Il nous fallut quatre jours pour nous préparer à quitter Alundil. La majeure partie de ce temps fut consacrée à réunir des provisions pour le voyage : des rations de fromage et de fruits secs, des pignons, des pommes de terre et la version ymanir de l’inévitable pain de guerre. Pour le plus grand bonheur de Maram, Ymiru avait prévu quelques tonnelets de lait de chèvre fermenté appelé kalvaas. Je trouvais cette mixture à l’odeur rance dégoûtante mais Maram décréta qu’elle lui donnait des visions d’anges et de belles femmes, ce qui pour lui revenait au même.
« Regarde ces femmes Ymanirs, me dit-il un soir que nous avions travaillé dur à changer les fers des chevaux. C’est vrai qu’elles sont heu… plutôt grandes. Mais tu ne trouves pas que leur silhouette et leur visage ne manquent pas d’une certaine beauté ? Et, Seigneur, qu’est-ce qu’elles doivent tenir chaud aux hommes la nuit ! »
En fait les femmes Ymanirs travaillaient dur pour que nous ayons tous chaud pendant le voyage. Il fallut pratiquement quatre jours aux filles de Hrothmar, aidées d’Audhumla, d’Yvanu, d’Ulla et d’autres femmes, pour nous tisser de longs manteaux qui nous couvraient de la tête aux pieds. Merveilleusement doux et épais, ils étaient fabriqués dans la longue fourrure que les femmes Ymanirs avaient tondue sur leur propre corps. Blancs comme la neige, ils nous permettraient de passer inaperçus sur les parois gelées des montagnes de l’est.
Les hommes Ymanirs étaient tout aussi habiles de leurs mains. Ils remplirent les carquois vides d’Atara de flèches dont certaines étaient munies d’une pointe de diamant capable de transpercer les armures les plus dures. Un de leurs forgerons offrit à Liljana une nouvelle batterie de cuisine fabriquée dans un métal doré très léger et très solide qu’ils appelaient galle. Le dernier soir de notre séjour à Alundil, Burri lui-même apporta à Ymiru une carte que l’un de leurs ancêtres avait mise au point quelques générations auparavant. Son cadeau était enveloppé dans du papier d’emballage noué avec de la ficelle et il exhorta Ymiru de ne pas nous révéler ses secrets avant d’être très loin de la ville.
« Pour l’instant, ça être destiné à tes seuls yeux, dit-il à Ymiru. Et à tes seules mains – à ce jour, seuls les pères et les fils de notre famille y ont eu accès. »
Le mystère dont il entourait sa carte éveilla notre curiosité. En outre, il y avait beaucoup de choses que nous souhaitions savoir sur Ymiru et sa famille. Quand Burri fut parti, nous demandâmes à Ymiru pourquoi il ne nous avait pas dit immédiatement que c’était son père. Et Ymiru, le regard fixé sur l’emballage en papier du paquet qu’il tenait entre ses mains, s’abîma, songeur, dans un profond silence. Puis il répondit : « Je croyais l’avoir fait. »
En fait, il nous avait simplement dit qu’il avait perdu ses enfants à cause du Dragon Rouge et Burri ses petits-enfants. C’était là sa façon de nous informer de certaines vérités qui le tourmentaient. Il était peut-être doué pour fabriquer des choses de ses énormes mains, mais il avait du mal à faire remonter des souvenirs douloureux du fond de sa tristesse.
Nous apprîmes toutefois l’une des raisons qui avaient poussé les Urdahirs à le choisir pour nous conduire à Argattha : apparemment, quand il était plus jeune, il avait mené des incursions à Sakai dans un effort désespéré pour repousser les postes avancés des armées du Dragon Rouge. Avec les autres Ymanirs, ils avaient tué beaucoup d’ennemis à coups de borkors, mais ils n’étaient pas assez nombreux et une grande partie de la région est avait finalement été perdue.
« Le Dragon Rouge ne cesse de se renforcer et nous ne cessons de nous affaiblir, nous expliqua-t-il. Burri, Hrothmar et tous les Urdahirs savent que nous pouvons tenir Elivagar pendant encore une génération, deux peut-être, mais pas éternellement. Ça être pourquoi ils ont pris le risque terrible de m’envoyer à Argattha avec vous. »
Tous les augures s’y opposaient, dit-il : les étoiles, la chute de Yarkona, la rumeur selon laquelle Morjin posséderait un dragon crachant le feu qu’il était prêt à lâcher contre ceux qui s’opposeraient à lui. La nouvelle couleur de l’Alumit elle-même, avoua-t-il, n’était pas tout à fait un bon signe car dans les informations que les Anciens avaient glanées auprès du Peuple des Étoiles, il y avait non seulement de l’espoir, mais aussi des murmures d’échec. « Elivagar sera peut-être le dernier endroit d’Ea à tomber, mais il finira par tomber quand même. Et dans ce cas, le Peuple des Étoiles ne viendra pas.
— Ne parlez pas ainsi, lui dis-je. Il y a toujours de l’espoir.
