14

« On l’a échappé belle ! » dit Maram d’une voix entrecoupée alors que nous nous réunissions dans la cage de l’escalier en colimaçon, juste au-dessous du couloir menant à la salle du dragon. Jetant un coup d’œil furtif dans le corridor par-dessus la dernière marche, j’aperçus les yeux dorés de l’animal qui me regardaient par l’embrasure de la porte. « Tout va bien, Val ? »

Tout n’allait pas tout à fait bien. Le feu du dragon avait percé des trous dans ma cotte de mailles. Je l’enlevai pour permettre à maître Juwain de soigner la peau brûlée de mon dos.

« Un dragon ! s’étonna Maram qui n’osait pas vraiment regarder dans le corridor. Moi qui ne croyais pas à ces vieilles histoires. »

Atara et lui se tenaient sur les marches juste au-dessous de moi. Au-dessous d’eux se trouvaient Kane et Ymiru, puis Liljana qui serrait dans ses bras l’enfant que nous avions trouvé.

Pendant que maître Juwain passait son cristal sur mon dos, je baissai les yeux vers l’enfant au bas des marches et lui demandai : « Tu as un nom ? »

Cette fois, il me répondit en me regardant droit dans les yeux : « Je m’appelle Daj.

— Seulement Daj ? »

Ses yeux se remplirent de vieux chagrins comme s’il ne voulait pas m’en dire davantage sur son nom. Je lui demandai alors de quel pays il venait. Mais apparemment, cela aussi réveillait de terribles souvenirs.

« Eh bien, Daj, tu veux bien nous raconter comment tu as fini enchaîné ici ?

— C’est lord Morjin qui m’a mis là.

— Mais pourquoi ?

— Parce que je ne voulais pas faire ce qu’il me demandait.

— Et qu’est-ce qu’il te demandait ? »

Mais Daj ne voulut pas répondre à cette question non plus. Un profond dégoût l’envahit et son petit corps se mit à trembler.

« Es-tu esclave ? lui demanda Atara en examinant son front tatoué.

— Oui, dit-il en se serrant contre la poitrine de Liljana. Enfin, je l’étais mais je me suis échappé. »

L’histoire qu’il nous raconta alors était terrible. Deux ans auparavant, après avoir vu sa famille massacrée par les hommes de Morjin et avoir été emmené comme esclave dans une terre lointaine qu’il ne voulut pas nommer, il avait été conduit à Argattha enchaîné. Et là, dans la ville au-dessus de nous, Morjin avait pris ce joli petit garçon à son propre service. Pour un esclave, satisfaire les besoins de Morjin dans les luxueux appartements privés de son palais était relativement agréable. Mais Daj détestait cela. Il avait trouvé moyen de déplaire à Morjin qui l’avait envoyé dans les mines, loin au-dessous du premier niveau d’Argattha. Là, dans des boyaux si étroits que seuls de jeunes garçons au corps menu pouvaient s’y glisser, on lui avait donné un pic et on lui avait ordonné de s’attaquer aux veines d’un minerai doré courant dans la terre. Sa vie n’avait plus été que mains en sang, genoux écorchés, coups de fouet et insultes, dans un climat de terreur liée au désespoir. Il dormait parmi les nombreux cadavres des garçons qui avaient péri autour de lui. Il raconta que d’autres enfants affamés avaient été obligés de les manger. Mais le courageux et intelligent Daj avait fini par trouver un moyen d’échapper à cette vie infernale.

« J’ai découvert un chemin remontant des mines au premier niveau, dit-il, en montrant le haut des marches. C’est là qu’est enfermé le dragon et généralement, personne n’y va. »

Pendant plusieurs mois, il avait survécu en parcourant les rues et les allées abandonnées du premier étage. Il s’était nourri de rats qu’il déchirait avec ses mains et ses dents. Quand le dragon approchait, il se cachait derrière les portes des anciens appartements, dans les entrepôts en ruine et même dans les failles du sol. Mais finalement la peur du dragon et la faim, l’emportèrent et il tenta de se faufiler au deuxième niveau de la ville.

« C’est là qu’ils m’ont attrapé », dit-il. Puis, désignant son front, il ajouta : « C’est cette marque qui m’a trahi. C’est pour ça que tous les esclaves sont tatoués. On m’a renvoyé au premier niveau et on m’a enchaîné dans la grande salle. Morjin a assisté à la scène en personne. Il m’a offert au dragon, comme il l’avait fait avec tous les autres. »

Me rappelant la pyramide de crânes dans la pièce au-dessus de nous, j’eus un frisson.

Maram, profondément ému par l’histoire de Daj, se mit à pleurer sans pouvoir s’arrêter. Puis semblant se rendre compte que ses larmes ne pouvaient que raviver le chagrin de l’enfant, il se força à rire bravement pour essayer de lui remonter le moral. « Pauvre petit ! lui dit-il. Quel âge as-tu ?

— Je suis plus vieux que vous. »

Maram le regarda comme s’il était devenu fou. « Comment peux-tu dire ça ?

— Vous riez et vous pleurez comme un petit garçon. Moi, ça fait des années que je n’ai pas ri. Et je ne pleure même plus maintenant. Alors, qui de nous deux est le plus vieux ? »

Personne ne trouva rien à répondre à cela. Me tournant alors vers Daj, je lui demandai : « Tu es resté enchaîné ici combien de temps ?

