CHAPITRE XI
Morgan se leva et quitta la véranda pour se diriger vers l'écurie de louage. Quand il y arriva, il aperçut devant l'abreuvoir le vieux Sam entouré de trois hommes. Il y avait là Roy Forette, Jim Dillon le forgeron, et un troisième qu'il ne connaissait pas. Sam était assis sur un vieux cuvier renversé. Ses cheveux ruisselants étaient collés à son visage, et l'eau coulait le long des jambes de son pantalon, formant une petite mare à ses pieds. Jim Dillon, engoncé dans ses vêlements du dimanche, était en train de lui parler d'un ton hargneux.
— Il faut que tu l'ouvres, Sam ! Tu n'auras pas à boire, et on ne te donnera pas de vêtements sacs avant que tu aies raconté ton histoire.
Sam leva vers les trois hommes des yeux furieux.
— Vous pouvez bien aller au diable, bande de salauds ! Vous n'avez pas honte de me traiter comme ça ?
Dillon lui lança une taloche qui l'envoya rouler au sol.
— Tu vas parler, oui ? Nous n'allons pas passer toute la journée ici.
Sam se releva péniblement.
— Laisse-le tranquille, Jim ! dit soudain la voix de Morgan.
L'homme interpellé se retourna d'un air menaçant pour répliquer :
— Toi, ne viens pas fourrer ton nez là-dedans.
Morgan fit un pas en avant, et son regard rencontra celui de Dillon. Au bout d'un instant, le forgeron baissa les yeux, et Morgan se tourna vers Forette qui, les mâchoires serrées, le fixait sans aménité.
— Tu en fais une question de famille, peut-être ? ricana Roy.
— Et après ?
Forette se tourna vers Dillon.
— Prête-lui ton revolver, Jim.
L'homme ne fit pas un geste.
— Fais ce que je te dis, bon Dieu ! glapit Roy d'une voix cinglante.
Tandis que Dillon se battait avec la boucle de son ceinturon, Morgan, sans quitter Forette des yeux, tira de sa poche un dollar en argent qu'il lança à Sam.
— Va boire un verre et te changer.
Sam attrapa adroitement la pièce et sortit pour prendre la direction du Buckhorn.
— Espèce de canaille ! dit Forette d'une voix lente.
Morgan rougit de fureur. Du coin de l'œil, il voyait le revolver que Dillon lui présentait d'une main tremblante, tandis que Forette reprenait d'une voix plus assurée :
— Prends-le, sacrebleu ! Il paraît que tu es un as au revolver. Montre-nous un peu ça.
Autrefois, c'était l'orgueil qui avait dicté les actes de Morgan. Mais il sentait maintenant que, s'il voulait avoir une chance de rester et de changer d'existence, la première chose à faire c'était précisément de fouler aux pieds cet orgueil qui l'avait perdu dix ans plus tôt. Il tourna la tête vers Dillon.
— Rentre ça, dit-il. Je n'en veux pas.
Il se rendait parfaitement compte que son refus de se mesurer avec Forette lui ferait perdre le peu de respect que l'on avait encore pour lui, et que d'autres prendraient désormais l'initiative de le provoquer. Mais il savait aussi que s'il tuait son adversaire, il ne lui resterait plus qu'à quitter la ville à tout jamais.
— Chuck avait donc raison, ricana Forette. Tu as la trouille.
Sam Orr ressortait à ce moment-là du saloon. Il jeta un coup d'œil aux quatre hommes, puis prit le chemin de la ville.
— Hé ! Attends un peu, toi ! lui cria Dillon en faisant un pas vers lui.
Morgan le saisit par la manche pour le retenir, mais le forgeron se dégagea d'un geste brusque et donna une poussée au jeune homme qui chancela. C'était là une première conséquence de son attitude envers Forette. Dillon s'avança vers Sam d'un pas lourd. Morgan le saisit à nouveau et le fit pivoter.
— Sam t'a raconté ce que tu voulais. Maintenant, fous-lui la paix !
Morgan était pâle de rage, et ses yeux lançaient des éclairs.
— Il ne nous a pas tout dit. Je veux savoir pourquoi les Grego ont tué Rossiter. Est-ce pour l'argent, ou bien…
— Pourquoi ne vas-tu pas le leur demander, à eux ? Tu t'imagines sans doute que ce serait plus difficile et plus dangereux que de tourmenter un pauvre type saoul.
— Écoutez-le donc ! railla Dillon.
Morgan le fixa droit dans les yeux.
— Ne me pousse pas à bout, répliqua-t-il d'une voix calme. Forette prétend que j'ai la trouille, mais ce n'est pas forcément vrai.
