PAIEMENT D’AVANCE
par William Tenn
Tous les textes qu’on vient de lire convergent vers une idée centrale : le système réduit l’homme à la condition d’animal de cirque ; il fait ce qu’on lui dit de faire, et en bout de course il est bon pour l’équarrissage. Pourtant il y aura peut-être un jour des sociétés assez fortes pour devenir vraiment permissives ; l’individu aura tous les droits, y compris celui de tuer. Ce sera le retour à la jungle – une jungle en trompe-l’œil, naturellement, et masquant tout autre chose. Cette hypothèse a inspiré des nouvelles célèbres, où l’idée dominante est que le meurtre est un bon exutoire à notre agressivité native. Ici William Tenn fait mieux : il trouve le moyen idéal de concilier sécurité et liberté. Son héros vit un vrai roman d’apprentissage, en suivant un itinéraire moral peu courant.
VINGT minutes après l’atterrissage du vaisseau pénitentiaire sur le spatiodrome de New York, les journalistes furent autorisés à monter à bord. Ils s’engouffrèrent dans le couloir principal sur les talons des gardiens armés jusqu’aux dents qui les conduisaient : les reporters et les chroniqueurs de la presse écrite en tête, les gens de la T.V. avec leur matériel portable mais encore pesant suivaient avec force jurons.
Ils croisèrent des petits groupes de fonctionnaires spatiaux en uniforme noir et rouge de l’Administration Pénitentiaire Interstellaire qui marchaient d’un bon pas vers la direction opposée, pour aller jouir de leurs cinq jours de congé sur la planète avant que le vaisseau ne redécolle dans un bruit de tonnerre avec une nouvelle cargaison de condamnés.
Les journalistes impatients prêtèrent à peine attention à ces hommes sans intérêt qui passaient leur existence à faire continuellement la navette d’un bout de la Galaxie à l’autre. Tout bien pesé, la vie et les aventures d’un agent de l’API étaient un sujet mille fois exploité, rebattu. Le sensationnel les attendait plus loin.
Dans le ventre même du navire, les gardiens écartèrent deux énormes portes coulissantes – et reculèrent vivement sur le côté pour éviter d’être piétinés. Les reporters se ruèrent ou presque sur les carreaux de fer qui allaient du sol au plafond et clôturaient complètement la grande salle de la prison. Leurs regards avides, fureteurs, ne recueillirent au mieux que quelques coups d’œil curieux de la part des hommes en costume de grossière bure grise étendus ou assis sur les couchettes qui s’étageaient en rangs strictement fonctionnels du haut en bas des parois jusqu’au fond de la cale. Chacun étreignait – certains caressaient – un petit paquet proprement enveloppé de papier brun.
Le gardien-chef s’avança d’un pas tranquille de l’autre côté des barreaux en se curant les dents de devant pour en extraire les restes du petit déjeuner du matin.
« Salut, les gars, dit-il. Qui cherchez-vous… en faisant comme si je n’étais pas au courant ? »
Un journaliste parmi les plus âgés et les plus réputés leva la main, paume en avant, dans un geste d’avertissement.
« Allons, Anderson, pas de salades ! Le vaisseau a atterri avec une demi-heure de retard et on nous a lanternés un quart d’heure à la passerelle. Alors, où diable sont-ils ? »
Anderson regarda les équipes de la T.V. se frayer un passage pour eux et leur matériel jusqu’aux barreaux. Il extirpa un dernier vestige de nourriture de l’une de ses molaires.
« Des vampires, marmotta-t-il. Une bande de vampires toujours fourrés dans les tombes et assoiffés d’enterrements. »
Puis il soupesa par deux fois sa matraque pour se faire la main et la rabattit bruyamment contre les barreaux à plusieurs reprises.
« Crandall ! hurla-t-il. Henck ! En avant… centre ! »
Le cri fut repris par les gardiens qui circulaient constamment d’un pas ferme et mesuré dans l’enceinte de la prison en faisant tournoyer leur matraque. « Crandall ! Henck ! En avant… centre ! » Il ricocha péremptoirement du haut en bas des énormes parois incurvées. « Crandall ! Henck ! En avant… centre ! »
Nicholas Crandall s’assit les jambes croisées sur sa couchette au cinquième étage et grimaça. Il s’était assoupi et il se frotta les yeux avec la main pour chasser le sommeil. Sur le dos de sa main, il y avait trois cicatrices parallèles, d’anciennes cicatrices brunes rectilignes semblables à celles que peuvent tracer les griffes d’un animal. Il y avait aussi juste au-dessus de ses yeux une curieuse cicatrice en zigzag dont le ton rougeâtre indiquait qu’elle était plus récente. Enfin il y avait un trou minuscule, parfaitement rond, au milieu de son oreille gauche, qu’il se mit à gratter avec agacement quand il rut complètement réveillé.
« Le comité de réception, grommela-t-il. J’aurais dû m’en douter. Toujours la même, cette satanée vieille Terre. »
D’un mouvement vif, il se mit à plat ventre et allongea le bras pour tapoter le visage du petit homme qui ronflait sur la couchette juste au-des-sous de lui.
« Otto, appela-t-il. Poivrot-d’Otto, debout et en avant ! On nous demande. »
Henck s’assit aussitôt d’une façon identique, les jambes croisées, avant même que ses yeux se soient ouverts. Sa main droite se porta à sa gorge où se trouvait un petit réseau de cicatrices en zigzags de la même couleur et des mêmes dimensions que celles que Crandall avait sur le front. L’index et le majeur manquaient à cette main.
« Henck présent, monsieur, dit-il d’une voix pâteuse, puis il secoua la tête et leva les yeux vers Crandall.
— Oh… Nick ! Qu’est-ce qu’il se passe ?
— Nous sommes arrivés, Poivrot-d’Otto, dit le grand de la couchette supérieure. Nous sommes sur Terre et on prépare notre levée d’écrou. Dans une demi-heure, tu auras le loisir de te rincer la dalle avec autant d’eau-de-vie, de bière, de vodka et de ce tord-boyaux dénommé whisky que tu pourras en payer. Plus de tisane réglementaire, plus d’ersatz de jus de la vigne dans une boîte de conserve cachée sous le lit, Poivrot-d’Otto. »
Henck grogna et se laissa de nouveau choir sur le dos.
« Dans une demi-heure, mais pas tout de suite ; alors, qu’est-ce qui te prend de me réveiller ? Tu me vois comme un petit post-criminel coffré pour chapardage, avec la sueur au front, les yeux écarquillés et les tripes en révolution à l’idée de ma libération ? Hé, Nick, je rêvais d’une nouvelle manière de liquider Elsa, une méthode absolument inédite, vraiment abominable.
— Les matons sont dans tous leurs états, lui dit Crandall toujours d’une voix basse, patiente. Tu les entends ? Ils nous demandent, toi et moi. »
Henck se rassit, tendit l’oreille et hocha la tête.
« Comment se fait-il que seuls les matons spatiaux aient des voix comme ça ?
— C’est une condition requise pour faire ce métier, lui assura Crandall, une taille minimum, une instruction minimum et une voix assez désagréablement vibrante pour percer tous les tympans, voilà ce qu’il faut avoir ici si on veut devenir gardien de prison spatial. Sinon, quel que soit ton degré de méchanceté, tu n’as absolument aucune chance et tu dois rester sur Terre et tu ne peux te défouler qu’en traquant les hélicoptères que les vieilles dames conduisent. »
Un gardien s’arrêta au-dessous d’eux, frappa rageusement sur un des poteaux métalliques qui soutenaient leur rangée de couchettes.
« Crandall ! Henck ! Vous êtes encore des condamnés, ne l’oubliez pas. Si vous ne vous présentez pas en bas dans l’allée en quatrième vitesse, je grimpe là-haut et je vous donne encore une raclée en souvenir du bon vieux temps !
— Oui, m’sieur ! Voilà, m’sieur ! » marmonnèrent-ils aussitôt à l’unisson et ils se mirent à descendre de couchette en couchette, serrant chacun son paquet enveloppé de papier brun et contenant les vêtements qu’ils avaient portés naguère, quand ils étaient libres, et qu’ils seraient bientôt autorisés à revêtir de nouveau.
« Écoute, Otto. »
Crandall se pencha pendant la descente pour approcher ses lèvres de l’oreille du petit homme dans le chuchotement rapide et à peine audible qui est de rigueur en prison.
« Ils nous conduisent aux gars de la télévision et des journaux. On va nous poser un tas de questions. Fais bien attention de rester bouche cousue à propos de…
— La télévision et les journaux ? Pourquoi nous ! Qu’est-ce qu’ils nous veulent ?
— Parce que nous sommes des célébrités, tête de bois ! Nous avons purgé entièrement la peine la plus sévère et nous avons survécu. Combien d’hommes y ont réussi à ton avis ? Mais écoute-moi, veux-tu ? Si on te demande après qui tu en as, tu la fermes et tu souris. Tu ne réponds pas à cette question. Compris ? Tu ne racontes pas pour quel meurtre tu as été condamné, quoi qu’on dise. On ne peut pas t’y forcer. C’est la loi. »
Henck s’immobilisa un instant, à une couchette et demie du sol.
« Mais, Nick, Elsa le sait ! Je l’avais avertie juste avant, le jour où je suis allé me livrer. Elle sait que je n’encaisserais pas une condamnation pour meurtre à cause d’un autre qu’elle.
