LES AILES DU CHANT
par Lloyd Biggie Jr.
Dans notre dernière notice, nous évoquions une société qui s’organiserait pour satisfaire tous les désirs du consommateur. C’est évidemment un cas limite comme la S.-F. les affectionne. Dans la pratique, les machines sont comme la plus belle fille du monde : elles ne peuvent donner que ce qu’elles ont. C’était déjà le point de vue de Frederick Pohl. Si l’on se place plus loin dans l’avenir, on peut imaginer un univers terminal où l’homme aura satisfait quelques vieilles ambitions (par exemple, conquérir l’espace intersidéral) en sacrifiant des objectifs plus faciles à appréhender concrètement. La nature aura reculé devant la culture. Au sein même de la culture, les pratiques les plus personnelles le céderont aux plus anonymes. Il y aura de quoi se réjouir collectivement ; individuellement, nous nous sentirons bien seuls. Avec la nostalgie ; avec le désir du passé ; avec le fantôme d’un patrimoine enfui, et dont nous ne saurons même plus cerner les contours.
KARL BRANDON vit l’enseigne par hasard. Il suivait du regard un planeur qui passait sous eux parce que c’était un Smires dernier modèle et il aperçut une petite enseigne parmi celles qui brillaient sur les toits du centre commercial.
« Antiquités », annonçait-elle.
Brandon regarda sa montre et calcula qu’il pouvait perdre vingt-cinq minutes. Il poussa du coude son chauffeur et montra l’enseigne. Deux minutes plus tard, il était dans la boutique. D’un seul regard, il jaugea le désordre poussiéreux. Il avait l’instinct patiemment développé du connaisseur et son instinct lui disait qu’il perdrait son temps à examiner cette minable camelote.
L’antiquaire surgit à côté de lui. C’était un petit homme chauve qui hochait la tête et se frottait les mains. « Oui, monsieur ?
— Des briquets ? demanda Brandon.
— Mais oui, monsieur, certainement, nous avons une belle collection… Si vous voulez bien me suivre…»
Brandon suivit l’antiquaire. Il donnait des coups de pied dans les talons du petit homme tant il était ému.
Il pourrait toujours se mettre en règle avec son instinct plus tard. S’il trouvait vraiment une belle collection de briquets, bien que ce fût peu vraisemblable dans un tel endroit, ce serait le grand coup de sa vie. Ici, dans Pala City, sous le nez de Harry Morrison ! Morrison pousserait un rugissement que l’on entendrait jusqu’à Acturis et Brandon en savourerait chaque décibel.
L’antiquaire apporta un plateau. Brandon respira profondément et examina lentement le contenu du plateau en savourant sa déconvenue.
Ce n’était qu’un tas de fragments rongés et rouillés. Il n’y avait pas un spécimen intéressant dans tout le lot.
« Non, dit Brandon d’un ton sec en se détournant.
— J’en ai un qui marche », dit l’antiquaire. Il prit un morceau de métal, le frotta avec son pouce et montra la flamme tremblante. Brandon eut un reniflement de mépris.
« J’ai sept cent soixante-et-un briquets dans ma collection, mon brave, et ils marchent tous. »
L’antiquaire leva la tête et prononça l’inévitable : « Autre chose ? »
Brandon secoua la tête avec impatience. Il jeta un dernier coup d’œil sur la pièce en atteignant la porte. Au sommet d’une pile de choses bizarres, un objet étrange attira son attention. Malgré la couche épaisse de poussière qui recouvrait l’objet, le regard aigu de Brandon avait saisi la promesse d’un certain éclat, d’un grain particulier.
Il le prit. L’objet ressemblait à une boîte avec un long manche mais il n’y avait pas d’ouverture, à part deux curieuses fentes au sommet et un trou dans le fond qui provenait manifestement d’un choc. Brandon palpa le trou, le regarda, s’approcha de la lumière.
« Que diable… ? » murmura-t-il.
L’antiquaire omniprésent eut un gloussement de triomphe. « Je ne pensais pas que vous pourriez le reconnaître, dit-il. C’est du bois.
— Du bois ? » Brandon se pencha pour examiner encore une fois l’objet.
« Vous en avez déjà vu ? demanda l’antiquaire.
— Je ne sais pas. Je crois que j’ai vu une table en bois dans un musée.
— C’est possible, dit l’antiquaire. C’est possible mais c’est rare. Et ça, c’est authentique, regardez. »
Il mit l’objet sous la lampe et pointa son doigt. A l’intérieur, vaguement visible à travers l’une des fentes, il y avait une inscription à demi effacée : Jacob Raymann At Ye Bell House, Southmark, London, 1688.
« Authentique, dit l’antiquaire. Presque mille ans d’âge.
— Ce n’est pas possible. Et… c’est du bois ?