Dillon soutint un instant son regard, puis grommela quelques paroles inintelligibles et se tourna vers les deux autres.
— Que le vieux s'en aille au diable ! bougonna-t-il. Allons chercher nos chevaux et rendons-nous chez les Grego. Nous verrons bien ce qu'ils ont à dire.
*
* *
Le shérif, monté sur son alezan, s'arrêta près de Morgan. Il parut hésiter, puis s'éclaircit la voix pour demander :
— Aimerais-tu te joindre à nous, Morg ? Je…
Il s'interrompit, manifestement gêné pour continuer.
— Je… pourrais avoir besoin d'aide.
Morgan songea que sans l'intervention de Dan, la veille au soir, il serait probablement mort.
— Bien sûr, Dan, je vais vous accompagner, déclara-t-il.
Il fit demi-tour pour se diriger vers l'écurie. Forette en sortait avec un cheval. Il sauta en selle et adressa un sourire moqueur à Morgan.
— Tu ne viens pas rigoler un peu ? Tu préfères sans doute rester à l'abri du danger.
— Tuer, ce n'est jamais de la rigolade, gamin ! Et tu t'en apercevras si tu continues dans la voie que tu sembles prendre.
Forette rougit de s'entendre traiter de gamin, mais il n'eut pas le temps de répliquer, car Morgan avait déjà disparu sous le porche.
— Il me faut un cheval, Si. Le meilleur que tu aies.
Booth acquiesça d'un signe et s'éloigna pour revenir quelques minutes plus tard, tenant par la bride un splendide hongre bai brun au poil luisant. Morgan se mit en selle.
— J'espère que tu ne pars pas sans arme ? s'enquit Booth.
— Non. Je vais me faire prêter une carabine par Dan.
Une demi-douzaine de cavaliers tournaient l'angle de l'hôtel en direction du bureau du shérif. Forette était déjà arrivé.
— Il me faudrait une carabine, Dan, dit Morgan.
Roy éclata d'un rire moqueur.
— Ne lui en donnez surtout pas, Shérif. Il risquerait de se blesser.
Morgan ne se donna pas la peine de répliquer. Il regardait les hommes qui arrivaient et le fixaient avec une aversion non dissimulée. Le shérif, qui avait mis pied à terre et était entré un instant dans son bureau, revenait avec deux carabines. Il en remit une à Morgan en même temps qu'une boîte de cartouches et glissa l'autre dans le fourreau de sa selle.
— Vous n'allez tout de même pas le laisser venir ! s'écria Dillon d'un ton hargneux.
— Pourquoi pas ?
— Parce qu'il ne vaut pas mieux que l'équipe des Grego.
— Le crois-tu plus avide de sang que vous tous ?
— Vous n'avez pas le droit de…
— Ça suffit !
Dan English attendit que le silence se fût établi pour reprendre :
— Levez la main droite.
Les hommes obéirent.
— Jurez-vous de faire respecter la loi dans toute la mesure de vos moyens ?
— Nous le jurons.
Dan remonta à cheval.
— En route ! commanda-t-il.
Prenant la tête de la colonne, il remonta la 2e Rue et tourna dans la Grand-Rue pour sortir de la ville par la route qu'avait empruntée Morgan quand il était arrivé, la veille. Les hommes restèrent un moment silencieux, puis les langues commencèrent à se délier.
— Pourquoi diable les Grego auraient-ils tué Rossiter ? demanda Dillon. Ils ne le connaissaient pas, et un modeste inspecteur de l'État ne devait pas avoir beaucoup d'argent sur lui.
Quelqu'un marmonna une réponse que Morgan ne put saisir, puis ce fut la voix de Forette qui s'éleva.
— Essayez donc de réfléchir !
— Que veux-tu dire ?
— Demande à Carl Roushe.
— Que veut-il dire, Carl ?
Roushe répondit d'un ton irrité.
— Je n'en sais pas plus que toi sur toute cette affaire.
— Tu étais pourtant au Buckhorn quand Sam a porté cette accusation contre les Grego.
Comme Roushe se taisait, Dillon poussa son cheval pour venir se ranger à ses côtés.
— Qu'a dit le vieux Sam ? insista-t-il. Est-ce que le meurtre a quelque chose à voir avec la banque ?
— Sam paraissait le croire, répondit Carl après un moment d'hésitation. Il a dit que Rossiter avait passé la journée à la banque, et que nous pouvions en tirer les conclusions nous-mêmes.
Un long murmure parcourut toute la file des cavaliers.