— Je ne sais pas. Longtemps.

— Mais pourquoi le dragon a-t-il mis autant de temps à venir ?

— Mais il venait. Tout le temps. Il m’apportait des rats à manger. Je crois qu’il voulait m’engraisser avant de me manger. »

Quand maître Juwain en eut fini avec son cristal, il frotta ma peau brûlée avec une pommade et je remis ma cotte de mailles en grimaçant de douleur. Puis baissant les yeux vers Daj en bas de l’escalier mal éclairé, je lui demandai : « Comment le Seigneur des Mensonges et ses hommes ont-ils pu t’enchaîner sans que le dragon ajoute leurs crânes à sa pile ? L’ont-ils asservi, lui aussi ?

— D’une certaine manière, oui. Lord Morjin dit que toutes ses chaînes ne sont pas en fer.

— Et de quoi cette chaîne-là est-elle faite, alors ? » interrogea Ymiru.

Daj leva les yeux vers lui, manifestement émerveillé par sa grande taille. Il essayait de regarder sous la capuche de sa robe pour mieux le voir.

« J’ai entendu lord Morjin parler du dragon avec un prêtre, expliqua Daj. Il lui disait qu’il était allé chercher les dragons dans un autre endroit il y a très longtemps.

— Et où ? lui demanda sèchement Kane.

— Je ne sais pas. Quelque part.

— Tu as dit les dragons. Il y en avait combien ?

— Deux, je crois. Un mâle et une femelle. Mais lord Morjin a empoisonné le mâle et s’est emparé des œufs de la femelle. Et une femelle dragon ne pond qu’une fois dans sa vie. »

Il fit une pause pour permettre à Liljana de lui ôter quelques poux sur la tête avant de reprendre. Mais j’avais déjà deviné ce qu’il allait dire.

« Lord Morjin garde les œufs dans ses appartements. Ils n’éclosent pas si on les conserve au frais. C’est pour ça que la femelle dragon ne touchera pas à Morjin. Elle sait que si elle le fait, ses œufs seront détruits. »

Je compris soudain que Morjin gardait le dragon enchaîné pour sa dernière guerre de conquête du monde.

Maître Juwain se frottait la tête en souriant à Daj. « Je vois, je vois, lui dit-il. Mais tu dis que Morjin s’est emparé des œufs il y a très longtemps. Ils ne sont probablement plus viables.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Encore vivants et capables d’éclore.

— Mais les dragons sont immortels, comme lord Morjin, répondit-il. Et leurs œufs aussi. »

C’était étrange de penser que la créature terrifiante qui crachait du feu au-dessus de nous aimait tant ses œufs qu’il suffisait de menacer de les détruire pour la maintenir en esclavage. Et ce que Daj nous raconta ensuite était encore plus étrange.

« Le dragon construit une pyramide avec les crânes de tous les hommes qu’il tue. À cause de lord Morjin, il déteste tous les hommes. Mais il déteste encore plus lord Morjin et il réserve la place au sommet de la pyramide pour son crâne. »

Pendant un moment, nous restâmes tous silencieux à écouter le dragon qui arpentait à grand bruit la pièce au-dessus de nous. Puis maître Juwain demanda à Daj : « Mais comment sais-tu tout ça ?

— J’ai entendu le dragon le dire.

— Le dragon te parle ?

— Pas avec des mots comme vous », répondit Daj. Il appuya son doigt sur ses cheveux crasseux au-dessus de son oreille. « Mais je l’ai entendu là-dedans.

— Tu es donc télépathe ?

— Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Maître Juwain regarda Liljana qui continua à caresser les cheveux de Daj en tentant de lui expliquer les pouvoirs que sa gelstei bleue stimulait et amplifiait.

« Je ne sais rien de tout ça, dit Daj. Le seul que j’aie jamais entendu parler comme ça, c’est le dragon.

— C’est comme ça avec les dragons, grogna soudain Kane. On dit qu’ils ont ce pouvoir. »

Je me tournai vers lui, abasourdi : « Mais que savez-vous des dragons ?

— Très peu de choses, en fait. On raconte que leur esprit est plus fort que celui des hommes et leur cœur plus noir.

— Mais où avez-vous entendu ça ? lui demanda maître Juwain. On sait bien que ces vieilles histoires ont été inventées. »

Kane montra alors du doigt le haut des marches. « Et ce monstre, il a été inventé lui aussi ? Il vient bien de quelque part, comme l’a dit l’enfant.

— Mais d’où ? » demandai-je.

Kane me regarda avec des yeux de braise. « On dit que les dragons vivent dans le monde de Charoth et nulle part ailleurs.

— Mais Charoth est un monde des ténèbres, non ?

— Exactement. Morjin a dû ouvrir une de ses portes. Et il doit être sur le point d’ouvrir la porte de Damoom et de libérer le Maléfique. »

Je risquai un nouveau coup d’œil au-dessus des marches. Plus que jamais, il semblait important de réussir à contourner le dragon et de poursuivre notre Quête.

« Qu’est-ce que tu vois, Val ? » demanda Maram.

