CHAPITRE XIII
Un silence lugubre plana quelques instants sur la pièce. Puis s'éleva la voix monocorde du shérif.
— Qui a ouvert le feu sur la maison ? Dillon ?
Morgan ne répondit que par un signe de tête. La porte de communication venait de s'ouvrir devant Curt qui fit en chancelant quelques pas dans leur direction. Ses yeux se portèrent d'abord vers Al, encore étendu sur le sol, puis vers la couche sur laquelle reposait sa belle-sœur. Enfin, il regarda Dan English et s'enquit :
— Et Chuck ?
— Il est mort aussi.
— Espèce de salaud ! s'écria Curt d'une voix où se concentrait toute sa haine.
Dan rougit avant de déclarer :
— Je vous ai offert la possibilité de vous rendre.
Curt se tourna alors vers Morgan qu'il fixa d'un regard implacable.
— C'est toi qui es la cause de tout cela !
Morgan haussa les épaules sans lui répondre.
— Je vais seller les chevaux, Dan, dit-il.
— Attelle plutôt le chariot. Un seul cheval de selle suffira pour Curt.
Morgan acquiesça et sortit. En franchissant le seuil, il sentit peser sur lui les regards hostiles de ses compagnons. Il était clair qu'ils avaient honte de ce carnage et qu'ils cherchaient un bouc émissaire sur qui rejeter leurs propres fautes. Arrivé au corral, le jeune homme prit deux des chevaux qu'il amena dans la cour pour les atteler au chariot. Il retourna ensuite chercher le troisième qu'il sella et conduisit près de la porte de la maison.
Dan English et ses hommes étaient en train d'allonger dans le chariot le corps de Chuck et celui de sa femme. Quand ils retournèrent dans la maison, Al avait disparu. Morgan aurait pourtant juré qu'il était mort. Tout à coup, il entendit un bruit de sabots derrière l'habitation. Il se mit à courir et aperçut Al qui s'enfuyait sur le cheval d'un des hommes du shérif. Il fit un geste pour épauler sa carabine, puis laissa retomber son bras.
— Tire ! glapit la voix de Dillon. Mais tire donc !
Le fugitif était à une centaine de yards de distance et commençait à gravir la colline. Un coup de feu claqua derrière Morgan. Un petit nuage de poussière s'éleva devant le cheval de Grego qui fit un écart. D'autres balles furent tirées, mais aucune n'atteignit le fugitif qui poursuivit sa course et disparut derrière la crête boisée.
— Pourquoi n'as-tu pas tiré ? demanda Dillon d'un ton accusateur en se tournant vers Morgan.
Le jeune homme laissa la question sans réponse. Il en avait assez pour une seule journée. On rattraperait facilement Al qui, blessé comme il l'était, ne pourrait aller bien loin.
— Dillon, tu vas conduire le chariot, ordonna Dan.
— Nous ne poursuivons pas Al ?
— C'est mon affaire. As-tu la prétention de me dicter ce que je dois faire ?
Dillon essaya de soutenir le regard du shérif, mais il y renonça finalement et baissa les yeux. Puis, grommelant quelques paroles inintelligibles, il grimpa sur le siège du chariot, rassembla les guides et démarra. Dan regarda Morgan qui venait de se mettre en selle.
— Je suppose que tu dois savoir suivre une piste ? dit-il.
— Je ne m'en tire pas trop mal.
— Tu vas donc suivre Al et voir la direction qu'il a prise. Tu pourras nous rattraper avant que nous ayons regagné la ville.
Le shérif s'éloigna, Curt Grego à ses côtés et suivi de ses hommes qui chevauchaient maintenant en silence. Morgan partit en direction de la crête. Al Grego avait mené bon train jusqu'au sommet. Là, il s'était arrêté, comme le prouvaient les traces laissées par les sabots de son cheval, puis il avait continué vers la ville, mais à plus faible allure.
Morgan fit demi-tour. Le détachement avait à peine parcouru trois milles quand il le rejoignit. Dan l'interrogea du regard.
— Il est parti en direction de la ville, répondit-il.