— Du bois. Provenant d’un arbre. » L’antiquaire fit apparaître un chiffon et enleva la poussière de la surface polie.
« D’un arbre, répéta-t-il en soulevant l’objet vers la lumière. Avez-vous déjà vu un arbre ? Non, bien sûr. Il y avait beaucoup d’arbres sur notre mère la Terre mais on n’a jamais pu en faire pousser ailleurs. Maintenant il n’y a plus rien sur la Terre maternelle. Ce n’est pas l’argent qui permet d’évaluer le coût de la guerre, mon ami, mais la perte irrémédiable de certaines choses, des arbres par exemple.
— Mais qu’est-ce que c’est que cet objet ?
— C’est un violon. »
Brandon caressa l’objet. Il sentait une forme délicate, gonflée, qui ne ressemblait à rien de ce qu’il avait déjà vu.
« Qu’est-ce qu’un violon ?
— Un instrument de musique.
— Pas possible. Comment ça marche ? »
Pour la première fois, le petit antiquaire perdit un peu de son assurance.
« Eh bien, je ne sais pas exactement.
— Il n’y a pas beaucoup de place pour la machinerie, dit Brandon en regardant à travers le trou.
— Mon cher monsieur, s’exclama l’antiquaire, il n’y avait pas de machines dans ce temps-là.
— Mais comment diable ça faisait-il de la musique, alors ? »
L’antiquaire secoua la tête en signe d’ignorance.
Avec assurance, Brandon reposa l’objet à sa place sur la table. « Ça ne sert plus à rien maintenant.
— Réfléchissez, mon ami. Des siècles avant la dernière guerre, il y avait un arbre sur la Terre, un parmi des millions peut-être, et ça, c’est une partie de sa substance vivante. Un maître artisan l’a façonné de ses propres mains parce qu’il n’y avait pas de machines en ce temps-là. C’est en bois, le matériau le plus rare de toute la galaxie. C’est un merveilleux objet de décoration. Splendide. Sur un mur peut-être ou sur une table.
— Je me fous bien de la décoration. Si j’achète un instrument de musique, je veux qu’il fasse de la musique. J’ai fait marcher sept cent soixante-et-un briquets et je devrais être capable d’obtenir de la musique de cet objet. Comment l’appelez-vous ?
— Un violon.
— Il doit bien y avoir des livres qui disent comment ça marche. »
L’antiquaire acquiesça. « Certainement il doit y avoir quelque chose à la bibliothèque de l’université.
— Combien ?
— Dix mille.
Brandon le dévisagea. « Ridicule. C’est cassé, ça ne marche pas et il y manque sûrement toutes sortes de pièces. C’est juste une boîte.
— Une pièce authentique, ronronna l’antiquaire. Du bois authentique. Presque mille ans…
— Au revoir. »
Brandon laissa la lourde porte claquer derrière lui. Son chauffeur sauta du planeur et se figea en l’attendant. Il s’arrêta un instant, perdu dans ses pensées. Il était temps d’entamer une nouvelle collection. Son intérêt pour les briquets s’affaiblissait ; quel qu’en soit le prix, il ne pouvait plus trouver de bons spécimens. Et puis, du bois… Harry Morrison n’avait pas une seule pièce de bois dans ses collections.
Brandon se retourna et entra de nouveau dans la boutique. « Je le prends », dit-il.
* *
*
Morrison reposa sa loupe et hocha la tête gravement. « Oui », fit-il. Il se caressa la joue de ses longs doigts manucurés. Ses ongles étaient légèrement peints en bleu. Brandon le regardait en fronçant les sourcils. Il trouvait Morrison un peu fat.
« Oui, répéta Morrison. C’est peut-être une découverte.
— C’est ce que je pensais, dit Brandon.
— Ou peut-être que… (l’élégant Morrison leva la tête et fixa le plafond) ce n’est pas une découverte.
Regardons ce dessin. Ah ! oui, c’est assez clair, du moins ce qu’on peut en voir. Supposons que ce soit bien un musicien en train de jouer. Dommage que son bras cache une partie de l’instrument. C’est le meilleur dessin qu’ils aient trouvé ?
— C’est le seul qu’ils aient pu trouver.
— Hum, oui. Il manque évidemment des pièces. Ces choses…
— Des cordes, dit Brandon d’un air dégagé.
— Il semble qu’elles courent sur toute la longueur, bien que le bras de l’homme empêche de voir comment elles sont fixées. Et que diable a-t-il dans l’autre main ? On dirait une longue baguette.
— On ne sait pas ce que c’est. La description n’en parle pas.