— De l’espoir, fit-il amèrement. Je n’en ai plus depuis que la Bête m’a pris mes enfants. Et maintenant… »
Je serrai son énorme avant-bras en me demandant s’il était conscient de la force incroyable qui s’en dégageait.
« Et maintenant, demain, nous partirons tous les sept pour Argattha. Mais y a-t-il vraiment quelque chose à espérer de cette Quête ? Enfin, je suppose qu’on doit au moins faire semblant. »
Le lendemain matin, quand les Anciens, entourés de bon nombre d’Ymanirs, se réunirent de nouveau sur la grand-place pour nous dire au revoir, la mélancolie qui avait soudain enveloppé Ymiru comme un brouillard glacé semblait s’être évaporée. En prévision du voyage, il s’était attaché sur le dos un énorme sac et tenait dans sa main le gros borkor avec lequel il avait abattu de nombreux ennemis. Il avait également pris la tête des trente gardes Ymanirs qui devaient nous escorter au départ d’Alundil. Très affairé, il affectait la bonne humeur, vérifiant le chargement des gardes et lançant des ordres de sa voix de stentor. Pris d’une activité fébrile, il se déplaçait avec des airs de capitaine sûr de la victoire. Son nouvel état d’esprit, par ce matin ensoleillé, était partagé par ses compatriotes. Ils s’agglutinaient autour de nous en nous acclamant et en nous prodiguant des encouragements. Quand arriva l’heure du départ, ils se placèrent de part et d’autre de notre groupe, pareils à des montagnes de fourrure vivantes, et nous descendîmes l’une des larges avenues d’Alundil en passant entre eux comme au milieu d’une vallée pendant qu’ils nous jetaient des brins de laurier en chantant des prières.
Nous quittâmes Alundil par une grande route qui empruntait la vallée au sud de la ville. Le long des rives de l’Ostrand, la rivière bleue, il y avait de nombreux champs plantés d’orge, de seigle, de pommes de terre et d’autres cultures rustiques. Monté sur le dos d’Altaru, j’avançais en tête et mes amis suivaient les uns derrière les autres. Les Ymanirs marchaient devant nous. Dirigée par Ymiru, notre garde progressait à grands pas, au même rythme que les chevaux. L’espace d’un instant, je souhaitai que ces trente géants nous accompagnent jusqu’à Argattha et se servent simplement de leurs énormes gourdins pour enfoncer les portes de la cité.
À quelques milles de la ville, à l’endroit où les fermes cédaient la place à la forêt et à une région plus sauvage, nous prîmes une route secondaire se dirigeant à l’est vers ce qui semblait être une faille dans la montagne. Juché sur Altaru, j’observais avec attention la ligne de crête blanche et découpée en mesurant du regard les angles et les distances et en essayant de voir en pensée à quoi ressemblait le terrain que nous allions emprunter. Puis vint le moment où je ne pus plus rien contempler. Ymiru ordonna une halte à notre groupe et nous demanda de descendre de cheval. Il sortit les bandeaux que nous portions à notre arrivée à Alundil et nous les remit. Ainsi, dans le cas funeste où nous serions capturés, nous pourrions révéler l’existence d’Alundil, mais pas la manière de s’y rendre.
C’est ainsi que nous passâmes le reste de la journée aveugles comme des chauves-souris. Comme lors de notre arrivée à Alundil, chacun de nous était guidé par un Ymanir. Je craignais que la présence et l’odeur de fumée de ces hommes qui avaient presque la taille de gros ours blancs n’effraient les chevaux. Mais les hommes sont des hommes, pas des bêtes, et les chevaux faisaient la différence. Ils adoptèrent les Ymanirs comme n’importe qui d’autre. En revanche, les Ymanirs avaient du mal à les accepter. Ils n’avaient pas l’habitude des chevaux et l’idée de monter un animal les perturbait profondément. Comme l’expliqua Ymiru, les chevaux possédaient quatre pattes pour échapper aux lions et aux loups, pas pour supporter le poids des hommes quand leurs deux jambes étaient trop fatiguées. Je me dis que c’était là une manière étrange et généreuse de considérer le monde.
J’avais peur que les chevaux ne souffrent dans la traversée des montagnes qui nous attendait. Sur les pentes raides, pleines d’éboulis et de rochers abrupts, il y aurait peut-être des endroits où deux jambes – et deux mains – seraient bien plus indiquées que quatre pattes. Mais si Ymiru partageait mes craintes, il n’en laissa rien paraître. Il ne mentionna pas non plus l’itinéraire qu’il comptait prendre pour sortir d’Elivagar et entrer dans Sakai. Je me demandais s’il hésitait à en parler devant ses compatriotes, qui n’avaient pas vraiment besoin de le savoir, ou s’il ne souhaitait pas simplement nous épargner la représentation de ses terreurs.
