POUR L’AMOUR DE GRACE

par Suzette Hadden Elgin

Une anthologie se doit de commencer par une nouvelle simple et convaincante. Ici, l’idée la plus simple est que la S.-F., en imaginant des sociétés futures, ne représente au fond que des sociétés présentes, parfois même des sociétés passées. Les machismes d’ailleurs et de demain se ramènent au machisme d’ici et de maintenant. Mais la critique qu’en fait Suzette Elgin est convaincante parce qu’elle est incisive, pleine d’humour et secrètement subtile. Le sociologue en retiendra que les systèmes les plus rigides ont quand même des failles. Le lecteur, lui, en gardera sans doute le souvenir d’un beau roman familial.

Le Khadilh Ban-Harihn regarda avec suspicion le disque qu’il tenait à la main. Évidemment, une malfonction du com-system n’était jamais exclue. Se penchant en avant, il appuya de nouveau du pouce sur le bouton de transmission ; la machine cliqueta par accès et vomit un autre disque dans la corbeille à messages. Il le-prit, y jeta un coup d’œil, et comme aucune femme n’était là, il poussa un bon assortiment de jurons colorés.

Là, sur la gauche, il y avait la marque matriculaire identifiant la famille ; aucune possibilité d’erreur, le symbole du Ban-Harihn était parfaitement clair. Autour de lui s’enroulait une quantité appropriée de petites lignes, jaunes pour les femelles, vertes pour les mâles, une pour chaque membre de sa maison, dans un ordre parfait. A une exception près.

La ligne jaune représentant à tous moments l’état existentiel de son épouse, la Khadilha Althea, était bel et bien anormale. A intervalles de cinq millimètres, elle était entrecoupée de petits points noirs indiquant que la condition de la Khadilha était insatisfaisante. De plus, le symbole placé au bout de la ligne n’était pas la petite croix bleue signalant une difficulté d’ordre purement physique ; ce n’était rien de moins que l’astérisque rouge signalant que le problème, quel qu’il fut, pouvait être considéré comme grave ou appelé à le devenir.

Le Khadilh soupira. C’était bien vague ; de fait, cela pouvait signifier n’importe quoi : que sa femme avait fait mauvais usage de leurs cartes de crédit, qu’un de leurs serviteurs avait révélé un secret stratégique, qu’elle avait une liaison amoureuse inconvenante – toutefois, il connaissait assez la froideur naturelle de la Khadilha pour considérer cette dernière hypothèse comme fort improbable. Il ne lui restait qu’à demander immédiatement un rapport détaillé.

Il se demanda ce qu’il allait faire au juste si le rapport le contraignait à rentrer d’urgence chez lui. Lorsqu’on se trouvait aux avant-postes de la Fédération, on ne pouvait pas simplement boucler sa valise et rentrer tranquillement chez soi… Il lui faudrait au minimum neuf mois pour regagner sa conurbation, si toutefois il arrivait à décrocher un vol prioritaire avec couchette à animation suspendue et protection contre la déformation spatio-temporelle. Et puis, que le diable l’emporte, qu’avait-elle encore pu fabriquer !

Il appuya sur le bouton « vocal » et le com-system ronronna doucement, indiquant qu’il pouvait numéroter. Il composa soigneusement le code planétaire, se souvenant que la dernière fois qu’il avait essayé de téléphoner à la maison (c’était pour l’anniversaire de sa femme) il avait eu une conversation fort embarrassante avec une créature aux tentacules désagréablement agités qu’il avait tirée de son lit (présumé) au beau milieu de son sommeil (présumé). Sans compter qu’il avait dû payer la communication, tous les appels intergalactiques étant à la charge du demandeur.

Il numérota avec application : 3-3-2-3-2… Ouf ! Ça y était. Le minuscule écran s’éclaira, et le mot ATTENDEZ apparut, pour être remplacé au bout de quelques secondes par : SCRIBE (FEMELLE) DE LA MAISON BAN-HARIHN ; en tout cas, il ne s’était pas trompé de numéro. L’écran s’éclaircit, et les mots firent place au visage de la scribe, pratiquement méconnaissable à cause de la distorsion, mais la marque matricielle jaune et verte apparaissant en surimpression ne laissait pas de doute quant à son identité.

Il parla rapidement pour éviter une facture astronomique.

« Scribe Ban-Harihn, ce matin, la ligne d’état existentiel de la Khadilha Althea indiquait des problèmes. Sont-ils graves et y a-t-il urgence ? »

Après le bref intervalle nécessaire pour transcrire la conversation en symboles, la réponse apparut en surimpression, et le Khadilh se dit une fois de plus que ces minuscules écrans intergalactiques devenaient tellement saturés à la fin d’une conversation que le texte était pratiquement illisible.

Dans ce cas, le message consistait en un seul mot : « Négatif ». Le Khadilh sourit. La scribe était encore plus que lui consciente du coût de la communication.

Il appuya sur le bouton « Effacez », et termina par : « Merci, scribe Ban-Harihn. Vous allez immédiatement préparer un rapport détaillé que vous m’enverrez par la voie la plus rapide. Si le problème devenait réellement grave, j’autorise une communication pour m’avertir, à l’initiative de n’importe lequel de mes fils. Terminé. »

L’écran s’éteignit et, juste par curiosité, le Khadilh appuya une fois de plus sur la touche d’état existentiel. La machine lui fournit un nouveau disque ; pas de doute, tout y était, points noirs et astérisque rouge compris. Il le jeta au panier, haussa les épaules avec un soupir et commanda du café. Il ne pouvait rien faire avant d’avoir reçu le rapport.

Mais si jamais il avait payé le prix d’une transmission intergalactique pour une bêtise, pour Dieu sait quelle dispute domestique, il se promit que la Khadilha en entendrait parler ; il lui ferait administrer un châtiment approprié par un agent de l’Unité de Discipline Féminine. Ils devraient vraiment trouver un moyen pour rendre le code d’état existentiel un peu plus détaillé ; en l’état actuel, un seul et même symbole couvrait pratiquement n’importe quoi, de la guerre à une dispute avec la femme de ménage.

Le rapport arriva quatre jours plus tard par Télé-Jump. Bien, se dit-il, excellent choix, car le Jump est entièrement automatique et impersonnel. Il n’était pas très facile à lire, car la scribe avait spécifié qu’on devait le délivrer uniquement avec transcription en symboles verbaux, et il dut déchiffrer un rouleau de papier jaunâtre qui ne contenait pas plus de huit symboles par ligne, mais semblait avoir des kilomètres de long. Il en lut juste assez pour se convaincre qu’aucune indiscrétion n’était à craindre, puis introduisit l’objet dans le transcripteur, qui lui donna en échange une lettre clairement composée sur papier blanc.