— Ah ! la description. Écoutons. »
Brandon se mit à lire : « Violon. Le plus important des instruments à cordes. Les parties principales sont : le coffre qui comprend la table d’harmonie, la table et les éclisses, la touche terminée par les chevilles et la volute, le cordier et le chevalet. A l’intérieur du coffre, on trouve le ressort et l’âme. Les quatre cordes sont accordées en quinte, mi, la, ré, sol. »
« C’était peut-être plus long mais c’est un vieux livre et il manque des pages. »
Morrison regarda le dessin à nouveau et secoua la tête.
« Manifestement il manque des pièces. Et on n’a aucune idée du plus important : comment en joue-t-on ?
— Je ne sais pas, dit Brandon. Même le professeur Weltz n’a pas la moindre idée. Il va étudier le problème. Il a photographié le violon, pris ses mesures, et il va en faire faire une copie.
— En bois ? » demanda Morrison.
Brandon gloussa. « En métal ou en plastique. Le professeur pense qu’il pourra résoudre de nombreux problèmes posés par la musique ancienne lorsqu’il aura compris comment on peut jouer de cette chose.
— Mais qu’est-ce que vous comptez en faire ?
— Le faire réparer, dit Brandon, et apprendre à en jouer.
— C’est peut-être un problème plus difficile que vous ne le pensez. Il est bien dommage que pas un dessin ne montre comment on en joue.
— Oh ! on trouvera. Mais ce que je veux vous demander…»
Il retourna le violon et montra le trou. « Il faut d’abord faire réparer ça. Qui sait réparer le bois ? »
Morrison resta un instant silencieux et il dit enfin : « Je vais chercher. Peut-être que personne ne sait. »
* *
*
Le secrétaire particulier de Brandon était un jeune homme sérieux et travailleur qui jouissait de l’heureuse faculté de faire siens les dadas de Brandon. Brandon appréciait ce trait et payait son secrétaire en conséquence. Mais lorsqu’il déposa avec précaution la boîte en plastique sur le bureau de Brandon, il ne paraissait pas enthousiaste.
« Ça va être plus difficile que je ne le pensais », dit-il d’un air sombre.
Brandon ouvrit la boîte pour jeter un regard caressant sur le violon.
« Qu’est-ce qui ne va pas, Parker ?
— J’ai parlé au directeur du musée du Congrès. Il a un objet en bois, une table.
— Je m’en souviens, dit Brandon.
— Il m’a dit que lorsqu’ils avaient trouvé la table, il avait fallu la réparer, mais le seul problème était de trouver une colle qui prenne sur le bois. Ils avaient tous les morceaux, il fallait seulement les réunir. J’ai la formule de la colle. »
Brandon approuva du chef.
« Mais il n’a jamais pu trouver des pièces de bois. Il ne sait pas comment on peut le faire ni qui peut le faire. J’ai trouvé un technicien dans notre Division Polivar qui a proposé de fixer une pièce de plastique sur le trou.
— Stupide, coupa Brandon.
— Exactement. Il pense aussi qu’il saurait le faire avec du bois, mais naturellement, il n’en a pas. Il veut bien essayer si nous lui trouvons du bois.
— Trouvez-lui du bois.
— C’est le problème, monsieur. Il n’y en a pas. J’ai demandé partout.
— Il doit bien en rester quelque part. J’ai trouvé celui-là sans chercher.
— C’était un coup de chance, monsieur, parce que j’ai demandé partout…
— Oui, il faut savoir où demander. Appelez-moi Morrison. »
Il attendit impatiemment que le visage de Morrison apparaisse sur l’écran du mur. Morrison leva un doigt en signe de bonjour – « es ongles étaient rouge foncé ce jour-là – et dit : « C’est pour votre fameux violon, je suppose. »
Brandon acquiesça. « Harry, je suis sûr que vous connaissez tous les antiquaires dignes de ce nom. Voulez-vous faire dire que je veux du bois ?
— J’ai déjà demandé, dit Morrison. Si j’en trouve, je vous le dirai.
— Merci.
— A moins que ça vaille la peine d’être conservé. Il serait stupide de détruire un objet de valeur pour en réparer un autre. »
Brandon résista à son envie de sourire. La découverte du violon avait piqué Morrison beaucoup plus qu’il ne l’avait imaginé. Il allait sans dire que toute découverte intéressante irait dans la collection de Morrison.
« Non, ce ne serait pas nécessaire, dit-il. J’ai seulement besoin de petites pièces.
— Bon. Si je trouve quelque chose, je vous le ferai savoir. »
Morrison agita la main et son image disparut. Brandon resta assis sans bouger en se tournant les pouces nerveusement. Puis il se leva et appuya sur un bouton. « Parker, hurla-t-il, trouvez-moi du bois. »
* *
*
Parker disparut pendant une semaine. A son retour, il était fatigué et blême. Brandon l’examina d’un coup d’œil et dit : « Pas de chance, hein ? Où étiez-vous ?