— Elle sait, elle sait, bien sûr qu’elle sait ! » Crandall émit un bref juron presque inaudible. « Mais elle ne peut pas le prouver, espèce de satané buvard à forme humaine ! Tandis qu’une fois que tu auras dit ça en public, elle a le droit de s’armer et de t’abattre à vue… en plaidant la légitime défense. Tant que tu n’as rien dit, elle ne peut pas : elle est toujours ta pauvre femme à qui tu as promis de l’aimer, de l’honorer et de la chérir. Aux yeux du monde…»
Le gardien brandit son gourdin et les fit valser tous les deux en les frappant violemment dans le dos. Ils se laissèrent tomber sur le sol et courbèrent l’échine pendant qu’il grondait :
« Est-ce que j’ai dit que vous pouviez vous offrir un brin de causette ? Hein ? S’il nous reste du temps avant votre levée d’écrou, je vais vous conduire à la salle de police, mes cocos, pour une dernière bonne raclée. A présent, rompez et que ça saute ! »
Ils filèrent devant lui avec obéissance comme deux poulets devant un colley qui jappe. A la porte grillée, près de l’extrémité de la cale-prison, il salua et dit :
« Pré-criminels Nicholas Crandall et Otto Henck, monsieur. »
Le gardien-chef Anderson lui rendit négligemment son salut :
« Ces messieurs veulent vous poser quelques questions, les gars. Ça ne vous fera pas de mal d’y répondre. C’est tout, O’Brien. »
Sa voix était très joviale. Il arborait un grand sourire aimable en demi-lune. Tandis que son subordonné saluait et s’en allait, Crandall laissa son esprit régurgiter les souvenirs d’Anderson tout au long de ce mois de voyage depuis Proxima du Centaure. Anderson hochant la tête d’un air pensif pendant que ce pauvre Minelli – Steve Minelli, n’est-ce pas comme cela qu’il s’appelait ? – était obligé de courir entre deux haies ae gardiens qui lui assenaient des coups de gourdin parce qu’il était allé aux toilettes sans permission. Anderson riant sous cape juste un instant avant de frapper à l’aine un condamné aux cheveux gris parce qu’il avait parlé dans la queue pour la cantine. Anderson…
Eh bien, en tout cas, le type avait du cran, car il savait que son vaisseau transportait deux pré-criminels qui avaient purgé une condamnation pour meurtre. Mais probablement savait-il aussi que ces deux-là ne perdraient pas le bénéfice de leur meurtre pour lui, si odieux fût-il. Quand on est volontaire pour aller en enfer, ce n’est pas seulement pour abattre un des démons qui s’y trouvent.
« Sommes-nous obligés de répondre à ces questions, monsieur ? » demanda Crandall avec circonspection.
Le sourire du gardien-chef perdit un rien de sa courbure.
« J’ai dit que ça ne vous fera pas de mal, non ? Mais d’autres choses le pourraient. Elles le pourraient encore, Crandall. J’aimerais contenter ces messieurs de la presse, alors soyez gentils et coopératifs, hein ? »
Il eut un mouvement du menton à peine perceptible en direction de la salle de police et leva un peu son gourdin.
« Oui, monsieur, dit Crandall, tandis que Henck courbait précipitamment la tête. Nous serons coopératifs, m’sieur. »
Bon dieu, pensa-t-il, si seulement je n’avais pas un si bon usage pour ce meurtre, souviens-toi de Stephanson, petit, rien que de Stephanson. Pas Anderson ni O’Brien, ni personne d’autre : le nom en question est Frederick Stoddard Stephanson !
Tandis que l’équipe de la télévision mettait son matériel en place de l’autre côté des barreaux, les deux condamnés répondirent aux inévitables questions préliminaires des reporters.
« Quel effet ça vous fait d’être de retour ?
— Épatant, épatant.
— Quelle est là première chose que vous allez faire quand vous serez libérés ?
— Manger un bon repas, dit Crandall.
— Me soûler à mort, dit Henck.
— Attention de ne pas vous retrouver derrière les barreaux comme post-criminel », dit l’un des reporters.
Rire jovial auquel tous participèrent, – les journalistes, le gardien-chef Anderson, Crandall et Henck.
« Comment avez-vous été traités pendant que vous étiez prisonniers ?
— Oh, pas trop mal, dirent-ils tous deux, jetant avec ensemble un coup d’œil prudent au gourdin d’Anderson.
— L’un de vous deux est-il disposé à nous dire qui vous allez tuer ? »
Silence.
« L’un de vous a-t-il changé d’idée et décidé de ne pas commettre le meurtre ? »
Crandall leva pensivement les yeux tandis que Henck les baissait pensivement. Autre rire général, un peu gêné cette fois, auquel Crandall et Henck ne participèrent pas.
« Ça y est, nous sommes installés. Regardez de ce côté, s’il vous plaît, intervint le présentateur de la télévision. Et souriez, mes amis… allons-y d’un sourire bien large. »
Crandall et Henck y allèrent avec soumission d’un grand sourire, ce qui fit trois sourires car Anderson s’était joint au joyeux petit groupe.
Les deux caméras échappèrent aux mains de leurs opérateurs, l’une allant planer au-dessus des trois hommes, l’autre bougeant sans arrêt devant leurs visages, toutes deux télécommandées par les cadreurs à partir de leurs pupitres portatifs. Une ampoule rouge s’alluma sur le devant d’une des caméras.
« Nous voici, mesdames et messieurs les téléspectateurs, annonça le présentateur d’une voix pompeuse. Nous sommes à bord du vaisseau pénitentiaire Jean Valjean qui vient d’atterrir au spatiodrome de New York. Nous sommes ici pour rencontrer deux hommes – deux des rares hommes qui aient réussi à purger la totalité de la peine une condamnation volontaire pour meurtre et ont ainsi acquis au regard de la loi le droit de commettre un meurtre chacun.
« Dans quelques instants, ils vont être libérés après avoir servi sept ans pleins sur les planètes pénitentiaires – et ils seront libres de tuer n’importe quel homme ou femme dans le Système solaire sans avoir à craindre aucune sorte de punition. Regardez-les bien, mesdames et messieurs les téléspectateurs, c’est peut-être après vous qu’ils en ont ! »
Ayant émis cette pensée réconfortante, le présentateur se tut un instant pendant que les caméras laissaient leur objectif contempler les deux hommes en bure grise de prisonniers. Puis il s’avança dans le champ et s’adressa au plus petit.
« Quel est votre nom, monsieur ? questionna-t-il.
— Pré-criminel Otto Henck, 525514, répondit Poivrot-d’Otto machinalement, bien qu’incapable de réprimer un petit sursaut au monsieur.
— Quel effet cela vous fait-il d’être de retour ?
— Epatant, vraiment épatant.
— Quelle est la première chose que vous allez faire quand vous serez libéré ? »
Henck hésita, puis dit : « Manger un bon repas », après un coup d’œil timide à Crandall.
« Comment avez-vous été traité pendant que vous étiez prisonnier ?
— Oh, assez bien. Aussi bien qu’on peut s’y attendre.
— Aussi bien qu’un criminel peut s’y attendre, hein ? Bien que vous ne soyez pas encore un criminel, n’est-ce pas ? Vous êtes un pré-criminel ? »
Henck sourit comme s’il entendait cette expression pour la première fois.
« C’est exact, monsieur. Je suis un pré-criminel.
— Voulez-vous dire aux téléspectateurs quelle est la personne pour qui vous allez devenir un criminel ? »
Henck regarda le présentateur avec un air de reproche. Celui-ci eut un rire de gorge – auquel personne ne fit écho.
« Ou si vous avez changé d’idée à son égard, à lui ou à elle ? »
Il y eut un silence. Puis le présentateur reprit avec un peu de nervosité :
« Vous avez passé sept ans sur des planètes étrangères, pleines de dangers, à les préparer en vue de a colonisation humaine. C’est la condamnation maximum que permet la loi, n’est-ce pas ?
— C’est exact, monsieur. Avec la remise de peine en faveur des pré-criminels qui purgent la condamnation d’avance, sept ans est le maximum que l’on encourt pour meurtre.
— Je parie que vous êtes content que nous ne soyons pas revenus au temps de la peine capitale, hein ? Ça rendrait la chose impraticable, n’est-ce pas ? Maintenant, Mr. Henck – ou pré-criminel Henck, devrais-je dire encore, je suppose, – si vous disiez aux téléspectatrices et téléspectateurs qui nous écoutent quelle a été votre plus horrifiante aventure pendant que vous subissiez votre peine ?
— Eh bien, dit Otto Henck en réfléchissant, la pire de toutes, je crois, ce fut sur Antarès VIII, le deuxième camp pénitentiaire où je suis allé, lorsque les grosses guêpes ont commencé à pondre. Sur Antarès VIII, vous comprenez, ils ont une guêpe qui est environ cent fois plus grosse que…
— Est-ce comme ça que vous avez perdu deux doigts de votre main droite ? »
Henck leva la main et l’examina un instant.
« Non. L’index… j’ai perdu l’index sur Rigel XII. Nous étions en train de construire le premier camp pénitentiaire sur la planète et j’ai déterré un drôle de caillou qui avait toutes sortes de petites bosses. Je l’ai tapoté, histoire de voir, vous savez, s’il était dur ou quoi, et le bout de mon doigt a disparu. Pouf… comme ça. Par la suite, mon doigt s’est infecté et les toubibs ont dû le couper.