« Au Khadilh Ban-Harihn et sur sa demande, un rapport rédigé par la scribe de sa Maison :

« Comme Te Khadilh le sait certainement, nous avons célébré ici il y a trois jours le festival des Pluies de Printemps. A l’exception du Khadilh lui-même, toute la Maison assista à une importante et magnifique procession destinée à ouvrir les Heures de Transes de l’Alaharibahn-Khalida. La Khadilha Althea avait choisi pour assister à la procession un endroit bien situé et digne de la réputation de la Maison ; toutes les femmes de la Maison se trouvaient au second rang, du côté de la rue réservé aux femmes.

« Il y avait eu quantité de danseurs, d’orchestres et autres attractions, suivis par treize poètes de la conurbation. Les poètes étaient presque tous passés, accompagnés de leur escorte habituelle d’animaux exotiques, fleurs mobiles, etc., sans qu’aucun incident regrettable ait eu lieu, lorsque soudain, la fille du Khadilh Jacinthe fut abordée (excusez ma liberté d’expression) par le poète Anne-Marie, qui, comme le Khadilh le sait, est une femelle. Le poète susnommé se pencha sur sa monture, indiquant d’un geste de son bâton orné de clochettes qu’il exprimait le désir de parler à la fille du Khadilh et interrompant du même coup l’avance de la procession. Ce fut alors que se produisit l’incident qui est selon toute probabilité à l’origine des déviations constatées sur la ligne d’état existentiel de la Khadilha Althea. Inexplicablement, au lieu de faire avancer l’enfant pour parler au poète, comme il se devait, la Khadilha prit Jacinthe par les épaules et la serra contre elle, la couvrant entièrement de ses lourdes robes, de sorte qu’elle ne pouvait voir ni entendre quoi que ce fût.

« Le poète Anne-Marie se contenta de saluer, et fit signe à la procession de continuer, mais elle était très pâle et visiblement offensée. La famille fit de son mieux pour participer à la suite des cérémonies, mais, dès la fin de l’après-midi, les fils de Khadilh ramenèrent tous les membres de la Maison chez eux, empêchant ainsi la Khadilha de participer aux Heures de Transes. C’était sans doute une sage décision.

« La scribe ignore les suites éventuelles de cet incident, car aucune annonce n’a été faite à la Maison. Avec ses remerciements, la scribe transmet ses sentiments respectueux et soumis au Khadilh. »

Eh bien ! se dit le Khadilh en posant la lettre sur son bureau. Il réfléchit, se frottant dubitativement le menton. Quelles répercussions pouvait avoir une insulte publique à un poète déjà âgé et fort susceptible ? Difficile à dire.

Étant le seul poète femelle de la planète, Anne-Marie était souvent seule et, comme elle n’avait que peu d’obligations, elle avait beaucoup de temps pour penser. Mais, bien que poète, elle demeurait une simple femelle, avec les pouvoirs de raisonnement inférieurs d’une femelle. Elle était habituée aux hommages respectueux, aux femmes levant leurs enfants vers elle pour qu’ils puissent toucher l’ourlet de sa robe. Il était fort probable qu’elle réagirait avec déplaisir à une insulte publique, venant qui plus est d’une femelle.

Elle essaierait probablement de se venger sur ses fils, se dit-il, par le biais de l’Université. Il ne pouvait pas risquer cela ; il avait travaillé trop dur, et eux aussi d’ailleurs, pour permettre à une femelle vindicative, aussi élevé que fût son statut, de détruire ce qu’ils avaient conquis. Il ferait mieux de rentrer et d’abandonner provisoirement les vergers ; les savoureuses pêches de la Terre étaient certes importantes pour l’économie de sa planète natale, mais ses fils l’étaient encore davantage.

Rares étaient les familles qui pouvaient s’enorgueillir d’avoir cinq fils à l’Université, tous sélectionnés par concours pour l’État de Poésie. Il arrivait, certes, qu’une famille eût deux fils élus, mais alors on refusait les autres (comme le Khadilh lui-même avait été refusé en son temps), et ceux-ci devaient alors se rabattre sur le droit, la médecine ou l’administration. Il se rengorgea au souvenir des regards respectueux de ses amis chaque fois qu’un de ses fils sortait en tête de liste ; son fils aîné avait d’emblée été accepté pour le quatrième niveau. Et, lorsque le plus jeune avait été élu, déliant ainsi l’aîné de son vœu de célibat (ce qui aurait signifié la fin de sa lignée, situation impensable), le Khadilh avait eu bien du mal à feindre l’humilité. Cela signifiait bien entendu que son petit-fils serait le descendant direct d’un Poète, chose qui ne s’était pas produite de mémoire d’homme. En fait, on lui avait fait comprendre que depuis plus de trois cents ans les fils d’une même famille n’avaient jamais été admis à faire des études de Poésie tous ensemble. On lui avait par ailleurs expliqué qu’un fils unique n’avait légalement pas le droit de se présenter aux examens dans cette matière.

Oui, il fallait rentrer, et au diable les pêches de la Terre ! Qu’elles pourrissent, si les robots-jardiniers ne s’en tiraient pas tout seuls !

Il alla vers le com-system et dicta un bref rapport sur ses intentions, puis se mit en devoir de tirer les ficelles qu’il fallait pour obtenir un vol prioritaire.

Lorsque le Khadilh arriva chez lui, ses fils l’attendaient dans la bibliothèque, alignés devant le bureau. Ils portaient tous la tunique brune grossière des étudiants, mais le galon écarlate des Poètes qui en ornait l’ourlet était une joie pour l’œil. Il leur sourit :

« Quel plaisir de vous revoir, mes fils ; vous emplissez mes yeux de sérénité et mon cœur de joie.

— C’est nous qui nous réjouissons de vous revoir, Père, répondit Michael, l’aîné.

— Mettons-nous à notre aise », dit le Khadilh, leur faisant signe de s’asseoir autour du bureau qui tenait le centre de la pièce. Lorsqu’ils eurent pris place, il frappa lentement trois coups sur la table selon le rituel ancien.

« Vous savez, je pense, pourquoi j’ai décidé d’abandonner mes vergers aux soins des robots-jardiniers, afin de regagner précipitamment mon foyer. Il m’a fallu, hélas, près de dix mois pour cela. Il n’existe à mon grand regret aucun moyen plus rapide de rejoindre ma patrie et ma famille.

— Nous comprenons, Père, dit son fils aîné.

— Bien, Michael, poursuivit le Khadilh. Pourriez-vous, s’il vous plaît, me mettre au courant des derniers événements depuis l’incident de la procession des Pluies de Printemps. »

Son fils semblait hésiter à parler, et fronçait ses épais sourcils noirs ; le Khadilh sourit pour l’encourager :

« Allons, Michael, il n’est pas très courtois de faire attendre ainsi son père.

— Il faut comprendre, Père, dit le jeune homme lentement, qu’il a été impossible d’entrer en communication avec vous depuis votre dernier message. Je vous prie également de comprendre qu’il ne nous était pas facile de prendre conseil sur un sujet aussi délicat. Je n’ai eu d’autre choix que de prendre des décisions au mieux de mes capacités.