— A la salle de référence de la bibliothèque, monsieur.
— Vous comptiez y trouver du bois ?
— Des renseignements, monsieur. Je crains qu’on ne sache pas grand-chose sur le bois. Mais j’ai trouvé quelque chose. Il y a cent ans, sur Beloman – c’est dans le District de Partu – il y avait un sculpteur sur bois.
— Je ne crois pas qu’on puisse encore le consulter, dit sèchement Brandon.
— Non, monsieur. Mais s’il était sculpteur eh bois, il lui fallait bien du bois. S’il a travaillé longtemps, c’est qu’il a eu beaucoup de bois, et il en reste peut-être. »
Brandon réfléchit. « Sculpteur sur bois. Un homme qui sculpte le bois. Un homme qui fait des choses avec du bois. Mais c’est impossible ! Même il y a cent ans, il n’y avait pas assez de bois pour qu’on puisse en faire un métier. Où avez-vous trouvé ça ?
— Dans un petit livre intitulé Métiers bizarres. « Au dernier recensement, on a trouvé sur Beloman un homme dont le métier était de sculpter le bois. » C’est tout ce qu’il y avait. Le District de Partu est assez éloigné et il est possible que l’enquête de Mr. Morrison ne s’étende pas jusque-là. Je pense qu’il serait peut-être intéressant de chercher dans cette direction.
— Beloman, ça me dit quelque chose. Est-ce que j’y ai des intérêts ?
— Oui, monsieur. Vous y contrôlez des mines. Si vous demandez à votre Directeur Résident, je suis sûr qu’il pourra facilement trouver s’il y a du bois.
— C’est une idée. C’est peut-être une bonne idée. Suis-je jamais allé sur Beloman, Parker ?
— Pas à ma connaissance, monsieur. Certainement pas depuis que je suis avec vous.
— Je ne pense pas être jamais allé dans le District de Partu. Parker, faites un inventaire de ce que je possède sur Partu et aux alentours. Il est temps que j’aille y faire une tournée d’inspection. »
* *
*
Ils atterrirent sur Beloman le Jour de Pluie. Charles Rozdel, le directeur résident, balbutiait des excuses pendant qu’ils pataugeaient vers leur planeur. « C’est une affaire de politique locale. Nous avons une seule arrivée de voyageurs et un seul Jour de Pluie par semaine et ni les Transports Interstellaires ni le Bureau de Contrôle Météorologique ne veulent changer de jour. Je leur répète que ça fait une mauvaise impression sur les visiteurs. Je connais des touristes qui sont immédiatement repartis lorsqu’ils ont vu cette saleté. »
Brandon poussa un grognement qui ne l’engageait à rien et Parker serra la boîte à violon sous son bras en espérant qu’elle était étanche.
Rozdel les fit monter dans le planeur et les amena à l’hôtel.
Une heure plus tard, Brandon repoussa le monceau de livres et de dossiers qui se dressait devant lui et s’approcha de la fenêtre.
Beloman était presque une planète frontière. Les avenues larges et aérées, bordées de bâtiments trapus, donnaient à la ville un air de jeunesse un peu sauvage. La pluie continuait à fouetter les carreaux.
« Avez-vous déjà vu du bois ? » demanda Brandon.
Rozdel émergea des statistiques minières. « Du bois ? Qu’est-ce que c’est ? »
Brandon dissimula sa déconvenue. « Si vous ne le savez pas, ce n’est pas la peine d’en parler. Parker, vous devriez commencer à chercher. » Il se retourna vers Rozdel. « Nous avons appris qu’il y avait eu sur cette planète un homme dont le métier était de sculpter le bois. Aussi avons-nous pensé qu’il y avait du bois. Bon, pour les prévisions de moins-values…
— Sculpteur sur bois ? dit Rozdel. Oh ! je m’en souviens maintenant. Le vieux Thor Peterson se fait appeler sculpteur sur bois. Je n’y avais pas pensé mais il fait des colifichets, des babioles et… certainement avec du bois. Il demande des prix fantastiques et travaille surtout sur commande. Je crois qu’il envoie sa marchandise sur Partu. Les gens ont sans doute de l’argent à dépenser pour ce genre de sottises là-bas, mais pas ici.
— Mais alors, il est encore vivant ?
— Je ne sais pas. Je ne l’ai pas vu… oh ! depuis… au moins deux ans. Il lui était déjà difficile de venir. Il est assez vieux, vous savez.
— Je pense bien, s’écria Parker. Il doit avoir…
— Aucune importance, dit Brandon. S’il est vivant, nous le verrons, et s’il est mort, nous voulons quand même du bois. Où trouve-t-il le bois ?
— Je ne sais pas, dit Rozdel. Sa famille pourra probablement vous le dire. Je vais demander s’il est toujours vivant et je vous dirai où est la ferme des Peterson.
