CHAPITRE XVI
Morgan ne serait jamais parvenu à son but si les poursuivants n'avaient pénétré dans le magasin, croyant fermement avoir pris Jerome au piège.
Il s'engagea dans la 2e Rue. Il apercevait vaguement, à travers la neige qui tombait toujours, la masse sombre de la banque. Il se mit à courir aussi vite que sa cheville le lui permettait, car il se rendait compte que les hommes qui s'étaient engouffrés dans le magasin n'allaient pas tarder à en ressortir quand ils s'apercevraient que leur proie leur avait échappé. Parvenu devant l'entrée de la banque, il essaya d'ouvrir la porte, mais elle était fermée à clef. Prenant un peu de recul, il lança son pied de toutes ses forces. La porte fut ébranlée mais ne céda pas. Pourtant, il y avait au milieu un panneau de verre dépoli. Un autre coup de pied parvint à le faire voler en éclats. Morgan se mit à agrandir l'ouverture ainsi faite jusqu'à ce qu'elle fût suffisante pour lui livrer passage.
Au moment où il se laissait retomber de l'autre côté, sur le dallage du hall, un revolver aboya, brisant les vitres de l'une des fenêtres. Le jeune homme s'efforça d'accoutumer ses yeux à l'obscurité environnante et aperçut une faible clarté qui venait d'une pièce du fond. Il s'avança en rampant sur les mains et les genoux et poussa la porte qui conduisait aux bureaux. Un autre coup de feu claqua. La balle le manqua de peu et vint s'enfoncer dans le montant de le porte qui se rabattait derrière lui. Il s'aplatit au sol et progressa lentement vers l'endroit où il avait aperçu la lueur du revolver. Arrivé à proximité du bureau de Jerome, il aperçut le coffre-fort, mais ne put déterminer s'il était ouvert ou fermé. Puis il entendait la voix de Curt :
— Éteins-moi cette lampe, Al !
L'obscurité se fit aussitôt.
— Dépêchons, Al ! reprit Curt. Emmène-les tous les deux.
Morgan, abandonnant toute prudence, courut à la porte de derrière qu'il atteignit le premier et contre laquelle il s'adossa. Il n'avait pas d'arme et savait fort bien qu'il allait se trouver en fâcheuse posture, mais il n'avait pas l'intention d'assister au départ de ces deux hommes sans leur opposer aucune résistance. Il décida de tenter le tout pour le tout.
— C'est terminé, Curt ! lança-t-il d'une voix forte. Tu es au bout de ton rouleau.
Le revolver claqua, et la balle alla s'incruster dans le mur, à trois pieds à peine de la porte. Morgan ne bougea pas. Si seulement Curt pouvait perdre son sang-froid et ressortir de la banque, il tomberait presque immanquablement sur les hommes qui devaient maintenant être dans la rue.
— Al ! cria soudain la voix rauque du gangster, emmène la femme et file vers la porte.
Morgan faillit se précipiter. S'ils emmenaient Tena comme otage, les hommes qui étaient dehors tireraient sans réfléchir ni tenir compte de la présence d'une femme.
— Non ! s'écria soudain Jerome. Au nom du Ciel, pas ça !
Morgan entendit un bruit de pas à peu de distance de lui, puis le revolver de Curt se fit entendre à nouveau, et un corps s'écroula lourdement sur le dallage. L'homme avait tiré sur Jerome. Tena poussa un cri, et Al jura à voix basse. Morgan, sans réfléchir, se précipita, passa près de Jerome qui se traînait sur le sol en gémissant. Il aperçut la silhouette d'un homme qui se profilait vaguement contre la fenêtre aux vitres brisées, et il plongea dans ses jambes. Curt poussa une exclamation de surprise, tomba au sol, et son revolver lui échappa. Morgan tenta de le saisir par une jambe, mais déjà il se relevait et s'enfuyait en direction de la porte.
— Al ! hurla Morgan, laisse immédiatement Mrs Jerome, sinon je te descends.