C’était inquiétant et gênant de marcher avec une bande de tissu sur les yeux. Ce serait terrible, pensai-je, d’être vraiment aveugle. Cependant, privé du sens le plus indispensable, je prenais plus pleinement conscience des autres. La route grimpait dans la montagne en serpentant à travers une forêt. Je devinais la raideur de la pente à la position de mes pieds et je sentais l’air devenir de plus en plus froid à mesure que nous montions. Sur mon visage, le vent soufflait des senteurs d’épicéas, de sapins et de fleurs inconnues que je n’avais jamais respirées auparavant. J’entendais le doux gazouillis de ce qui ressemblait à des oiseaux bleus et les bramements et les sifflements des élans dans les profondeurs de la forêt. Soudain, mes sens s’aiguisèrent et je me concentrai sur la pression de la main d’Ymiru sur la mienne et sur l’accélération de son souffle entre ses lèvres. Mon cœur me disait qu’il cachait quelque chose dans son grand cœur bondissant et qu’il gardait pour lui quelque sombre secret qu’il ne voulait pas nous faire partager.
Ce soir-là, nous installâmes notre camp près d’une petite rivière, à l’endroit où elle formait une cuvette, juste au-dessous d’une cascade. Le coin semblait ravissant ; on sentait l’odeur de l’eau éclaboussant les rochers et le parfum de quelque mille-feuilles embaumant l’air alentour. Je savais que nous avions tous très envie d’enlever notre bandeau, mais Ymiru ne nous autorisa pas à le faire. Il ne nous laissa pas non plus ramasser du bois pour le feu ni faire la cuisine. Il confia ces corvées – et d’autres – à ses compatriotes. Il ne nous abandonna que les soins aux chevaux. En caressant le cou d’Altaru, je me disais qu’un aveugle était tout à fait capable de brosser un cheval et d’offrir un sac d’avoine à ses lèvres avides.
Le lendemain, nous repartîmes de bonne heure et passâmes presque toute la matinée à grimper jusqu’à un col couvert de neige. Notre chemin était plein de zigzags, de montées et de descentes. Mais surtout de montées. Nous avancions sous un soleil éclatant, dans une atmosphère froide qui se faisait de plus en plus rare à mesure que la montagne sous nos pieds s’enfonçait dans le ciel. Nous marchions péniblement avec de la neige jusqu’aux cuisses et, par endroits, nous glissions sur les rochers verglacés. Mais le soutien d’Ymiru et des Ymanirs qui tenaient la main de mes amis se révéla indéfectible et fiable. Ce soir-là, nous trouvâmes refuge dans l’une de ces huttes de pierre dont les Ymanirs avaient parsemé les régions les plus hautes de leur pays.
Le troisième jour après notre départ d’Alundil, nous descendîmes en serpentant dans une profonde vallée avant d’escalader un nouveau sommet escarpé jusqu’à un autre col. Nous franchîmes cette fissure entre deux montagnes tard dans l’après-midi, puis nous redescendîmes dans la neige. Quand nous eûmes dépassé un champ d’éboulis, trouvant une plate-forme sur le versant est de la montagne, Ymiru ordonna une halte pour nous reposer. Il donna également l’ordre de nous enlever nos bandeaux. Comme lors de notre arrivée à Alundil, la lumière soudaine du soleil nous éblouit et il nous fallut un bon moment pour recouvrer la vue. Quand je réussis à distinguer de nouveau les formes du monde, j’aperçus une haute vallée au-dessous de nous. Tout autour, à perte de vue s’étendaient les sommets blancs des montagnes.
C’est là, sur cette pente glaciale, que nous nous séparâmes de notre escorte. Maram, qui avait fini par apprécier le réconfort de ces trente géants, ne voulait pas les laisser partir. Au cours de notre traversée d’Elivagar, il s’était particulièrement lié d’amitié avec deux d’entre eux, Lodur et un jeune homme appelé Asklin. Après leur avoir serré la main et les avoir regardés s’en aller avec les autres, il soupira : « Je ne comprends pas pourquoi ils ne peuvent pas nous accompagner jusqu’à Argattha. Ils nous seraient d’un grand secours. »
Debout, les pieds velus en éventail dans la neige, Ymiru hocha la tête en direction de ses compatriotes qui s’éloignaient : « Leur nombre pourrait constituer un handicap plutôt qu’une force, dit-il. Pendant notre passage dans Sakai, nous devons par-dessus tout éviter d’être découverts. Dans le cas contraire, que nous soyons trente ou trente fois trente, n’aura aucune importance.
— De plus, lui rappela Atara, la prophétie mentionne les sept frères et sœurs de la terre, pas leurs trente frères ! »
Comme il se faisait très tard, nous nous hâtâmes de redescendre, mais nous fûmes quand même obligés d’installer notre camp assez haut, à la limite des arbres qui recouvraient les versants les moins élevés de la montagne. Quoi qu’il en soit, il n’y avait pas de neige sous les épicéas qui se balançaient et nous trouvâmes un endroit assez plat pour étendre nos fourrures. Quand le vent se leva plus tard dans la nuit et qu’il se mit à faire plus froid, nous avions un bon feu crépitant pour nous réchauffer – sans oublier les épais manteaux que les filles de Hrothmar avaient tissés pour nous.