Apparemment, le dragon s’était lassé de surveiller le haut des marches par la porte du corridor. Mais je devinai qu’il nous attendait encore dans la grande salle. Aussi me glissai-je le plus silencieusement possible dans le couloir jusqu’à l’embrasure de la porte. Jetant un coup d’œil, je vis le dragon enroulé autour de sa pyramide de crânes comme autour d’un trésor. Ses yeux dorés, fixés sur la porte, luisaient. Il paraissait nous mettre au défi de traverser la pièce en fonçant jusqu’au grand portail ouvrant sur les rues abandonnées du premier niveau d’Argattha.

« Il garde le portail », répondis-je en revenant près des autres. Baissant les yeux vers Daj dans la cage d’escalier, je lui demandai : « Est-ce que la salle a une autre sortie ?

— Il n’y a que cet escalier.

— Et qu’est-ce qu’il y a derrière le portail ?

— Eh bien il y a un grand couloir qui aboutit à une rue, et puis beaucoup de rues, un peu comme un labyrinthe. La plupart se dirigent vers l’est et les vieilles portes de la ville. Elles sont fermées maintenant pour que le dragon ne puisse pas s’échapper.

— Tu as bien dit qu’il y avait un passage vers le second niveau ?

— Oui, il y en a un. Il y a un escalier à environ un mille d’ici. Mais il est trop étroit pour permettre au dragon de passer.

— Tu saurais retrouver cet escalier ?

— Je crois, oui. »

Comprenant ce que j’envisageais, Maram me regardait horrifié. « Tu n’as pas l’intention de courir simplement jusqu’à ces marches, n’est-ce pas ?

— Pas simplement.

— On devrait peut-être attendre que le dragon s’en aille ? Ou… heu… qu’il aille dormir ? »

En interrogeant Daj, nous apprîmes que le dragon ne dormait jamais. Quant à attendre, le dragon semblait pouvoir attendre bien plus longtemps que nous. Nous avions très peu de nourriture, encore moins d’eau et pas de temps.

Soudain, Liljana annonça : « Le dragon attend quelque chose. Je crois que les Prêtres Rouges sont sur le point d’amener quelqu’un d’autre ici. Que vont-ils penser quand ils verront que le garçon s’est échappé et que ses chaînes ont été défaites ?

— Comment le savez-vous ? lui demanda Kane.

— Je le sais, dit-elle en tapotant sa pierre bleue contre sa tête, parce que le dragon est dans mon esprit.

— Bon », murmura Kane en frottant son oreille bandée.

Brusquement, le visage de Liljana se tordit et elle se mit à agiter violemment la tête d’avant en arrière. D’une voix entrecoupée, elle s’écria : « Il essaie… de me transformer en goule ! »

Kane attendit qu’elle se soit reprise pour aboyer : « C’est vous qui devriez essayer de pénétrer son esprit pour le transformer en goule. »

Voilà qui apportait une amélioration au plan désespéré que j’envisageais : nous nous précipiterions tous dans la salle et pendant que Liljana se servirait de sa gelstei bleue pour occuper l’esprit du dragon, Atara lui décocherait des flèches dans les yeux. Cela me permettrait de me glisser jusqu’à lui pour tenter à nouveau de transpercer sa peau coriace.

Maître Juwain, son cristal vert à la main, leva les yeux vers moi et dit : « Je ne devrais pas vous dire comment tuer quoi que ce soit, pas même un dragon. Mais je suis sûr d’une chose, son cœur n’est pas à l’endroit de sa poitrine où vous avez frappé. Si ma pierre dit vrai, il est situé trois pieds plus bas, là où les écailles sont plus sombres, près de la courbe de son ventre. »

Ymiru qui écoutait ce que maître Juwain disait, sa pierre violette à la main, hocha lentement sa grosse tête.

Mais Maram était toujours horrifié par ce que nous étions sur le point de faire. Il me lança un regard bref et demanda : « Et le feu du dragon ? Tu tiens tellement à y goûter de nouveau ?

— Et ton feu à toi ? répliquai-je en baissant les yeux sur son cristal rouge.

— Quoi, mon cristal ? Il n’y a pas de soleil dans cette maudite cité pour l’enflammer.

— Mais ne m’as-tu pas dit un jour que tu pensais que la pierre de feu était capable de conserver la lumière du soleil et pas seulement de la canaliser ?

— Oui, peut-être, un jet de flammes, mais pas plus. À condition que j’y arrive.

— Eh bien, essaie », dis-je en lui souriant.

Kane qui se trouvait sur une marche au-dessous de moi croisa mon regard. « Cette gelée rouge qui s’enflamme, ça ressemble beaucoup à du relb, non ? »

Je me rappelai alors que Morjin, sous l’identité de Kadar le Sage, avait enduit la Longue Muraille de relb et regardé le soleil levant y mettre le feu et creuser une brèche dans la roche pour permettre aux armées de Tulumar de ravager l’Alonie.

« Et le relb, continua Kane en serrant sa pierre noire dans sa main, était l’ancêtre des pierres de feu, non ?

— C’est bien ça », répondis-je en lui souriant à lui aussi. L’éclat de ses yeux noirs me redonnait l’espoir de remporter la bataille qui s’annonçait.