— Faites-le immédiatement, s’il vous plaît, dit Brandon. Parker, demandez un planeur. »
Beloman était une planète agricole et minière. Ils survolèrent de jolies propriétés et des routes encore en service. Il y avait parfois des forêts d’herbes géantes. Bientôt, ils passèrent la frontière d’une autre zone météorologique, laissant le Jour de Pluie de la ville pour un soleil éclatant. Brandon examinait le paysage avec impatience. « Ça ne devrait pas être loin maintenant. N’est-ce pas la rivière dont Rozdel nous a parlé ? »
Parker consulta la carte. « Sûrement. Et voici sans doute l’endroit un peu plus loin. »
Ils atterrirent au centre d’un large cercle formé par de vieux bâtiments en pierre, des granges énormes, des silos, un atelier de réparation de machines et des bâtiments plus petits qui abritaient des volailles caquetantes et du bétail. La maison, un bâtiment haut et carré auquel on avait ajouté des ailes sur trois faces, se dressait au milieu du cercle.
Au moment où ils allaient se diriger vers la maison, Brandon agrippa le bras de Parker et l’arrêta.
« Ça alors ! »
Près de la maison, une forme s’élançait vers le ciel comme un doigt bien droit et rugueux, couronné d’un feuillage vert.
« Est-ce… ?
Parker approuva. « Un arbre.
— Je croyais qu’il rie restait plus un seul arbre dans la galaxie.
— Eh bien, il en reste un, dit Parker.
— Peut-être qu’il en a d’autres. Ainsi c’est là qu’il trouve son bois. Parker, cette chose a bien cinq mètres de haut. »
Ils s’approchèrent. Le sol descendait doucement, et entre la maison et les bâtiments il y avait des rangées de trous bordés de pierres.
« Voilà où il les fait pousser, dit Brandon. Vingt-trois, vingt-quatre trous. Mais un seul arbre. Eh bien, allons parler à cet homme. »
Ils furent poliment accueillis sur le pas de la porte par une jeune femme qui les conduisit à un des petits bâtiments.
« Entrez, dit-elle, et elle cria : Quelqu’un pour vous, père. »
Ils entrèrent. A part un établi et des porte-outils, la salle était vide. Mais il y avait un vieillard au visage grotesquement ridé, couronné d’une tignasse blanche. La salle était dans l’obscurité mais l’établi était brillamment éclairé.
« Excusez-moi, s’il vous plaît. Je ne peux pas me lever pour vous accueillir. » Sa voix n’était qu’un chevrotement aigu. « Mes jambes ne me servent plus à rien, » continua t-il. « Ma voix est presque partie. Mes yeux et mes mains ne sont plus ce qu’ils étaient. Heureusement l’appétit est bon et tant qu’il y a de l’appétit, il y a de l’espoir. » Il gloussa. « Que voulez-vous, messieurs ? »
Brandon s’avança et présenta sa carte. Le vieillard était empaqueté sur sa chaise roulante dans de longs vêtements aux dessins éclatants. Sur l’établi, il y avait un morceau de bois. C’était la sculpture presque terminée d’une tête de femme qui se détachait en un relief saisissant. Brandon en resta bouche bée.
« Vous êtes venu de loin, Mr. Brandon, dit Peterson. Pas seulement pour me voir, sans doute.
— Nous ne nous attendions pas à vous voir, dit Brandon. Nous… mon secrétaire a trouvé dans un vieux livre une allusion à un sculpteur sur bois qui vivrait ici.
— De quand date ce livre ?
— Il a été publié il y a cent quatre ans, dit Parker.
— Oh ! alors, il fait allusion à mon grand-père ou peut-être à mon arrière-grand-père. Nous, les Peterson, nous sommes sculpteurs sur bois depuis plus de générations que je ne peux en compter. Mais je suis le dernier. Mes fils ont trouvé des situations plus relevées. Mes filles ont épousé des fermiers – de bons fermiers. Ils prospèrent. Et moi, parce que mes mains tremblent, je galvaude ce qui reste de mon talent sur des babioles.
— J’ai vu l’arbre, dit Brandon. Je croyais que les arbres ne poussaient que sur la Terre.
— Pas même là, dit Peterson. Rien n’y pousse maintenant. Mais les Peterson ont fait pousser des arbres parce que les sculpteurs sur bois ont besoin d’arbres. Pendant longtemps cette culture a été un secret de famille. Lorsqu’on enlevait un arbre, il y avait toujours une nouvelle graine prête à mettre en pot. Mais plus maintenant. Je ne rais pas pousser d’arbres parce que je ne vivrai pas assez longtemps pour les utiliser. Celui que vous avez vu est le dernier. Quand je l’aurai utilisé, il n’y aura plus de sculpteur sur bois sur Beloman. Mais vous n’êtes pas venu de si loin pour écouter radoter un vieillard.