« Ah ! on n’est pas si mal ! » me murmura Maram en ramenant son manteau blanc autour de lui. Puis il ajouta en jouant avec le col : « C’est comme si j’étais réchauffé par ce qu’il y a de meilleur au monde. C’est d’une telle douceur ! Je me demande si les femmes Ymanirs sont aussi douces. Oui, c’est quelque chose que j’aimerais vraiment savoir. »
Il devait croire qu’Ymiru, allongé sur le sol nu entre Kane et Liljana et recouvert de sa seule fourrure, dormait. En fait, il était seulement plongé dans ses pensées. Et, à la grande confusion de Maram, il entendait très bien. Il se retourna face au feu et à Maram, puis il se mit à rire : « Et que feriez-vous avec l’une de nos femmes, petit homme ?
— Petit ? répondit Maram. Je dois avouer qu’aucune à ce jour ne m’a trouvé petit.
— Ah non ? Vous faites référence à la taille de votre bouche, là ? Ou de votre tête, peut-être, qui paraît gonflée de rêves inaccessibles ?
— Ah, oui, ma tête », marmonna Maram. Il me jeta un bref regard entendu comme s’il était reconnaissant à lord Harsha de ne pas la lui avoir coupée. « Disons simplement que je parle de la taille de euh… mon âme.
— Votre âme. Ça, je suis sûr que c’est une grande et belle chose. Un petit homme peut tout à fait avoir une grande âme.
— Exactement. Exactement.
— Vous avez donc l’intention de trouver une femme bien disposée et de la combler avec votre magnifique âme de chevalier parti à la recherche de la Pierre de Lumière ?
— Ah ! je vois que vous comprenez.
— Oui, je comprends, répondit Ymiru en laissant échapper un rire qui ébranla le flanc de la montagne. Et j’avoue que j’aimerais bien voir ça. »
Nous éclatâmes tous de rire avec Ymiru et Maram, et cela nous fit du bien. Depuis la mort d’Alphanderry, nous n’avions pas eu beaucoup d’occasions de rire et encore moins d’envie de le faire. En fait, quand nous plaisantions autour d’un feu, nous regrettions amèrement sa gaieté et nous avions l’impression de trahir sa mémoire. Mais, pensai-je, le pire aurait été de rester tristes à jamais. En effet, Alphanderry aurait été le dernier à le souhaiter. Il aurait souhaité pour nous de la musique et des chansons, de la danse, de l’amitié et du rire. Je savais que la seule manière de rendre réellement hommage à sa mort, c’était de vivre notre vie encore plus intensément et de garder son esprit en nous.
L’arrivée d’Ymiru dans notre groupe rendait cela plus facile et plus difficile à la fois. Il avait autant d’humour qu’Alphanderry et une chanson dans le cœur. Mais les mélodies qui y résonnaient étaient moins souvent légères et douces que sombres et profondes. Sa mélancolie tranquille et ses accès d’enthousiasme nous rappelaient qu’il ne pourrait jamais remplacer Alphanderry en tant que septième membre de notre groupe. Aussi mystérieux et renfermé qu’Alphanderry était gai et ouvert, il avait sa propre personnalité. Même si nous appréciions déjà son sérieux, son courage, son calme et sa force, il lui restait à trouver le chemin de notre cœur et nous du sien.
Et pour ce faire, pensai-je, nous avions de nombreux milles à parcourir ensemble vers notre objectif commun. D’Alundil à Argattha, Burri avait dit qu’il y avait bien deux cent cinquante milles. Nous en avions déjà couvert une trentaine. Combien de temps nous faudrait-il pour traverser les milles restants ? Un mois ? Nous étions déjà à la fin du mois de soal et ioj n’allait pas tarder à nous tomber dessus. Si nous étions encore dans la montagne à l’arrivée de valte et de ses neiges, cela pourrait se révéler très mauvais pour nous.
Le lendemain matin après le petit déjeuner, nous traversâmes une haute vallée peuplée par quelques dizaines de familles Ymanirs seulement. L’une d’elles nous servit un énorme déjeuner composé de légumes et de soupe d’orge, de sandwiches au fromage frais et de compote de pommes. Ils burent aussi un peu de kalvaas avec nous avant de nous souhaiter bon voyage.
Dans l’après-midi, nous franchîmes un sommet assez bas et nous retrouvâmes dans une contrée sauvage, parsemée de nombreuses buttes. Serpentant entre ces proéminences rocheuses, nous nous frayâmes un chemin vers l’est à travers des champs dont la plupart étaient en friche. À mesure que nous grimpions, l’air devenait plus froid. Nous étions tous les six montés sur nos chevaux qui avançaient d’un pas régulier en enfonçant leurs sabots chaussés de fers neufs dans les rochers verglacés et les plaques de neige. Ymiru, lui, marchait à quelques pas devant nous. Parmi tous les chevaux, pensai-je, seul Altaru savait à quel point j’étais inquiet à l’idée de ne pas trouver d’herbe pour eux dans le pays encore plus inhospitalier vers lequel nous nous dirigions.