Atara, sa gelstei entre les mains, leva les yeux de sa pierre et son regard hagard chercha le mien. Le visage blême, elle annonça : « Je ne vois qu’une seule occasion, Val. »

Je lui souris à elle aussi, même si cela m’arrachait le cœur et répliquai : « Eh bien, dans ce cas, il faudra s’en contenter. »

Puis je me retournai pour consulter les autres. Et là, enfermés dans cette cage d’escalier en spirale qui sentait la sueur, la peur et l’odeur pestilentielle du relb en fusion, nous décidâmes qu’à moins d’abandonner notre Quête, nous devions combattre le dragon.

« Mais qu’est-ce qu’on va faire de l’enfant ? demanda Maram en regardant Daj. On ne peut pas l’emmener avec nous, n’est-ce pas ? »

Non, bien sûr. Mais nous ne pouvions pas non plus ne pas l’emmener. J’aurais pu retraverser le labyrinthe et le ramener à la grotte que nous avions ouverte dans la montagne. Mais une fois là-bas ? Devait-il simplement attendre notre retour ? Et si nous ne revenions pas ? Il lui faudrait soit fuir dans la vallée au pied du Skartaru où il serait immanquablement repris, soit errer dans Sakai au risque de mourir d’inanition.

Finalement, ce fut Daj qui décida pour nous. En dépit de ce qu’il avait dit à Maram un peu plus tôt, ce n’était encore qu’un enfant. S’agrippant à la tunique de Liljana et se serrant contre son corps doux, il dit : « Ne me laissez pas ici ! »

Soit nous le laissions ici, pensai-je, soit nous abandonnions la Quête et nous le ramenions chez nous. Soit encore, nous l’emmenions avec nous dans les étages supérieurs d’Argattha.

« Je vous en supplie, implora-t-il. Emmenez-moi avec vous ! »

Je devinais que sa terreur de rester seul l’emportait sur sa peur de Morjin et sur sa crainte de retourner dans les parties habitées de la ville. De toute façon, quelle que soit la solution choisie, il courait un risque terrible.

Sauf, pensai-je, si nous nous enfuyions pour rentrer à Mesh.

Mais je savais que nous ne le ferions pas, même pour sauver ce pauvre enfant. Combien d’autres enfants seraient-ils asservis et assassinés si Morjin n’était pas vaincu ? Et qui pourrait accomplir ce miracle si la Pierre de Lumière demeurait à Argattha ?

« Son sort est lié au nôtre maintenant, me dit Atara d’une voix douce. Depuis que tu as tourné la clé dans la serrure.

— Tu l’as vu ? lui demandai-je.

— Oui, Val, répondit-elle en serrant sa boule de cristal, je l’ai vu.

— Très bien, fis-je en hochant la tête en direction de Daj, tu peux venir avec nous. Mais il faudra être courageux, comme nous savons que tu peux l’être. Très très courageux. »

Là-dessus, je fis demi-tour pour m’engager le premier dans le corridor. Sans bruit, nous le traversâmes les uns derrière les autres jusqu’à la porte de la salle. Comme je le craignais, le dragon était toujours enroulé autour de ses crânes et il nous regarda nous mettre à courir en direction du portail de l’autre côté de la pièce. Avec une rapidité effrayante, il abandonna ses crânes d’un bond pour se précipiter vers nous, visiblement décidé à nous couper le chemin. Il approchait dans un bruit de tonnerre, raclant le sol de ses grosses serres de derrière. Ses mouvements ramassés et brusques étaient si vifs que je compris que nous n’avions aucune chance de le prendre de vitesse.

La première flamme atteignit mon bouclier juste au moment où Ymiru s’écartai de notre groupe pour s’emparer d’une grande plaque rocheuse tombée au sol. Maintenant l’immense pierre devant lui, il s’en servit comme d’un bouclier pour s’approcher du dragon. Celui-ci retourna son feu contre lui. Le relb enflammé explosa sur la plaque et entreprit de transformer la pierre en lave. Atara tira alors sur la corde de son arc et lança une flèche dans l’œil du dragon.

Comme précédemment, il devina son intention juste avant que la corde de l’arc ne se mette à vibrer. Il tourna la tête au dernier moment et la flèche rebondit sur ses écailles de fer. Je compris qu’il s’apprêtait à bondir sur nous, à nous déchiqueter avec ses grandes dents et ses griffes et à nous piétiner pour nous réduire en une bouillie sanglante. Mais à ce moment-là, tenant sa baleine bleue contre sa tête, Liljana réussit à s’emparer de l’esprit du dragon. Il se figea sur place et je sentis la lueur de ses yeux dorés briller en Liljana.

J’en profitai pour foncer. Jetant son bouclier de pierre, Ymiru fit de même. Je me précipitai sous le long cou tordu du dragon, là où le torse énorme rejoignait le ventre. Comme l’avait dit maître Juwain, je vis son corps palpitant s’incurver à l’endroit où les écailles devenaient plus foncées. Et c’est là que je plantai mon épée. Cette fois, elle s’enfonça de deux pouces. Le dragon rugit de douleur et de colère et donna un coup de griffe dans mon bouclier qui me projeta en l’air. Je tombai en arrière sur le sol. La violence de la chute me meurtrit le dos et me coupa la respiration. Tandis que je luttais pour retrouver mon souffle, je vis avec étonnement et horreur Ymiru se rapprocher encore du dragon sa gelstei à la main.