— La ferme, vous tous ! rugit Dan English en tournant la tête. Nous allons appréhender les frères Grego et les mettre en prison. Après cela, il sera temps de tirer nos conclusions.
Après un moment de silence, Dillon reprit :
— Shérif, comment se fait-il que vous n'ayez pas compris plus tôt que Rossiter avait été assassiné ?
Les sourcils froncés, le shérif regardait droit devant lui et laissa la question sans réponse. Déjà, on apercevait la ligne des collines au-delà desquelles se trouvait le ranch des Grego. Morgan entendait derrière lui les conversations qui avaient repris en dépit de l'observation de Dan.
— S'il se passait quelque chose de louche à la banque, et si c'est pour ça qu'on a fait disparaître Rossiter, alors…
— Je vous ai dit de la fermer ! hurla Dan. Nous ne savons pas s'il s'agit vraiment d'un meurtre, et nous ne sommes même pas certains que Rossiter soit mort. Vous ne vous appuyez que sur les élucubrations d'un type imbibé de whisky. Alors, arrêtez ça !
Morgan jeta au shérif un coup d'œil admiratif. Il avait certes un ton extrêmement convaincant. Mais si les Grego parlaient ?
On atteignait maintenant les collines, et les cavaliers s'espacèrent un peu. Dan English était toujours en tête, immédiatement suivi de Morgan qui vit tout à coup apparaître Roy Forette à ses côtés.
— Qu'en penses-tu, Morg ? demanda-t-il sans préambule.
— De quoi ?
— De cet assassinat que les Grego auraient commis.
— Dan va les arrêter. Il y aura un procès, et s'ils sont reconnus coupables on les pendra.
Forette se mit à rire.
— S'ils sont coupables, ils seront peut-être pendus plus tôt que tu ne le penses, en même temps que celui qui a loué leurs services pour se débarrasser de Rossiter.
— C'est de la folie !
— Pas tellement. À mon avis, il y a du louche dans toute cette affaire. Comment expliquer que Rossiter ait disparu depuis six mois sans que personne ait eu l'idée qu'il avait pu être assassiné ? D'autre part, pour quelle raison les Grego ont-ils essayé de te tuer hier soir, et pourquoi se sont-ils précipités chez Jerome ce matin, dès leur sortie de prison ?
— Et pourquoi me poses-tu toutes ces questions, à moi ? Je ne suis arrivé qu'hier matin, je ne connais pas Jerome, et je n'ai jamais mis les pieds à la banque.
— Dans ce cas, explique-moi la raison pour laquelle les Grego t'ont attaqué.
Morgan haussa les épaules et répondit par une autre question.
— Et la raison pour laquelle tu m'as attaqué, toi, quelle est-elle ?
Forette rougit et détourna les yeux.
— Tu passes pour le meilleur tireur, répondit-il après une longue hésitation. Et il suffirait, pour prendre ta place…
— De me tuer, c'est évident. Tu t'en sens capable ?
— Prends un revolver, et nous verrons bien.
Morgan éclata d'un rire sans joie.
— Il ne vient jamais à l'idée des garçons de ton âge qu'ils peuvent mourir, n'est-ce pas ? La mort, c'est toujours pour les autres, jamais pour soi-même. Mais qui donc t'a fourré dans le crâne que tu étais immortel ?
— Ne me pousse pas à bout. Tu t'es dégonflé, ce matin, parce que tu as dû juger que j'étais plus habile que toi, sinon…
— Tu parles comme un gamin stupide. Pourquoi crois-tu que je sois revenu à Arapaho Wells ?
— Comment veux-tu que je le sache ?
— Eh bien ! je vais te l'apprendre. C'est parce que j'en avais assez de vivre comme une bête, de voir les autres avoir peur de moi, d'être partout un paria dont personne n'acceptait la présence. Comprends-tu ?
— Et c'est différent, ici ?
— Pas encore. Mais ce sera différent. Du moins, je l'espère.
Il éperonna son cheval, conscient du regard que Forette faisait peser sur lui, et il rejoignit le shérif.
— L'habitation des Grego est à environ un mille d'ici, de l'autre côté de ce col, annonça Dan.
— Je sais. Qu'allons-nous faire ?
— Les cerner, et leur laisser une chance de se rendre. S'ils résistent, il nous faudra aller les chercher.
Morgan se demanda si les Grego seraient pris vivants, et jusqu'où pourrait aller Dan pour préserver son secret. Puis il secoua la tête, écœuré, irrité contre lui-même. Dan English n'était pas un assassin. Et pourtant, il ne pouvait empêcher que son esprit fût envahi par un doute affreux.