Nous installâmes notre camp bien avant la tombée de la nuit au bord d’un ruisseau qui coulait entre deux collines de bonne taille. Les flancs de ces éminences rocheuses étaient recouverts de plaques de grès sortant du sol verticalement comme deux énormes fers à repasser. Quand nous eûmes rapporté de l’eau, fait un feu et préparé le dîner, après avoir mangé l’épaisse soupe de pommes de terre au fromage que Liljana avait faite, Ymiru s’assit près de feu et se mit à jouer avec des éclats de grès qu’il avait trouvés. Puis il sortit la gelstei que Hrothmar lui avait donnée d’une poche dans la grande ceinture noire qu’il portait. Il plaça le cristal plat et violet au-dessus des morceaux de grès dans plusieurs positions, le tournant dans un sens, puis dans l’autre. Il était si concentré que ses yeux bleu acier jetaient des éclairs.
« Hum, puis-je vous demander ce que vous faites ? » fit Maram qui l’observait assis près de lui, une chope de kalvaas à la main.
Comme Ymiru ne répondait pas, Atara s’approcha et dit : « C’est pourtant évident.
— Eh bien, pas pour moi. »
Liljana se rapprocha à son tour et Kane en fit autant. Atara ajouta : « Disons qu’il essaie de fabriquer un sac en soie avec une oreille de truie. »
Le léger sourire amusé d’Ymiru suggérait qu’il avait entendu les paroles d’Atara comme dans le lointain.
« Il essaie ? répliqua Maram. Mais c’est un Géant des Glaces ! Ils ne savent donc pas tous utiliser ces pierres ? »
Il se lança alors dans un grand discours, considérablement délayé par la quantité de kalvaas qu’il avait bue, sur les merveilles d’Alundil. Il chantait en long et en large les louanges des immenses sculptures cristallines du Jardin des Dieux, qui ne pouvaient avoir été réalisées que grâce aux pouvoirs de la gelstei violette, quand Ymiru en eut soudain assez. Il leva sa grande main pour réclamer le silence, puis il dit à Maram : « Le Jardin des Dieux a été réalisé il y a très longtemps, avec des compétences que nous avons perdues. Et avec des galastei bien plus importantes que celle-ci. »
Les yeux posés sur la pierre brillante dans la main d’Ymiru, maître Juwain s’approcha : « On raconte que les cristaux violets chantent avec les vibrations les plus profondes de la terre. Et que par conséquent, ce sont, à beaucoup d’égards, les plus difficiles à utiliser.
— Et qui raconte cela ? lui demanda Ymiru.
— Les alchimistes de ma confrérie.
— Ils ont utilisé de nombreuses lilastei, alors ? »
Maître Juwain secoua la tête. « Pas depuis trois mille ans. Nous aussi nous avons perdu les pierres violettes. Les connaissances des alchimistes viennent des livres.
— Les miennes aussi, répondit Ymiru en jouant avec son cristal. Et de l’enseignement des Anciens. Nombre de mes compatriotes ont appris à utiliser les lilastei au cas où les Ymanirs trouveraient comment en fabriquer de nouvelles. »
Là-dessus, il se pencha et concentra son attention sur la tâche qui l’attendait, à savoir, essayer de découvrir les secrets de ce cristal de couleur violette.
Un peu plus tard, Liljana et Atara allèrent faire la vaisselle tandis que Maram sombrait dans un sommeil d’ivrogne. Je me levai pour mettre sur les chevaux les couvertures blanches que les femmes Ymanirs avaient tissées pour eux. Kane, qui détestait rester assis, se leva et se mit à arpenter le périmètre du camp en scrutant l’obscurité à la recherche d’ennemis qu’il avait peu de chances de trouver dans les terres sûres des Ymanirs.
Soudain, au moment où je donnais à Altaru un morceau de carotte que j’avais gardé de ma soupe, j’entendis maître Juwain s’écrier joyeusement : « Vous avez vu ? Il a réussi ! Val, Kane, Liljana, venez voir ! »
Tandis que Maram était tiré de son sommeil par un ronflement sonore, nous nous rassemblâmes autour d’Ymiru. Je baissai les yeux vers le sol, sous la gelstei violette. À l’endroit où quelques instants auparavant se trouvait un tas de morceaux de grès, trois longs cristaux de quartz transparents sortaient d’une masse de pierre fondue.
« Qu’est-ce que c’est ? » demanda Maram. S’asseyant avec difficulté, il fixait l’œuvre d’Ymiru de ses yeux embrumés. « Qu’est-ce que c’est que ce tour de passe-passe ? »
Il regardait Ymiru d’un air soupçonneux, comme s’il s’agissait d’un magicien de rue à qui l’on aurait donné une babiole pour s’amuser. Je me dis qu’il ne confierait jamais une pièce d’or à Ymiru de peur qu’il ne lui rende un morceau de plomb.
« C’est ton sac en soie, dit Atara, en montrant les nouveaux cristaux de quartz. C’est du bon travail, Ymiru. Ils sont magnifiques.