Al Grego avait l'esprit aussi lourd que le corps et était habitué à recevoir des ordres. Il se pouvait qu'il lâchât la jeune femme sans réfléchir. Morgan ne pouvait voir ce qui se passait dans l'obscurité, et il n'avait pas le temps de chercher le revolver qui s'était échappé des mains de Curt. Il courut vers la porte, plus effrayé qu'il ne l'avait jamais été de toute sa vie. Si Al entraînait Tena dans la rue…
Quand il atteignit la porte, il la trouva grande ouverte. Il ressentit un coup au cœur. Puis il entendit un petit cri, et Tena vint s'abattre contre lui en pleurant nerveusement. Dehors, la neige avait cessé, et il faisait moins sombre. Il put voir Curt et Al qui se précipitaient sur un homme qui arrivait en courant. Tous trois roulèrent au sol, et lorsque Curt se releva, il tenait un revolver dans sa main droite. Dans la gauche, il étreignait la courroie du sac qui contenait l'argent volé à la banque.
— Filons ! dit-il. J'ai un pistolet.
Une carabine claqua sur la droite, mais il n'y prêta pas attention et poursuivit son chemin, son frère sur ses talons. Morgan entendit alors une voix qu'il reconnut. C'était celle de Forette qui sortait de l'écurie de Booth et qui criait :
— Lâche cette arme !
Curt fit un bond de côté, comme un cheval qui vient d'apercevoir un serpent. Il leva le bras et son revolver cracha le feu. Les jambes légèrement écartées, un peu penché en avant, Forette bougea à peine, mais son revolver apparut cependant dans sa main avec une rapidité qui tenait du prodige, et deux coups partirent instantanément. Al, qui se trouvait un peu en arrière de son frère, s'effondra la tête la première dans la neige boueuse. Sans un regard pour lui, Curt bondit et disparut dans un étroit couloir entre deux maisons. Forette s'élança à sa poursuite.
Des hommes s'approchèrent. Deux d'entre eux se penchèrent sur le corps d'Al Grego, les autres partirent comme une meute de loups sur les traces de Curt. Pendant un instant, Morgan observa une immobilité absolue. Il se demandait s'il avait jamais vu une homme tirer avec une dextérité et une rapidité comparables à celles dont Forette venait de faire preuve. Il se savait capable de l'égaler ou même de le battre dans des circonstances normales, mais pas dans l'état de fatigue et d'épuisement qui était le sien aujourd'hui.
Tena, blottie tout contre lui, se calmait peu à peu et sanglotait doucement.
— Ils ont tué Mel, balbutia-t-elle.
Morgan la lâcha, et elle se précipita vers l'endroit où son mari était étendu, inconscient. Elle s'agenouilla à ses côtés, tandis que Morgan frottait une allumette en s'arrangeant pour que la flamme n'en fût pas visible de la rue.
— Il n'a qu'une blessure au bras, déclara-t-il. Ce ne sera rien. Je vais tâcher de récupérer le revolver de Curt, puis nous l'emmènerons.
Il retrouva l'arme assez facilement, mais elle était vide.
— Où Jerome conserve-t-il ses cartouches ? demanda-t-il.
— Dans un des tiroirs de la caisse, je crois.
Morgan courut à l'endroit indiqué, ouvrit deux ou trois tiroirs et finit par trouver ce qu'il cherchait. Il chargea rapidement l'arme, fourra une boîte de cartouches dans sa poche et revint vers Jerome qui était en train de reprendre connaissance. Il l'aida à se relever, s'empara de son bras valide qu'il passa par-dessus son épaule et se dirigea vers la porte. Tena marchait de l'autre côté, soutenant le bras blessé de son mari. Morgan songea brusquement à la petite fille de Tena.
— Où est Serena ? demanda-t-il d'une voix anxieuse. Est-elle restée…
— Non. Elle est partie avec Sophronia pour l'après-midi. Elles doivent rentrer à six heures.
Morgan avançait d'un pas lourd en direction de la prison, qui était le seul endroit où Jerome pût se trouver en sécurité. Il lui semblait qu'il n'y arriverait jamais, car la fatigue de ces dernières vingt-quatre heures se faisait durement sentir. Et il entendait maintenant derrière lui les cris des hommes lancés à la poursuite de Curt et qui semblaient se rapprocher.