— Bien entendu. Je comprends parfaitement.

— Merci. J’espère que vous ne serez pas fâché, Père.

— Je vais certainement me fâcher, si l’on ne me dit pas immédiatement et avec précision ce qui s’est produit au cours des dix mois écoulés ! Vous êtes agaçant, mon fils.

— Bien, Père, dit Michael après avoir pris une profonde inspiration. Je serai bref.

— Et rapide.

— Oui, Père. Dès que je pus le faire décemment sans donner naissance à des rumeurs, je quittai le festival avec tous les membres de la Maison. Dès notre arrivée ici, je consignai la Khadilha dans ses appartements, avec ordre de ne les point quitter avant que vous ne l’avisiez du contraire.

— Excellent, dit le Khadilh. Et ensuite ?

— Père… La Khadilha m’a désobéi.

— Elle vous a désobéi ? Comment cela ?

— La Khadilha Althea ne tint aucun compte de mes ordres, Père ; elle emmena même notre sœur dans le Petit Couloir, où elle l’autorisa à jeter un coup d’œil dans la cellule où nous gardons votre tante…

— Ciel ! s’écria le Khadilh. Et vous n’avez rien fait pour l’en empêcher ?

— Père, dit Michael Ban-Harihn, il faut vous rendre compte que personne ne pouvait prévoir les actions de la Khadilha Althea. Nous l’en aurions certainement empêchée, si nous avions su, mais qui aurait imaginé que la Khadilha désobéirait aux ordres d’un adulte mâle ? Nous supposions tous qu’elle allait gagner ses appartements, et n’en plus bouger.

— Je vois.

— Je n’ai pas pris contact avec l’Unité de Discipline Féminine, continua Michael, car je préférais-que ce soit vous qui donniez un tel ordre. Nous avons toutefois ordonné que la Khadilha soit consignée dans ses appartements, et nul n’a été autorisé à la voir, excepté ses servantes. Son com-system a été débranché, et nous avons veillé à ce qu’une médication appropriée fût mêlée au lait qu’on lui servait. Vous verrez, Père, qu’elle est devenue très docile. »

Le Khadilh tremblait d’indignation.

« Nous allons veiller à la discipliner mon fils ! Acceptez mes excuses pour l’ignoble comportement de la Khadilha. Mais continuez, je vous prie. Qu’en est-il de ma fille ?

— C’est là peut-être ce qu’il y a de plus malheureux dans cette affaire…

— Comment cela ? »

Michael baissa piteusement la tête.

« Répondez-moi immédiatement ! aboya le Khadilh. Et sans rien omettre !

— Notre sœur Jacinthe, intervint Nicolas, le second, avait déjà douze ans à l’époque du Festival. En revenant du Petit Couloir, où elle s’était rendue à notre insu, elle écrivit au Poète Anne-Marie une lettre annonçant son intention de se présenter au Concours de Poésie.

— Et le Poète Anne-Marie… ?

— A immédiatement transmis sa lettre aux autorités de l’Unité de Poésie, termina Michael. Elle ne fit rigoureusement rien pour dissuader notre sœur.

— Elle s’est donc amplement vengée de l’insulte que lui avait faite la Khadilha, dit le Khadilh avec amertume. Le Poète Anne-Marie s’est-elle manifestée de quelque autre façon ?

— Absolument pas, Père. Sur ordre du Gouvernement, notre sœur a bien entendu été cloîtrée pour éviter de contaminer les autres femelles.

— Doux ciel ! murmura le Khadilh. Comment une telle calamité a-t-elle pu s’abattre sur ma Maison pour la seconde fois ? » Il réfléchit un moment avant de demander :

« Quand ont lieu les examens, au juste ? J’ai perdu la notion du temps.

— Il y a dix mois de cela, Père.

— C’est donc dans un mois environ ?

— Dans trois semaines, Père.

— Me laisseront-ils voir Jacinthe ?

— Non, Père, dit Michael. Et je voulais vous dire…

— Oui, Michael ?

— C’est ma grande tristesse et ma honte, que tout ceci se soit produit parce que vous m’aviez confié la charge de votre Maison. »

Le Khadilh s’avança et prit son fils par l’épaule.

« Tu es encore très jeune, mon fils, et tu n’as aucune raison d’avoir honte. Lorsque les femelles d’une maisonnée se croient permis de bouleverser l’ordre naturel des choses et de violer les règles les plus élémentaires de la décence, nous n’y pouvons malheureusement pas grand-chose…

— Merci, Père.

— Ceci étant réglé, dit le Khadilh en faisant face à ses fils, je suggère que la meilleure solution serait de faire intervenir l’Unité de Discipline Féminine. Désirez-vous que je fasse placer la Khadilha sous médication permanente, mes fils ? »

Il espérait qu’ils n’insisteraient pas pour cela, et fut heureux de voir que ce n’était pas le cas.

« Attendons de connaître les résultats des examens, dit Michael.

— Je ne pense pas qu’il y ait le moindre doute quant aux résultats !

— Néanmoins, Père, ne pourrions-nous pas attendre ? »

Celui qui venait de parler était le plus jeune de ses fils. Il était encore tendre et fragile, ce qui n’était d’ailleurs pas pour déplaire au Khadilh.

« Sage décision, dit-il. Dans ce cas, dès que j’aurai pris mon bain et dîné, je demanderai à l’Avocat An-Ahda de venir. Vous pouvez disposer, mes fils. »

Précédés par le solennel Michael, les garçons sortirent en file indienne, lui laissant pour toute compagnie la danse lente d’une fleur mobile venue d’une planète tropicale. Elle tournoyait doucement près de la cheminée, chantonnant à voix basse et émettant de temps en temps une pluie d’étincelle argentées. Il l’observa un moment avec suspicion, puis appela l’intendante. Lorsque son visage apparut sur l’écran, il lui dit sèchement :

« Intendante, connaissez-vous la nature de la plante mobile que quelqu’un a placée dans ma bibliothèque ? »

L’Intendante lui répondit d’une voix effrayée :

« Le Khadilh peut la faire enlever ; dois-je appeler le jardinier ?

— Je voudrais simplement connaître le sexe de ce foutu machin, aboya-t-il. Mâle ou femelle ?

— Mâle, Khadilh, du genre…»

Il coupa la communication au beau milieu du pedigree de la plante. Elle était mâle, par conséquent elle pouvait rester. Tout en prenant son dîner, il allait lui parler de l’incroyable comportement de la Khadilha.

L’Avocat An-Ahda s’adossa dans son fauteuil et sourit à son client, qu’il connaissait depuis leurs années d’Université.

« Alors, Ban-Harihn, dit-il avec amabilité, que puis-je faire pour que le soleil brille plus clair par les fenêtres de votre vie ?

— C’est grave, dit le Khadilh.

— Ah ?