Dan fronça les sourcils et força légèrement l'allure. Forette, qui marchait derrière lui, paraissait assez mal à l'aise. Il avait vu aujourd'hui ce qu'étaient la violence et la mort, et cela paraissait l'avoir éprouvé. Morgan espérait que l'impression faite sur lui serait assez forte pour changer le cours de son existence. Ils avaient parcouru environ un mille lorsque Roy se tourna vers lui.
— Pourquoi tout cela me trouble-t-il à ce point, Morg ?
— Regarde les autres. Ils ne sont pas tellement fiers non plus.
— Les Grego étaient cependant des assassins.
— Et la femme ? Je suis sûr qu'elle n'avait jamais tué autre chose qu'un poulet.
— C'était un accident.
Morgan riva son regard à celui de Forette.
— Le crois-tu vraiment ?
— Euh… non. Si tout le monde avait obéi aux ordres de Dan…
— Ne te blâme pas trop, puisque tu es le seul à ne pas avoir tiré un coup de feu.
— Mais j'étais là, et je n'ai pas essayé d'intervenir.
— Personne n'aurait pu les arrêter. Dan l'a tenté, moi aussi, et sans succès.
La petite troupe poursuivait lentement sa route, et les conversations commençaient à s'engager. Morgan entendit la grosse voix rauque de Len Slaughter qui grognait :
— Qu'est-ce que vous avez donc tous à faire cette tête ? Nous n'avons fait que riposter. C'est eux qui ont tiré les premiers.
— Si Chuck avait l'intention de livrer combat, dit un autre, il aurait dû éloigner sa femme. Il aurait pu se douter qu'elle risquait de recevoir une balle égarée.
Curt Grego intervint, d'une voix basse mais qui porta tout de même jusqu'à l'extrémité de la colonne.
— Mon frère n'avait pas du tout l'intention de livrer combat. C'est Al qui a tiré le premier coup de feu, et il aurait tué le shérif si Chuck ne l'avait frappé au moment où il pressait la détente. N'essayez donc pas de changer l'aspect des choses. C'est un meurtre que vous avez commis, bande de sales hypocrites. Certains d'entre vous portent encore leurs vêtements du dimanche qu'ils mettent pour aller à l'église, mais vous êtes tout de même des assassins qui vous abritez derrière l'insigne du shérif.
— Faites-le taire, Dan ! hurla Carl Roushe.
Mais Dan English ne tourna pas la tête. Il devait se douter de ce qui allait suivre. Curt Grego allait maintenant raconter toute l'histoire. Et Morgan songea que le shérif risquait de ne pas arriver vivant en ville où il était pourtant le seul représentant de la loi, le seul à pouvoir assurer la protection de Jerome et de Tena.
Curt chemina en silence pendant un moment. Quand il tourna à nouveau la tête, il y avait un sourire de triomphe sur ses lèvres minces et cruelles.
— Vous savez que nous avons tué Rossiter, reprit-il, mais vous ignorez pourquoi.
— Faites-le taire, Dan, intervint Morgan. Ne le laissez pas…
— Réfléchis avant de parler, Curt, dit le shérif. Tout ce que tu diras peut être retenu et utilisé contre toi.
Curt éclata d'un rire discordant.
— Croyez-vous que je m'en soucie ? Je n'ai pas une seule chance de m'en tirer vivant. Je peux donc aussi bien entraîner le vrai responsable avec moi. Nous avons tué Rossiter, c'est vrai. Il est enterré au milieu de notre corral, mais on nous a payés pour agir.
— Qui vous a payés ? demanda vivement Forette.
— Jerome. Et vous voulez savoir pourquoi ? Eh bien, c'est parce que votre précieuse banque est à sec, bande de saligauds. Et vous êtes tous ruinés.
Personne ne dit mot pendant une longue minute. Le visage de certains d'entre eux exprimait le doute, d'autres étaient manifestement en proie à la colère et à la panique, tel Carl Roushe qui était pourpre jusqu'à la racine des cheveux. Sa première stupeur passée, il éperonna son cheval, dépassa le shérif et fonça en direction de la ville. Forette s'élança à sa poursuite et le rattrapa avant qu'il n'eût parcouru un quart de mille. Saisissant son cheval par la bride, il le contraignit à faire halte. La colonne, qui avait accéléré son allure, arrivait déjà.