« Ymiru, que faites-vous ? » lui cria Kane.

Pendant qu’Atara tirait une nouvelle flèche, en vain, Ymiru amena son cristal violet flamboyant jusqu’au ventre du dragon à l’endroit où je l’avais touché. Les écailles, d’un noir piqueté de tâches rougeâtres y étaient plus foncées. C’est alors que Liljana, qui ne quittait pas le dragon des yeux, poussa un cri de douleur. Je pus presque entendre le lien qu’elle avait établi avec l’esprit du dragon se rompre comme un morceau de bois. Finalement, complètement délivré, le dragon, grondant et crachant sa colère, se retourna brusquement et mordit Ymiru. Ses mâchoires se refermèrent sur son bras qu’il arracha et avala d’un coup. Un flot de sang se répandit dans l’air. Ymiru hurla en serrant sa gelstei dans son autre main et essaya de reculer pour s’éloigner du dragon. Mais la bête était trop rapide et Ymiru avait trop mal. Les mâchoires du dragon se rouvrirent. J’étais persuadé qu’il était sur le point de le réduire en bouillie ou de le brûler quand Atara décocha une nouvelle flèche.

Cette fois, elle alla se ficher directement dans la gueule du dragon. Mais pas assez profondément : la hampe dépassait entre deux de ses dents comme un long cure-dent empêné. Abandonnant Ymiru qui reculait à toute vitesse, le dragon, furieux, secoua la tête pour tenter en vain de la déloger. Du sang aussi rouge que celui d’Ymiru coulait de ses gencives blessées. Fixant Atara avec haine, il rouvrit ses mâchoires, prêt à cracher du feu dans sa direction.

« Atara ! criai-je en bondissant sur mes pieds. Atara ! »

Franchissant à toute allure les quelques pieds qui nous séparaient, j’arrivai juste à temps pour parer avec mon bouclier le plus fort de la colère du dragon. Je reçus un énorme flot de relb enflammé qui creusa des trous dans l’acier de mon bouclier et traversa les lanières en cuir qui couvraient mon avant-bras. Je dus l’enlever et le jeter au loin pour éviter de perdre un bras comme Ymiru. Une fois encore – et c’était la dernière – le bouclier de mon père m’avait sauvé la vie.

Maintenant, le dragon et moi n’étions plus séparés que par de l’air. De ses vieux yeux luisants qui promettaient de me désintégrer, il me lançait des regards furieux. J’avais espéré que Kane réussirait à m’épargner cette fin car, pendant tout ce temps, il avait essayé de contrecarrer le feu du dragon avec sa gelstei noire, en vain. Aussi, à mon grand étonnement, ce furent Maram et Daj qui me sauvèrent. Rapide et bondissant comme un rat, l’agile garçonnet surgit de derrière Liljana et traversa la pièce comme une flèche. Ramassant une grosse pierre, il la lança sur la pyramide de crânes et en fit tomber quelques-uns s’attirant ainsi l’attention et la colère du dragon. C’est alors que Maram bougea.

S’écartant soudain des autres, il pointa sa pierre de feu sur le monstre. Une flamme énorme jaillit comme un éclair du cristal de mon ami qui poussa un hurlement de douleur, et je vis la pierre de feu se fendre entre ses mains brûlées. La flamme, elle, atteignit le dragon au cou et lui infligea une blessure effroyable. Laissant échapper un rugissement déchirant, il rejoignit en quelques sauts rapides l’endroit de la salle où Daj avait été enchaîné. Là, dans une puanteur de sang brûlé, il se réfugia dans le coin en grondant. Sa grosse tête penchée vers le sol, il m’attendait en tremblant et en me jetant des regards mauvais.

« Val, non ! cria Atara en posant sa main sur mon épaule au moment où je m’avançais. Il va te brûler ! »

Je repoussai sa main tout en me demandant comment atteindre le ventre du dragon qui reposait maintenant sur le sol dur de la salle. Je sentais la bête choquée et très affaiblie. « Je t’ai vu mort ici ! » me dit-elle.

Elle me saisit la main et tira dessus tandis que Kane braillait : « Courez, bon sang ! Courez tous vers le portail ! »

À l’autre bout de la pièce, Daj lança une dernière pierre dans la pile de crânes et en fit voler un en éclats. Puis il fonça vers le portail. Atara, Kane, Maram et moi en fîmes autant. Liljana et maître Juwain, qui venait juste de nouer un lien autour du bras sectionné d’Ymiru, nous emboîtèrent le pas.

Nous traversâmes la salle à toute vitesse et débouchâmes dans un couloir qui menait à une rue faiblement éclairée. Ce grand tunnel de cinquante pieds de large et de trente pieds de haut, s’enfonçait dans la roche noire devant nous. Autrefois peut-être, il y avait des échoppes vendant de la nourriture et de l’eau, des soieries et des bijoux. Maintenant, à part quelques rochers cassés, quelques rats morts et des tas d’excréments de dragon fumants, il n’y avait rien. Nous dirigeant vers l’est, nous passâmes devant des portes d’anciens logements tombant en pourriture. Tous les cinquante mètres environ, des rues plus petites donnaient sur ce qui avait dû être l’un des grands boulevards de ce niveau. Soudain, il tourna brutalement vers le nord et juste après, Daj nous fit prendre l’une de ces rues secondaires sur la gauche. Nous avancions aussi vite que possible, mais Ymiru qui avait perdu un bras et tenait son énorme gourdin dans la main qui lui restait ne pouvait pas courir très vite.