— Vous avez dû entendre parler – foin de politesses, ne le niez pas – du comportement de ma femme lors de la procession des Pluies de Printemps.

— Très impulsive, fit observer l’Avocat. Quel manque de sagesse et de discipline !

— On peut le dire. Mais il y a pis.

— Ah ? La Poète Anne-Marie a donc essayé de se venger ?

— Pas dans le sens où vous l’entendez. Mais pis, mon vieil ami, bien pis.

— Racontez-moi. »

L’Avocat se pencha en avant et écouta attentivement. Lorsque le Khadilh eut terminé, il s’éclaircit la gorge :

« Il n’y a rien à faire, vous savez. Autant vous le dire tout de suite.

— Absolument rien ?

— Rien. La loi prévoit que toute femme peut faire valoir son droit de participer aux Concours de Poésie, à condition qu’elle soit âgée de douze ans et citoyenne de la planète. Si elle échoue, toutefois, la pénalité pour ce défi sera l’isolement à vie dans la résidence de sa famille. Dès le moment où elle a annoncé par écrit à la Faculté qu’elle désire participer à la compétition, elle est cloîtrée jusqu’au jour de l’examen et ne peut en aucun cas revenir sur sa décision. La loi est extrêmement précise sur ce point.

— Elle est très jeune.

— Elle a douze ans. Pour la loi, cela suffit.

— C’est une loi cruelle !

— Non point ! Imaginez, Ban-Harihn, le chaos qui s’ensuivrait si toutes les jeunes femelles hyper-émotives, lassées d’attendre le mariage dans les appartements des femmes, décidaient qu’elles ont la vocation, et faisaient valoir leurs droits à participer aux Concours ! Le but de la loi est de décourager les jeunes filles stupides, de les empêcher de créer des problèmes à leur famille et à l’État. Pensez donc, si la pénalité était de pure forme, la Faculté devrait leur procurer des chaperons, des appartements séparés, et…

— Bien sûr, cela tombe sous le sens ! Mais pourquoi ne pas simplement leur interdire de se présenter aux Concours ? Aucune des autres professions n’autorise pareille folie.

— La loi estime que la Profession de Poésie étant une charge religieuse, il faut prévoir une ouverture pour les rares occasions où le Créateur jugerait bon d’appeler une femelle à Son service.

— Quelle absurdité !

— Il y a le Poète Anne-Marie, Ban-Harihn.

— Et combien d’autres ?

— Elle est la troisième.

— En près de neuf mille ans ! Trois seulement, pendant tous ces siècles, et il serait impossible de faire une exception pour une petite fille de douze ans ?

— Je suis réellement désolé, mon ami, dit l’Avocat. Vous pouvez bien entendu essayer d’envoyer une requête au Conseil, mais je suis certain, absolument certain, que ce ne serait d’aucune utilité. La réaction publique est très forte ; nombre de personnes pourtant éclairées trouvent blasphématoire qu’une femelle ait le front de se présenter. Le Conseil n’osera pas faire une exception.

— Je pourrais interjeter un appel galactique.

— C’est une possibilité.

— Vous savez, cela causerait un énorme scandale parmi les peuples de la galaxie, s’ils apprenaient qu’un enfant est exposé à une telle pénalité.

— Mon ami, mon cher Ban-Harihn, réfléchissez à ce que vous dites. Vous créeriez un incident international, un incident international intergalactique, avec tout ce que cela implique ; on nous critiquerait, la police intergalactique effectuerait à coup sûr une enquête sur nos coutumes religieuses… Là-dessus, notre Gouvernement émettrait une protestation, ce qui aurait pour effet…

— Vous savez bien que je ne le ferai pas.

— Je l’espère. Cela surpasserait en folie la guerre de Troie, mon ami – et tout cela pour un enfant femelle !

— Nous sommes un peuple barbare.

— Oui, fit l’Avocat. Vous savez, si dix mille années n’ont pas pu l’extirper, la barbarie est plus profondément enracinée que jamais. »

L’Avocat se leva, et mit sur ses épaules la lourde cape bleue de sa charge.

« Après tout, dit-il pour conclure, ce n’est qu’un enfant femelle. »

Oui, bien sûr, c’est facile, pensa le Khadilh lorsque son ami fut parti, c’est facile de dire cela. L’Avocat n’a sans doute jamais eu l’occasion de voir le résultat d’une vie entière passée dans la réclusion et le silence ; sans quoi il n’accepterait pas de gaieté de cœur de voir une enfant promue à ce triste sort.

Quand elle s’était présentée au Concours, la sœur du Khadilh avait déjà près de trente ans et n’était toujours pas mariée ; elle en avait quarante-six maintenant. C’avait été une folle impulsion, née de trente années de lassitude. Le Khadilh en rejetait le blâme sur ses parents. Ils auraient dû prévoir une dot suffisante pour que Grâce, malgré sa laideur, fût un parti acceptable.

La pièce du Petit Couloir, où elle était recluse depuis son échec, n’avait ni fenêtre ni com-system. On lui passait sa nourriture par une fente, ainsi que les rares livres et papiers auxquels elle avait droit – en respectant les règles très strictes édictées par l’Unité de Discipline Féminine.

La Khadilha Althea devait chaque matin observer la prisonnière par le judas aménagé à cet effet. Lorsqu’il était visible (c’était arrivé deux fois) que la recluse souffrait d’un mal physique, une fléchette anesthésiante était tirée par la fente, plongeant Grâce dans l’inconscience le temps nécessaire pour qu’un médecin pût pénétrer dans la cellule et l’examiner. Cela faisait seize ans qu’elle était soumise à ce régime et toujours la Khadilha l’avait observée ; pendant les premières années, elle alternait entre un état de stupeur et des crises qui duraient des jours entiers, où elle hurlait et suppliait qu’on la laisse sortir… Et maintenant, elle était bel et bien devenue folle. En deux occasions, lorsque sa femme souffrante n’avait pu s’en charger, le Khadilh lui-même l’avait vue, et il avait eu du mal à croire que cette créature qui se traînait à quatre pattes d’un mur à l’autre, les cheveux encollés de crasse en dépit des servo-mécanismes qui enlevaient immédiatement le moindre déchet, était sa sœur. Elle gémissait, émettait des sons incohérents et se griffait la poitrine : il était difficile de croire qu’elle fût humaine. Et il avait suffi de seize ans pour cela. Jacinthe n’en avait que douze !

Le Khadilh appela les appartements de sa femme et ordonna aux servantes de la laisser seule. Il traversa rapidement les couloirs de sa demeure, franchit le pont à la courbe délicate qui surplombait les jardins de thé entourant le quartier des femmes. Il la trouva assise devant la cheminée, plongée dans la contemplation des plantes mobiles qui dansaient pour se rapprocher de la chaleur. Comme ses fils l’avaient dit, elle était parfaitement docile et ne maintenait qu’un bien faible contact avec la réalité.