« Finalement, pourtant, j’ai eu de la chance. Plusieurs hommes – des condamnés, je veux dire – se sont trouvés devant des cailloux plus gros que le mien. Ces gars-là ont perdu des bras, des jambes… il y a même un type qui a été avalé tout entier. Ce n’étaient pas vraiment des cailloux, vous comprenez. Ils étaient vivants et affamés ! Rigel XII en était infestée. Le doigt du milieu… j’ai perdu mon majeur dans une espèce d’accident idiot à bord du vaisseau qui nous transportait à…»
Le présentateur hocha la tête d’un air entendu, se racla la gorge et dit :
« Mais ces guêpes, ces guêpes géantes sur Antarès VIII, c’était le pire ? »
Poivrot-d’Otto le dévisagea en clignant des paupières pendant un instant avant de retrouver le fil.
« Oh, pour sûr ! Elles avaient l’habitude de pondre leurs œufs sur une espèce de singe qu’ils ont sur Antarès VIII, comprenez-vous ? C’était vraiment moche pour les singes, mais c’est de cette façon que les bébés guêpes se nourrissent pendant leur croissance. Eh bien, on débarque là et il se trouve que les guêpes ne voient aucune différence entre ces singes d’Antarès et les êtres humains. On n’a pas eu Te temps de dire ouf que les types ont commencé à s’effondrer dans tous les coins, et quand on les a transportés au dispensaire pour les radiographier, les médicos ont constaté qu’ils étaient bourrés à craquer de…
— Merci beaucoup, Mr. Henck, mais la guêpe de Herkimer a déjà été vue par nos téléspectateurs et décrite au moins trois fois dans les Documentaires Interstellaires que diffuse ce réseau, comme vous vous en souvenez certainement, mesdames et messieurs, le mercredi de sept heures à sept heures et demie du soir, heure terrestre officielle. Et à présent, Mr. Crandall, permettez-moi de vous demander, monsieur : quel effet cela vous fait-il d’être de retour ? »
Crandall s’avança, prêt à se plier aux mêmes exercices verbaux que son camarade de prison.
Mais cela se passa différemment. Le présentateur lui demanda s’il s’attendait à trouver la Terre très changée. Crandall commença par hausser les épaules, puis brusquement se détendit et sourit. Il eut soin de faire un très large sourire montrant un maximum de dents et un minimum de gaieté.
« Il y a un grand changement que je peux voir déjà, déclara-t-il. La façon dont ces caméras se promènent en l’air et sont commandées depuis une petite boîte dans la main de l’opérateur. Ce truc-là n’existait pas le jour où je suis parti. Celui qui l’a inventé devait être rudement malin.
— Ah, oui ? » Le présentateur jeta un bref coup d’œil derrière lui. « Vous voulez parler du système de télécommande Stephanson ? Il a été inventé par Frederick Stoddard Stephanson il y a environ cinq ans. C’est bien cinq ans, non ?
— Six ans, dit l’opérateur. Il a été mis sur le marché il y a cinq ans.
— Il a été inventé il y a six ans, traduisit le présentateur. Il a été mis sur le marché il y a cinq ans. ».
Crandall hocha la tête.
« Eh bien, ce Frederick Stoddard Stephanson doit être un homme intelligent. »
Et il sourit de nouveau aux caméras. Regarde mes dents, dit-il en son for intérieur, je sais que tu regardes, Freddy. Regarde mes dents et frissonne.
Le présentateur sembla un peu déconcerté.
« Oui, dit-il. Exactement. Maintenant, Mr. Crandall, que décririez-vous comme la plus horrifiante expérience de toute votre…»
Après que l’équipe de la télévision eut rassemblé son matériel et fut partie, les deux pré-criminels furent soumis à un dernier feu roulant de questions par les reporters et chroniqueurs en quête de détails piquants.
« Et les femmes dans votre vie ? » « Quels livres, quelles distractions, quels amusements ont occupé votre temps ? » « Avez-vous découvert qu’il n’y a pas d’athées sur les planètes pénitentiaires ? » « Si vous deviez recommencer à zéro…»
Tout en répondant vaguement, courtoisement, Nicholas Crandall pensait à Frederick Stoddard Stephanson assis devant son luxueux appareil de télévision grand comme tout un mur.
Est-ce que Stephanson avait fermé son poste à présent ? Était-il assis là, les yeux fixés sur l’écran vide, réfléchissant aux projets de l’homme qui avait eu dix mille chances contre une de mourir, qui avait survécu et était revenu après sept longues années incroyables passées dans les camps pénitentiaires de quatre planètes infernales ?
Est-ce que Stephanson était en train d’examiner son arme avec les lèvres pincées – une arme qu’il ne pourrait utiliser que dans une situation évidente de légitime défense ? Autrement, il subirait la condamnation totale pour meurtre des post-criminels, qui, sans le rabais de cinquante pour cent pour châtiment subi volontairement avant le crime, atteint quatorze ans dans l’enfer à mille fourches dont Crandall venait juste de sortir.
Ou bien Stephanson était-il affalé dans un coûteux fauteuil-bulle à regarder un écran toujours allumé, fou de terreur mais incapable de s’arracher au programme trop bien organisé que le réseau avait certainement bâti autour du retour de deux – notez bien : deux ! – pré-criminels homicides ?
En ce moment, selon toutes probabilités, l’écran présentait l’interview de quelque fonctionnaire terrien de l’Administration Pénitentiaire Interstellaire, un attaché de presse expansif qui avait appris à parler sociologie.
« Dites-moi, Monsieur l’Attaché de Presse, devait demander le présentateur (un autre présentateur, plus grave, plus intellectuel), combien de pré-criminels reviennent après avoir purgé une condamnation pour meurtre ?
— D’après les statistiques – à ce stade : bruissement de papier et regard pénétrant qui s’abaisse – d’après les statistiques, avec l’abattement de cinquante pour cent aux pré-criminels, il revient en moyenne un seul homme ayant purgé la totalité de la peine pour meurtre tous les 11,7 ans.
— Vous diriez donc, n’est-ce pas ? Monsieur l’Attaché de Presse, que le retour de deux de ces hommes le même jour est une coïncidence assez exceptionnelle ?
— Tout à fait exceptionnelle, sinon vous, les gens de la télévision, vous ne feriez pas tant d’histoires. »
Ici, petit rire gloussé auquel le présentateur fait respectueusement écho.
« Et qu’advient-il, Monsieur l’Attaché de Presse, de ceux qui ne reviennent pas ? »
Une grande main bien nourrie bat l’air dans un geste courtois.
« Ils sont tués. Ou ils renoncent. C’est l’unique alternative. Sept ans sur ces planètes pénitentiaires est un long laps de temps. Le régime de travail n’est pas pour des mauviettes, non plus que les êtres vivants qu’on y rencontre – les gros anthropophages aussi bien que les petits de la taille des virus.
« C’est pourquoi les gardiens de prison ont des salaires si élevés et de si longs congés. En un sens, vous savez, nous n’avons pas réellement aboli la peine capitale ; nous lui avons substitué une forme socialement utile de roulette russe. Celui qui commet ou pré-commet un crime d’une catégorie particulièrement répréhensible est envoyé sur une planète où ses services profiteront à l’humanité et où il est forcé de prendre ses risques s’il veut revenir entier, en admettant qu’il revienne. Plus grave est le crime, plus longue la condamnation et par conséquent plus faibles les chances.
— Je comprends. Maintenant, Monsieur l’Attaché de Presse, vous dites qu’ils sont tués ou renoncent. Voudriez-vous expliquer aux téléspectateurs, je vous prie, comment ils renoncent et ce qui se passe dans ce cas ? »
Là, changement de posture : le dos s’appuie au dossier du siège, les doigts boudinés s’entrelacent sur la bedaine.
« Voyez-vous, chaque pré-criminel peut demander à son gardien l’abrogation immédiate de sa condamnation. Cela consiste simplement à remplir les formulaires nécessaires. Il est retiré de la corvée de travail sur-le-champ et renvoyé chez lui par le premier vaisseau en partance. Le hic, c’est que tout le temps de peine subi jusque-là est annulé : il ne reçoit rien en échange.
« S’il commet un crime après sa libération, il doit purger la condamnation entière. S’il veut être admis de nouveau comme pré-criminel, il doit purger la peine avec l’abattement depuis le commencement. Trois pré-criminels sur quatre sollicitent la révocation de la sentence dès la première année. Dans ces endroits-là, on en a rapidement assez. *
— Je le pense bien, acquiesça le présentateur. Et l’abattement, Monsieur l’Attaché de Presse ? N’y a-t-il pas des gens pour estimer que c’est offrir au pré-criminel trop d’encouragement ? »
Une crispation d’agacement rida à peiné la face lisse et s’effaça comme une ombre, remplacée par un chaud sourire dédaigneux.
« Ces gens-là sont peut-être pleins de bonnes intentions, mais ne connaissent pas très bien, je le crains, la criminologie et la pénologie modernes. Nous ne voulons pas décourager les pré-criminels, nous voulons les inciter à se livrer.
« Rappelez-vous ce que j’ai dit, trois sur quatre demandent l’abrogation de leur peine dès la première année. Ce sont des individus qui étaient assez intelligents pour essayer d’avoir une réduction de leur peine. Quelle probabilité y a-t-il qu’ils aient la stupidité de risquer deux fois plus alors qu’ils ont finalement découvert qu’ils sont incapables d’en supporter même douze mois ? Sans compter ce qu’ils ont appris sur la valeur de la vie humaine, la nécessité de la coopération sociale et l’avantage que présentent les principes de la civilisation dans ces mondes où le seul fait de survivre est pratiquement une loterie.