« Arrêtez ! » dit maître Juwain en réclamant une halte. Il nous réunit près d’un porche sombre sur le côté de la rue. « Ymiru, faites-moi voir votre bras. »

Maître Juwain écarta la robe d’Ymiru pour examiner son bras blessé coupé au niveau du coude. Le lien noué au-dessus avait stoppé le gros de l’hémorragie mais le moignon rouge, à vif, perdait encore beaucoup de sang. Maître Juwain sortit alors son cristal émeraude. Il en tira une flamme verte brillante qui cautérisa la plaie sans brûler et permit à la chair nue et déchiquetée de cicatriser. Agissant sur Ymiru comme un élixir, la douce flamme supprima la douleur et le choc, ce qui donna à Maram l’espoir qu’un jour le bras retrouverait son intégrité.

« Son bras va repousser, n’est-ce pas ? demanda-t-il.

— Non, j’ai bien peur que non, répondit maître Juwain. La varistei n’a pas ce pouvoir. »

Alors que Kane frottait le pansement sur son oreille manquante, Ymiru lui jeta un regard triste comme pour chercher une confirmation de sa sinistre vision du monde. Mais il ne s’apitoya pas sur lui-même. Il observa maître Juwain qui mettait un pansement sur le moignon et replaçait la robe déchirée dessus. Puis il dit : « Le dragon m’a pris mon bras, mais au moins il ne m’a pas pris ça. »

Ouvrant son autre main, il nous montra sa gelstei violette. « Et s’il revient, cela pourrait bien signifier sa mort.

— Vous croyez que le dragon va nous suivre ? » demanda Maram.

Daj, dont la nervosité augmentait de minute en minute, tira sur ma main : « Le dragon est très résistant. Il va bientôt venir. Partons ! »

Liljana me regarda en hochant la tête. « Il va venir », affirma-t-elle, sûre d’elle.

Je savais qu’ils avaient raison. Me tournant vers Daj, je lui dis alors : « Aide-nous à sortir d’ici. »

Daj marchait juste devant moi. Maram haletait et soufflait derrière suivi de Liljana, Kane, maître Juwain et Ymiru. Atara avait insisté pour fermer la marche. Si le dragon nous attaquait ici, dans les rues dégagées, expliqua-t-elle, elle pourrait toujours se retourner et l’arrêter avec quelques flèches bien placées.

Nous poursuivîmes donc notre chemin dans les sombres tunnels de pierre qui serpentaient dans la terre. Nous dépassâmes des trous creusés dans le basalte de la montagne dans lesquels les hommes se terraient autrefois comme des taupes. Daj nous guida dans un enchevêtrement de rues presque aussi compliqué que le labyrinthe. J’avais espéré pouvoir semer le dragon dans ce dédale s’il s’avisait de nous poursuivre. Mais je devinais qu’il était capable de retrouver notre trace autant par l’odeur de notre sueur que par notre esprit. Et comme cela faisait un nombre incalculable d’années qu’il était enfermé ici, personne probablement ne connaissait mieux que lui les rues du premier niveau d’Argattha.

Nous venions juste de tourner dans une rue étroite quand nous entendîmes le bruit sourd et funeste de ses pas derrière nous : boum, boum, boum. Daj jeta un coup d’œil rapide derrière lui avant de s’écrier : « Courez ! Plus vite ! L’escalier est tout près ! »

Nous courûmes de toutes nos forces. Mes bottes claquaient sur la pierre noire et sale tandis que Maram soufflait bruyamment derrière moi. Un peu plus loin, maître Juwain se donnait beaucoup de mal pour nous suivre et Ymiru haletait, inspirant de grandes bouffées d’air fétide. Sa résistance me stupéfiait. Il paraissait avoir surmonté le choc de sa terrible blessure. Comme le dragon.

Il se rapprochait maintenant, gagnant du terrain sur nous à une vitesse effrayante. Son grand corps qui remplissait sans doute tout l’espace étroit du tunnel, semblait pousser l’air devant lui. Son odeur entêtante de cannelle qui parvenait jusqu’à nous nous faisait frissonner de terreur. Et le bruit de ses pattes griffues résonnait dans le boyau de pierre sinueux : boum, boum, boum !

« Vite ! nous cria Daj dont les pieds touchaient à peine le sol. On y est presque ! »

Il nous guida dans une longue rue tortueuse qui paraissait n’en croiser aucune autre et ne pas avoir d’issue. S’il nous rattrapait ici, me dis-je, ce serait vraiment la fin. C’est alors qu’au son des pas du dragon et dans la puanteur croissante du relb, au moment où je craignais que Daj ait oublié le chemin qui menait à l’escalier, il franchit le dernier coude de la rue et passa sous un portail débouchant sur un espace découvert. Celui-ci avait dû être autrefois une grande salle ou une place où les gens se réunissaient – à Argattha, on ne faisait pas vraiment la différence. Longtemps auparavant, la montagne avait tremblé et une immense faille s’était ouverte dans la roche. Un gouffre de trente pieds de large traversait cette place démesurée en son centre. Sans l’étroit pont de pierre qui l’enjambait, nous n’aurions pas pu aller plus loin.