Il sortit une capsule de la poche de sa tunique et la lui fit avaler. Dès que ses yeux se furent éclaircis, chassant les rêves où l’avaient plongée les drogues, il lui parla :

« Vous voyez que je suis revenu, Althea. Je voudrais savoir pourquoi ma fille a appelé ce malheur sur ma Maison.

— C’était son idée à elle, dit la Khadilha avec amertume. Elle avait pris sa détermination depuis que le dernier de ses frères avait été élu, disant que ce serait un grand honneur pour notre Maison si tous les enfants de Ban-Harihn étaient admis à servir la Foi. »

Soudain la lumière se fit dans son esprit. Était-ce donc cela ?

« Elle n’a donc pas agi sous le coup d’une impulsion ! s’exclama le Khadilh.

— Non. Elle nourrissait ce projet depuis l’âge de neuf ans.

— Mais pourquoi ne m’en a-t-on rien dit ? Pourquoi ne m’a-t-on pas permis de…»

Il s’interrompit soudain, prenant conscience de l’absurdité de sa remarque. Aucune femme ne se permettrait d’importuner son mari avec des problèmes concernant l’éducation d’un enfant femelle ! Il commençait à comprendre.

« Elle ne savait même pas, disait sa femme, qu’il y avait un Poète femelle en vie, bien qu’elle eût entendu dire que c’était du domaine du possible. Elle disait toujours que ce qui importait, c’était la connaissance du cœur. Ensuite, lorsque le Poète Anne-Marie lui fit l’honneur de la distinguer lors de la procession… Cela la confirma dans sa volonté. Elle me dit qu’elle avait acquis la certitude d’avoir été élue. »

Bien sûr ! Le simple fait d’avoir été ainsi remarquée dans la foule pouvait suffire à convaincre l’enfant que Dieu lui-même l’avait distinguée. Il comprenait tout, maintenant. Et la Khadilha avait emmené l’enfant voir sa tante dans la cellule : tentative désespérée pour la dissuader de son projet !

« Cette enfant a une bien forte volonté pour une femelle, marmonna-t-il, si la vue de la pauvre Grâce n’a pas suffi à l’ébranler. »

Sa femme ne lui répondit pas, et lui aussi resta assis en silence, trop las pour bouger. Il essayait d’invoquer l’image de Jacinthe, mais son esprit s’y refusait. Il y avait au moins quatre ans qu’il ne l’avait vue ; la dernière fois, elle était habillée, comme toutes les petites filles, d’une courte robe blanche. Il se souvenait d’une enfant fine et mince, il se souvenait de cheveux noirs. Mais toutes les petites filles de la planète étaient fines, et toutes avaient des cheveux noirs…

« Tu ne te souviens même pas d’elle », dit la Khadilha.

Il sursauta, irrité par la perspicacité de sa femme.

« Vous avez parfaitement raison, dit-il. Je ne me souviens pas d’elle. Est-elle jolie ?

— Elle est belle. Non que cela importe, d’ailleurs. »

Le Khadilh regarda un moment l’expression stoïque de sa femme, puis il dit, choisissant ses mots avec soin :

« J’avais l’intention de déposer à l’Unité de Discipline Féminine une plainte concernant votre comportement.

— Je m’y attendais.

Vous avez une certaine expérience des agents de l’UDF ; cette perspective ne vous effraie donc pas ?

— Cela m’indiffère. »

Il la crut. Il ne se souvenait que trop bien du comportement de sa femme lors de sa dernière imprégnation : il avait fallu quatre agents de l’UDF pour la maîtriser et l’attacher à leur couché nuptiale. Il savait pourtant que bien des femmes se rendaient volontiers, voire avec ardeur, à leurs rendez-vous conjugaux. Il avait parfois du mal à comprendre pourquoi il n’avait pas fait placer Althea sous médication permanente dés le début ; il n’aurait certainement pas été difficile d’obtenir l’autorisation de prendre une seconde épouse plus féminine. Hélas ! il avait le cœur tendre, et elle lui avait donné son fils aîné ; il avait donc pris son mal en patience ; lorsqu’il avait besoin de tendresse et d’ardeur féminines, il allait les chercher auprès de ses concubines. De plus, il était évident que les années n’avaient fait qu’endurcir encore davantage Althea.

« J’ai décidé, dit-il sur un ton bourru, que votre comportement était moins scandaleux que je ne l’avais d’abord pensé. Il n’est d’ailleurs pas exclu que dans ces circonstances, je n’aurais pas réagi exactement comme vous l’avez fait, si j’avais été au courant des projets de la fillette. Je m’abstiendrai donc de déposer une plainte.

— Vous êtes indulgent. »

Il scruta son visage, resté beau malgré les années, et, n’y décelant aucun signe d’impertinence, poursuivit :

« Vous comprenez toutefois qu’il appartient à notre fils aîné de décider s’il désire ou non prendre des mesures. C’était la première fois que vous lui désobéissiez, savez-vous. Moi, j’en ai l’habitude. »

Il fit volte-face et sortit, amusé par sa propre faiblesse lorsque, passant devant le quartier des domestiques, il annula l’ordre de médication d’Althea. Elle était femme après tout, et avait voulu empêcher sa fille de subir le même sort que Grâce ; ce n’était pas tellement difficile à comprendre.

Le jour du Concours, la famille n’alla pas à l’Université.

Tous attendirent à la maison, se préparant de leur mieux à l’inévitable.

Les servantes en pleurs avaient préparé une autre cellule proche de celle où Grâce était incarcérée ; elle n’attendait plus que son occupante.

Le Khadilh avait autorisé sa femme à quitter ses appartements pour la journée, car ce serait la dernière fois qu’elle pourrait approcher sa fille, avant de l’observer de loin tous les matins comme elle le faisait pour sa belle-sœur. Elle était assise à ses pieds dans la pièce commune, silencieuse et blanche comme une morte. Sans doute se demandait-elle ce qu’elle allait faire maintenant : elle n’avait pas d’autre fille, elle n’avait pas de sœur. Elle se retrouverait seule avec ses servantes, jusqu’au jour où, peut-être, Michael lui donnerait une petite-fille. Il la plaignait, seule dans une maisonnée d’hommes – et encore cinq d’entre eux ne seraient sous peu autorisés à s’exprimer que dans les couplets rimés des Poètes.

« Père ? »

Le Khadilh leva les yeux, surpris. C’était James, son fils cadet.

« Père, dit le garçon, se pourrait-il qu’elle réussisse ? Je veux dire, y aurait-il une chance qu’elle y arrive ? »

Michael répondit à sa place :

« Voyons, James, elle n’a que douze ans et c’est une femelle. Elle n’a pas d’éducation, c’est tout juste si elle sait lire. Cesse de poser des questions stupides. Ne te souviens-tu donc pas au Concours ?

— Certes, je m’en souviens, dit James avec fermeté. Et pourtant, je me demande. Il y a le Poète Anne-Marie.