Enfin, ils atteignirent la prison. Il poussa la porte et fut heureux de constater qu'elle n'était pas fermée à clef. Appuyant Jerome contre le mur, il entra un instant pour allumer la lampe, puis il transporta le banquier à l'intérieur et l'assit dans le fauteuil du shérif. Tena referma soigneusement la porte qu'elle barricada. Après quoi, elle se mit en devoir de déchirer la manche de son mari.
— Je vais chercher des pansements et du whisky, dit Morgan.
Les pansements se trouvaient sur une étagère, et il y avait une bouteille de scotch dans le bureau. Il la déboucha et la tendit à Jerome qui s'en empara d'un air hébété et se mit à boire goulûment. Il toussa, s'étrangla et faillit laisser tomber le flacon. Morgan le lui prit des mains et versa de l'alcool sur la blessure. Jerome poussa un hurlement et s'évanouit à nouveau. Morgan lui entoura le bras d'un solide bandage. Quand il eut terminé, il transporta l'homme jusqu'à une des cellules où il l'étendit sur la couchette. Tena posa une couverture sur son mari, puis ressortit avec Morgan qui ferma à clef la porte de la cellule et entraîna la jeune femme. De retour dans le bureau du shérif, il s'assit, épuisé et essoufflé, les yeux fixés sur Tena qui s'était laissée tomber dans un autre fauteuil. Elle tremblait de tous ses membres, et des larmes perlaient au bord de ses paupières. Morgan avait une envie folle de la prendre dans ses bras, de la bercer doucement, de la consoler, et cette envie lui causait presque une douleur physique.
— Dès que tu te sentiras un peu mieux, il faudra aller chercher le docteur, dit-il à mi-voix.
Elle leva vers lui des yeux suppliants. Il sentait qu'elle voulait rester, mais il ne pouvait le lui permettre.
— De toute façon, je ne te laisserai pas rester ici, ajouta-t-il.
Elle le fixa encore plus intensément de ses beaux yeux sombres où brillaient des larmes.
— Je veux rester, Morgan, murmura-t-elle. Il le faut.
Un bruit de voix se fit soudain entendre dans la rue. Morgan se leva pour aller jeter un coup d'œil par la fenêtre. Il y avait foule devant la porte. Une pierre vint frapper la vitre qui se brisa, puis on entendit la voix de Len Slaughter qui braillait :
— Envoie-le-nous, Orr !
Morgan s'avança vers la porte et l'ouvrit. Le silence se fit aussitôt.
— Retournez chez vous ! ordonna-t-il d'une voix forte. Jerome est blessé et enfermé dans une cellule. Il me semble que vous avez fait couler assez de sang pour aujourd'hui.
Il aperçut alors son père qui se frayait un chemin à travers la foule. Il tenait une bouteille à la main et hurlait d'une voix enrouée par l'alcool :
— Qu'est-ce que vous attendez donc ? Est-ce qu'un homme tout seul vous fait peur ? Allons-y, bon Dieu !
Il fit en direction de son fils quelques pas chancelants, glissa et tomba assis dans la boue, une expression comique sur son visage mal rasé. Quelqu'un se mit à rire. Le vieux Sam reprit sa bouteille, la porta à ses lèvres et tomba à la renverse. Le rire se propagea dans toute l'assistance.
— Ça suffit ! reprit Morgan. Que l'un d'entre vous aille chercher le docteur, et que les autres rentrent chez eux. Jerome ne s'échappera pas, je vous l'affirme.
— Et Curt ? Il a emporté tout l'argent qui se trouvait encore à la banque.
Morgan aurait voulu pouvoir leur reprocher de ne pas s'être emparés du fugitif, leur dire qu'il connaissait la raison de leur échec. Curt était dangereux, et ils s'étaient imaginés qu'il serait plus facile de s'emparer de Jerome.
— Nous le rattraperons demain, répondit-il simplement. Rentrez chez vous.
Il regagna le bureau, referma la porte et se rapprocha de Tena qui était encore toute tremblante.
— Tout va bien, dit Morgan d'une voix qu'il voulait rassurante.
Mais il savait fort bien, au fond de lui-même, qu'il aurait à vaincre de nombreuses difficultés. Avant que la nuit ne fût achevée, il verrait certainement Forette se dresser contre lui. Et il ne serait pas facile de venir à bout de Forette !