« Celui qui ne demande pas l’abrogation de la peine ? Eh bien, il a tout le temps de se dégoûter de l’idée de commettre un crime, et une probabilité plus grande encore d’être tué sans avoir rien fait. En conséquence, il y a tellement peu de pré-criminels dans n’importe quelle catégorie, qui reviennent pour dire ce qu’ils ont à dire et faire ce qu’ils ont à faire que le bénéfice social est absolument énorme. Permettez-moi de vous donner quelques chiffres.
« Selon le barème de Lazare, on estime que la baisse des seuls meurtres prémédités, depuis l’institution de l’abattement en faveur des pré-criminels, a été de 41 % sur la Terre, 33,3 % sur Vénus, 27 %…»
Un froid réconfort, un réconfort glacial pour Stephanson, ces quarante et un pour cent et ces trente-trois virgule trois pour cent, songea Nicholas Crandall avec satisfaction. Crandall représentait le reste du pourcentage : l’homme qui voulait tuer, pour une raison bonne et suffisante, un certain Frederick Stoddard Stephanson. Il représentait une fraction négligeable sur une page de réductions et d’annulations : il était revenu, fait stupéfiant et incroyable, au bout de sept ans pour prendre livraison de la marchandise qu’il avait payée d’avance.
Lui et Henck. Deux paris risqués, ridiculement risqués. La femme de Henck, Elsa, était-elle aussi assise devant son poste de télévision comme un oiseau hypnotisé par un serpent, espérant vaguement de toutes ses forces qu’un commentaire du fonctionnaire de l’Administration des Prisons Interstellaires lui indiquerait comment se soustraire à son destin, comment échapper à cette catastrophe ridiculement rare qui était sur le point de s’abattre sur elle ?
Bah, Elsa était l’affaire de Poivrot-d’Otto. Qu’il s’en débrouille comme il voudrait ; il avait payé son privilège assez cher. Mais Stephanson était l’affaire de Crandall.
Ah ! que cet arrogant échalas sue de peur ! pria-t-il. Que je sache prendre mon temps et qu’il sue !
Les reporters continuaient à les presser de questions pour en tirer des idées d’articles quand un haut-parleur au-dessus d’eux éclaircit soudain son diaphragme et annonça :
« Prisonniers, préparez-vous pour la levée d’écrou. Vous allez vous rendre au bureau du directeur du vaisseau par groupes de dix, au fur et à mesure de l’appel de votre nom. La discipline du vaisseau pénitentiaire sera maintenue jusqu’au bout. Arthur, Augluk, Crandall, Ferrara, Fu-Yen, Garfinkel, Gomez, Graham, Henck…»
Une demi-heure plus tard, ils suivaient le couloir principal du vaisseau dans leurs vêtements civils. Ils montrèrent leur certificat de libération au gardien sur la passerelle, se retournèrent pour sourire encore servilement à Anderson qui criait depuis un hublot : « Hé, les gars, revenez bientôt ! » et descendirent à pas pressés la passerelle vers la surface d’une planète qu’ils n’avaient pas vue depuis sept années pleines d’horreur et d’atrocités.
Quelques reporters et photographes les attendaient encore, ainsi qu’une équipe de télévision qui avait été laissée là pour faire voir au monde comment ils étaient au moment de leur libération.
Des questions, de nouveau des questions, qu’ils pouvaient se permettre d’éluder rudement, encore que la rudesse envers quiconque (sauf des prisonniers comme eux) ne leur parût pas naturelle.
Par bonheur, les reporters s’intéressèrent à un autre pré-criminel qui était avec eux. Fu-Yen avait accompli la peine de deux ans (rabais compris) pour coups et blessures. Il avait aussi perdu les deux bras et une jambe dans un marais corrosif sur Procyon III juste avant la fin de son temps et il descendait la passerelle en boitant sur une jambe naturelle et une artificielle, incapable de s’appuyer aux rampes.
Pendant qu’on lui demandait, avec une grande curiosité, comment il pensait se livrer à des voies de fait, pour ne rien dire de plus grave, dans son état actuel de diminution physique, Crandall poussa Henck du coude et ils grimpèrent vivement dans l’un des nombreux gyrotaxis en maraude aux alentours. Ils dirent au chauffeur de les mener en ville dans un bar, n’importe quel bar tranquille.
Poivrot-d’Otto perdit pratiquement tous ses moyens sous l’impact de la liberté de choix.
« Je ne peux pas, Nick, chuchota-t-il, il y a trop de satanés trucs à boire. »
Crandall résolut la question en commandant pour lui.
« Deux doubles scotches, dit-il à la serveuse. C’est tout. »
Quand le scotch arriva, Poivrot-d’Otto le regarda fixement avec cette sorte d’étonnement affectueux et teinté de vague regret qu’un homme éprouve envers un fils adolescent qu’il a vu pour la dernière fois en bébé qu’on porte dans les bras. Il tendit avec précaution une main tremblante.
« A la mort de nos ennemis », dit Crandall, et il vida son verre d’un trait. Il regarda Otto boire gorgée par gorgée, lentement, soigneusement, savourant chaque goutte.
« Tu feras bien de te modérer, lui conseilla-t-il. Sinon Elsa n’aura que le désagrément de t’apporter des fleurs aux jours de visite à l’hôpital dans le service des alcooliques.
— Pas de danger, grommela Poivrot-d’Otto dans son verre vide. J’ai été sevré avec ça. Et, de toute façon, c’est le dernier que je bois jusqu’à ce que je la bute. J’ai prévu les choses comme ça, Nick : un verre pour fêter ça, puis Elsa. Je n’ai pas supporté ces sept années pour tout gâcher en me soûlant au dernier moment. »
Il posa le verre.
Sept ans à passer d’un enfer à l’autre. Et, avant cela, douze ans avec Elsa.
Douze ans où elle m’a joué tous les tours imaginables, où elle m’a ri au nez en me disant qu’elle était ma femme et qu’elle pouvait légalement faire de moi ce qui lui plaisait, que je l’entretiendrais comme elle voulait l’être et que je n’avais rien à dire. Et si j’osais quitter la position à genoux pour me mettre debout, elle trouverait un moyen de me faire arrêter.
« Que de semaines j’ai passées en prison, en maison de redressement, jusqu’à ce qu’Elsa dise au juge que j’avais peut-être appris à vivre, qu’elle était disposée à me donner une nouvelle chance ! Et moi qui la suppliais à genoux de divorcer – pardieu, à plat ventre ! – pas d’enfant, elle est en bon état, elle est jeune, et elle me riait au nez. Quand elle voulait me faire fourrer au bloc, tu comprends, elle pleurait devant le juge ; mais, quand nous étions seuls, elle riait toujours à s’en décrocher la mâchoire de me voir au supplice.
« Je l’ai entretenue, Nick. Sincèrement, je lui ai donné à peu près jusqu’au dernier sou de ce que je gagnais, mais ce n’était pas suffisant. Elle aimait me Faire griller à petit feu, elle me l’a dit. Eh bien, qui est-ce qui est sur des charbons ardents maintenant ? » Il grommela du fond de la gorge. « Le mariage, c’est pour les imbéciles ! ».
Crandall plongea le regard par la fenêtre près de laquelle il était assis vers les vertigineuses rues affairées des divers niveaux de la New York Métropolitaine.
« Peut-être, dit-il pensivement. Je ne sais pas. Mon mariage a été bon tant qu’il a duré, cinq ans en tout. Puis subitement il a cessé de l’être, comme du beurre qui rancit.
— Au moins t’a-t-elle accordé le divorce, dit Henck. Elle ne s’est pas moquée de toi.
— Oh, Polly n’était pas une fille à faire ça. Un peu désaxée, mais peut-être pas plus que moi. Jolie Polly, je l’appelais. Elle m’appelait Grand Nick. Les étoiles pâlissent et moi aussi, je suppose, j’ai perdu mon attrait. Je continuais à travailler comme un nègre pour essayer de faire marcher l’affaire d’électronique en gros avec Irv. Ça se voyait bien que je n’étais pas bâti pour faire un millionnaire. Peut-être que c’est à cause de ça. En tout cas, Polly a voulu sa liberté et je la lui ai accordée. Nous nous sommes séparés bons amis. Je me demande de temps à autre ce qu’elle est…»
Il y eut un petit bruit d’éclaboussure comme celui que produit une nageoire de phoque qui bat l’eau. Les yeux de Crandall se reportèrent vers la table un instant après que la boule verte semblable à un melon l’eut heurtée. Et à la même seconde la main de Henck saisit la boule et la jeta par la fenêtre. Les longs filaments verts fusèrent de la boule mais celle-ci tombait alors le long de l’énorme immeuble et les filaments ne trouvèrent aucune chair vivante pour s’y implanter.
Du coin de l’œil, Crandall avait vu un homme sortir en courant. A la façon dont les gens regardaient alternativement d’un air apeuré leur table et la porte ouverte, il comprit que la boule avait été lancée par cet homme. De toute évidence, Stephan-son avait juge bon de faire suivre et neutraliser Crandall.
Poivrot-d’Otto ne vit aucun intérêt à vanter ses réflexes. Ils avaient appris tous les deux depuis longtemps à réagir vite – par-dessus un tas de cadavres.
« Une bombe de pissenlits vénusiens, remarqua-t-il. Bah, au moins le type ne veut pas te tuer, Nick. Il veut seulement te rendre infirme.
— Ce serait bien dans le genre de Stephanson, acquiesça Crandall tandis qu’ils payaient leurs consommations et passaient devant les visages qui commençaient tout juste à blêmir. Ne rien faire lui-même. Engager un homme de main. Et l’engager par un intermédiaire pour le cas où l’homme de main serait pris et bavarderait. Mais ce ne serait pas encore assez sûr, il ne voudrait pas risquer une inculpation pour meurtre post-criminel.
