde était à l’abri du besoin et dépensait sans compter. Le rustre avait la plus belle épouse du département, quitte à fermer les yeux sur les infidélités répétées de sa jeune compagne.
Un jour, Évelyne s’est évaporée. Robert a déclaré sa disparition à la gendarmerie, puis il est rentré chez lui, est remonté sur son tracteur et a terminé ses labours. La culture des céréales, ça rapporte, mais c’est du boulot.
Cinq années ont passé. Évelyne n’a pas donné signe de vie. Et pour cause. « Elle est morte, et c’est moi qui l’ai tuée », déclare Robert au gendarme qui le reçoit dans son bureau. L’aveu sonne comme un immense soulagement pour cet homme rongé jour et nuit par le remords. Devant l’officier qui enregistre sa déclaration, Robert raconte cette soirée fatale.
Ce jour-là, il était rentré plus tôt que prévu. La maison était vide. « Elle est encore allée claquer mon pognon », s’était-il dit. Cette folie dépensière heurtait son vieux fond paysan, mais il avait fini par y trouver son compte. Chaque fois qu’elle revenait de faire les magasins, elle s’empressait de lui montrer ses nouvelles robes ou de lui faire sentir son nouveau parfum. Bref, elle était plus séduisante que jamais. Qu’elle fasse ensuite profiter de ses beaux atours quelques gigolos de la région lui importait peu. C’est lui qui avait la primeur de ses charmes. Les autres n’étaient que de la seconde main.
Désœuvré, Robert traînait dans la maison lorsqu’il avait aperçu un sac blanc contenant des petites boîtes et de quoi faire des paquets-cadeaux. Curieux, il avait ouvert la première. Une chevalière en or. Un bijou trop massif pour se glisser au doigt d’une femme. Les mains prises d’un léger tremblement, il avait ouvert la deuxième boîte, un peu plus grande, puis la troisième. Chaque fois, des bijoux masculins de taille respectable. « Ah, la garce, elle me plume pour gâter ses amants ! » Il en était à s’étouffer de colère lorsqu’il avait entendu claquer la porte. Évelyne venait de rentrer. Fou de rage, il s’était rué dans l’escalier, s’était jeté sur sa femme avant même qu’elle ait eu le temps d’ouvrir la bouche et l’avait étranglée.
Laissant le corps sans vie sur le carrelage de l’entrée, Robert, encore tremblant de haine, était remonté pour finir l’inspection du sac. Sans doute pour conforter son acte fou. C’est là qu’il avait trouvé, tout au fond, une enveloppe à son nom. Et, à l’intérieur, une jolie carte illustrée portant ces quelques mots de la main de la défunte : « Joyeux anniversaire, mon chéri ! » On était à la veille de ses 60 ans…
Ce soir-là, la lumière était restée longtemps allumée dans la cuisine. Robert, affalé sur la table devant un verre d’alcool, n’en finissait pas de remâcher sa terrible méprise. « J’ai su dès ce moment que le remords ne me lâcherait pas », avoue-t-il au gendarme qui tape scrupuleusement sur son clavier. Puis il s’était repris. L’idée d’aller en prison lui était insupportable. Quitter la ferme où il était né, abandonner le travail des champs et les longues parties de chasse en solitaire, vivre vingt-quatre heures sur vingt-quatre enfermé entre quatre murs, tout cela lui paraissait impossible. Alors, au petit jour, il était allé enterrer Évelyne. Puis il avait attendu quelques jours avant d’aller déclarer sa disparition.
Depuis, il n’avait cessé de penser au drame. Le regard d’Évelyne au moment de son dernier râle le hantait. Il avait tout essayé, en vain. Ni les somnifères, ni les anxiolytiques, ni les antidépresseurs, ni même les tisanes miracle élaborées selon les vieilles recettes de sa grand-mère n’avaient apaisé ses tourments. Fatigué, usé, le jour du cinquième anniversaire de la mort d’Évelyne, il avait poussé la porte de la gendarmerie.
Voilà pourquoi mon équipe se retrouve un beau matin sur les terres de Robert. C’est aux confins de sa propriété, dans une zone sablonneuse autrefois exploitée pour la construction, qu’il a enseveli le corps de son épouse. Les gendarmes ont commencé à dégager le terrain sur près d’un mètre. C’est qu’il avait creusé profond, le Robert. Elle ne risquait pas de remonter toute seule, comme Lisbeth Salander, l’héroïne du roman Millenium. Forcément, un céréalier de grande envergure, c’est bien équipé. Au godet il avait ouvert une fosse d’environ 2 mètres de profondeur, déposé le cadavre enveloppé dans un drap et rebouché le tout.
