6.
     L’ombre noire

 

    Début août, une fin tardive d’après-midi. Le silence est total dans le couloir où s’ouvre mon bureau. J’ai laissé la porte ouverte, mais je n’attends aucune visite. Je suis seul dans les lieux, mes équipiers sont en vacances ou déjà partis profiter du soleil. J’adore travailler à cette période de l’année : trois jours que le téléphone ne sonne plus, aucun cadavre à l’horizon. Le calme est absolu, propice aux réflexions sur les dossiers complexes. Comme celui étalé sur mon bureau.

    Je contemple le décor. J’ai tout fait pour me sentir ici comme chez moi, sinon la fréquentation répétée des morts deviendrait vite insupportable. Question de survie.

     

    Un bruit de pas feutrés hésite dans le couloir, une ombre noire arrive à ma porte. Une violente décharge d’adrénaline m’envahit lorsque la silhouette sort de la pénombre. L’image de la mort s’est brièvement superposée à celle de cette jeune femme au visage très régulier, dégageant une grande douceur. Elle est tout de noir vêtue : petit bustier, grande jupe flottante. Brutalement, j’ai l’impression d’entrer dans la série Cold Case : avec ses cheveux denses, longs, entre blond et châtain clair, elle rappelle immanquablement Lilly Rush lorsque celle-ci laisse sa frange retomber sur ses yeux. Ceux de l’ombre noire sont d’un bleu très clair, presque transparent, et me fixent. Mais j’ai l’avantage de la lumière, je suis à contre-jour, le dos aux fenêtres de mon bureau dans mon grand fauteuil de cuir.

    — Bonsoir, vous êtes perdue ?

    Il est rare que l’on vienne directement prendre rendez-vous dans mon unité, surtout pour une autopsie.

    — Non, je recherche mon père.

    — Ici, c’est la médecine légale.

    — Justement, je crois que c’est ici que je peux le trouver.

    — Non, ici, c’est la partie bureaux et consultations, la chambre mortuaire est dans une autre aile du bâtiment.

    — Mais il n’est pas mort !

    — Dans quel service est-il hospitalisé ?

    — Il n’est pas hospitalisé…

    Il n’y a pas de consultations aujourd’hui et je n’ai aucun rendez-vous. L’ombre noire est une énigme, elle cherche son père, qui n’est pas mort, en médecine légale. Le visage garde sa douceur, puis un sourire énigmatique et une petite crispation douloureuse apparaissent, très fugaces, avant que les lèvres sensuelles découvrent des dents blanches parfaites.

    — Quel est le problème ?

    — Je ne sais pas si vous avez le temps ?

    — Je ne suis pas pressé. Asseyez-vous.

     

    J’ai deux sièges de cuir noir pour mes invités. Elle choisit celui qui est dans la lumière, ce qui fait ressortir encore plus le bleu de ses yeux. La sérénité qu’elle dégage est impressionnante et cette visite est totalement décalée. Un long silence s’établit entre nous. Aucun n’ose le rompre. Jusque-là, nos regards ne se sont pas quittés, créant un sentiment ambigu. Tournant légèrement la tête, elle fixe une de mes tapisseries murales.

    — D’où vient-elle ?

    — D’Équateur.

    — Elle doit avoir un sens, elle est toute en symboles, on dirait le Bien et le Mal qui s’interrogent sur le sens de la vie.

    — …

    — Et celle-là ?

    — C’est une tapisserie péruvienne, elle vient du lac Titicaca.

    — On dirait des monstres.

    — Elle raconte la légende des dieux de la montagne et du lac.

    S’ensuit un long silence. Puis :

    — C’est très beau, ici. Vous êtes médecin légiste ?

    — Oui.

    — J’ai besoin de savoir qui est mon père… Oui, j’ai besoin de savoir qui est mon père et vous pouvez m’aider.

     

    Aïe, aïe, aïe, un doute me traverse l’esprit. Quel âge peut-elle avoir ? 25 ans au plus ? Quel âge avais-je quand elle est née ? Un rapide calcul et le verdict tombe. Hum ! C’était une période agitée pour moi, d’une grande instabilité. Les maîtresses défilaient. Les échecs aussi. Elle pourrait être ma fille. L’une de mes ex m’aurait-elle caché quelque chose ? Si c’est cela, je suis mal.

    — Il me faut plus de précisions. En quoi puis-je vous aider ?

    — Est-il vrai qu’avec les tests génétiques, à partir de cheveux, par exemple, ou d’une brosse à dents, on peut dire si quelqu’un est votre père ? Vous faites des tests génétiques ?

    — Et si vous commenciez par le début ?

    Dans un long monologue entrecoupé de silences interminables, elle me relate son secret. Il y a quelques mois, sa mère était de plus en plus tendue, jusqu’à lui annoncer, un soir, que son père n’était pas son « vrai » père, son père biologique. Elle aurait entretenu quelque temps une liaison avec un ami de ce dernier.