— Ils sont si petits, répondit-il, en levant les cristaux dans la lumière du feu. Et bourrés de défauts. Mais ça être un début. »
Maître Juwain, sa propre gelstei à la main, regardait Ymiru d’un air approbateur. Il n’avait pas pu ne pas remarquer, pensai-je, que tout comme le savoir d’Ymiru et sa volonté avaient permis de découvrir le pouvoir de la pierre violette, celle-ci lui avait permis de découvrir son propre pouvoir et l’avait magnifié.
« C’est un début, dit maître Juwain à Ymiru et à nous tous. Ou, devrais-je dire, un accomplissement. Aujourd’hui, pour la première fois peut-être depuis l’Âge de la Loi, sept des grandes gelstei sont réunies. »
Il expliqua que les sept gelstei étaient toutes des émanations de la gelstei d’or et comportaient un peu de ses vertus. Utilisées ensemble, elles avaient beaucoup plus de pouvoir que toutes les pierres prises séparément. Elles étaient comme les doigts d’une main serrant la coupe du destin également appelée Pierre de Lumière.
« Et il en va de même pour nous, continua-t-il en regardant Ymiru. Car nous ne sommes que des émanations de l’Unique. Chacun de nous possède les grands dons en germe. Le but de la gelstei est de stimuler ces dons. »
Maram laissa échapper un gros rot avant de dire : « Vous avez l’air heureux, maître.
— Je suis heureux, frère Maram. Vous comprenez ? C’est bien ce que j’ai toujours dit, l’univers est un tout, une tapisserie unique. Et nous en sommes les fils. »
Maram qui tentait toujours de se réveiller, se frotta les yeux : « Euh… je ne comprends pas très bien.
— Un tout, lui répéta maître Juwain. Et la Pierre de Lumière contient le secret de sa création. Sa création. Et moi, je cherchais exactement le contraire. Toute ma vie, j’ai cherché comment la pénétrer pour comprendre, j’ai cherché le moyen de défaire la tapisserie – toute ma vie. Et maintenant, alors qu’il ne me reste peut-être plus beaucoup de temps à vivre, je comprends que j’étais dans l’erreur. »
Il se tourna pour regarder Liljana et Atara, puis Kane et moi. « Nous cherchons à stimuler nos dons et à utiliser les gelstei pour retrouver la Pierre de Lumière. En fait, nous devrions chercher la Pierre de Lumière pour stimuler nos dons. »
Il poursuivit en expliquant que, même si nous devions échouer dans notre Quête, ce que nous réalisions avec les gesltei était remarquable, et nos vies aussi.
« C’est Alphanderry qui l’a le mieux dit, nous rappela-t-il. Vous vous souvenez de ses paroles ? »
Nous sommes les chants qui donnons vie au monde, pensai-je, avant de le répéter à voix haute afin que tous puissent l’entendre.
Assis, les yeux perdus dans les étoiles, je me demandai si la musique d’Alphanderry avait jamais trouvé le chemin de ces lumières éternelles. Soudain, la voix bourrue de Kane me ramena sur terre :
« Bon, disait-il à maître Juwain, mais notre vie est notre vie, et nous devrions pas y renoncer trop facilement. Moi, je chanterai mieux quand nous aurons la Pierre de Lumière entre les mains. »
Cette nuit-là, je m’endormis en tenant le pommeau d’Alkaladur. Pour la millième fois, je priai pour ne plus avoir à utiliser cette épée pour me défendre, mais seulement pour retrouver la Pierre de Lumière.
Le lendemain, nous aperçûmes Sakai pour la première fois. Après avoir pris un petit déjeuner composé d’œufs frits et de pain de seigle grillé, nous repartîmes et passâmes entre les deux collines au pied desquelles nous avions campé. Devant nous s’étendait une chaîne de petites montagnes. Nous trouvâmes un col permettant de passer de l’autre côté et nous le franchîmes. Et en arrivant sur l’autre versant, nous vîmes que nous avions atteint la limite des terres ymanirs.
Apparemment par hasard, Ymiru nous avait amenés exactement à l’endroit que nous voulions trouver au départ. En effet, nous étions au point de jonction entre les Montagnes Blanches. À notre droite, en direction du sud, la chaîne de montagnes que nous venions juste de franchir s’élevait rapidement en formant une paroi de pics blancs s’évanouissant dans le lointain. Il s’agissait des monts de la chaîne du Yorgos et la majeure partie d’Elivagar s’étendait entre ses sommets et ses vallées. Sur notre gauche, au sud et à l’est, se dressait la masse rocheuse du Nagarshath. La seule vue de cette chaîne ininterrompue d’immenses plissements géologiques avec ses crêtes déchiquetées, blanches et verglacées, me faisait froid dans le dos. Je me disais qu’aucun homme et aucun animal ne pouvait survivre à une telle altitude. Comme nous l’avions pensé, notre seul espoir était de traverser Sakai par le vaste plateau qui s’étalait droit devant nous entre les deux chaînes de montagnes.