Pas question, pour effectuer l’opération inverse, d’utiliser une pelle mécanique. Le risque d’endommager la dépouille – ou ce qu’il en reste – et de perdre des indices est bien trop important. Le dégagement se poursuit à la main, avec beaucoup de précautions. Soudain, un os apparaît. Je hurle un « Stop » qui ne laisse pas de place à la discussion. On y est. Après un rapide sondage, je détermine la position du corps. Les préposés à l’exhumation doivent maintenant réaliser une tranchée autour du cadavre, puis creuser au-dessous de façon à glisser une planche assez solide pour soulever le bloc de sable et son contenu macabre. L’ensemble est ensuite transporté à l’institut médico-légal pour la suite des opérations.
Quelques jours plus tard, la salle d’autopsie a des allures de plage. Sur les draps tendus au sol s’élèvent de jolis tas coniques de sable ocre au-dessus desquels mes collaborateurs agitent de gros tamis. Chaque poignée de sable retirée du bloc principal passe ainsi sur les mailles de fins treillis métalliques afin que soit recueilli le moindre petit morceau d’indice. Le drap qui servait de linceul et les vêtements que portait Évelyne ont complètement disparu. De la défunte il ne reste que des os, squelette que je reconstitue au fur et à mesure du dégagement du bloc.
La cage thoracique me réserve une surprise. Là, au beau milieu du sternum, un trou bien rond comme on en voit rarement dans la nature. Sauf lorsqu’il s’agit de natures mortes à coups de revolver. C’est ennuyeux, ce trou. Parce que si elle n’est pas morte étranglée dans un accès de colère, mais a été tuée par arme à feu, cela peut laisser supposer une préméditation. Judiciairement, cela change tout. Il faut absolument trouver la balle. Mon équipe de tamiseurs, penchés sur leurs boisseaux à fond grillagé qu’ils secouent d’un lent mouvement circulaire, redouble d’attention sous mon regard attendri. Très attendri. C’est que ces tamis ont une histoire, celle d’une bataille avec mon pôle. Car si on voulait bien comprendre pourquoi j’avais besoin de tamis de maçon et de petits râteaux, truelles, pelles, en ce qui concerne le financement de l’achat, il y avait comme un problème. « Nous n’avons pas le budget… »
Et de rajouter : « Vous ne vous rendez pas compte ? En plus, vous demandez trois tamis avec des mailles différentes ! » J’ai insisté, expliquant que nous avions quelques dizaines de kilos de sable à examiner et qu’à la cuillère cela allait prendre beaucoup de temps. Jusqu’à obtenir gain de cause. C’est du moins ce que j’ai cru lorsque j’ai reçu le coup de fil du service qui s’occupe des achats.
— Docteur, vous allez être content, on a trouvé une solution. Il y a au catalogue des marchés publics un lot qui pourrait faire l’affaire. Mais c’est un lot indissociable. Ils appellent cela un kit.
— Pourquoi pas ? Il y a quoi, dans ce kit ?
— Un seau, un tamis adapté au sable, c’est marqué en toutes lettres, et des instruments, comme vous le demandez : pelle, râteau, grattoir, etc. Et en plus, c’est beaucoup moins cher. On pourrait en commander deux, le pôle est d’accord.
— Pour les tamis, il y a des grilles différentes ?
— Je ne pense pas. Mais si ça pouvait convenir pour cette affaire, cela nous permettrait de faire des économies. Et vous pourriez toujours faire une nouvelle demande à votre pôle de rattachement, l’an prochain. Ils auront peut-être le budget !
Bon, soyons clairs, la médecine légale à l’hôpital, c’est tout un programme. Comme tout service, l’unité de médecine légale est rattachée à un pôle. Où les décisions se prennent dans un « bureau de pôle ». Une sorte d’instance médico-administrative où je ne suis pas grand-chose. Je peux comprendre : la médecine légale, activité des morts, dans une structure de soins, c’est une incongruité. Surtout que mon pôle à moi, il ne soigne que des maladies graves et parfois désespérantes, à coups de médicaments qui coûtent une fortune. Alors, quand je leur parle de mes problèmes de macchabées et de sable… j’ai un peu l’impression que, s’ils pouvaient, ils me diraient d’aller jouer dans mon bac. À sable. Mais ils n’ont jamais osé.
Tout cela a une raison simple : officiellement, la médecine légale hospitalière n’est pas financée par le ministère de la Santé. Mais une grande réforme nationale est engagée, qui devrait tout changer en 2011.