— C’est peut-être le dernier arbre de toute la galaxie, » dit Brandon.
Le vieillard soupira « Peut-être. On fait pousser les arbres avec des produits chimiques. C’est long et pénible. J’en ai donné le secret de bon cœur à beaucoup de gens, mais personne ne s’y est intéressé. Et pourquoi prendrait-on tant de peine s’il n’y a plus de sculpteur pour utiliser le bois ? »
Brandon prit la boîte des mains de Parker et l’ouvrit.
« Je suis venu ici pour cela », dit-il.
Les mains blanches aux veines saillantes soulevèrent le violon. Les yeux brillants d’émotion, Peterson le plaça dans la lumière en le tournant et le retournant.
« Splendide, murmura-t-il. Splendide ! Mais qu’est-ce que c’est ?
— Un violon, dit Brandon. Un instrument de musique.
— Ah ! c’étaient de vrais artisans dans ce temps-là. De vrais musiciens aussi. » Il adressa un large sourire à Brandon. « Je vous remercie de me l’avoir montré. Il m’est difficile de voyager mais je serais allé loin pour le voir. Splendide.
— Je veux que vous le répariez », dit Brandon.
Le sourire s’évanouit. Peterson loucha vers le trou, le palpa d’une main experte.
« Pourquoi ?
— Pourquoi ? » Brandon le dévisagea. « Parce que je veux qu’il soit réparé. Nous avons un dessin de ce qu’il devrait être. Je veux apprendre à en jouer. »
Peterson regarda le dessin et le violon. Lentement il secoua la tête. Après une dernière caresse, il remit l’instrument dans la boîte. « Non, dit-il. Je suis désolé, mais… non.
— Mais pourquoi ? Le bois, c’est votre métier, n’est-ce pas ?
— Mon grand-père avait un instrument de musique, dit Peterson. Une flûte. Il allait jouer dans les champs. Les animaux venaient l’écouter. Je les ai vus de mes propres yeux. Il faisait une musique merveilleuse. Puis il est mort. La flûte m’est revenue et j’ai essayé d’en jouer. J’ai fait quelques sons mais jamais de la musique. La musique est morte avec le musicien.
— Qu’est devenue la flûte ? demanda Brandon qui se voyait déjà à la tête d’une collection d’instruments de musique inestimables.
— Je l’ai enterrée, dit Peterson. C’était un très, très vieil instrument comme le violon. Le secret de la musique se transmettait de propriétaire en propriétaire, mais mon grand-père n’a trouvé personne qui voulût apprendre. Lorsqu’il mourut, sa musique mourut. La musique de ce violon est morte. » Il tapota doucement sur la boîte. « Enterrez-le, dit-il.
— Sottises, dit Brandon. C’est une pièce magnifique. Vous l’avez dit vous-même. Quel mal y a-t-il à le réparer même si personne ne sait en jouer ?
— Demanderiez-vous à un médecin de guérir un mort ? Non. Il pourrait le recoudre peut-être mais il ne pourrait pas le guérir. C’est avec joie que je guérirais votre violon si je pouvais le faire parler à nouveau. Mais puisque je ne peux pas le guérir, je ne le recoudrai pas. Enterrez-le.
— Je vous paierai cher, dit Brandon. Vous avez du bois, vous avez du talent, ça ne vous prendrait pas longtemps.
— Trop longtemps, dit la voix chevrotante. Toute la vie et même alors je ne pourrais pas le guérir. Mais je ne m’attendais pas à ce que vous compreniez. La musique – l’ancienne musique – n’était pas comme la musique que nous avons maintenant. Nous avons des machines à musique, elles n’ont pas d’âme. L’ancienne musique… je le sais parce que j’ai entendu jouer mon grand-père. » Il referma la boîte avec précaution. « Je suis désolé que vous soyez venu de si loin pour rien.
— Connaissez-vous quelqu’un d’autre qui puisse le réparer ? »
Peterson secoua la tête. « Je suis le seul. Bientôt je serai mort et alors il n’y aura plus personne. »
Brandon se redressa, avança la tête et dit avec dureté : « Je ne crois pas que vous réalisiez pleinement qui je suis. Même sur cette obscure petite planète…
— Vous êtes un homme qui possède un violon mort et je ne peux pas vous aider. » Peterson se tourna vers son établi et prit un instrument.