— La troisième en je ne sais combien de siècles, dit Michael. A ta place, je n’y compterais pas.

— Mais serait-ce possible ? insista le cadet. Serait-ce possible, Père ?

— Je ne le pense pas, dit le Khadilh avec douceur. Il serait certes bien étrange qu’une inculte femelle de douze ans réussisse un Concours où j’ai échoué lorsque j’en avais seize. Ne trouvez-vous pas ?

— Mais alors, elle ne verra plus jamais personne, aussi longtemps qu’elle vivra… Elle ne parlera à personne, ne regardera jamais par une fenêtre, ne quittera jamais cette petite pièce ?

— Jamais.

— Cette loi est cruelle ! s’écria le cadet. Pourquoi ne l’a-t-on pas changée ?

— Mon fils, dit le Khadilh, c’est une chose qui se produit fort rarement, et le Conseil a beaucoup, beaucoup d’autres choses à faire. C’est une loi ancienne, et le seul fait qu’elle existe donne aux jeunes femelles qui s’ennuient l’occasion d’avoir des pensées exaltantes. Le but de cette loi est de leur faire peur, mon fils.

— Un jour, lorsque je serai devenu puissant, je la ferai changer ! »

Le Khadilh leva la main pour faire taire les rires de ses autres fils :

« Laissez-le en paix ! Il est jeune et c’est sa sœur. Puisque la tragédie est inévitable, laissons un esprit de compassion entrer dans cette maison. »

Un doute le traversa soudain, et il ajouta :

« Vous semblez vous intéresser beaucoup à cette affaire, James. Se pourrait-il que vous ayez joué un rôle dans cette folie de votre sœur ? »

Il vit immédiatement qu’il avait touché un point sensible ; le jeune homme se mordait les lèvres, et ses yeux s’emplissaient de larmes.

« James… Dans quelle mesure étiez-vous impliqué ? Que savez-vous de cette affaire ?

— Vous allez vous fâcher, Père, dit James, mais ce n’est pas là le pire. Le pire, c’est que j’aurais condamné ma sœur à…

— Vos sentiments de culpabilité ne m’intéressent pas, l’interrompit le Khadilh. Expliquez-moi tout, simplement et sans faire de drames.

— Eh bien, dit James les yeux baissés, nous avions pris l’habitude de nous exercer ensemble, elle et moi. Je craignais de ne pas réussir à l’examen. Je me voyais déjà être le seul à échouer. Sur mon passage, les gens allaient dire : Regardez, voilà le seul des fils du Ban-Harihn qui a échoué au Concours de Poésie.

— Et alors ?

— Ma sœur et moi nous sommes donc entraînés ensemble. Je choisissais le sujet, la forme, et j’écrivais la première stance ; ensuite, elle composait la réponse.

— Quand avez-vous fait cela ? Où ?

— Dans les jardins, Père. Depuis qu’elle était toute petite. Elfe était bonne, Père. Vraiment très bonne.

— Elle connaît les formes ? Elle sait trouver la rime ?

— Oui, Père ! Elle est réellement douée, elle est bien meilleure que moi ! Je suis honteux de dire cela d’une femelle, mais ce serait mentir de le nier. »

Il s’en était passé, des choses, dans sa Maison ! Le Khadilh était stupéfait et troublé ; bientôt, ces sentiments firent place à la colère. Bien sûr, il n’était pas inhabituel que frères et sœurs jouent ensemble quand ils étaient encore petits, mais enfin, il auraitdû se trouver une servante ou un membre de la famille pour remarquer que les deux petits jouaient, à la Poésie !

« Et que se passe-t-il d’autre dans ma Maison, sous les yeux aveugles et les oreilles sourdes de ceux à qui je fais confiance ? » demanda-t-il avec fureur.

Personne ne se hasarda à répondre. Avec une exclamation de dégoût, il se dirigea vers la fenêtre et regarda les jardins qui s’étendaient derrière la maison jusqu’au petit ruisseau. Une pluie douce et verte, toute fine, commençait à tomber, et la rivière semblait de velours à travers cet écran. A une autre occasion, il aurait admiré cette vue, aurait peut-être même fait chercher ses crayons et son carnet de dessin. Mais ce n’était pas un jour propice.

A moins, certes, que Jacinthe ne réussisse !

Idée totalement absurde, à y bien réfléchir. Les examens de Poésie étaient très différents de ceux des autres professions. Là, c’était tout simple : on se rendait à la salle d’examen, on vous distribuait les sujets, sur lesquels on passait quelque six heures, puis les copies étaient évaluées par ordinateur. Quelques jours plus tard, un petit avis arrivait par le com-system, vous annonçant que vous étiez ou non reçu aux épreuves de Droit, d’Études commerciales ou de quelque autre discipline.

Pour la Poésie, c’était tout différent. Il y avait sept niveaux, dont le premier ne donnait accès qu’aux fonctions mineures de la Foi ; quant au septième, il était bien rare que quelqu’un y fût admis. Comme il n’existait aucune possibilité de promotion permettant d’accéder à un niveau supérieur, le Concours vous plaçant définitivement au rang dont vous étiez digne, il arrivait que le septième niveau demeurât vacant pendant une année entière. Michael avait été admis au quatrième niveau, alors que ses frères n’avaient accédé qu’au premier, ce qui avait fortement impressionné le Khadilh, surtout quand il pensait aux implications possibles.

Comme pour les autres professions, il y avait d’abord pour la Poésie un examen de type traditionnel, composé à la main et évalué par ordinateur. Mais si l’on était reçu, il y avait ensuite une autre épreuve de nature très particulière. Le Khadilh n’avait pas réussi à l’examen, et ignorait tout de cette épreuve, sinon que les ordinateurs y jouaient un rôle.

« Dites-moi, Michael. Comment se déroule exactement le Concours de Poésie par ordinateur ? »

Michael s’approcha :

« Vous voulez savoir ce qui se passerait ensuite, si par miracle Jacinthe réussissait l’écrit ?

— Exactement.

— C’est au fond assez simple. On va dans des petites cabines où se trouve le tableau de l’ordinateur, et on appuie sur le bouton « Prêt ». Ensuite, l’ordinateur vous donne des instructions.

— Par exemple ?

— Voyons… Il dira par exemple : SUJET : AMOUR DE LA CAMPAGNE / FORME : SONNET LIBRE MAIS RIMÉ / STYLE FORMALISTE ADAPTÉ A UN BANQUET OFFICIEL. Et alors, on se met au travail.

— Vous avez le droit de vous servir d’une plume et de papier, mon fils ?

— Oh ! non, Père, dit Michael en souriant (sans doute de l’innocence de son Père, pensa le Khadilh), ni papier ni crayon. Il faut commencer immédiatement.

— Sans avoir le temps de réfléchir ?

— Absolument pas, Père.

— Et ensuite ?