« Voilà donc Sakai », dit Maram. Nous étions debout à flanc de colline près des chevaux. Derrière nous, le vent qui soufflait de l’ouest menaçait de nous faire dévaler la pente. « Eh bien, ça ne me plaît pas. »
Ça ne me plaisait pas non plus. Au-dessous de nous, le paysage balayé par le vent était aride et, ici ou là, sur les herbes brûlées et les parcelles de terre nue, on voyait déjà quelques traînées de neige. Il s’étendait à l’infini jusqu’à la brume grise de l’horizon. Je crus apercevoir dans le lointain des affleurements de roches sombres ponctuant la surface de ce plateau inhospitalier. On avait l’impression qu’il était impossible d’y vivre mais je savais bien qu’en le traversant nous rencontrerions probablement des nomades avec leurs troupeaux – ou la cavalerie du Dragon Rouge patrouillant à la frontière de ce royaume épouvantable.
« Bon, dit Kane, alors que le vent soulevait ses cheveux d’un blanc neigeux. Bon. »
Debout près de moi, Atara contemplait Sakai comme si elle l’avait déjà vu dans sa boule de cristal.
Maram regardait Ymiru d’un air soupçonneux. « Vous dites que vous avez mené des raids là-dedans ?
— Non, pas ici, répondit Ymiru. Nos combats contre les armées de la Bête avaient lieu à cent milles au sud.
— Mais vous avez quand même l’intention de nous faire traverser ?
— Non, pas du tout. »
Nous le regardâmes tous avec surprise, et Maram s’étonna : « Mais vous étiez censé nous faire traverser Sakai. C’est en le voyant que vous avez changé d’avis ?
— Je vous ferai traverser Sakai », répondit Ymiru. Tournant son regard bleu et dur vers la gauche, il montra du doigt les montagnes du Nagarshath. « Là aussi, c’est Sakai. »
Malgré le vent qui lui colorait le visage d’un rouge vif, les joues de Maram blêmirent un instant. « Mais il n’y a pas de route dans ces montagnes !
— Si, il y en a une », répondit Ymiru. La froideur de ses yeux me donnait envie de frissonner. « Un ancien passage. Nous l’appelons le Chemin des Gémissements. »
Et il nous expliqua que, longtemps auparavant, ses ancêtres avaient construit un système de routes, de tunnels et de ponts dans le Nagarshath pour mener leurs guerres contre Morjin. Là-haut, le long des pics gelés de ces montagnes immenses, le vent gémissait presque sans cesse. Et là-haut, pendant plusieurs centaines d’années, on avait entendu les gémissements des mères Ymanirs pleurant la mort d’un nombre incalculable de fils et de filles.
« Il a fallu longtemps, très longtemps à la Bête pour nous chasser du Nagarshath, continua Ymiru. Mais les montagnes étaient trop vastes et nous étions trop peu nombreux pour les défendre. Et finalement, nous avons dû nous retirer à Elivagar.
— Mais alors, fit remarquer Maram, votre Chemin des Gémissements, il doit être gardé par les hommes du Dragon Rouge maintenant.
— Non, ils n’auraient aucune raison de le faire. Aucun de mes compatriotes ne l’a emprunté depuis mille ans.
— Vous non plus ?
— Moi non plus.
— Alors qu’est-ce qui vous dit qu’il existe encore ?
— Il existe forcément. Vous avez vu les constructions de mon peuple.
— Et si le Dragon Rouge l’a détruit ?
— J’espère qu’il ne l’a pas fait. Vous comprenez, c’était un passage secret. Ses hommes ne l’ont peut-être jamais découvert. »
Nous nous demandions tous si Ymiru serait capable de trouver son chemin dans ces terribles montagnes et de nous conduire dans Argattha par la petite porte de Sakai. En réponse, il ôta son sac et en tira le paquet enveloppé de papier que lui avait donné Burri. Il ne lui fallut qu’un instant pour l’ouvrir et sortir la carte de son père.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? » demanda Maram en se rapprochant pour regarder.
Ymiru tenait entre ses mains quelque chose qui ressemblait à deux planches carrées, laquées et incrustées de différents bois sombres. Très délicatement, Ymiru retira la planche du dessus qui épousait parfaitement le cadre gravé de runes de celle du dessous afin de protéger la surface intérieure. Celle-ci se présentait comme un carré plus petit, rempli d’une substance marron tirant sur le rouge qui faisait penser à de l’argile. Ymiru dit qu’il s’agissait d’argile vivante et que son arrière-grand-père avait fabriqué cette carte près de quatre-vingt-dix ans auparavant.
« Ça être l’une des choses que mon peuple n’a pas perdues. Presque toutes les familles Ymanirs ont une carte comme celle-ci. »
Maram tendit soudain un doigt pour le passer sur la surface lisse et intacte de l’argile mais son geste fut arrêté par la grosse voix d’Ymiru qui hurla tout à coup : « N’y touchez pas ! On ne doit pas toucher à l’argile vivante sous peine d’endommager la carte ! »
Maram retira brusquement sa main comme s’il s’était brûlé au fer rouge. « Je ne comprends pas comment vous pouvez appeler ça une carte.