« Une dose de pissenlit vénusien, a-t-il pensé pour n’avoir plus à se soucier de moi jusqu’à la fin de mes jours. Il viendrait peut-être même me voir à l’hospice des incurables – tout comme il m’a envoyé une carte chaque année à Noël depuis ma condamnation. Toujours le même message : « Encore cinglé ? Amitiés, Freddy. »
— Un sacré type, ce Stephanson, dit Poivrot-d’Otto en scrutant d’un regard attentif les alentours de l’entrée avant de sortir du bar et de s’engager sur la chaussée du quinzième niveau.
— Oui, un sacré type. Il a le monde à ses pieds et de temps à autre, rien que pour s’amuser, il lui donne un coup. J’ai appris à le connaître quand nous étions camarades de collège, mais crois-tu que ça m’a servi à quelque chose ? Je me suis trouvé nez à nez avec lui juste au moment où cette affaire d’électronique en gros avec Irv était en pleine déconfiture, deux ans environ après ma rupture avec Polly.
« J’avais le cafard et je ressentais le besoin de parler à quelqu’un, alors je lui ai raconté que mon associé était un grippe-sou et moi un grand rêveur et que, à nous deux, nous étions en train de transformer une petite affairé pleine de promesse en bonne grosse faillite sûre et certaine. Puis j’en suis arrivé à cette idée de commande à distance que j’avais en tête et que j’aurais bien aimé avoir le temps de creuser à fond. »
Poivrot-d’Otto continuait à lancer des coups d’œil peu rassurés à la ronde, non par crainte d’un autre assassin mais sous l’effet de la sensation inattendue qu’éveillait en lui le pouvoir de se promener aussi longtemps à sa guise. Plusieurs passants se retournèrent en voyant leurs tuniques démodées qui s’arrêtaient aux genoux.
« Voilà donc ce que j’ai fait, reprit Crandall. J’ai agi comme un imbécile, je sais, mais crois-moi, Otto, tu n’as pas idée à quel point un type comme Freddy Stephanson peut être amical et persuasif. Il me dit qu’il a cette maison en province qu’il n’utilise pas provisoirement, avec un atelier complet d’électronique au sous-sol. Il est à ma pleine et entière disposition si je veux, aussi longtemps que je veux, dans une semaine ; tout ce dont j’ai à me soucier, c’est de subvenir à mon entretien. Et il ne veut aucun loyer ni rien – en souvenir du bon vieux temps et parce qu’il veut me voir réaliser quelque chose qui épatera le monde entier.
« Quelle défense pouvais-je avoir contre un escroc comme lui passé maître dans l’art de capter la confiance ? Ce n’est que deux ans plus tard que j’ai compris qu’il avait dû faire installer le laboratoire d’électronique la semaine même où je demandais à Irv de me racheter ma part dans l’affaire pour deux cents billets. En somme, qu’est-ce que Stephanson, propriétaire d’une affaire de courtage en bourse, aurait fait d’un laboratoire d’électronique ? Mais qui pense à cela quand un camarade de jeunesse se montre si chaleureux, si amical, si plein d’intérêt pour vous ? »
Otto soupira.
« Alors il vient te voir toutes les deux ou trois semaines. Puis environ un mois après que tu as tout terminé et mis en ordre de marche, il te met dehors et déménage tous tes papiers et le reste dans une autre taule. Et il te dit qu’il fera breveter le système longtemps avant que tu puisses tout remettre par écrit et que, de toute façon, c’était chez lui – il peut toujours prétendre qu’il te subventionnait. Puis il te rit au nez, tout comme Elsa. Hein, Nick ? »
Crandall se mordit la lèvre en constatant à quel point Otto s’était souvenu de l’essentiel. Combien de fois avaient-ils ressassé leurs plans de vengeance à chacun et les situations qui les avaient fait naître ? Combien de fois s’étaient-ils dit et redit les mêmes histoires amères, avaient-ils obtenu les mêmes réactions l’un de l’autre, les mêmes questions, les mêmes conclusions et jusqu’aux mêmes désaccords ?
Tout d’un coup, il eût envie de se séparer du petit homme et de jouir du luxe de la solitude. Il aperçut le toit étincelant d’un hôtel deux niveaux plus bas.
« Je crois que je vais m’installer dans celui-là. Il faut que je me trouve un endroit où dormir ce soir. »
Otto acquiesça à son humeur plus qu’à ses paroles.
« Sûr. Je sais ce que tu ressens. Mais il est bien luxueux, Nick : le Capricorne-Ritz. Au moins douze billets par jour.
— Et alors ? Je peux mener la belle vie pendant une semaine si je veux. Et avec ce que je sais, je trouverai toujours une bonne place dès que les fonds seront en baisse. Je veux quelque chose de luxueux pour ce soir, Poivrot-d’Otto.
— Bon, bon. Tu as mon adresse, hein, Nick. Je serai chez mon cousin.
— Oui, je l’ai. Bonne chance avec Elsa, Otto.
— Merci. Bonne chance avec Freddy. Heu… à bientôt. »
Le petit homme se détourna brusquement et entra dans un ascenseur de rue principale. Une fois les portes refermées, Crandall s’aperçut qu’il se sentait fort mal à l’aise. Henck avait compté pour lui plus que son propre frère. En somme, il avait vécu avec Henck jour et nuit très longtemps. Et il n’avait pas vu Dan depuis… combien de temps ? Presque neuf ans.
Il médita sur le peu d’attaches qu’il avait avec ce monde, si l’on excepte le désir plutôt négatif d’en éliminer Stephanson. Ce qu’il devrait se procurer rapidement, c’était une femme – n’importe quelle femme ou presque.
Mais, à la réflexion, il y avait encore quelque chose d’autre dont il avait encore plus besoin.
Il se dirigea d’un pas rapide vers le plus proche drugstore. C’était un magasin important qui faisait partie d’une chaîne. Et là, présenté bien en évidence dans la vitrine, il y avait exactement ce qu’il voulait.
Au comptoir des cigares, il demanda à l’employé :
« C’est vraiment bon marché. Est-ce qu’ils fonctionnent ? »
L’employé se redressa de toute sa hauteur.
« Avant que nous mettions un article en vente, monsieur, il est testé à fond. Nous sommes les plus grands détaillants du Système Solaire… voilà pourquoi c’est si bon marché.
— Très bien. Donnez-moi la taille moyenne. Et deux boîtes de cartouches. »
Avec l’arme en sa possession, il se sentit beaucoup plus en sécurité. Il avait une bonne dose de confiance – fondée sur des années passées à esquiver des créatures vives comme l’éclair – dans son habileté à plonger, à se tortiller et à sauter de côté. Mais ce serait agréable de pouvoir rendre les coups. Et qui sait quand Stephanson renouvellerait sa tentative ?
Il s’inscrivit sous un faux nom, une ruse qui lui vint à l’esprit au dernier moment. Elle ne valait pas grand-chose comme ruse : il le découvrit quand le chasseur, après avoir reçu son pourboire, dit : « Merci, Mr. Crandall. J’espère que vous aurez votre victime, monsieur. »
Il était donc une célébrité. Le monde entier connaissait probablement son signalement exact. Ce qui risquait de rendre un peu plus difficile de régler le compte de Stephanson.
Pendant qu’il prenait un bain, il demanda au poste de télévision de se documenter à l’information sur le bonhomme. Stephanson était riche et assez important sept ans plus tôt ; avec le système Stephanson – qu’est-ce que vous dites de ça, le système Stephanson ! – il devait être encore plus riche maintenant et beaucoup plus important.
C’était le cas. Le poste de télévision informa Crandall qu’il y avait eu seize informations au cours du dernier mois concernant Frederick Stoddard Stephanson. Crandall réfléchit, puis demanda la plus récente.
Elle datait du jour même. « Frederick Stoddard Stephanson, président de Stephanson Investment Trust et de Stephanson Electronics Corporation, est parti de bonne heure ce matin pour son pavillon de chasse dans le Tibet Central. Il compte y séjourner au moins…
— Ça suffit ! » cria Crandall par la porte de la salle de bain.
Stephanson avait peur ! L’arrogant échalas était fou de peur ! C’était déjà quelque chose ; en fait, c’était une bonne part de la récompense de ces sept années. Qu’il cuise dans son jus pendant quelque temps, jusqu’à ce qu’il accueille la mort presque avec soulagement quand viendrait son heure d’être tué.
Crandall demanda au poste les dernières nouvelles et on lui passa aussitôt un bulletin sur lui-même, annonçant qu’il était inscrit au Capricorne-Ritz sous le nom d’Alexander Smathers. « Mais aucun n’est le vrai nom de cet homme, mesdames et messieurs, pérora onctueusement le playback. Ni Nicholas Crandall ni Alexander Smathers ne sont le nom de cet homme. Il n’y a qu’un nom pour cet homme – et ce nom est la Mort ! Oui, le sinistre moissonneur s’est installé au Capricorne-Ritz Hôtel ce soir, et lui seul sait lequel d’entre nous ne verra plus se lever le soleil. Cet homme, ce sinistre moissonneur, ce délégué de la mort est le seul parmi nous qui sache…
— La ferme ! » hurla Crandall exaspéré.
Il avait presque oublié ce que les hommes libres sont forcés d’endurer.
Le circuit téléphonique privé s’alluma sur l’écran de télévision. Il se sécha, enfila rapidement ses vêtements et demanda :
« Qui est là ?
— Mrs. Nicholas Crandall », répondit la voix de la standardiste.