En attendant… je souffre ; on a alors pitié de moi, et gentiment le leitmotiv « Nous n’avons pas le budget… » devient l’antienne « Je vous rappelle que votre activité n’est pas financée ». Du coup, de temps en temps, je m’énerve. Comme ce jour où l’on m’a très sérieusement expliqué, chiffres en main, que la commande de ma clé USB mettait en péril le fonctionnement entier d’un laboratoire ! Parce qu’alors on ne pourrait plus acheter les réactifs nécessaires aux examens.
Paradoxalement, mon CHU a fait de gros efforts pour nous : réfection des salles d’autopsie, nouveaux locaux, informatisation exemplaire, anticipant ainsi la fameuse réforme. Mais ce n’est pas la même ligne budgétaire. Ni les mêmes interlocuteurs.
Bref, sauf circonstances exceptionnelles, pour les petites choses qui ne coûtent pas cher, au quotidien, c’est plus compliqué que pour les gros budgets d’investissement. Par principe, il n’y a pas de budget. D’où de très longues discussions, fortes en émotions, acharnées et répétées (je ne dirais pas « à couteaux tirés » car il n’y a jamais eu de morts). Et pas de tamis de maçon. Donc je ne vais pas me plaindre et j’accepte mes kits.
Quelques jours plus tard, la responsable des achats entre dans mon bureau, triomphante, portant un gros carton.
— Docteur, votre commande est arrivée. Rapide, hein ?
Elle pose la boîte sur la table. Je m’approche. Elle ouvre. À l’intérieur, deux magnifiques ensembles contenus dans des filets de plastique rouge laissant apparaître petit seau, minuscule tamis, mini-pelle, râteau riquiqui, le tout en plastique, même l’anse du seau. C’est vrai, avec du métal, on risquerait de se blesser. C’est gentil d’avoir pensé à notre sécurité. Mais surtout, en prime, il y a une superbe série de moules comprenant le crabe, l’hippocampe et l’étoile de mer. Ma préférée. Merci, je suis content.
— Vous êtes satisfait ? C’est bien, hein ? On a eu du mal à trouver les références.
— Oui, j’imagine assez. Cela s’appelait comment, sur le catalogue ?
— Ben, kit de plage… Pourquoi ? Je ne vous l’avais pas dit ? Cela ne convient pas ?
— Si, si. Du moment qu’on peut tamiser avec…
— C’est bien ce qu’on s’est dit. Du moment que le docteur peut tamiser avec… C’est chouette, vous ne trouvez pas ? Les couleurs sont belles, vous ne pourrez pas les perdre dans le sable.
— Oui c’est vrai, vert fluo, cela se repère de loin… et avec les gros points rouges, on ne peut pas non plus les perdre dans l’herbe. Super !
— En plus, vous pourrez faire des pâtés.
— Oui, on fait souvent cela, en médecine légale. Il y a des fois, ils arrivent même tout hachés, il n’y a plus qu’à les mettre en boîte.
— Ah bon ?
— Non, je plaisante.
— Ah, vous m’avez fait peur !
Sans autre commentaire, restant maître de mes émotions (un légiste est entraîné à cela par la fréquentation pluriannuelle de la barre des assises), je suis allé illico dans la grande surface de bricolage voisine pour acheter de ma poche les fameux tamis. Le travail pouvait commencer.
Le tamisage minutieux auquel se livrent mes collaborateurs dévoués permet de récupérer quelques phalanges égarées et une vertèbre qui avait échappé à leur attention. Mais de projectile, point de trace. Comment expliquer alors cet orifice rond dans le sternum ? Une consultation de mes ouvrages me donne rapidement la solution : il s’agit d’une « variation anatomique rare ». Le sternum est un os provenant de la fusion de trois parties osseuses chez l’enfant. Une fusion imparfaitement réalisée peut laisser subsister un orifice circulaire, phénomène observé et décrit dans la littérature médicale. Évelyne avait un sternum à trou d’origine. Et elle est bien morte étranglée.
Pour ce qui est des tamis de maçon, je les garde. Ils sont à moi, je les ai payés avec mes sous. J’ai même mis mon nom dessus. Mais je les prête à qui veut bien écouter leur histoire. J’ai bien pensé à une petite vengeance délicate, comme une communication dans un congrès national ou plus, avec un titre du style « Efficacité comparée des outils de tamisage en médecine légale : kit de plage versus tamis de maçon », mais finalement, pour l’instant (cette décision reste provisoire…), je me suis contenté d’apporter mon matériel sur la scène de crime suivante. Juste pour montrer. L’instruction et le parquet ont littéralement pouffé. Depuis, les kits de plage sont restés enfermés dans leur emballage d’origine, à la disposition de mon pôle. On ne sait jamais…