« Venez ! » nous cria Daj en se dirigeant vers le pont.

De l’autre côté se trouvait une immense plate-forme rocheuse à peu près aussi grande que la salle du dragon. Et à l’autre extrémité de la pièce, à deux cents mètres de là, se dressait un énorme portail menaçant.

« Val ! hurla Maram. Il arrive ! »

Au moment où il prononçait ces mots, la salle se mit à trembler dans un bruit funeste et terrifiant : boum, boum, boum.

« Courez ! » m’écriai-je.

Daj fut le premier à traverser le vieux pont en ruine et Maram, Liljana et moi le suivîmes. Mais au moment où Kane posait le pied dessus, la corde de Tare d’Atara claqua et, en me retournant, j’aperçus le dragon qui entrait dans la pièce dans un grondement de tonnerre. Sifflant et grognant, son corps recouvert d’écaillés bondit vers nous. Ses yeux dorés étaient pleins de haine et sa gorge pleine de relb délétère. Voyant qu’après Kane, plus personne n’aurait le temps de passer le pont, je me tournai et, indiquant une lézarde qui s’enfonçait profondément dans le mur latéral de la salle, je criai à maître Juwain : « Cachez-vous ! »

Celui-ci, coincé sur la plate-forme rocheuse de l’autre côté du gouffre, bondit vers la lézarde et tira carrément Atara dedans. Ymiru les y rejoignit un instant plus tard. J’avais peur que le dragon, dont les grosses griffes provoquaient des étincelles, n’introduise la tête dans la fente et ne les brûle avec sa flamme. Mais les yeux du dragon étaient fixés sur Maram qui courait vers le portail derrière Daj. C’était lui qui l’avait blessé avec sa pierre de feu et je devinai qu’il serait le premier à être brûlé avant d’être déchiqueté par les terribles dents.

boum ! boum ! boum !

Mais ni lui ni aucun d’entre nous ne pouvaient désormais échapper au dragon en courant. Se soulevant avec effort, celui-ci faisait de grands bonds dans notre direction. Juste au moment où ses énormes pattes de derrière retombaient au milieu du pont, il battit des ailes. On entendit la pierre craquer bruyamment et il y eut un grand souffle d’air déplacé. Pendant que le dragon atterrissait de l’autre côté du gouffre, le pont oscilla, trembla et s’écroula en gros blocs dans les profondeurs sombres et insondables de la terre.

« Val ! » appela Atara de l’autre côté de la crevasse. Elle était sortie de la fente et avait les mains sur sa bouche. « N’attaque pas tout de suite ! Si tu bouges, tu es mort ! »

Derrière moi, Daj et Maram couraient toujours vers le portail. Mais Kane se tenait sur l’immense plate-forme rocheuse à ma droite et Liljana à ma gauche. J’avais tiré mon épée, décidé à charger le dragon pour leur laisser le temps de fuir. Traînant les pieds et battant des ailes avec fureur, le dragon approchait à grand bruit. Près de moi, Liljana attendait calmement en le regardant dans ses grands yeux. Kane, sa pierre noire à la main ne quittait pas la gueule grondante du dragon de son regard noir.

« Val ! cria de nouveau Atara. Attends qu’il se lève. Il va y avoir une occasion. Tu la verras ! »

Alors le dragon qui n’était plus qu’à quelques mètres de moi et se rapprochait rapidement ouvrit ses mâchoires. Je me demandai si je supporterais son feu brûlant assez longtemps pour pouvoir le frapper de mon épée avant de mourir.

Boum, boum, boum. Je sentais mon cœur rythmer mes derniers instants de vie : boum, boum, boum.

Soudain, la gorge du dragon se contracta et se serra et la mienne aussi. J’entendis Kane grogner près de moi : « Bon… bon. »

Le relb jaillit dans ma direction en un grand flot de gelée rouge. Mais au même moment, Kane réussit à pénétrer dans les profondeurs de son cristal noir. La gelstei refroidit le feu du relb et l’empêcha de s’enflammer. Il m’éclaboussa comme du sang giclant du corps d’un ennemi taillé en pièces. C’était chaud, humide et collant mais ça ne brûlait pas plus que du sang.

Constatant ce miracle de ses yeux intelligents, le dragon, enfonça ses griffes dans la roche en se cabrant et se dressa au-dessus de moi. Il tendit son long cou en arrière, comme un serpent, de manière à pouvoir m’attaquer de ses mâchoires et de ses dents.

« Val ! » tonna la grosse voix d’Ymiru. Debout près d’Atara de l’autre côté du gouffre, il pointait sa gelstei violette en direction du dragon. « Est-ce que vous voyez l’écaillé ? »

Je la voyais. Juste au-dessus du ventre du dragon, elle était plus sombre que les autres maintenant. Ymiru avait donné son bras pour pouvoir utiliser la magie de sa gelstei contre l’écaillé dure comme la pierre et la ramollir.