Il regarda l’écran vide pendant un instant, absolument sidéré. Polly ! D’où sortait-elle, grands dieux ? Et comment savait-elle où il se trouvait ? Non, cela c’était facile : il était une célébrité.
« Passez-la-moi », dit-il enfin.
Le visage de Polly emplit l’écran. Crandall l’étudia d’un œil critique. Elfe avait un peu vieilli mais peut-être n’était-ce visible que dans cet agrandissement.
Comme si elle-même s’en rendait compte, Polly régla les boutons sur son appareil ; son visage rapetissa, et le reste de son corps apparut dans le champ avec ce qui l’entourait. Elle était évidemment dans le living-room de sa demeure ; apparemment un meublé de modeste ou moyenne catégorie. Mais elle avait l’air bien, rudement bien. Il y avait de si plaisants souvenirs…
« Salut, Polly. Qu’est-ce qu’il se passe ? Tu es la dernière personne dont j’attendais un coup de fil.
— Salut, Nick. »
Elle leva la main jusqu’à sa bouche et le regarda par-dessus ses jointures. Puis :
« Nick, je t’en prie. Je t’en prie, ne joue pas au chat et à la souris avec moi ! »
Il se laissa choir dans un fauteuil.
« Hein ? »
Elle se mit à pleurer.
« Oh, Nick ! Non ! Ne sois pas si cruel ! Je sais pourquoi tu as purgé cette condamnation… ces sept ans. A l’instant même où j’ai entendu ton nom aujourd’hui, j’ai compris pourquoi tu l’as fait mais, Nick, ce n’est qu’avec un homme… rien qu’un, Nick !
— Rien qu’un homme que quoi ?
— C’est seulement avec cet homme-là que j’ai été infidèle. Et je croyais qu’il m’aimait, Nick. Je n’aurais pas divorcé d’avec toi si j’avais su ce qu’il était réellement. Mais tu sais, Nick, n’est-ce pas ? Tu sais combien il m’a fait souffrir. J’ai été assez punie. Ne me tue pas, Nick ! Je t’en prie, ne me tue pas !
— Écoute, Polly, commença-t-il, totalement ahuri. Ma petite Polly, pour l’amour du Ciel…
— Nick ! dit-elle entre deux sanglots qu’elle ne put maîtriser, Nick, il y a plus de onze ans… Dix en tout cas. Ne me tue pas pour ça, je t’en prie, Nick ! Sincèrement, Nick, je ne t’ai pas été infidèle plus d’un an, deux au maximum. Vraiment, Nick ! Et je n’ai eu que cette liaison… les autres ne comptaient pas. C’était juste des passades. Sans importance, Nick ! Mais ne me tue pas ! Ne me tue pas ! »
Elle plaqua ses deux mains sur son visage et se mit à osciller dans un mouvement de va-et-vient, en gémissant irrépressiblement.
Crandall la regarda fixement pendant un instant et s’humecta les lèvres. Puis il dit : « Fichtre ! » et tourna le bouton. Il se laissa retomber en arrière contre le dossier de son fauteuil. Il dit encore : « Fichtre ! » et cette fois le mot siffla entre ses dents.
Polly ! Polly avait été infidèle au cours de leur union. Un an… non, deux ans. Et – qu’est-ce qu’elle avait dit ? – les autres, les autres n’avaient été que des passades !
La femme qu’il avait aimée, la femme qu’il aimait toujours, il le sentait, la femme à qui il avait renoncé avec un infini regret et un sentiment profond de culpabilité lorsqu’elle était venue lui dire que son entreprise la frustrait de la meilleure part de lui-même mais que ce ne serait pas loyal de lui demander de renoncer à quelque chose qui visiblement comptait tant pour lui…
Jolie Polly. Petite Polly. Il n’avait jamais pensé à une autre femme pendant tout le temps qu’ils avaient été ensemble. Et si quelqu’un, n’importe qui, avait jamais émis l’idée – avait même seulement fait une allusion – il aurait rectifié à coups de clef anglaise le portrait de l’importun. Il lui avait accordé le divorce seulement parce qu’elle l’avait demandé, mais il avait espéré que lorsque l’entreprise tournerait plus rond et qu’Irv s’occuperait un peu mieux de la comptabilité ils pourraient se remettre ensemble. Puis, naturellement, l’affaire avait périclité, la femme d’Irv était tombée malade et Irv passait encore moins de temps au bureau et…
« Je me sens comme si je venais de découvrir que le Père Noël n’existe pas, se dit-il avec-abattement. Pas Polly ! Pas pendant toutes ces bonnes années ! Une liaison ! Et les autres n’étaient que des passades ! »
Le circuit téléphonique se manifesta de nouveau.
« Qui est-ce ? questionna-t-il d’un ton rogue.
— Mr. Edward Ballaskia ;
— Qu’est-ce qu’il veut ? »
Pas Polly, pas la Jolie Polly !
Un homme extrêmement gras apparut sur l’écran. Il regarda à droite et à gauche avec circonspection.
« Je dois vous demander, Mr. Crandall, si vous êtes certain que cette ligne n’est pas branchée sur une table d’écoute.
— Que diable voulez-vous ? »
Crandall eut conscience de regretter que le gros homme ne soit pas là en personne. A cette minute, il avait une envie folle de boxer quelqu’un.
Mr. Edward Ballaskia secoua la tête d’un air désapprobateur, ses bajoues remuant légèrement en retard sur le reste de son visage.
« Eh bien, monsieur, si vous ne voulez pas me donner cette assurance, je suis forcé de prendre des risques. Je vous téléphone, Mr. Crandall, pour vous demander de pardonner à vos ennemis, de tendre l’autre joue. Je vous demande de vous rappeler la foi, l’espérance et la charité – et de vous rappeler que la plus grande des trois est la charité. En d’autres termes, monsieur, ouvrez votre cœur à celui ou celle que vous avez l’intention de tuer, comprenez les faiblesses qui les ont amenés à vous offenser et pardonnez-leur.
— Et pourquoi le ferais-je ? riposta Crandall.
— Parce que c’est votre avantage de le faire, monsieur. Pas seulement au point de vue moral – bien qu’on ne doive pas oublier la vie de l’esprit – mais au point de vue financier. Vous y avez financièrement avantage, Mr. Crandall.
— Voudriez-vous avoir l’amabilité de m’expliquer de quoi vous parlez ? »
Le gros homme se pencha en avant et sourit d’un air confidentiel.
« Si vous pouvez pardonner à la personne pour laquelle vous êtes parti et avez souffert sept longues, sept épouvantables années d’extrême peine, je suis prêt à vous faire une offre des plus séduisantes. Vous avez le droit de commettre un meurtre. Je suis très riche. Vous – et je vous prie de ne pas en prendre ombrage, monsieur – j’estime que vous êtes très pauvre.
« Je peux vous assurer de l’aisance pour le reste de vos jours, une très grande aisance, Mr. Crandall, si seulement vous voulez bien renoncer à vos idées, vos idées indignes de colère et de vengeance personnelle. J’ai un concurrent en affaires, voyez-vous, qui a été…»
Crandall coupa la communication.
« Allez faire vos sept ans vous-même », dit-il d’un ton hargneux à l’écran vide. Puis, subitement, il vit la drôlerie de la chose. Il se renversa dans son fauteuil et rit à perdre haleine.
Ce vieux patapouf au visage graisseux ! Qui lui cite des textes religieux !
Mais son coup de téléphone avait eu un résultat. Il faisait en quelque sorte apparaître la scène avec Polly sous l’angle du ridicule. Dire que cette femme assise dans son minable petit logement tremblait à cause de ses liaisons vieilles de plus de dix ans ! Dire qu’elle avait peur que lui se soit rongé et ait lutté pendant sept ans à cause de cela !
Il y réfléchit pendant un moment, puis haussa les épaules. « Bah, en tout cas, je gage que cela lui a fait du bien. »
Et maintenant il avait faim.
Il songea à faire monter un repas, simplement pour éviter une rencontre possible avec un autre lanceur de boules appointé par Stephanson, mais y renonça. Si Stephanson le traquait pour de bon, ce serait un jeu de faire mettre quelque chose dans la nourriture qu’on lui apporterait. Manger dehors dans un restaurant choisi au hasard serait beaucoup moins risqué.
D’autre part, quelques lumières vives, un peu de gaieté seraient vraiment les bienvenues. C’était sa première soirée de liberté – et il avait besoin de chasser l’amertume que l’histoire de Polly lui avait laissée dans la bouche.
Il inspecta avec soin le couloir avant de sortir. Il n’y avait rien, mais le geste lui rappela une minuscule planète proche de Véga où l’on prenait la même précaution chaque fois qu’on émergeait de l’un des tunnels formés par les longues rangées parallèles de fougères carbonifères dégoulinantes d’humidité.
Parce que, si vous ne le faisiez pas, eh bien, il y avait un énorme mollusque semblable à une sangsue qui vous y guettait peut-être, une créature qui pouvait lancer des morceaux de coquille avec une force prodigieuse. La coquille étourdissait simplement sa proie mais assez longtemps pour que la sangsue se rapproche.
Et cette sangsue était capable de vider entièrement un homme en dix minutes.
Une fois, il avait été atteint par un fragment de coquille et, pendant qu’il gisait là, Henck… ce brave vieux Poivrot-d’Otto ! Crandall sourit. Était-il possible que tous deux évoquent un jour ces horribles aventures avec nostalgie, comme ces souvenirs que les soldats se complaisent à égrener en buvant un pot même après la plus abominable guerre ? Eh bien, même s’ils venaient là, ils n’avaient pas enduré ces épreuves pour le bénéfice de chats fourrés comme Mr. Edward Ballaskia et ses rêves de malfaisance papelards.