— Ensuite, il arrive parfois que l’on vous envoie à un autre ordinateur qui donne des sujets plus difficiles. Je suppose qu’il en va ainsi jusqu’au septième et dernier niveau. »

Le Khadilh réfléchit. Pour obtenir le titre de Khadilh, qui somme toute ne signifiait rien de plus qu’« Administrateur de propriétés et de Maisons importantes », il avait dû passer un unique examen oral, dans la prose la plus quotidienne, et devant un examinateur qui était un homme, pas un ordinateur. Il se souvenait encore de l’incroyable stupidité de ses réponses ; il avait été confondu par les bêtises qu’il s’entendait dire, certain d’être recalé. Jacinthe n’avait que douze ans ; contrairement à ses frères, elle n’avait pas étudié la prosodie et n’avait pas suivi les ateliers d’été ; c’est à peine si elle connaissait ses classiques. Elle serait sûrement terrifiée au point de ne pouvoir sortir un mot. De fait, la simple modestie convenant à son sexe devrait suffire à la rendre muette, et elle échouerait même si par miracle elle avait réussi à passer l’écrit. Que le diable emporte cette fille !

« Michael, demanda-t-il, quel est le niveau du Poète Anne-Marie ?

— Elle est au second niveau. Père.

— Merci, mon fils. Ces renseignements m’ont été précieux. Vous pouvez vous rasseoir si vous le désirez. »

Il s’attarda un moment à regarder la pluie, avant de reprendre sa place près d’Althea, dont les mains volaient, tenant les petites aiguilles nécessaires pour broder les motifs compliqués ornant les cagoules des Poètes. Elle tenait à ce que, selon l’ancienne tradition, les vêtements de ses fils soient entièrement faits de ses mains, et pourtant personne ne l’eût blâmée de confier cette tâche à autrui, elle qui avait tant de fils Poètes. Pour une fois le Khadilh approuvait ses actions, et prit note de lui faire envoyer un cadeau.

Les cloches de la ville se mirent à sonner, signalant le début de l’Heure de Méditation, et les fils du Khadilh se regardèrent en hésitant. Les règles de leur État voulaient qu’ils passent cette heure, la quatrième de l’après-midi, dans la solitude de leurs chambres, mais leur père leur avait spécifiquement demandé de rester avec lui.

Le Khadilh soupira, prenant note mentalement qu’il devait essayer de soupirer moins. C’était une habitude assez déplaisante.

« Mes fils, dit-il, vous devez vous conformer aux règles de votre État. Considérez que tel est mon principal désir. »

Ils le remercièrent et quittèrent la pièce. Il regarda d’abord les doigts agiles de la Khadilha, puis la danse des fleurs mobiles, jusqu’à ce que les ombres commencent à s’allonger. Six heures sonnèrent, puis sept, et toujours pas de nouvelles. Lorsque ses fils revinrent, il les renvoya brutalement, ne voyant pas pourquoi ils partageraient sa détresse.

Lorsque les deux soleils se furent couches, il avait entièrement perdu la compassion qu’il conseillait aux autres ; il était furieux contre Jacinthe, furieux contre le système. Il trouvait inconcevable qu’un seul insignifiant rejeton femelle pût créer un tel bouleversement en lui et dans toute la Maison. Il commença à comprendre la signification des règles, et la Loi lui parut moins injuste. Il avait passé une journée éprouvante, et son dîner commençait à lui manquer. Ses vergers terrestres étaient certainement couverts d’insectes et desséchés, et son compte en banque se ressentait du prix du voyage, du coût de la location de jardiniers-robots supplémentaires, sans compter l’inutile consultation de l’Avocat. Son système nerveux était ébranlé, et la paix de son foyer détruite. Tout cela, à cause des singeries d’une petite femelle de douze ans ! Et lorsqu’il faudrait l’enfermer, il allait devoir vivre avec sa mère, qui verrait sa fille sombrer jour après jour dans la folie et la crasse abjecte, comme Grâce. Sa famille était-elle donc maudite, pour que ses femelles appellent sur elle la colère de l’Univers ?

De rage et de frustration, il frappa du poing dans sa paume, faisant sursauter la Khadilha.

« Dois-je demander de la musique, mon mari ? demanda-t-elle. Ou bien préférez-vous que je fasse servir le dîner ici ? Une bonne bouteille de vin, peut-être ?

— Et pourquoi pas une douzaine de danseuses, cria-t-il, ou un tigre de feu vénusien ! Pourquoi ne pas faire parader des éléphants terrestres et un oiseau à tentacules des Lunes Extrêmes ! Que les Dieux aient pitié de moi !

— Je vous demande humblement pardon d’avoir éveillé votre courroux, dit la Khadilha.

— Ce n’est pas vous qui m’avez mis en colère, c’est cette misérable femelle que vous m’avez portée, et qui m’a causé plus de chagrins et de dépens que je ne saurais dire !

— Bientôt, fit doucement observer la Khadilha, elle sera à jamais éloignée de votre vue ; peut-être cela fera-t-il retomber votre colère…»

La Khadilha n’était point dénuée d’esprit, et, bien qu’elle s’en servît parfois de manière intempestive, c’était une des raisons pour lesquelles il l’avait gardée si longtemps. Il y avait toutefois des moments comme celui-ci, où il aurait désiré qu’elle fût plus timide et plus stupide, ou bien à mille années-lumière de là.

« Faut-il absolument que vous teniez à avoir raison dans un moment pareil ? Cela ne sied pas à une femme.

— Oui, mon mari.

— Il se fait tard.

— Certes, mon mari.

— Mais que peuvent-ils bien fabriquer ? »

Il leva le bras vers le com-system, et demanda à l’intendante de lui faire envoyer une vidéo-color. Peut-être se passait-il quelque part dans la Galaxie un événement qui pût le distraire de ses sombres pensées.

Tout en ronchonnant, il passa en revue les diverses émissions. Il y avait une pièce de théâtre d’avant-garde d’auteur inconnu, racontant la liaison entre la fille d’un membre du Conseil et un servomécanisme. Il y avait un match de jidra, probablement entre deux équipes des Lunes Extrêmes. Sans compter une demi-douzaine d’émissions de variétés, toutes plus nulles les unes que les autres. Il finit par tomber sur les informations et se pencha en avant, comme magnétisé par ce qu’annonçait le jeune speaker d’une incroyable sveltesse.

Avait-il vraiment… Oui, il l’avait dit ! Il annonçait les résultats du Concours de Poésie : «…terminées aujourd’hui à seize heures ; seuls quatre-vingt trois candidats ont été reçus sur près de trois mille…»

« Évidemment ! s’exclama le Khadilh, quelle stupidité de ne pas avoir réalisé que le Concours prenait nécessairement fin à quatre heures, puisque tous les membres de la Faculté de Poésie sont tenus d’observer l’Heure de Méditation ! Mais dans ce cas, pourquoi n’est-il venu personne pour nous avertir, ou ramener notre fille ? »

Il était près de neuf heures.