— Regardez, petit homme, lui répondit Ymiru. Si j’ai la main sûre et l’âme pure, vous verrez quelque chose que vous n’avez jamais vu. »
Tandis qu’Ymiru tournait la carte de son père vers le Nagarshath, nous nous rapprochâmes tous le plus près possible. Nous regardâmes Ymiru fermer les yeux et modifier légèrement la position de ses pieds poilus sur le sol nu. Il semblait en retirer de la force et quelque chose d’autre. Presque aussi lentement que la rotation de la terre, il fit tourner la planche sur laquelle se trouvait l’argile en cherchant apparemment à la positionner le long de lignes que lui seul pouvait déterminer.
Et soudain, sans prévenir, l’argile vivante de la carte se mit à bouger, comme modelée par quelque main invisible. Par endroits, des crevasses et des sillons creusèrent sa surface ondulante tandis que des morceaux d’argile prenaient des formes d’arêtes et de pics et se soulevaient en longues lignes découpées qui ressemblaient à des montagnes miniatures. Cette transformation prit très peu de temps. Mais quand ce fut fini, j’eus la surprise de voir dans la main d’Ymiru une réplique exacte des montagnes qui s’élevaient devant nous.
« Ceci est une carte des sommets du Nagarshath les plus proches », dit Ymiru en rouvrant les yeux. Il montra sa main du menton : « Est-ce que vous voyez la vallée derrière la première chaîne de montagnes ? »
Bien sûr, tout le monde distinguait la profonde rainure dans l’argile derrière les premiers sommets. Mais quand je relevai les yeux sur le monde, tout ce que je pus apercevoir dans l’air glacial et dense sous le ciel bleu, ce fut un immense mur blanc de pics rocheux bordant le plateau terre de Sienne de Sakai. S’il y avait une vallée derrière les vraies montagnes, la carte le voyait mais moi pas.
« Si la carte dit vrai, dit maître Juwain en pointant son doigt vers l’argile brillante, il semblerait que la vallée ait plusieurs milles de long.
— La carte dit vrai, assura Ymiru en la regardant avec fierté. Et la vallée a près de quatre-vingts milles de long. Elle nous fera parcourir un tiers du trajet jusqu’à Argattha.
— Mais comment marche cette carte ? lui demanda Maram. Je n’ai jamais entendu parler d’un truc pareil. »
Les yeux d’Ymiru se radoucirent tandis qu’il contemplait Sakai. Puis il répondit à Maram : « Le monde est un endroit immense et magnifique. Et à travers lui, le long de ses vallées, de ses rivières et dans ses collines, circulent les courants de la terre, un peu comme votre sang circule dans votre gros nez et en suit les contours. L’argile vivante interagit avec ces courants et retient ainsi dans sa matière le relief de la terre. »
Les yeux gris clair de maître Juwain restaient fixés sur la carte. « Mais pas toute la terre, remarqua-t-il.
— Non, il y a des limites à ce que la carte peut représenter. Habilement positionnée, elle montre le paysage sur une distance de cent milles, pas plus.
— Alors, dis-je en montrant le bord de la carte, il n’y a pas moyen de savoir ce qui se trouve derrière cette vallée.
— Non, pas avant que nous n’ayons parcouru une certaine distance. Mais j’espère trouver d’autres vallées parallèles à celle-ci. La chaîne du Nagarshath s’étend en direction d’Argattha et ses vallées doivent faire de même.
— Et ce Chemin des Gémissements ? lui demanda Kane. Est-ce qu’il suit les vallées du Nagarshath lui aussi ?
— Ça être ce qu’on dit.
— Vous pensez pouvoir le trouver ? »
Ymiru baissa les yeux vers sa carte en hochant la tête. « Ça être ce que j’espère. »
Grâce à cette carte merveilleuse qui révélait une voie possible entre les montagnes, nous n’aurions pas à affronter le plateau de Sakai. Cependant, j’hésitais à emprunter ce nouvel itinéraire car sur le plateau au-dessous de nous, il y aurait de l’herbe en abondance pour les chevaux.
« Je pense qu’il y aura de l’herbe dans les vallées, dit Ymiru. En tout cas dans les plus basses. »
Comme il le faisait remarquer, les sacoches des chevaux étaient encore remplies de l’avoine que nous avions emportée pour le voyage. « Et si le pire survient, si les chevaux meurent de faim, vous pourrez toujours les manger et continuer le trajet à pied. »
À ce moment-là, Altaru hennit nerveusement et je regardai Ymiru comme s’il m’avait suggéré de manger mon propre frère. Ymiru qui nous avait vus avec horreur nous régaler de porc salé ne comprenait pas très bien que notre amour pour les chevaux était d’une autre nature.
« Allons, Val, me dit Kane. Quel que soit l’itinéraire que nous choisirons, ce sera dangereux. »
Après avoir tenu rapidement conseil, nous décidâmes que c’était la traversée du plateau de Sakai, avec à peine quelques rochers pour se mettre à couvert, qui présentait le plus de risques. Alors, tandis qu’Ymiru détournait son attention de sa carte dont la surface reprit la forme d’une plaque d’argile, nous nous armâmes de courage pour franchir les hautes montagnes du Nagarshath et rejoindre Argattha par le Chemin des Gémissements.