Pas plus, tout bien réfléchi, pour de tristes petites traînées tremblantes de frousse comme Polly.
Frederick Stoddard Stephanson. Frederick Stoddard…
Quelqu’un posa le bras sur son épaule et il sortit de sa rêverie pour s’apercevoir qu’il se trouvait au beau milieu du vestibule.
« Nick », dit une voix qui ne lui était pas inconnue.
Crandall jeta un coup d’œil au visage qui était à l’autre bout du bras. Cette petite barbe en pointe… il ne connaissait personne avec une barbe comme ça, mais les yeux lui rappelaient terriblement quelqu’un…
« Nick, dit l’homme à la barbe, je n’ai pas pu le faire. »
Ces yeux – bien sûr, c’était son jeune frère !
« Dan ! s’écria-t-il.
— C’est bien moi. Tiens. »
Quelque chose tomba bruyamment sur le sol. Crandall baissa les yeux et vit un désintégrateur sur le tapis, un modèle plus gros et beaucoup plus coûteux que le sien.
Pourquoi Dan se baladait-il avec un désintégrateur ? Qui en voulait à Dan ?
En même temps que cette pensée vint l’intuition de la vérité. Et la peur – la peur des mots qui pourraient sortir de la bouche d’un frère qu’il n’avait pas vu depuis tant d’années…
« J’aurais pu te tuer au moment où tu es entré dans le vestibule, disait Dan. Tu n’as pas été une seconde hors de ma ligne de mire. Mais je veux que tu saches, Nick, que si mon doigt s’est figé sur le bouton de la détente, ce n’est pas à cause de la condamnation post-criminelle.
— Non ? demanda Crandall dans un souffle exhalé lentement à travers le rappel de toute une vie.
— Je n’ai pas pu supporter d’aggraver encore ma culpabilité envers toi. Depuis cette histoire avec Polly…
— Avec Polly. Oui, bien sûr, avec Polly. » Il lui semblait qu’un poids était accroché à sa mâchoire, qui lui tirait la tête vers le bas et lui faisait ouvrir la bouche. « Avec Polly. Cette histoire avec Polly. »
Dan abattit à deux reprises son poing sur sa paume ouverte.
« Je savais que tu te lancerais à mes trousses, un jour ou l’autre. J’ai failli devenir fou à force d’attendre – et je suis devenu presque fou de remords.
Mais je ne m’étais jamais imaginé que tu t’y prendrais de cette façon, Nick. Sept ans à attendre que tu reviennes !
— C’est pour cela que tu ne m’as jamais écrit, Dan ?
— Qu’avais-je à dire ? Qu’y a-t-il à dire ? Je croyais l’aimer, mais j’ai découvert ce que j’étais pour elle aussitôt après son divorce. Je pense que j’ai toujours eu envie de ce que tu avais parce que tu étais mon aîné, Nick. C’est la seule excuse que je peux offrir et je sais bien ce qu’elle vaut. Parce que je sais ce qui existait entre Polly et toi, ce que j’ai détruit comme pour m’amuser. Mais une chose, Nick : je ne te tuerai pas et je ne me défendrai pas. Je suis trop fatigué, je suis trop coupable. Tu sais où me trouver. Quand tu voudras, Nick. »
Il fit demi-tour et traversa rapidement le vestibule, les paillettes métalliques très à la mode chez les hommes cette année-là scintillant sur ses mollets. Il ne se retourna pas, même lorsqu’il passa de l’autre côté de la paroi de plastique transparent qui clôturait le vestibule.
Crandall le regarda partir, puis dit pour lui-même, dans le style solitaire : « Hum. » Il se baissa, ramassa l’autre désintégrateur et sortit en quête d’un restaurant.
Une fois assis, tout en picorant la nourriture vénusienne épicée qui était dix fois moins bonne que dans son souvenir, il ne cessait de penser à Polly et à Dan. Les incidents – il se rappelait des incidents à foison maintenant qu’il avait des repères pour se guider. Dire qu’il n’avait jamais soupçonné – mais qui pouvait suspecter Polly, qui pouvait suspecter Dan ?
Il tira de sa poche le certificat de levée d’écrou et l’étudia. Ayant dûment subi une condamnation pénale maximum de sept ans, réduite de quatorze à sept ans, Nicholas Crandall est, par la présente, libéré suivant le statut pré-criminel.
— pour tuer son ex-femme Polly Crandall ?
— pour tuer son frère cadet Daniel Crandall ?
Ridicule !
Mais eux n’avaient pas trouvé cela si ridicule. Tous deux si bien retranchés dans leur culpabilité, si égoïstement persuadés qu’eux et eux seuls étaient les objets d’une haine assez intense pour endurer le pire que la Galaxie ait à offrir afin d’obtenir vengeance – eh bien, ils en avaient été tous deux si sûrs que leur ruse naturelle et maintes fois démontrée les avait abandonnés et qu’ils s’étaient complètement trompés sur l’éclat qui brillait dans ses yeux ! Chacun d’eux aurait pu interrompre sa confession au beau milieu. S’ils n’avaient pas été aussi préoccupés d’eux-mêmes et avaient remarqué à temps sa stupeur, l’un ou l’autre ou les deux auraient pu encore le tromper !
Du coin de l’œil, il remarqua qu’il y avait une femme debout près de sa table. Elle avait lu son certificat de libération par-dessus son épaule. Il se laissa aller en arrière contre le dossier de la banquette et l’examina tandis qu’elle lui souriait sans bouger.
Elle était belle à un point fantastique. C’est-à-dire qu’elle avait tout ce qu’il faut à une femme pour être d’une grande beauté – silhouette, structure du visage, teint, port, yeux, cheveux, tout cela était parfait – mais en plus elle possédait ces autres touches finales qui, dans toutes les sortes d’art, font la différence entre une œuvre simplement grande et un chef-d’œuvre immortel. Ces touches finales comprenaient une fortune suffisante pour obtenir ce qu’il y a de mieux comme coiffure et comme robe, et aussi l’unique pierre saturnienne paeaea rayonnant d’une splendeur noire inestimable entre ses seins. Ces touches finales comprenaient aussi l’intelligence féminine réelle palpitant dans son regard assuré ; et il s’y mêlait une note de raffinement presque excessif dans l’éducation, dans l’habitude de se passer toutes ses fantaisies sans jamais rencontrer d’opposition, qui donnait le piquant final à cette composition vraiment brillante dans le domaine humain.
« Puis-je m’asseoir avec vous, Mr. Crandall ? »
3uestionna-t-elle d’une voix dont on ne pouvait rien ire, sinon qu’elle cadrait avec le reste de sa personne.
Assez amusé mais plus émoustillé qu’amusé, il se poussa pour lui faire place sur la banquette du restaurant. Elle s’assit comme une impératrice qui monte sur son trône en présence d’une centaine de rois tributaires.
Crandall savait, approximativement, qui elle était et ce qu’elle voulait. C’était soit une ex-débutante régnant dans les plus hauts cercles sociaux du Système, soit une étoile récemment arrivée au firmament du spectacle et encore à l’état de nova.
Et lui, condamné tout juste libéré, ayant entre les mains le pouvoir de vie et de mort, représentait une expérience qu’elle n’avait pas encore eu la possibilité de se permettre mais qu’elle était décidée à goûter.
Eh bien, en un sens, ce n’était pas flatteur, mais une femme comme elle ne pouvait échoir à un homme ordinaire que dans des circonstances vraiment exceptionnelles ; autant qu’il profite de son statut actuel. Il satisferait le caprice de cette femme tandis qu’elle, pour sa première nuit à lui de liberté…
« C’est votre fiche de libération, n’est-ce pas ? » demanda-t-elle en la regardant de nouveau. Une moiteur emperlait le dessus de sa lèvre supérieure quand elle l’examina – quelle étrange patine de sensualité blasée pour quelqu’un d’aussi magnifiquement jeune !
« Dites-moi, Mr. Crandall, demanda-t-elle finalement en se tournant vers lui avec ces perles de sueur au-dessus de sa lèvre qui scintillaient plus que jamais, vous avez purgé une condamnation pré-criminelle pour meurtre. C’est vrai, n’est-ce pas ? que la peine pour un meurtre et celle pour le viol le plus brutal, le plus vil qu’on puisse imaginer sont exactement les mêmes ? »
Après un long silence, Crandall demanda sa note et sortit du restaurant.
Il s’était suffisamment calmé lorsqu’il arriva à l’hôtel pour faire avec précaution le tour du vestibule transparent. Il n’y avait personne en vue qui ressemblât à un homme de main de Stephanson, encore que celui-ci fût du genre prudent : une tentative ayant échoué, c’était peu probable qu’il en essaie une autre avant quelque temps.
Mais cette femme ! Et Edward Ballaskia !
Il y avait un message dans sa boîte. Quelqu’un avait téléphoné et n’avait laissé qu’un numéro de téléphone à rappeler.
Quoi maintenant ? se demanda-t-il en regagnant sa chambre. Stephanson qui ferait des ouvertures ou une malheureuse mère qui voudrait qu’il tue son enfant incurable ?
Il fit le numéro sur son poste et s’assit pour observer l’écran avec une bonne dose de curiosité.
L’écran clignota – un visage prit forme. Crandall retint à peine un cri de joie. Il avait donc un ami d’avant la pré-condamnation dans cette ville. Ce brave vieil Irv, sur qui on pouvait toujours compter, travailleur et réaliste, son ancien associé.