Boum, boum, boum.

Les yeux du dragon me fixaient comme deux soleils brûlants. Dressé comme un cobra géant, il m’observait et attendait, et sa puanteur piquante et entêtante me soulevait le cœur. Je savais qu’il ne me permettrait jamais de m’approcher de son ventre exposé.

« angraboda ! »

De toute la puissance de son corps robuste, Liljana avait soudain crié ce mot qu’elle avait réussi à arracher à l’esprit du dragon. C’était le véritable nom de la bête, le souffle de son âme, et pendant un instant, elle en eut l’âme glacée et resta figée sur place. C’est le moment que je choisis pour frapper.

Brandissant Alkaladur, je me jetai en avant. Sa lame étincelante brillait d’une lumière argentée. Elle me protégea de la dernière attaque, désespérée et paralysante, de l’esprit du dragon. Alors, transperçant l’écaillé ramollie, je lui enfonçai mon épée jusqu’au cœur. Un feu terrible, semblable à du sang enflammé parcourut la lame d’Alkaladur, passa dans mon sang et atteignit mon cœur. Sans Atara qui me cria de m’écarter, je serais tombé sous l’animal au moment où, poussant un rugissement de douleur effroyable, il s’écroulait sur le sol de la salle dans un fracas qui ébranla la montagne.

Il me fallut longtemps pour revenir du monde des ténèbres où m’avait envoyé la mort du dragon. Seul le silustria éclatant de mon épée, stimulé par les lumières scintillantes de Flick, me ramena à la vie. Quand je rouvris les yeux, j’étais allongé sur le sol de pierre froid d’une grotte dans les entrailles de la terre. Le dragon gisait mort à dix pieds de moi. Et Liljana, Kane, Maram et Daj étaient tous agenouillés au-dessus de moi et frottaient mes membres gelés.

« Venez », dit Daj en tirant sur ma main. Il montrait le portail à l’autre extrémité de la pièce. « Nous sommes presque arrivés à l’escalier. »

Je m’assis lentement en serrant la garde incrustée de diamants de mon épée. Pendant que le cœur du dragon se vidait du reste de son sang et qu’une grande mare écarlate se formait sur le sol, les forces me revenaient. Avoir tué un être exceptionnel, même maléfique, me donnait envie de pleurer. Cependant, je me levai pour aller jusqu’au bord de la faille.

« Val, tu vas bien ? » appela Atara.

Entourée d’Ymiru et de maître Juwain, elle se tenait de l’autre côté, à trente pieds de moi. Autant dire trente milles car il ne restait rien du pont de pierre qui enjambait le gouffre quelques minutes auparavant.

« Daj, dis-je en baissant les yeux vers l’enfant, que doivent-ils faire pour nous rejoindre ?

— Je ne sais pas, répondit-il. C’était le seul passage. »

Montrant du doigt le portail derrière nous, il ajouta : « Ce couloir mène à l’escalier du second niveau. On ne peut pas aller ailleurs.

— Aucune autre rue n’aboutit au couloir ?

— Non.

— Mais il n’y a pas d’autre escalier menant de ce niveau à l’étage supérieur ? »

Il se trouve qu’il y en avait un autre, de l’autre côté du premier niveau, à deux milles de la salle du dragon. Daj expliqua à maître Juwain, Ymiru et Atara comment s’y rendre.

« Et où peut-on se retrouver au deuxième niveau ? lui demandai-je.

— Je ne sais pas. Je ne connais pas du tout ce niveau.

— Mais tu connais le septième, n’est-ce pas ?

— Aussi bien que celui-ci.

— Y a-t-il un endroit où l’on pourrait se retrouver ?

— Oui, il y a une fontaine près du palais de Morjin. Elle s’appelle la Fontaine Rouge. Tout le monde sait où elle se trouve. »

Nous tînmes rapidement conseil en criant de part et d’autre du gouffre. Comprenant qu’il serait stupide d’espérer tomber les uns sur les autres en déambulant au hasard dans les rues tortueuses du deuxième étage de la ville, nous résolûmes de chercher la fontaine dont Daj avait parlé et de nous y retrouver avant de nous faufiler dans la salle du trône de Morjin.

« Mais nous n’avons encore jamais été séparés, dit Maram en regardant maître Juwain. Ça ne me plaît pas du tout. »

Cela ne plaisait à personne, mais si nous voulions mener à bien notre Quête, nous n’avions pas le choix. Alors, nous tournant vers nos amis de l’autre côté de la faille obscure, nous leur fîmes nos adieux.

« S’il arrivait quelque chose et que nous n’atteignions pas la fontaine, ne nous attendez pas, criai-je à Atara. Trouvez la salle du trône par vos propres moyens. Trouvez la coupe et emportez-la loin d’ici si vous le pouvez.

— D’accord, répondit-elle. Et vous aussi. »

Après un dernier regard qui me brisa le cœur, elle se retourna et, suivie de maître Juwain et d’Ymiru, quitta la pièce par l’endroit où ils étaient entrés. Alors, la main de Daj tirant la mienne, nous partîmes dans la direction opposée, vers le portail et le sombre couloir qui menait à l’escalier montant aux étages supérieurs d’Argattha.