— Tu t'imaginais pouvoir aller retirer ton argent avant que la nouvelle se soit répandue en ville, hein ?
— Et après ? Tout ce que je possède…
— Souviens-toi, intervint Dan, que la banque est fermée aujourd'hui. Et elle n'ouvrira pas avant que les inspecteurs soient venus en examiner les comptes. Mets-toi bien ça dans la tête.
Les hommes s'étaient tous groupés autour du shérif.
— Toi, tu étais au courant ! s'écria quelqu'un. Avoue que tu savais toute l'histoire.
Dan English ne nia pas. Les autres échangeaient des regards stupéfaits.
— C'est impossible ! s'écria Roushe. Je connais Dan depuis plus de quinze ans. Il est shérif, et s'il avait été au courant, il aurait déjà agi.
— Quelle est la vérité, Dan ? demanda Forette.
Les épaules du shérif s'affaissèrent. Il était incapable de soutenir les regards accusateurs de ses hommes. Il gardait les yeux baissés vers le pommeau de sa selle, et c'est d'une voix à peine audible qu'il déclara :
— Oui, j'étais au courant.
Len Slaughter s'avança, le visage écarlate.
— Vous nous avez trahis ! hurla-t-il.
Le shérif secoua la tête.
— Non, répondit-il. Je n'ai trahi personne.
Morgan déplaça imperceptiblement sa carabine qui était posée en travers de sa selle, et sa main droite se resserra sur le fût. Dan releva la tête, fixa ses hommes l'un après l'autre et reprit :
— J'ai peut-être eu tort. En fait, je me rends compte maintenant que j'aurais dû arrêter Jerome et les Grego le jour où j'ai découvert la vérité.
— Pourquoi ne l'as-tu pas fait ?
Morgan fit avancer son cheval pour venir se placer à côté du shérif.
— Je vais vous l'expliquer, dit-il. Dan n'a rien fait à ce moment-là à cause de la ville, à cause de vous tous. Il espérait que Jerome pourrait se renflouer.
— Ah ! non, tu ne nous feras pas avaler celle-là ! ricana Slaughter. Il a dû, comme les autres, tirer profit de la situation. Cette petite grue du saloon, cette Lily, doit revenir assez cher…
Le cheval de Morgan bondit sous l'éperon, et son épaule vint heurter la monture de Slaughter, se plaçant entre lui et le shérif qui, pourpre de colère, essayait de s'élancer sur l'homme qui avait insulté la jeune femme.
— Ça va ! s'écria Morgan. Du calme, tous les deux.
— Qu'est-ce que diable tu es, toi, pour vouloir nous imposer ta loi ? aboya Slaughter. Un voyou, un bon à rien, et un poltron par-dessus le marché. Reste en dehors de cela, Orr. Et fiche le camp d'Arapaho Wells, si tu ne veux pas que nous te traitions comme nous venons de traiter les Grego.
Morgan promena son regard sur les hommes qui l'entouraient. Ils semblaient animés d'une haine dangereuse, stimulée encore par la panique qui s'était emparée d'eux en apprenant la faillite de la banque. Dan English, très pâle, les mâchoires serrées, avait dans les yeux une lueur de défi. Il pensait probablement que sa fin était proche, et il voulait l'affronter sans flancher. Curt Grego observait la scène avec un sourire moqueur, bien qu'il y eût de la panique dans son regard, car lui aussi devait sentir qu'il ne lui restait plus longtemps à vivre. Roy Forette était trop jeune pour avoir dans cette affaire des intérêts financiers, mais on le sentait sous pression.
— Et alors, qu'est-ce que vous allez faire maintenant, Shérif ? hurla Len Slaughter.
Il avait accentué le mot « shérif » d'un ton méprisant et continuait :
— Vous allez laisser filer Jerome et les Grego. C'est ça votre plan, hein ?
Dan ne daigna même pas répondre.
— Il ne dit rien, reprit Slaughter en se tournant vers les autres. Il ne nie pas, parce que c'est la vérité.