Un espoir ténu naquit en lui. Après tout, il n’était pas absolument impossible que les membres pourtant endurcis de l’Unité de Poésie éprouvent quelques scrupules à condamner une petite fille de douze ans à la réclusion solitaire à vie. Peut-être s’étaient-ils réunis pour discuter du problème, peut-être essayait-on de trouver un accommodement, quelque lacune dans la loi, susceptible d’empêcher une telle parodie de justice.

Il ferma la vidéo et appela l’Unité de Poésie par le com-system. Le visage barbu et la cagoule brodée d’un Poète apparurent immédiatement sur l’écran. C’était un Poète du premier niveau, souriant à travers le symbole de sa Maison.

Le Khadilh expliqua son problème, et le Poète hocha de la tête en souriant de plus belle :

« En ce moment même, des messagers sont en chemin, Khadilh Ban-Harihn. Nous sommes désolés de ce retard, mais ces choses prennent du temps, vous savez.

— Quelles choses ? demanda impérieusement le Khadilh. Et pourquoi me parlez-vous en prose ? N’êtes-vous pas un Poète ?

— Le Khadilh semble bien ému, dit le Poète sur un ton apaisant. Il devrait savoir que les Poètes qui exercent la fonction de communicateur à l’Unité de Poésie sont dégagés de l’obligation de s’exprimer en vers pendant leurs heures de service.

— Quelqu’un va venir, donc ?

— Les messagers sont en chemin.

— A pied ? En robot-mulet terrestre ? Pourquoi ne m’a-t-on pas envoyé un message par com-system ?

— Nous sommes une très ancienne profession, Khadilh Ban-Harihn, dit le Poète en hochant la tête. Nous sommes tenus d’observer de nombreuses traditions, et je crains malheureusement que la vitesse ne soit point de celles-ci.

— Quel message m’apportent-ils ?

— Je ne suis point autorisé à vous le révéler », répondit patiemment le Poète.

Quel contrôle de soi, pensa le Khadilh. Quelle imperturbable tolérance ! De quoi vous rendre fou.

« Je vous remercie, terminé », dit-il en se détournant de l’écran. A ses pieds, la Khadilha avait laissé son ouvrage et tremblait de tous ses membres. Il se pencha vers elle et lui tapota la main, regrettant de ne pouvoir mieux la réconforter. Devait-il faire servir le dîner ? Mais il se demanda s’ils seraient capables de manger.

« Althea…» commença-t-il.

A ce moment même, les servantes firent entrer les messagers de l’Unité de Poésie, et le Khadilh se leva d’un bond.

« Alors ? demanda-t-il. Où est ma fille ? »

Du diable s’il allait passer par les interminables préliminaires qu’exigeait l’étiquette !

« Votre fille est avec nous, Khadilh Ban-Harihn.

— Mais où est-elle ?

— Si le Khadilh voulait bien se calmer…

— Je suis calme ! Alors, où est ma fille ? »

Le doyen des messagers leva la main pour demander le silence, et se mit à parler avec un chantonnement exaspérant :

« La fille du Khadilh Ban-Harihn sera autorisée à parler à ses parents pendant une minute exactement, mesurée par l’horloge que je tiens, afin de leur communiquer un message d’adieu de son choix. Lorsqu’elle leur aura délivré ce message, la fille du Khadilh sera emmenée, et il ne sera plus possible au Khadilh ni aux membres de sa Maison de communiquer avec elle, sinon sur autorisation exceptionnelle du Conseil. »

Le Khadilh était plongé, dans un abîme de stupéfaction. Sa femme s’était mise à trembler incontrôlablement – allait-elle causer un second scandale ?

« Quittez la pièce, Khadilha, si vous êtes incapable de contrôler vos émotions », lui dit-il à voix basse.

Elle se reprit immédiatement et adopta une attitude hautaine. Voilà qui était mieux.

« Qu’entendez-vous, demanda-t-il au messager, en disant que vous allez emmener ma fille ? Il n’est certainement pas dans les intentions du Conseil qu’elle soit châtiée en dehors de ma demeure !

— Châtiée ? demanda le messager. Il n’est point question de châtiment, Khadilh. C’est uniquement parce que l’enseignement qu’elle doit recevoir ne peut lui être donné qu’au Temple de l’Université. »

Ce fut au tour du Khadilh de trembler. Elle avait réussi !

« S’il vous plaît, dit-il d’une voix étranglée, pourriez-vous vous expliquer plus clairement ? Dois-je en déduire que ma fille a réussi le Concours ?

— Certes, dit le messager avec révérence. C’est un grand honneur pour la maison Ban-Harihn. Vous pouvez être fier, Khadilh, car votre fille vient de terminer l’examen final et a été admise au septième niveau. Une grande fête célébrera l’événement – l’annonce officielle ne saurait d’ailleurs tarder. Tous les citoyens de la planète Abba auront droit à un jour de congé, dans les conurbations comme dans les campagnes. Ce sera une journée de grandes réjouissances ! »

L’homme continua à parler interminablement ; ses remarques pleines d’artifice étaient ponctuées par les soupirs et les signes d’approbation des autres messagers, mais le Khadilh n’écoutait plus.

Il se laissa retomber sur son siège, sourd à la liste d’honneurs et de réjouissances qui allaient fêter cet événement extraordinaire. Le septième niveau ! Comment était-ce Dieu possible ?

Il se rendit vaguement compte que la Khadilha pleurait à chaudes larmes, et lui rabattit ses voiles d’un geste automatique.

« Une seule et unique minute d’horloge, disait le messager, vous avez bien compris ? Vous ne devez ni toucher la candidate-Poète, ni l’importuner en quoi que ce soit. Elle est autorisée à vous délivrer un message d’adieu, rien de plus. »

Et ils ouvrirent les portes pour laisser entrer sa fille, cette étrangère qui avait accompli un miracle, et qu’il n’aurait même pas reconnue dans la foule. Elle s’approcha. Elle paraissait très jeune et très fatiguée. Il retint son souffle pour entendre ce qu’elle avait à lui dire.

Ce n’était toutefois pas un message d’adieu qu’elle avait à leur donner. Les seules paroles du Candidat-Poète du Septième Niveau Jacinthe Ban-Harihn furent :

« Vous allez immédiatement envoyer quelqu’un pour informer ma tante Grâce que j’ai été promue au Septième Niveau de l’État de Poésie. Le Conseil a donné son autorisation pour que sa réclusion solitaire soit interrompue le temps nécessaire pour lui faire comprendre clairement ce qui s’est produit. »

Elle était déjà repartie, suivie par les messagers, et il ne restait que les pluies d’étincelles aux tintements légers des fleurs dansantes, et la douce pluie qui ponctuait le silence de son tambourinement.

 

Traduit par FRANK STRACHITZ.

For the Sake of Grâce.

 

© Mercury Press Inc. 1969.

© Librairie Générale Française, 1983, pour la traduction.