Puis, alors qu’il était sur le point de lancer un salut enthousiaste, il se retint. Trop de choses étaient arrivées aujourd’hui. Et il y avait une expression bizarre sur le visage d’Irv.
« Écoute, Nick, dit enfin Irv d’une voix laborieuse, je veux seulement te poser une question.
— Quoi donc, Irv ? »
Crandall s’obligea à ne pas broncher plus qu’une pierre.
« Depuis quand sais-tu ? Quand l’as-tu découvert ? »
Crandall passa en revue dans son esprit plusieurs réponses possibles et en choisit finalement une.
« Depuis longtemps, Irv. Mais je n’étais pas en situation d’y changer quoi que ce soit. »
Irv hocha la tête.
« C’est ce que je pensais. Eh bien, écoute, je ne vais pas te supplier. Je sais qu’après ce que tu as enduré pendant sept ans, supplier ne me servira de rien. Mais crois-moi ou non, je n’ai commencé sérieusement à piocher dans la caisse que quand ma femme est tombée malade. Mes fonds personnels étaient épuisés. Je ne pouvais plus emprunter et tu étais trop occupé avec tes propres ennuis domestiques pour que je t’en parle. Puis quand les affaires se sont améliorées, j’ai voulu éviter une brusque différence importante dans les livres.
« J’ai donc continué à puiser dans la caisse, pas pour les frais d’hôpital ni pour te tromper, Nick – je t’assure ! – mais seulement pour que tu ne découvres pas ce que j’avais pris auparavant. Lorsque tu es venu me dire que tu étais complètement découragé et voulais mettre fin à l’association, eh bien là j’admets que je me suis conduit comme un salaud. J’aurais dû t’expliquer la situation. Mais après tout, notre association n’avait pas trop bien marché et j’ai vu une chance d’avoir toute l’affaire pour moi seul et en bonne voie, alors je… je…
— Alors tu m’as racheté ma part pour trois cent vingt crédits, acheva Crandall à sa place. Combien vaut maintenant l’affaire, Irv ? »
L’autre détourna les yeux.
« Près d’un million. Mais écoute, Nick, les affaires ont marché de façon formidable pendant toute l’année dernière. Je ne t’ai pas frustré de tant que ça ! Écoute, Nick…»
Crandall émit en soufflant par les narines un grognement d’amusement cynique.
« Quoi donc, Irv ? »
Irv sortit un mouchoir propre en papier et s’essuya le front.
« Nick, dit-il en se penchant en avant et en faisant de son mieux pour sourire d’un air engageant, écoute-moi, Nick ! Tu oublies ça, tu cesses de me traquer et j’ai quelque chose à te proposer. J’ai besoin de quelqu’un qui ait tes connaissances techniques à la direction générale. Je te donnerai un intéressement de vingt pour cent dans l’affaire. Voyons, j’irai jusqu’à trente… trente-cinq pour cent…
— Crois-tu que ça compenserait ces sept années ? »
Irv agita des mains tremblantes dans un geste conciliant.
« Non. Bien sûr que non, Nick. Rien n’y parviendrait. Mais écoute, Nick, j’irai jusqu’à quarante-cinq pour…»
Crandall coupa la communication. Il resta assis un moment puis se leva et arpenta la pièce. Il s’arrêta, examina ses désintégrateurs, celui qu’il avait acheté un peu plus tôt et celui qu’il avait eu de Dan. Il sortit son certificat d’élargissement et le lut de bout en bout avec soin. Ensuite il le renfonça dans la poche de sa tunique.
Il avisa le standard qu’il voulait une communication inter-Terre à longue distance.
« Oui, monsieur. Mais il y a quelqu’un qui veut vous voir, monsieur. Un’Mr. Otto Henck.
— Faites-le monter. Et passez la communication sur mon écran quand elle viendra, s’il vous plaît, mademoiselle. »
Quelques instants après, Poivrot-d’Otto entra dans sa chambre. Il était ivre, mais portait comme toujours la boisson remarquablement bien.
« Tu te rends compte, Nick ? Non, mais tu te…
— Chut, lui fit Crandall. Voici ma communication. »
L’opératrice tibétaine dit : « Parlez, New York » et Frederick Stoddard Stephanson apparut sur l’écran. Il avait vieilli plus que tous ceux que Crandall avait vus ce soir-là. Cependant on ne pouvait pas être sûr avec Stephanson, il paraissait toujours plus âgé quand il traitait une affaire compliquée.
Stephanson ne dit rien ; il se borna à regarder Crandall en pinçant les lèvres et attendit. Derrière lui et tout autour de lui, il y avait le décor d’un luxueux pavillon de chasse tel qu’on les conçoit à la télévision.
« Bon, Freddy, déclara Crandall, ce que j’ai à te dire ne prendra pas longtemps. Tu ferais aussi bien de rappeler tes chiens et de cesser de courir des risques en essayant de me tuer et/ou de me blesser. A compter de ce moment, je n’ai même pas de rancune contre toi.
— Tu n’as même pas de rancune…» Stephanson retrouva tout son sang-froid. « Pourquoi ça ?
— Parce que… oh, pour beaucoup de raisons. Parce que te tuer ne me procurerait pas sept années de satisfaction infernale, maintenant que je le peux. Et parce que tu ne m’en as pas fait plus, au fond, que les autres – depuis le berceau, pour autant que je sache. Parce que j’ai compris que je suis né pour être dupé : je suis oâti comme ça. Tu t’es borné à tirer ton avantage à toi de ma nature à moi. »
Stephanson se pencha en avant, le regarda avec une attention soutenue, puis se détendit et croisa les bras.
« Tu dis la vérité !
— Bien sûr que je dis la vérité ! Tu vois ça ? » Il leva ses deux désintégrateurs. « Je m’en débarrasse ce soir. A partir de maintenant, je serai désarmé. Je ne veux pour rien au monde me mêler de peser une vie humaine dans la balance. »
L’autre passa pensivement l’ongle d’un index sous l’ongle d’un pouce à deux reprises.
« Je vais te dire, déclara-t-il, si tu parles sérieusement – et je le crois – peut-être que nous pourrons mettre quelque chose au point. Un arrangement, disons, pour t’indemniser un peu… Nous verrons.
— Alors que tu n’y es pas obligé ? » Crandall était stupéfait. « Mais pourquoi ne m’as-tu pas fait de proposition avant ?
— Parce que je n’aime pas agir sous la contrainte. Jusqu’à présent, je luttais contre la force par une force plus grandie. »
Crandall réfléchit à ce propos.
« Je ne comprends pas. Mais peut-être est-ce la façon dont tu es bâti. Eh bien, nous verrons, comme tu l’as dit. »
Quand il se leva pour se tourner vers Henck, le petit homme continuait à secouer lentement la tête d’un air hébété, absorbé par son propre problème.
« Tu te rends compte, Nick ? Elsa est allée le mois dernier en excursion sur la Lune. Le tuyau de son masque à oxygène s’est bouché et elle est morte asphyxiée avant qu’on ait pu faire quoi que ce soit. Est-ce que ce n’est pas infernal, Nick ? Un mois avant que je finisse ma peine… elle n’a pas pu attendre une misère d’un mois ! Je parie qu’elle est morte en se payant ma tête ! »
Crandall l’entoura de son bras.
« Sortons nous promener, Poivrot-d’Otto. Nous avons tous les deux besoin d’exercice. »
Bizarre comme le pouvoir de tuer agissait sur les gens, pensa-t-il. Il y avait la réaction de Polly – et celle de Dan. Il y avait le vieil Irv qui marchandait frénétiquement sa vie mais sans jamais perdre de vue ses intérêts. Mr. Edward Ballaskia – et cette femme au restaurant. Et il y avait Freddy Stephan-son, la seule victime en perspective – et le seul qui ne voulait pas supplier.
Il ne voulait pas supplier mais il était disposé à distribuer des largesses. Est-ce que Crandall pouvait accepter ce qui équivalait à une aumône de la part de Stephanson ? Il haussa les épaules. Qui sait ce que lui ou quelqu’un d’autre devait ou ne devait pas faire ?
« Qu’est-ce que nous faisons maintenant, Nick ? s’exclama Poivrot-d’Otto avec irritation quand ils furent sortis de l’hôtel. Je voudrais bien le savoir… qu’est-ce que nous faisons ?
— Eh bien, je vais faire ça, lui dit Crandall en prenant un désintégrateur dans chaque main. Simplement ça. »
Il jeta les armes luisantes, main droite, main gauche, contre les vitres transparentes qui clôturaient le luxueux vestibule du Capricorne-Ritz. Elles les heurtèrent avec un clac puis un autre clac. Les vitres s’effondrèrent-en longs poignards effilés. Les gens qui se trouvaient dans le vestibule se retournèrent vivement, bouche bée.
Un policier accourut, son insigne cliquetant contre son uniforme métallique. Il empoigna Crandall.
« Je vous ai vu ! Je vous ai vu faire ça ! Vous écoperez de trente jours pour ça !
— Hem, dit Crandall. Trente jours ? » Il tira de sa poche son certificat de libération et le tendit au policier. « Je vais vous dire ce que nous allons faire, monsieur l’agent. Percez le nombre de trous voulu dans ce document ou bien déchirez un coupon de la grandeur qui vous semblera appropriée ; l’un ou les deux. Réglez la question comme il vous plaira. »
Traduit par ARLETTE ROSENBLUM.
Time in Advance.
© Galaxy Publishing Co., 1956.
© Librairie Générale Française, 1983, pour la traduction.