Morgan se rapprocha un peu plus du shérif.
— Dan, lui dit-il à voix basse, si vous ne voulez pas qu'ils aillent trop loin, il est temps de les arrêter.
Mais le shérif ne bougea ni ne parla. Il devait éprouver un sentiment de culpabilité et se dire que la fureur de ces hommes était justifiée. Voyant qu'il ne réagissait pas, Morgan leva sa carabine et en pointa le canon sur la poitrine de Slaughter.
— Calme-toi, Len, dit-il. Nous allons conduire Grego en prison, et Jerome avec lui. Ensuite, nous rattraperons Al.
— Inutile de me dicter ce que je dois faire.
Il se tourna vers les autres.
— Venez ! Nous allons d'abord pendre Curt. Ensuite, nous nous mettrons à la recherche de son frère et de Jerome, et nous irons voir à la banque combien d'argent il reste.
— Essaie donc de mettre ce plan à exécution, Len, dit doucement Morgan, et ma première balle est pour toi.
Slaughter éperonna son cheval et leva sa carabine en même temps. Sa main se contracta involontairement, et le coup partit accidentellement. Un air de stupéfaction passa sur le visage de Dan English qui devint d'une pâleur de cire. Il bascula de sa selle, et Morgan le retint tout en se laissant glisser lui-même jusqu'au sol. Il l'étendit et déboutonna sa veste, mais il se rendait compte qu'il n'y avait rien à faire, car il voyait l'endroit où la balle avait pénétré dans la poitrine du shérif. Les hommes étaient maintenant silencieux. Forette mit pied à terre et s'avança vers Morgan. Il était blême.
Dan essaya de sourire faiblement.
— C'est ainsi que ça devait finir, Morg, murmura-t-il. Tu diras à Lily…
— Oui. Mieux encore, vous le lui direz vous-même, Dan. Vous n'êtes pas mort, voyons !
Mais il n'était pas dupe de son mensonge.
— N'attends pas trop longtemps, Morg, reprit le shérif d'une voix faible. Ne sois pas aussi stupide que moi. Répare le mal que tu as fait à Tena il y a six ans. Sa petite fille est la tienne, et non celle de Jerome…
Morgan entendit bouger Forette derrière lui. Dan serra convulsivement la main du jeune homme, tandis qu'un spasme de douleur tordait son visage. Puis, son étreinte se relâcha, son visage retrouva le calme et la sérénité. Il avait cessé de vivre. Morgan resta un moment à genoux… auprès de lui, puis il se releva et se retourna pour faire face aux hommes.
L'expression du visage de Forette le frappa. Jamais de sa vie il n'avait vu autant de haine et de fureur concentrées dans un regard. Il resta un instant abasourdi, puis comprit. Forette avait entendu les dernières paroles du shérif, et il était amoureux de Tena Jerome ! Il éprouvait pour elle une adoration juvénile et platonique, il pensait que Morgan avait fait souffrir la jeune femme, et il avait maintenant une raison valable de tuer. Une sorte de grognement étranglé sortit de sa gorge. Dans une seconde, sa main allait s'emparer de son revolver avec toute la dextérité dont il était capable, et la carabine de Morgan, dont le canon était pointé vers le sol, ne lui serait d'aucune utilité. À ce moment-là, on entendit un bruit de sabots, puis la voix de Slaughter qui hurlait :
— Grego ! Il s'enfuit.
Forette eut un battement de paupières, et son attention se relâcha une seconde. Il n'en fallut pas plus à Morgan. Instinctivement, tel un serpent qui s'apprête à s'élancer sur sa proie, il leva sa carabine dont il enfonça le canon dans le ventre de son adversaire. Forette poussa un grognement et se courba en deux, le visage tordu par la douleur. Morgan n'attendit même pas qu'il fût tombé à terre. Il saisit les rênes de son cheval, bondit en selle, éperonna sa monture et s'en fut au galop.
Il entendit derrière lui une rumeur furieuse qui sortait d'une douzaine de bouches, un grognement semblable à celui d'une bête sauvage que l'on vient d'arracher au sommeil.