« Venez », dit Brandon. Il ne dit plus un mot jusqu’à l’arrivée à la ville. Alors il gronda : « Ce vieux fossile orgueilleux. Je vais lui faire voir s’il est le seul. »
* *
*
Sur Partu, chatoyante et cosmopolite, Brandon inspecta des usines, suivit des réunions, fit des discours et acheta du bois. L’infatigable Parker allait de victoire en victoire dans sa quête des propriétaires des sculptures de Thor Peterson ou de celles de son père, de son grand-père et des innombrables Peterson qui les avaient précédés. Il y avait des boîtes en bois aux couvercles sculptés, des figurines, des panneaux muraux, des plats, des bols sculptés. Il y avait des horloges en bois dont le carillon mettait en marche toute une parade de silhouettes sculptées.
La liste croissait en longueur et en variété. Brandon n’avait pas de difficultés pour acheter les objets les plus simples. On en avait toujours vendu sur Partu et les Partusiens pensaient qu’on en vendrait toujours. Brandon acheta les sculptures ou les accepta gracieusement lorsqu’on lui en fit cadeau, sans parler du vieillard infirme et de l’arbre unique.
Les objets les plus travaillés, comme les horloges, étaient souvent des héritages mais Brandon avait de l’argent, de l’influence et le don de persuasion. Il savait utiliser les trois avec générosité ou avec rudesse, selon les cas.
En quelques jours, il avait réuni la plus grande collection de bois de toute la galaxie, une collection qui ferait blêmir d’envie Harry Morrison. Il s’était arrangé aussi, en promettant une somme coquette à l’agent de Thor Peterson sur Partu, pour se réserver toute la production à venir du vieillard.
« Maintenant nous pouvons rentrer, dit-il d’un ton jovial à Parker, et faire réparer ce violon. »
* *
*
Brandon examina minutieusement sa collection et consentit finalement à sacrifier une petite boîte en bois. Le technicien Polivar la prit, la démonta et se mit à apprendre à travailler le bois. Il coupa des morceaux, il les réunit pour former l’épaisseur voulue, il les tailla et les colla. Brandon refrénait son impatience et encourageait l’homme à prendre son temps. Il ne voulait rien de moins que la perfection.
Enfin le technicien fut prêt. Il chercha dans la collection de Brandon le morceau qui irait le mieux avec le grain délicat du violon. Il le racla, soulevant de fins copeaux que Brandon contemplait avec tristesse et qu’il fit mettre de côté. Il ne savait pas ce qu’il pourrait en faire mais c’était, sans conteste, au bois. Avec une précision chirurgicale, le technicien égalisa les bords fendillés du trou. Avec une précision chirurgicale, il coupa le morceau et le colla.
Le morceau se décolla.
Le désappointement de Brandon fut tempéré par l’arrivée des sculptures envoyées par l’agent de Peterson sur Partu : une petite plaque, celle sur laquelle le vieillard travaillait quand ils lui avaient rendu visite, et deux petites boîtes avec des sculptures très simples sur le couvercle. Brandon les examina d’un œil critique et décida qu’elles étaient de qualité inférieure.
Il donna une tape sur le dos du technicien. « C’est vous le premier maintenant. » Il exultait. « Continuons. »
Le technicien essaya une deuxième puis une troisième fois. Ingénieux et patient, il réussit à ajuster le morceau avec une armature à l’intérieur du violon.
Le morceau tenait.
Brandon débordait de joie. Il fit appeler un de ses chimistes et lui ordonna de reproduire le lustre du violon sur la pièce rapportée. Le chimiste se retira en grognant, avec les éclats laissés par les expériences du technicien. Son travail prit du temps et la tâche l’éprouva tellement qu’il grognait même contre Brandon, mais, finalement, ce qu’il obtint n’était pas loin de l’original.
« Enfin, dit Brandon, nous avançons. »
Le professeur Weltz, Brandon et ses techniciens étudièrent le dessin du violon. Ils identifièrent le chevalet et les chevilles et les techniciens purent les sculpter. Ils identifièrent aussi la touche mais Brandon hésitait à sacrifier un objet susceptible de procurer une pièce de bois aussi importante. Ils décidèrent de la faire en plastique. Le professeur Weltz affirmait d’ailleurs que ce n’était pas une pièce essentielle et que sa nature ne changerait pas le son. Le cordier posait un problème parce qu’il était, sur le dessin, caché par le bras du violoniste, mais l’ingénieux technicien attacha une petite barre autour de laquelle on enroula les cordes. Le problème le plus difficile était de savoir en quoi les cordes étaient faites. Finalement, le professeur Weltz trouva une solution après une longue étude sur la signification du mot « corde » à travers les siècles. Il recommanda un certain type de fibre dont Brandon n’avait jamais entendu parler.
Brandon commanda la fibre… par mètres. Le technicien coupa les cordes et les attacha sur le violon. Brandon tendit un doigt, pinça une corde. Le violon émit un « ding » doux mais musical.
« On a réussi, » cria Brandon.
Le professeur Weltz montra comment les chevilles fonctionnaient et comment la position des doigts changeait le son. Au bout d’une semaine, Brandon savait pincer les cordes et en tirer un air simple mais reconnaissable.