    Ouf ! Le doute me quitte. Dans ma vie agitée, j’ai toujours su garder un principe : ne jamais s’occuper de la femme des copains… à plus forte raison, celle des amis.

    Cela a été un choc psychologique intense, une véritable sidération. Elle aimait son père « actuel », la douleur de cette trahison lui était insupportable. Un matin, elle a pris la décision de rechercher la vérité. Il s’en est suivi une longue recherche sur Internet où elle a rapidement découvert des publicités pour les tests génétiques.

     

    Maintenant, elle veut la vérité. Elle veut que ces tests soient faits, elle veut être sûre. Qui est son vrai père ?

    — Les choses sont plus compliquées qu’Internet ne le dit.

    — …

    — En France les tests sont interdits en dehors d’une décision de justice. S’ils sont réalisés à l’étranger, ils ne sont pas utilisables en France pour prouver une paternité. De plus, la réalisation des tests dans des laboratoires qui ne sont pas agréés pose le problème de leur qualité.

    Elle reste silencieuse.

    — Il y a également des risques pour vous. Le fait de faire pratiquer des tests génétiques à l’insu d’une personne est un délit. Vous risquez une amende, une peine de prison.

    La sérénité n’a pas quitté son visage.

    — Alors, qu’est-ce que je peux faire ?

    — Vous pouvez faire les choses dans les règles, demander un jugement sur des arguments sérieux. S’il estime les arguments suffisants, le juge demandera une enquête génétique. Mais cela va secouer sérieusement la famille !

    Silence de mon interlocutrice.

    — Ou alors…

    — Oui ?

    — Il y a une autre voie, mais elle n’est pas facile !

    — Laquelle ?

    — Vivre avec…

    Le silence se transforme en chape de plomb et je lis une détresse extrême dans ses yeux.

    — Je ne lui en ai pas parlé jusque-là. À mon père, je veux dire. Ces derniers temps, j’ai plus de complicité avec lui et je ne veux pas lui faire de peine. Ce n’est pas une bagarre judiciaire que je veux, c’est juste une certitude.

    — Oui ?

    — Je ne sais plus quoi penser, je ne suis même pas sûre que ma mère dise la vérité. Il y a des tensions entre mon père et elle. Je me suis un peu éloignée d’elle.

    — …

    — Finalement, je suis coincée entre deux doutes. C’est cela qui est dur à vivre. Mais en même temps, je ne supporterais pas de peiner mon père.

    — Pourquoi voulez-vous savoir qui est réellement votre père ? Vous en avez déjà un et j’ai l’impression que vous l’aimez…

    — C’est vrai, je l’aime.

    — …

    — Mais c’est douloureux… c’est lourd !

    — Quoi donc ?

    — Ce secret.

    — Alors, prenez votre temps, réfléchissez-y.

     

    Long silence. Cela fait bien une heure qu’elle est là. La lumière du soleil déclinant se réfléchit sur la façade du CHU, en face des fenêtres de mon bureau. Elle prend des teintes dorées qui transforment les rouges de mon bureau en un véritable embrasement

    — Que voulez-vous dire ?

    — Travaillez cette idée : qu’est-ce qui est le plus important pour vous ?

    — Mais… Ce secret que m’a dévoilé ma mère…

    — Oui ?

    — Et d’abord, pourquoi a-t-elle fait cela ?

    — Quoi cela ?

    — Eh bien, me dire qu’elle avait trompé mon père ?

    — C’est une bonne question.

    — Pourquoi est-ce que je vous raconte tout cela ? Je ne vous connais même pas…

    — Sans doute parce que vous avez besoin d’en parler. À quelqu’un qui n’est pas impliqué.

     

    Grand silence.

    — C’est beau !

    — Quoi donc ?

    — Vos écrans.

    Les deux écrans de mon ordinateur se sont mis en veille sur des images de plongée sous-marine. Des taches bleues dans l’océan rouge de mon bureau.

    — C’est vous qui les avez prises ?

    — Oui. La plupart.

    — Ce sont des raies ?

    — Oui. Des raies mantas, aux Maldives.

    — On dirait qu’elles dansent.

    — Elles dansent.

    Un autre grand silence.

    — Pourquoi a-t-elle fait cela ? Me dire ce secret ?

    — Qu’est-ce qui est le plus important pour vous ?

    — D’avoir un père que j’aime et qui m’aime.

     

    Les écrans sont revenus sur le fond de bureau, un feu d’artifice tout en variations de rouges et de jaunes. L’ombre se lève de son fauteuil, son visage est toujours serein. Elle ne peut manquer mon regard qui s’attarde sur son ventre, découvrant ce que je n’avais pas vu jusque-là, à trop observer ses yeux et son visage.

    — Je suis enceinte. Un peu plus de six mois. Son grand-père l’aime déjà…

    — …

    — Merci de m’avoir écoutée.

    Elle part sans me laisser répondre. La porte ouverte est vide et je me demande un instant si je n’ai pas rêvé. Mais les effluves de son parfum ne me laissent aucun doute sur sa visite.