Au bout de deux semaines, il avait acquis une certaine technique.
« Et maintenant, passons au bâton que le musicien tient de l’autre main, dit le professeur Weltz.
— Au diable le bâton, dit Brandon. Je fais de la musique. Que voulez-vous attendre de plus d’un instrument de musique ? »
Morrison vint admirer la réussite de Brandon et s’en alla tristement, tête basse, après avoir examiné la collection de bois.
Pendant une semaine encore, Brandon, débordant de joie, cira son bois avec ardeur et un deuxième chargement arriva de Partu.
Sculpté en relief sur l’une des six boîtes, il y avait un violon parfaitement reproduit.
« Quel salaud », murmura Brandon.
Il imaginait le vieux Thor Peterson penché sur son établi pour exécuter cette sculpture sans défaut, guidé uniquement par sa mémoire mais certain d’être le seul homme de l’univers à savoir travailler le bois.
Brandon se leva et arpenta nerveusement la pièce. Il revint à son bureau vérifier ses engagements. Il appela Parker.
« Nous allons sur Beloman. »
Pour une fois, l’imperturbable Parker fut saisi. « Encore ?
— Organisez cela, dit Brandon. Je peux m’en aller dans deux jours. »
De nouveau, ils survolèrent la ville dégoulinante de pluie pour pénétrer ensuite dans la douceur bienfaisante d’un soleil éclatant. Des champs de blé mûr ondulaient sous eux. Brandon se tournait de tous les côtés, cherchant impatiemment les points de repère. Ils survolèrent la rivière rapide et atterrirent à nouveau entre les bâtiments de la ferme. Brandon sauta à terre et Parker le suivit, serrant le violon avec précaution.
« L’arbre n’est plus là, dit Parker.
— Il a dit qu’il allait l’utiliser », dit Brandon.
Ils allèrent directement à l’atelier et Brandon avait déjà la main sur la poignée de la porte lorsqu’une voix l’arrêta. La jeune femme qu’ils avaient vue la première fois courait vers eux.
« Que voulez-vous ? demanda-t-elle.
— Nous voudrions voir Mr. Peterson, dit Brandon.
— Je suis désolée. Père est mort. Il est mort voici un mois. »
Brandon resta muet.
« Je suis désolée, répéta la jeune femme.
— Moi aussi, je suis désolé », dit Brandon.
Ils tournèrent les talons. Ils regagnèrent lentement le planeur. Lentement, ils partirent.
Brandon toucha le bras de Parker. « Arrêtons-nous quelque part, dit-il. J’ai besoin de réfléchir. »
Parker se posa dans une prairie près des gorges profondes d’une rivière.
Brandon s’éloigna, la boîte à violon sous le bras, et s’assit sur un monticule qui dominait les tourbillons de la rivière.
Il voyait très distinctement le visage du vieux Thor Peterson avec ses cheveux blancs, ses rides profondes, ses yeux songeurs, enfoncés dans leur orbite.
« La musique de ce violon est morte. »
Brandon ouvrit la boîte et pinça une corde.
« Ding. »
« Mon grand-père avait un instrument de musique. Une flûte. Il allait jouer dans les champs. Les animaux venaient l’écouter. »
« Ding. »
« La musique est morte avec le musicien. »
« Ding. »
A l’intérieur du-violon, l’inscription à demi effacée : « Jacob Raymann At Ye Bell House, Southmark, London, 1688. » Presque mille ans. Des siècles de grande, d’émouvante musique. Ding.
Brandon eut la subite et fulgurante intuition d’une musique. Il entendit planer une plainte lancinante comme si un trait mélodique unique et envoûtant se tissait dans le néant avec une douceur limpide. Il entendit une suite incompréhensible de notes, un mouvement tonal fulgurant, un trait chatoyant et mortel.
Et il vit un public de milliers de personnes, bouleversé, muet d’émotion.
« Ding. »
Brandon se pencha sur la rivière et laissa tomber le violon.
Ignorant le cri d’horreur de Parker, il regarda, hypnotisé, le violon qui tourbillonnait en tombant. Le violon toucha l’eau avec un bruit léger et, à la stupéfaction de Brandon, il se mit à flotter. Un instant il se balança avec légèreté sur l’eau, puis il plongea dans les rapides, heurta un rocher, puis un autre, et disparut dans un nuage d’éclats de bois et de gouttelettes.
Brandon se retourna. De nouveau il crut entendre la musique mais cette fois, ce n’était que le murmure étouffé de la rivière et le sifflement du vent tiède dans l’herbe sèche de la prairie.
Traduit par MICHÈLE SANTOIRE.
Wings of Song.
© Mercury Press Inc., 1963.
© Éditions Opta, pour la traduction.